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fourni les éléments des notes transmises à À... on aurait dû le savoir au Bureau ; en lous cas retrouver les minutes (comme nous avons retrouvé celles d’Henry et de Lauth). Mais ce n’est là, il est obligé de le reconnaître, qu’une probabilité ; et le contraire est non moins possible — non moins probable (1).
Est-ce qu'il n’est pas possible en effet que les papiers relatifs à cet incident aient été détruits par Sandherr lui-même ? Combien d’autres du service de celui-ci et des plus importants n'ont pas été retrouvés ! Pour ne citer que les plus graves, tout ce qui a trait à la traduction du télégramme du 2 novembre 1894 a disparu ; et est-il vraisemblable que le colonel Sandherr ait tenu à conserver la trace écrite, la preuve de toute la machination ourdie entre Esterhazy et lui ?
Tout ne lui commandait-il pas de la faire disparaître ? C’est ce qu'a fait observer très exactement Esterhazy lui-même.
Un de vos témoins, écrivait-il le 6 août au commandant Carrière, le lieutenant-colonel Cordier, a prétendu qu'il n'avait pas trouvé mon nom sur les registres et en a tiré des conclusions. Puérile raison et de mauvaise foi. Je n’ai jamais dit que le colonel Sandherr chargeant d’une telle mission un officier supérieur son ami, le traitât comme un agent quelconque, et il va de soi que, lorsque je l’ai acceptée, c'était sous la restriction expresse qu’elle serait toute confidentielle, et qu’elle ne serait pas criée sur les loits (2) !…
Il n’y a donc, quoi qu'on en ait pu dire, rien d’invraisemblable, d'inadmissible à ce qu'Esterhazy ait été employé par le colonel Sandherr à cette besogne qui rentrait dans les pratiques habituelles du Bureau.
Et la nature même, la qualité des documents qui semblent avoir été fournis vient corroborer encore son récit.
Si nous en croyons en effet ce que MM. de Munster ct Tornielli ont dit à M. Joseph Reinach, A... communiquait à B... les renseignements et les pièces qu'il recevait d’Esterhazy, sans pourtant lui nommer celui-ci avant 1897 et
« B...,qui peut-être était un professionnel plus sévère que A...,trouvait que les documents étaient sans intérêt et sans valeur, qu'ils ressemblaient plutôt à des documents d'amorçage, d’escroquerie qu'à des documents constituant une véritable trahison...Il est certain que dès le début B... n'avait pas attaché une grande importance aux documents qui lui étaient communiqués par À... comme venant de son employé.Il est certain qu’à plusieurs reprises au grand Etat-Major de A... on considérait que ces documents élaient de peu de valeur, et on soupçonne Esterhazy d’être un provocateur » (3).
N'est-ce pas tout à fait d'accord avec ce que le commandant
HA NCAITAS:
(2\ E. c. II. 448.
Lauth nous a dit lui-même des documents fournis par le Bureau des renseignements à l’étranger par l'intermédiaire des contreagents employés par lui ? (1).
Et d'autre part qui ne voit, Messieurs, que le fait qu'Esterhazy a agi par les ordres du colonel Sandherr expliquerait de la manière la plus satisfaisante une foule de points qui sans cela restent absolument inexplicables.
Il expliquerait qu'Esterhazy fût allé hibrement, ouvertement chez À... sans se cacher, le ruban de la Légion d'honneur à la boutonnière, même en uniforme, alors que tout le monde savait la maison étroitement surveillée. Pourquoi se cacher puisque la visite était concertée avec le colonel Sandherr ?
Il expliquerait qu'écrivant le bordereau, Esterhazy n’eût pas même songé à déguiser son écriture, soit que celle-ci dût devenir aux mains du colonel Sandherr la charge cherchée contre Dreyfus à raison de sa ressemblance avec l'écriture de celui qu'il voulait accuser, soit que ce fût une précaution impossible, si l’on ne soupçonnait pas Dreyfus à ce moment, et inutile puisque Esterhazy n'avait pas à se cacher de Sandherr.
- I expliquerait surtout ce qui sans cela reste et restera toujours inconcevable, l'attitude incroyable de lEtat-Major à l'égard d’Esterhazy, cette protection inouïe dont il l’a couvert malgré son indignité proclamée par tous, cette protection qui Va pris en main, l’a guidé dans toutes ses démarches, allant au cours des informations Judiciaires jusqu’à le tenir au courant de tout ce qui se passait en son absence dans les cabinets des instructeurs, jusqu’à lui dicter ses réponses aux questions qui lui seraient posées.
Il n’est pas un homme de bon sens et de bonne foi qui puisse jamais comprendre une telle conduite si Esterhazy a agi seul et de son propre mouvement.
