‹ La revision du procès de RennesChapitre 7 sur 117 · ROME · texte numérisé non relu

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semestre, 1l avait reçu du colonel de Sancy les notés suivantes :

Officier très intelligent, saisissant vile les affaires, travaillant facilement et peut-être un peu trop sûr de lui. Sait très bien l'allemand et a utilisé consciencieusement son stage au 2° Bureau.

Depuis le 1% juillet 1894, il se trouvait au 3° Bureau et, au moment où le Bordereau fut saisi, 1l faisait un stage de trois mois dans un régiment en garnison à Paris.

Ses notes du 4° Bureau ne paraissent avoir fait aucune impression sur l'esprit des généraux Gonse et de Boisdeffre. Leurs appréciations pour l’année 1893 et pour l’année 1894, au moment où Dreyfus allait quitter le Ministère de la Guerre, se

résument en ces mots formulés de la main du général de Boisdeffre :

Bon officier. Esprit vif, saisissant rapidement les questions, zélé, travailleur, favorablement apprécié partout où il a passé. Fera un bon officier d'Etat-Major.

L'ensemble de ces notes n’autorisait certes pas des soupçons de trahison contre Dreyfus.

Les restrictions mêmes des chefs du 4° Bureau n'avaient, à ce point de vue, aucune valeur et c’est ce qu'a dit avec raison devant le Conseil de guerre de Rennes M. le licutenant-colonel d’Aboville.

Il fallait autre chose.

Aucun soupçon n'avait donc effleuré, après la découverte du Bordereau, le capitaine Dreyfus. Sur ce point, il n’existe aucune discordance.

Les soupçons ne naquirent qu'après la constatation par les colonels Fabre et d’Aboville d’une ressemblance, d’ailleurs certaine, entre l’écriture du Bordereau et celle de Dreyfus. Ils furent portés à la connaissance du général Mercier, Ministre de la Guerre, qui ordonna une vérification immédiate et rapide des écritures.

M. Gobert, expert de la Banque de France, tout d’abord désigné, affirme, contrairement aux déclarations du général Mercier, que sa première impression avait été que l’on se trouvait en présence « d’une fumisterie ». Deux jours après, le 13 octobre, il résumait ainsi le résultat de son examen :

L'écrilure de l’'anonyme en cause présente avec celle de comparaison exactement le même type graphique. L'analyse des détails montre des ana-

logies assez sérieuses, mais elle révèle en même lemps des dissimilitudes nombreuses et importantes dont il convient de tenir compte. Dans ces conditions, et étant donnée la rapidité de nos examens, commandée par une extrême urgence, Je crois devoir dire : la lettre anonyme incriminée pourrait être d’une personne autre que celle soupconnée. Je dois faire ressorlir que le document en question n'est pas tracé d'une écriture déguisée, mais bien au contraire d’une manière naturelle, normale et avec une grande rapidité : ce dernier trait exclut la possibilité d'une étude ou d'un déguisement graphique.

Un second expert, M. Bertllon, auquel un rapport administratif fut alors demandé, conclut en ces termes

Si l’on écarte l'hypothèse d'un document forgé avec le plus grand soin, il ressort manifestement de la comparaison des pièces ci-dessus signalées que c’est la même personne qui a écrit la lettre et le pièces communiquées.

Est-ce sur la simple constatation d'une similitude d’'écritures et en la fondant sur deux expertises administratives contradictoires que le général Mercier s’est décidé à donner suite à cette affaire ?

On a pu le penser, si singulière que parût une résolution st peu motivée sur une affaire aussi grave, alors que la constitution d'un dossier secret et sa communication illégale aux juges était obstinément niée.

Aujourd'hui, la lumière est faite à cet égard et l'exacte reconsüitution des faits est aisée, Elle donne l'explication des résolu tons qui furent alors malheureusement prises.

Dès les premiers soupçons, le Service des renseignements n'était pas resté, il ne pouvait pas d’ailleurs rester inactif, Le colonel Sandherr avait prescrit au commandant Henry de fouiller dans les pièces secrètes du Service et de réunir toutes celles qui, directement ou indirectement, pouvaient avoir trait à la trahison présumée de Dreyfus. Henry se mit à l'œuvre et le dossier secret, qui a entraîné la condamnation de Dreyfus, fut le fruit de ses investigations et de sa clairvoyance.

IT avait, depuis longtemps, un collaborateur portant le titre d’attaché civil au Service des renseignements au Ministère de la Guerre. C'était un ancien agent des mœurs du nom de Guénée. Pour savoir à quelle besogne Guénée était employé et le degré de confiance que méritaient ses rapports, il faut lire la déposition de M. le commandant Targe dans la dernière enquête.

Il faut lire aussi la déposition ou plutôt la confession que, peu de temps avant sa mort, les 18 et 27 janvier 1899, Guénée

FLro0pee

a faite devant M. le conseiller Laurent-Atthalin, commis pour l'entendre.

Nous en extrayons les passages suivants :

18 janvier.

Je fréquente la haute société, les grands bars, les grands hôtels, les villes d'eaux. Je connais beaucoup de personnages haut placés, et c’est ainsi qu'un jour, en mars 1894, un très grand seigneur ayant le titre d'Excellence, lequel aime beaucoup la France, me rencontrant, me fit monter dans son coupé et me dit : « Vous avez à l'Elat-Major un homme qui communique, soit directement, soit indirectement, avec S et le renseigne. »

Je prévins aussitôt le colonel Sandherr qui me dit simplement : « C’est bien, suivez cela prudemment. »

Æ D. — Avez-vous été en rapport avec une personne qui avait des relations dans le monde et qui, parfois, rapportait au lieutenant-colonel Henry, tantôt directement, tantôt par votre entremise, ce qu'elle entendait dire par des étrangers ?

