‹ La revision du procès de RennesChapitre 69 sur 117 · LL GE · texte numérisé non relu

LL GE

Le général Roget de dire à Rennes que c’est inadmissible, que le Ministère n'avait aucune relation avec ce concierge (1) !

Je lui réponds par le récit que M. Puybaraud, ancien Directeur des recherches à la Préfecture de police, a fait à M. Victorien Sardou et à M. de Flers des conditions dans lesquelles le Bordereau aurait été repris chez A..., et dont 1l tenait le récit d’un sieur Brucker, oncle d’un des agents de la Section de statistique.

Quand le concierge (de la maison habilée par A...) s’absentait pour aller boire au cabaret, lui aurait raconté Brucker, la femme Bastian lui gardait sa loge. Un jour qu’elle y était ainsi installée, elle prit dans le casier de A... une lettre à son adresse ; elle aurait vu dans le même casier un autre pli plus gros qu’elle ne prit pas. Elle donna la lettre à son ami Brucker. Celui-ci ouvrit l'enveloppe, vit le document et l’apporta triomphalement à Henry (2).

Je sais bien que Brucker a déclaré qu’il ignorait comment le Bordereau était arrivé à la Section de statistique.

D. — Comment, lui demande-t-on, le Bordereau est-il arrivé dans le Service des renseignements ?

R. — Je ne puis pas le dire d’une façon certaine ; je ne lisais pas tous

les papiers qui me passaient par les mains et qui étaient fort nombreux. Je ne sais rien du Bordereau qui sert de base à l'affaire. Est-ce moi qui l'ai apporté au Service ? je n’en sais rien... Dans tous les papiers que j'ai vus, et ils sont fort nombreux, je n’ai jamais trouvé ni lu aucune allusion à Dreyfus, si ce n’est dans les papiers d’un attaché militaire autrichien (rapp. Schneider), qui, à l’occasion du procès-verbal en cours, rendait compte des incidents qui se produisaient à son Gouvernement ; et dans les papiers de l'Ambassade de B.. à une époque que je ne puis préciser, mais qui est postérieure au procès (3).

Brucker dit done ne rien savoir. Mais, l’avouerai-je, je n’ai qu'une confiance bien relative en lui, qui, j'en ai la conviction comme tous ceux qui l’ont entendu, sait assurément une foule de choses qu'il ne veut pas dire.

Ce que je sais aussi, c’est que la version de M. Puybaraud cadre absolument avec ce qu'a dit À... lui-même, affirmant que jamais il n’a eu en mains le Bordereau, et que par conséquent il n’a jamais pu le jeter au panier, où, suivant la version de la Section de statistique, il aurait été trouvé.

C’est donc qu'il a été pris ailleurs ; et c’est ce qu'a dit Esterhazy d'accord avec M. Puybaraud, dont il n’a pas connu le récit, et avec qui, on me le concédera sans peine, il n’a pas pu se concerter.

(1) Rennes, I. 208.

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Doit-on davantage être arrêté par l’invraisemblance prétendue d’une hypothèse qui suppose comme condition élémentaire la livraison à l'étranger de documents intéressant la défense nationale par un officier supérieur agissant par les ordres et sur les instructions du colonel Sandherr, chef de la Section de statistique, qui lui aurait fourni les pièces ainsi livrées ? Quelle dégradante besogne que celle-là et comment supposer qu'un homme comme le colonel Sandherr ait pu s'y livrer !

Il faut, Messieurs, se défier des phrases et des sentiments d'exquise délicatesse, quand on parle du Bureau des renseignements, tel qu'il fonctionnait en 1894, et de la pratique du contre-espionnage, telle que le colonel Sandherr l'avait organisée!

Les débats antérieurs nous avaient appris déjà l'existence d'agents doubles employés par la Section de statistique tels que Lajoux et Corninge, pour se mettre en apparence au service de l'étranger et le gaver de fausses pièces.

