EL SOLE
cela est. Que Sandherr ait cédé à un moment de folie, que j'aie été fou d'y consentir, tout cela est possible, mais cela est. »
Tout ceci est encore répété par Esterhazy dans ses lettres au général Roget des 24, 28 et 29 août 1899 (1). Et c’est ce même récit qu'il a maintenu les 22, 26 février, 5 mars 1900, dans déposition qu'il a faite sur commission rogatoire devant le Consul de France à Londres (2). Vous en avez les procèsverbaux.
Ce récit a été contesté de la façon la plus vive. Le général Mercier le traite de mensonge (3) : le général de Boisdeffre dit qu'il ne tient pas debout. Bertillon prétend qu'il est « rocambolesque ». Mérite-t1l un tel dédain ? Et ne vaut-il pas un examen sérieux ?
En lui-même 1l n’a rien d’invraisemblable ; et 1l cadre en premier lieu avec les faits matériels qui ont pu être contrôlés. L'écriture d’'Esterhazy est identique à celle du bordereau ?
Cette identité est signalée dès la première heure par tous.
Dès que le colonel Picquart rapproche du Bordereau les lettres d’Esterhazy que sur l’ordre du ministre lui communiquent le commandant Thévenet et le capitaine Calmon-Maison, il est stupéfait de leur ressemblance éclatante (4).
Il les montre au graphologue éminent qu'est M. du Paty de Clam, qui, vous le savez, tient l'écriture du Bordereau pour un composé de celles d'Alfred et de Mathieu Dreyfus. M. du Paty ne s’y trompe pas. Il reconnaît du premier coup d'œil l'écriture de Mathieu (5).
M. Bertillon est plus net encore. Dès qu’il aperçoit l'écriture d'Esterhazy aux mains du colonel Picquart :
« Ah! s’écrie-t-il, c’est l'écriture du Bordereau! » Et quand le colonel Picquart lui dit : « Prenez garde! si c'était une écriture récente el courante ? »
Il réplique :
« Quelle admirable imitation! Alors ‘les Juifs ont exercé quelqu'un depuis un an pour imiter cette écriture. Ils n’ont pu arriver à ce résultat qu’en calquant. Je vais faire mes recherches en ce sens (6)! »
Esterhazy lui-même n’est pas moins catégorique. Alors que sous la pression de l’Etat-Major il niait être l’auteur du Borde-
(1) E. c. II, 439, 460, 462.
(2)*E° c./II, 483 à 498.
(3) Rennes, I. 148.
(4) Rennes, I. 480.- a (5) Rennes, I. 438. Cass. 154 - 156.
(6) Rennes, III, 269.
reau, il était obligé de reconnaître que la ressemblance étail effrayante !
«tellement frappante qu'on dirait les mots calqués les uns sur les autres » (1).
Il n’est personne, d'autre part, qui ait oublié les expertises auxquelles il a été procédé sur ce point et sur lesquelles nous reviendrons :
Les hésitations de MM. Gobert et Pelletier, qui ne se sont jamais crus autorisés à attribuer le Bordereau à Dreyfus ; l'avis de M. Charavay, qui, après avoir déclaré le contraire, a reconnu loyalement son erreur, dès qu'il a pu comparer l'écriture du bordereau à celle d’Esterhazy (2); l'opinion unanime de MM. Meyer, Molinier et Giry, dont la haute compétence s'impose à tous, et qui affirment que le bordereau est non seu lement de l'écriture, mais de la main d’Esterhazy (3) ; aujourd’hui l'avis identique de MM. Darboux, Appel et Poincaré, dont nous aurons à étudier le savant travail et qui n’hésitent pas plus que leurs prédécesseurs (4).
Est-il besoin d’insister sur la force irrésistible que ces constatations, que vous pouvez vous-mêmes contrôler, ont prise de cette circonstance que le Bordereau est écrit sur papier pelure quadrillé, devenu fort rare et que nous retrouvons aux mains d’Esterhazy, à l’époque même où le Bordereau est écrit, ainsi que le prouvent les lettres du 17 avril 1892 et du 17 août 1894, dont l’authenticité est absolument indiscutable malgré tous les efforts du général Mercier pour faire naître quelques doutes à cet égard, toutes deux écrites par Esterhazy qui pourtant avait nié s'être Jamais servi de papier calque et qui se trouvait ainsi convaincu de mensonge.