Si coupable qu’elle reste encore, si l’on admet qu'Esterhazy a été l'instrument du colonel Sandherr, elle devient au moins naturelle de la part de ceux qui dans ce cas ont été ses complices; et c’est ce qu'Esterhazy n’a cessé de répéter avec une logique et un accent de vérité qui ne peuvent être méconnus.
Si le récit d'Esterhazy est sincère et vrai, si l’on admet que ce soit lui qui a écrit le Bordereau (ce qui est absolument certain), et qu'il l’a écrit par ordre du colonel Sandherr, soit pour
() E. c. IL. 45.
servir de base aux investigations qui avaient pour but de rechercher l’auteur inconnu des fuites, soit pour servir de preuve contre Dreyfus dès ce moment soupçonné par Sandherr, l’accusation tombe tout entière.
I n’y a plus d’acte de trahison imputable à personne, ni contre Dreyfus à qui l’on n’impute que le Bordereau, dont il n’est pas l’auteur et qui est l’œuvre d’Esterhazy — el qui n'aurait été fait que pour créer contre lui une preuve qu’on reconnaissait ne pas avoir; — ni contre Esterhazy qui n'aurait été qu’un agent de contre-espionnage mis en œuvre par le colonel Sandherr lui-même.
C’est l’écroulement de l’accusation par sa base même et c’est en même temps, comme conséquence de la revision, qui s'impose, la cassation sans renvoi, puisqu'il n’y a plus ni crime ni déhit.
Ma tâche serait donc terminée.
Mais si porté que je sois à admetire cette version que les faits dont le contrôle est possible élayent, bien loin de la contredire, je ne puis méconnaître qu’elle repose surtout sur les déclarations d'Esterhazy.
Et l’homme est si suspect, si taré, que, malgré tant de raisons qui appuient ses dires et pour moi les justifient, je comprends la défiance que beaucoup peuvent encore ressentir.
Je ne puis donc m'en tenir là ! Il faut aller plus loin, aborder l’autre hypothèse, prendre le Bordereau comme un acte de trahison réelle, rechercher alors quel en est l’auteur et prouver que ce ne saurait être Dreyfus, tandis que tout dénonce Esterhazy.
C’est de beaucoup la plus lourde partie de ma tâche. Mais à ce point de vue, J'ai la conviction profonde que je puis dissiper jusqu’au moindre doute, et j'y puiserai la force qui m'est nécessaire, pour remplir mon devoir.
On nous dit que c’est entre le 20 et le 25 septembre 1894 que le Bordereau est arrivé à la Secuion de statistique. Mais sur ce point nous n’avons aucune certitude. On ne tenait pas note alors
au Bureau des renseignements de la date d'arrivée des documents (1).
Comment y était-il parvenu ?
Nous venons de voir que rien encore n’est plus douteux. On a toujours affirmé au Ministère de la Guerre qu'il était venu par la « voie ordinaire ».
C’est ce qu'ont déclaré le général Mercier à qui on l’a dit (2), le général de Boisdeffre alors absent (3), le général Roget qui n’était pas encore au Ministère (4), Gribelin, Lauth, Junck, Matton qui le tiennent d'Henry (5).
C’est ce que disait Henry lui-même, et c’est ce qu'il a répété dans son interrogatoire du 30 août 1898, si nous en croyons le procès-verbal que le général Roget a dressé après sa mort.
Il (le Bordereau) est venu par la voie ordinaire avec des pièces qüe nous connaissons tous. Toute autre version est contraire à la vérité et malériellement impossible (6).
On s’est demandé à quelle préoccupation répondait cette phrase finale, qui, sans qu'aucune question eût été posée, sem blait vouloir par avance contredire une objection qui n’était pas formulée.
Mais le général Roget reconnaît lui-même qu'il ne faut pas attribuer à ce procès-verbal qu'il a rédigé à plusieurs jours d'intervalle, sans qu'il ait été soumis à HCnnie une foi bien grande.
Il est possible, dit-il, que j'eusse dans l'esprit qu'à la suite du faux Henry on pouvait suspecter autre chose. Mais « toute autre version est impossible » est une affirmation de moi; je ne réponds pas du tout que ce soit la phrase d'Henry (5).
J'aime, Messieurs, celte facon de dresser des procès-verbaux et de mettre dans la bouche des gens dont on est censé rapporter les réponses rigoureusement exactes des propos qui ne sont pas d'eux! Nous verrons souvent, hélas! que c'était la facon habituelle des officiers du Ministère d'alors, du général Gonse notamment, qui dans des actes versés au dossier impute contre toute vérité aux témoins qu'il entend, à M. Painlevé, à M.
GONE (c. 1596:
(2) Rennes, I. 86. E. c. I. 277 (3) E. e. I. 477:
(5 EE. c: 1145; 523, #16;“etc.