Vous connaissez celle entreprise, disait le colonel Cordier ; à côté d'un agent étranger se place un agent à nous, puis deux, puis {rois, et en définilive il arrive à un moment donné que nous avons une organisation immense. C'est absolument comme si le service français avait entrepris le recrutement du service de l’autre côté. C’est nous qui le recrutions. Ceci nous procurait deux profits, d'abord de pouvoir gaver (j'emploie le mot à

dessein), de pouvoir gaver l'étranger de faux renseignements ; ensuite nos faux agents remplaçaient chez lui de bons agents (1).

Vous vous souvenez avec quelle hauteur le général Mercier avait jadis repoussé devant vous l’idée que des officiers eussent jamais été mêlés à de pareilles pratiques, fait acte d’amorçage.

Jamais, vous a-t-il dit le 8 septembre 1898, jamais aucun de nos

officiers ne s’est livré à l’espionnage et n'a fait acte d’amorçage. Je protesite énergiquement contre cetle supposition (?).

Et le général Gonse n'était ni moins catégorique, ni moins indigné.

À Rennes, devant les révélations qui surgissaient de toutes parts, on a dû changer de ton et laisser apparaître un coin de la vérité :

Au commencement de 1894, a dit le général Mercier, un de nos agents travaillait en même temps pour les gouvernements français et étrangers. Il y en a un certain nombre comme cela. Cet agent, lorsqu'il recevait des demandes de renseignements, venait les apporter au Ministère de la Guerre et Gemandait quelle réponse il devait faire. On lui dictait des

(1) Rennes, II. 506.

2RCASS- (6!

réponses, en mélangeant un peu de vrai et beaucoup de faux, et l'on envoyait ces réponses au gouvernement étranger (1).

L'enquête nouvelle a complété ces indications sommaires et fourni sur ce point important les renseignements les plus précis, les plus significatifs. Elle a ainsi établi notamment, pièces en mains, qu'un agent désigné sous l’initiale R. était entré par ordre de la Section de statistique en relations avec des agents étrangers, recevait d'eux des questionnaires, les communiquait aussitôt à la Section de statistique, et que les officiers de ce service préparaient de leurs mains les réponses qu’il remettait à l'étranger.

C’est ainsi que PR... a été au mois d'août 1894 envoyé au Camp de Châlons par A... ou les siens, a reçu un questionnaire lui demandant de suivre les manœuvres, et notamment de regarder de près le 120 court.

R... a transmis ce questionnaire à la Section de statistique.

Savez-vous qui a fait les rapports qu'il:a envoyés ? Pour l’un, c’est Henry, le 24 août 1894 ; pour l’autre, c’est Lauth, le 8 juillet 1894. Les minutes sont là. J’en ai donné le texte dans mon réquisitoire écrit (2); et vous pouvez vous convaincre de l'extrême gravité des faits.

Le fait n’est pas douteux. Outre que nous avons les pièces elles-mêmes de la main d'Henry et de celle de Lauth, ce dernier questionné sur ce point le 26 août 1904, en a reconnu (avec quelque embarras) l'exactitude. Il a déclaré qu'il avait écrit cette note qui lui était représentée sur les renseignements fournis par la Direction de l'artillerie, qu'il l’avait soumise suivant l'usage à ses chefs pour éviter de fournir des indications qu'on eût voulu garder secrètes. Il a ajouté que les réponses étaient faites de manière à dérouter à la longue l'étranger (3).

J'admets bien volontiers ces explications que Je crois sincères et vraies ; mais je retiens du moins de ce fait cette conslalation grave que le service du contre-espionnage fonctionnait au Bureau des renseignements, qu'il y était mené par les officiers eux-mêmes, sous la direction et la surveillance du chef, et que dès lors le récit d'Esterhazy y trouve une confirmation péremptoire.

Sans doute le commandant Lauth énonce que si Esterhazy avait été employé par le colonel Sandherr et si celui-ci avait

(2) Requis. 14 à 17.

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