Pas de doute par conséquent sur ce point capital, le Bordereau, ce document qui sert de base unique à l’accusation, n’est pas de l'écriture, de la main de Dreyfus. Il est écrit par Esterhazy; et celui-ci l’avoue, parce que malgré tous ses efforts il ne peut plus le nier, parce que c’est l’évidence même !
Si nous examinons d’autre part le Bordereau, nous constatons qu'il ne ressemble point aux pièces qui parvenaient à la
(1) Interrogat. d'Esterhazy devant Génér. de Pellieux (11 et 13) devant Ravary (163).
(2) Rennes, II, 466.
(3) Cass. 449, 451, 452.
(4) E. c. II, 336 et suiv.
Section de statistique par le cornet, par la voie ordinaire. Celles-ci étaient généralement déchirées en menus morceaux. Le bordereau est à peine déchiré, et les morceaux qui le composent, les fragments du léger papier pelure tiennent encore les uns aux autres, si bien que leur apparence donne toute créance à Ja version d’Esterhazy disant que le bordereau a été repris chez A..., sans être déchiré, et qu'il n’a été lacéré qu’au Bureau des renseignements pour faire croire qu'il était parvenu par le cornet (voir sa lettre du 6 août 1899 au commandant Carrière) (1).
EL si l’on veut se donner la peine de réfléchir et de raisonner, ne voit-on pas l'énorme invraisemblance qu'il y a à ce que Île bordereau ait en effet été trouvé dans le cornet, c’est-à-dire dans ces débris que la femme Bastian ramassait dans le panier à papier de l’attaché militaire A...?
Que celui-e1 jetât au panier les brouillons des lettres qu'il écrivait, ou les papiers insigmifiants qu'il recevait, cela peut encore s'expliquer et se comprendre à la rigueur. Mais est-il admissible qu'intelligent (comme on s'accorde à nous le dépeindre), il ait pu avoir la pensée de jeter au panier une pièce aussi importante que le bordereau, annonçant l’envoi de documents qu'on veut nous faire croire sérieux, dénonçant ia trahison d’un officier son complice, et qu'il lait fait, sans avoir même eu la précaution de le déchirer complètement, si bien que le premier venu n'avait qu’à y jeter un coup d’œil pour le reconstituer et en saisir la valeur !
C’est inepte et je m'explique aisément lexclamation de A... devant cette supposition, exclamation recueillie par M. Casella qui l’a rapportée dans le Siècle :
« Que n’a-t-on pas dit dans cette affaire ? On a affirmé, par exemple, que ce fameux Bordereau avait été trouvé dans mon panier à papiers. Eh bien! je puis, moi, donner ma parole de gentilhomme que ce Bordereau n’a jamais été en mes mains ni dans celles d'aucun des membres de notre (maison). Ce Bordereau..… non, je ne veux pas parler... a été intercepté avant qu'il n’arrivât à destination. Trouvé dans mon panier ! c’est rigolo. Croyez-moi, si J'avais eu l'habitude de jeter au panier les documents que
l'on m'expédiait, je vous garantis que l’on aurait trouvé quelque chose de plus important (2). »
Quelles objections fait-on donc au‘récit d’'Esterhazy ?
(1) E. c. I. 246. Rennes, I. 360. E. c. I. 524. Rennes, I. 609, 336, 360. E. c. IT. 447.
(2) Procès Zo'a, annexe, II. 517.
Nie-t-on qu’il ait été en relations avec le colonel Sandherr ? Leurs rapports sont indiscutables ; ils se sont connus au Service des renseignements, lors de l'expédition de Tunisie, où ils étaient tous deux. Ces rapports, Henry lui-même les a attestés dans son imterrogatoire du 30 août 1898 (1), et il n’y a rien d'impossible à ce qu'ils aient continué et aient pris le caractère que leur attribue Esterhazy, alors que nous savons le désir passionné de celui-ci de rentrer au Ministère, à la Section de statistique où il avait été employé avec Henry et Weil ; alors qu’il devait dès lors chercher à se concilier la bienveillance du chef du Bureau par les services qu’il pouvait lui rendre.
Sans doute ces relations n’ont pas été affichées, sont restées secrèles ; mais c’est ce qu'a toujours dit Esterhazy (2) ; et il n’y a rien d’invraisemblable à ce qu'il en ait été ainsi, étant donnée la nature de l’œuvre entreprise par ces deux hommes.
De plus le fait de ces relations à une époque voisine du Bordereau est établi par Henry lui-même. Il a déclaré avoir vu Esterhazy apporter en 1895 à Sandherr des documents (3).
Certes encore il n’est aucune trace de ces rapports du colonel Sandherr avec Esterhazy dans la comptabilité de la Section de statistique «qui, dit le général Roget, indique à un centime près toutes les sommes versées » (4).
Mais nous savons maintenant, pièces en mains, qu’à côté de la caisse officielle, le Service des renseignements s'était constitué une caisse noire, retrouvée et imventoriée à Ja mort d'Henry. À quel moment a-t-elle été constituée ? Nous l’ignorons ; mais rien ne nous dit qu'Henry n'ait pas en cela suivi les errements du colonel Sandherr.
Dira-t-on que l’honorabilité du colonel Sandherr ne permet pas d'admettre le rôle que lui prête Esterhazy ?
J'entends en effet le commandant Carrière protester «€ au nom de la mémoire vénérée du colonel » contre cette version indigne d'elle (5) ; et le général Roget s’associe à cette protes- {ation au nom de tous ceux qui ont connu le colonel Sandherr (6).
Que le colonel Sandherr fût un brave soldat, un patriote ardent, un honnête homme, je ne veux pas le nier. Mais je ne
Cpr., lettre Esterhazy à Roget, 29 août 1899. E. c. II. 563.
Lettre Esterhazy au Conseil. 25 août 1899. E, c. II. 475. E. ec. II. 290. +ennes, I, 267.
(3) Rennes, III, 339.
6) Rennes, I, 267, 513.
BYNE
puis oublier qu'il était en même temps le chef de la Section de stalistique, de tout ce service monté par ses soins, dirigé par ses ordres ; où peu à peu on avait, sous la pression des événements et presque sans s’en apercevoir, pris l'habitude des pires actions, des actes les plus contraires à la morale et à la loyauté, où l’on tenait pour de bonne guerre les pièges les plus malhonnêtes, l'emploi des lettres anonymes, des faux, dès lors qu'il s'agissait de dépister un espion, de surprendre un traître : état si grave, si périlleux qu’un témoin, dont l'Etat-Major ne peut assurément pas suspecter l’impartialité, le général de Pellieux, s’écriait au cours même de son information, et avant de connaître le faux qui l’a trompé et indigné :
« que ce service était à réorganiser de fond en comble et quil fallait y porter le fer et le feu »(1).
(Ce sont les termes rapportés par le colonel Ducassé qui les lui a entendu tenir plus de dix fois.)
Par de telles pratiques devenues d'usage constant et courant, le sens moral le plus résistant s’émousse peu à peu, pour finir par s’oblitérer complètement. Certes, l’homme qui s’y livre peut rester en tout ce qui n’est pas son service un brave, un honnête homme. Mais dès qu'il se retrouve sur son terrain, en face de son service, il perd le nord, ne voit plus que le but à atteimdre et n'hésite devant aucun de ces actes qui nous feraient reculer interdits et qui ne lui paraissent, par l'habitude qu'il en a prise, qu'une ruse de guerre acceptable.
Pouvons-nous oublier davantage que le colonel Sandherr était un ardent antisémite, et que s’il a mis Esterhazy en œuvre pour forger contre Dreyfus l'arme qui lui manquait, il a trouvé dans ses sentiments intimes par lui manifestés en diverses occasions dans les termes les plus vifs et les plus mJjustes (2) un aiguillon qui a sans doute fortement agi sur lui ?
Enfin, et surtout, pouvons-nous oublier que le colonel Sandherr était d’une famille où la démence avait déjà fait des victimes ; que son frère (capitaine au 74°) était mort fou ;: que lui-même était dès ce moment atteint de la grave maladie, de la paralysie générale, qui quelques mois plus tard allait l’obliger à prendre sa retraite par anticipation, et qui deux ans après allait entraîner sa mort, si bien qu'Esterhazy a pu très exacte-
CDR enr (2) Procès Zola II. 173. Procès Zola. II. 178.
ment écrire au général Roget, le 29 août 1899, cette lettre que je vous lisais tout à l'heure.
« Il est désolant qu’on n'ait pas voulu dire la vérité et le rôle du colonel Sandherr qui expliquait tout ; que ce soit odieux et stupide, comme dit cet invraisemblable Gendron! cela est! Que Sandherr ait cédé à un moment de folie, que moi-même j'aie été fou d'y consentir ! Tout cela est possible : mais cela est (1)! »
« Ah! j'ai fait une bien grande faute, avait-il déjà dit le 26 avril dans une aulre leltre, en écoutant Sandherr! Pouvais-je prévoir sa mort, et n'aurais-je pas dû me souvenir que son frère, capitaine au 74° de ligne, avait été frappé de folie subite (2) ? »
Objectera-on que, si l’on croit le récit d'Esterhazy, le Bordereau était inutile, puisque de ce récit même 1l résultait que Sandherr savait dès l’origine que le traître qu'il cherchait était Dreyfus.
Je sais qui c’est, s'écrie-t-il, dès qu'Esterhazy lui rapporte sa conversation avec A... disant disposer d'un officier du Ministère, et je tiens mon homme (3).
Dira-L-on que, si dans ces conditions on peut encore comprendre l'établissement du Bordereau qui deviendra, grâce à une similitude d'écriture dont Sandherr a pu se rendre compte, avant de faire écrire après quelques jours d'intervalle la pièce par Esterhazy, la preuve invoquée contre Dreyfus, on ne s'explique plus du moins les recherches faites dans les bureaux, lorsque la photographie du bordereau y a été communiquée aux chefs des divers services pour tenter de découvrir quel en pouvait être l’auteur ?
Je ne crois pas l’objectüion décisive.
Si le colonel Sandherr a eu recours à la manœuvre révélée par Esterhazy, il devait à tout prix la dissimuler, et ne pouvait par suite ni désigner Dreyfus, ni apparaître au cours des investi: galions présentes, tant que les soupçons ne s’égareraient sur aucun autre.
Sans doute le colonel d’Aboville nous dit que le colonel San dherr, en apprenant que les soupcons se portaient sur Dreyfus, s’est frappé le front, en s’écriant :«J’aurais dû m'en douter! » (4).
Mais en faut-il conclure nécessairement que jusque-là le colonel Sandherr n'avait pas songé à Dreyfus, et ne peut-on y voir tout simplement l'exécution naturelle et logique du plan qu'il avait concu ?
(HSE ca 262:
(2) E:c. II: 460.
(3) E. c. II. 447.
(4) Rennes, I. 578.
Remarquons d’ailleurs que l’objection part de cette idée, que dès la première heure le colonel Sandherr a songé à Dreyfus, alors que rien dans le propos rapporté par Esterhazy ne l'indique d’une façon formelle : « Je sais qui c’est, je tiens mon homme ! »
Qui est-ce ? Quel est cet homme ? Le colonel Sandherr ne le dit pas ; il ne désigne personne ; et ce n’est que plus tard, alors que les recherches ont abouti, croit-il, qu'il parle de Dreyfus ; au premier moment 1l n’en dit rien.
Qui nous empêche alors d'admettre qu'il ne songeait pas à Dreyfus, mais à tel autre qu'il n’a pas désigné, et qu'ayant simplement des soupçons, il a voulu tenter une épreuve, jeter la ligne en pleine eau, pour voir si quelque poisson ne s'y acerocherait pas ?
Rien ne lui était plus facile que de fabriquer le Bordereau. Il avait (nous allons le voir tout à l'heure) les questionnaires envoyés par À... aux agents qu'il employait. I n'avait qu'à y répondre, ainsi que l’a fait le Bordereau, et à lancer la pièce dans les bureaux pour voir ce que cela donnerait.
Dira-t-on qu'on ne s'explique le recours à l'écriture d'Esterhazy que par sa similitude avec celle de Dreyfus, et que dès lors, dès l’origine, l’épreuve était dirigée contre celui-ci ?
Rien de moins sûr que ce point de départ de l'accusation dressée contre Dreyfus.
Sans doute le général Zurlinden a affirmé que
« c’est bien la similitude des écritures relevée par les colonels d’'Aboville et Fabre qui est incontestablement le point de départ de l’affaire (1) ».
Et il l’a répété dans la nouvelle enquête (2).
Cette affirmation m'avait d’abord paru décisive. Mais voici que le colonel d’Aboville donne à ce fait un démenti formel, dont l'importance m'avait d’abord échappé.
« Il est à remarquer, a-t-il dit, et je tiens à dire cela parce que c’est en contradiction avec des bruits qui ont été mis en circulation, que ce n'est pas par la comparaison d’écritures que nos soupçons se sont portés sur Dreyfus. C'est parce que nous avons déterminé d'abord certaines catégories dans lesquelles il fallait chercher le coupable. Cette catégorie étant réduite à quatre ou cinq officiers, il n'y avait plus alors qu'à faire une comparaison avec l'écriture des quatre ou cinq officiers en question pour savoir de qui était le Bordereau (3) ».
Et ce point est confirmé par le général Fabre (4).
(1) Rennes. I. 207.
DIRE NCA 0 12 d (3) Rennes, I. 578.
(4) Rennes, I. 571.
? p VE
De telle sorte que de cette similitude fortuite entre l'écriture du Bordereau, œuvre d’Esterhazy, et celle de Dreytus, il n'y a plus rien à tirer pour conclure que dès l’origine le colonel Sandherr l'avait certainement remarquée et que par suite il a employé la main d’Esterhazy, parce qu’il soupçonnait Dreyfus, le tenait pour le coupable et voulait fabriquer contre lui la preuve qui lui manquait.
Le propos « Je sais qui c’est, je tiens mon homme ! » n’a plus dans ces conditions la portée qu'on serait tenté de lui attribuer. Il ne nous dit pas avec certitude quel était l’homme alors soupçonné par le colonel Sandherr. Il n’est en rien inconciable avec les recherches faites d’une façon générale, sans spécification à l'encontre de Dreyfus. Il permet au contraire de les comprendre et donne au récit d’Esterhazy une force nouvelle.
Dira-t-on que le Bordereau était si bien un acte de trahison réelle qu'il était accompagné des pièces dont il donne l’énumération, et qui sont parvenues à destination ?
Le fait en lui-même est-il certain ?
Le général Gonse lui-même n’a pas osé l’affirmer.
Interrogé sur ce point par le colonel Brongniart, lui demandant s'il avait appris que les documents énumérés au bordereau étaient parvenus à destination :
« On l’a toujours supposé, at-il répondu, puisqu'ils sont annoncés dans
la lettre missive. Il n° y a donc pas lieu de supposer qu'ils ne sont pas parvenus.
LE PRÉSIDENT. — Est-ce que le Service de contre-espionnage a fait connaître si ces documents étaient parvenus ?
LE GÉNÉRAL GONSE. — On n’en a pas de preuve directe (1) ».
Et d'autre part, Esterhazy a toujours nié que les pièces énumérées au bordereau fussent jointes à celui-ci.
« Si les pièces ont été livrées, comme on me l’a laissé entendre. dit-il dans sa lettre au général Roget, le 29 août 1899 elles l'ont été par Dreyfus (2) ».
Par Dreyfus ? c’est à savoir.
On ne le lui a pas dit; on ne lui a même pas dit que les pièces avaient été livrées ; on le lui a laissé entendre.
Ce qu'il dit, c’est donc seulement ceci : Ce n’est pas lui qui a livré les pièces ; elles n'étaient pas jointes au bordereau... Le reste n’est de sa part que supposition.
1) Rennes, I. 556, 2) E: €. II: 461.
Reconnaissons toutefois, Messieurs, que M. le comte Tornielli a dit à M. Trarieux que « les pièces qui se trouvaient énumérées -au bordereau avaient bien été communiquées à A... (1) » et que M. Paléologue a de son côté entendu dire que des einq pièces énoncées au bordereau, quatre étaient aux mains de la nation de A...: une, la note, sur Madagascar, aux mains de la nation de B... à qui A... l’avait remise (2).
On pourrait se demander tout d’abord si le fait que ces pièces sont aux mains de À... et de B... prouvent qu'elles se référaient au bordereau. Bien d’autres que l’auteur du bordereau ont pu les fournir. Nous allons voir qu'à ce moment même les questionnaires de À... demandant ces pièces ou d’autres mouchaient partout ; que de nombreux agents d'espionnage les ont reçues et ont pu fournir les documents dont la présence est signalée chez À... ou chez B...
Mais M. le comte de Tornielli a précisé, en disant « qu'ils étaient parvenus el qu'ils avaient été communiqués par un autre officier que Dreyfus, et que l'écriture du Bordereau était l'écriture même de cet officier » (3).
Ce serait donc Esterhazy lui-même qui aurait livré les documents. Mais il n’y a rien là qui prouve cependant un acte de trahison réelle. Rien d’étonnant en effet à ce qu'Esterhazy, agent de Sandherr, pût avoir les pièces, qui étaient toutes à la disposition de celui qui l’employait ; et que d’autre part, fabriquées pour un acte de contre-espionnage, elles ne pussent avoir aucune valeur comme acte de trahison réelle : c’est au reste ce qu’en disent MM. de Munster et Tornielli, nous allons le voir.
Pourtant, objecte votre Rapporteur, cette livraison par Esterhazy des documents du Bordereau est incompatible avec le caractère d’une machination contre Dreyfus. Pour le succès de cette manœuvre, la livraison était inutile. Il n’était pas même besoin d'envoyer le bordereau chez À... Il suffisait de le remettre à Henry qui seul recevait les pièces du cornet et que nul ne pouvait contredire, quand il affirmait que les documents par lui produits provenaient de cette origine.
Incompatible ? pourquoi donc ?
Si l’on veut que l'arme fabriquée soit utile, 1l faut la faire complète ; et ce seront les documents annexés qui la rendront sérieuse.
(1) Cass. 322.
CMS ST RSTES (3) °Cass- 322;
Pourquoi, d'autre part, avoir renvoyé le Bordereau chez À... au lieu de lavoir remis directement à Henry ?
Parce qu’on n’a jamais dit qu'Henry eût, tout au moins à l'origine, élé mis au courant de la manœuvre par le colonel Sandherr, et que son atüitude, lorsqu'il a présenté le Bordereau à MM. Gribelin, Lauth et Matton, semble bien indiquer, suivant ces témoins, qu'il ignorait ce qui se passait entre Esterhazy et Sandherr.
Dira-t-on qu'on s'explique mal ce silence du colonel Sandherr vis-à-vis d’'Henry ?
C’est oublier que leurs relations étaient loin d’être aussi confiantes qu’on a bien voulu le dire.
Le commandant Henry, nous dit le colonel Cordier, n'avait pas été demandé par le colonel Sandherr, il lui a été imposé... Les uns le craignaient ; les autres recherchaient un peu son appui. Le commandant Henry a eu quelques piques avec le colonel Sandherr... Quand il avait une discussion avec lui. Sandherr se bornait à ne plus causer, à regarder
Henry dans le blanc des yeux, et mâchonnait un peu de papier ; à ce moment Henry comprenait et s’en allait (1).
La réserve du colonel Cordier, en parlant de toutes ces choses, en laisse deviner bien d’autres.
N’est-il pas évident que dans ces conditions le colonel Sandherr n’a pas voulu, dans une affaire aussi délicate, où 1l jouait en somme un triste rôle, se mettre dans la main d’Henry, qu'il a tenu à n’agir qu'avec Esterhazy (et c'était déjà beaucoup).
Il fallait par suite, dès lors, que le Bordereau parvint à la Section de statistique par la voie ordinaire, ou tout au mois parût venir de la maison d'A... où il aurait été pris.
Il n’y a rien à tirer non plus, suivant moi, de ce que, tandis que le Bordereau a été apporté à la Section de statistique, les pièces, à supposer qu'elles l’accompagnassent, soient parvenues à l'étranger.
Rien n'indique qu’elles fussent contenues dans une même enveloppe ; et tout permet au contraire de penser qu’elles fornaient un pli séparé, remis en même temps que le Bordereau chez le concierge de la maison de À..., et que la lettre (le Bordereau) y a été reprise et remise à la Section de statistique tandis que le paquet des pièces plus volumineux est demeuré dans le casier de À..., où l’on n’a pas osé le prendre, de peur d'attirer l'attention du gardien.
(1) Rennes, IT. 520.