R. — Il est exacl que j'ai élé en rapport avec une personne dont je ne peux dire le nom ; nous la désignerons, si vous le voulez bien, par la lettre B, laquelle avait des relations dans le monde. Je ne sais si celle personne a élé en rapport avec le lieutenant-colonel Henry ; mais je peux affirmer que cette personne m'a donné certains renseignements imporlants que j'ai aussilôt communiqués au lieutenant-colonel Henry, comme cela était mon devoir. Mais celle personne ne m'a rien dit sur l'affaire Dreyfus soit avant, soit depuis la condamnation. Je suis certain que celte personne, qui est immensément riche, n'a pas reçu de rémunéralion particulière. Celte personne, qui me connait depuis plus de vingt ans, m'a fourni ces: renseignements par sympathie pour la France.

27 janvier.

D. —- Dans votre déposition du 18 janvier, vous avez fait allusion à une scène qui se serait produite chez une femme entre Dreyfus et un commandant étranger. Ce commandant étranger aurait reproché à Dreyfus de devenir trop exigeant el aurait menacé de le perdre. Pouvez-vous nous faire connaître d'où vous vient celle information et comment il serait possible de la contrôler ? Pouvez-vous nous citer des noms de personnes qui pourraient appuyer de leurs déclarations celles que vous avez faites ?

R. — Je ne puis citer aucun nom. J'ai été mis au courant de cette scène par des raconlars, par les dires de personnes, soit françaises, soit étrangères, qui fréquentaient chez cetlê femme, c'est-à-dire la Bodson. Je ne saurais vous Citer aucune personne pouvant élayer de sa déposition ma déclaration.

D. — Vous nous avez déclaré qu'après l'arrestation de Dreyfus vous vous éliez rendu comple que certains renseignements, que vous aviez été mis à même de fournir au Bureau des renseignements, se rapportaient à Dreyfus. Quels sont ces renseignements, et quelle en était la source ?

R. — Ces renseignements pouvaient se rapporter aussi bien à Dreyfus qu'à un autre ; mais, comme seul Dreyfus était inculpé, tout retombait sur lux, & c'était la tête de Turc ».

Les renseignements, auxquels Guénée faisait allusion, avaient

nee

été consignés par lui dans deux rapports des 28 mars et 6 avril 1894 (pièces 33 et 34 du dossier secret).

Le grand seigneur, dont il rapportait les propos, était M. le marquis de Val Carlos, altaché militaire à l'ambassade d'Espagne, dont on peut désormais citer le nom, qui a été maintes fois divulgué. Après lui avoir donné certaines indica tions sur les relations de plus en plus suivies des attachés militaires À et B, M. de Val Carlos aurait terminé la conversation par ces mots

Dites bien de ma part à M. le commandant Henry, qui pourra le répéter’ au colonel, qu'au Ministère de la Guerre il y a lieu de redoubler de surveillance ; car il résulte de ma dernière conversation avec le capitaine de S.…., que les attachés allemands ont, dans les bureaux de Jl'Etat- Major de l’armée, un officier qui les renseigne admirablement. Cherchez Guénée ; si je connaissais le nom, je vous le dirais.

Dans son rapport du 6 avril, Guénée rappelait qu'un officier espagnol, le commandant de Mendigorria, dont il avait fait connaître le départ en mission pour la Suisse sans que son gouvernement l’eût accrédité, avait, dès que ce renseignement avait été recu par le Ministère de la Guerre, été accrédité par télégramme. M. de Val Carlos en concluait que le renseignement avait été révélé à l’attaché À et il avait ajouté :

Donc, voilà encore une preuve que vous avez un ou plusieurs loups dans votre bergerie. Cherchez, je ne saurais trop vous le répéter, car je suis certain du fait.

D'autre part, Henry a déclaré devant le Conseil de guerre et il a dû nécessairement déclarer, dès le début, que

«vers le mois de juin 1894, un officier du service avait eu l’occasion de se mettre en rapport avec une personne appartenant au monde diplomatique et d'amener la conversation sur le personnel des attachés militaires étrangers ; qu'au cours de celte conversalion, cette personne avait affirmé plusieurs fois qu'un officier appartenant alors au 2° Bureau de l'Etat- Major de l’armée ou, dans tous les cas, y ayant appartenu en mars et avril 1894, renseignait les” attachés militaires À et B. » (Pièce 35. Dossier secret.)

Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de la véracité et de la portée des rapports de Guénée et des affirmations d'Henry. Nous ne les mentionnons, en ce moment, qu'afin de déterminer les charges recueillies contre Dreyfus avant son arrestation.

On avait fouillé les archives du Ministère. Si l’on ne s'était

pas encore décidé à appliquer à Dreyfus toutes les pièces qui furent plus tard communiquées au Conseil de guerre, on avait certainement retenu contre lui la lettre suivante de À à B, écrite en français :

Mon cher ami,

Je regrette bien de ne pas vous avoir vu avant mon départ; du reste je serai de retour dans huit jours. Si (sic) joint, douze plans directeurs de Nice que ce canaïlle de D m'a donnés pour vous. Je lui ai dit que vous n'aviez pas l'intention de reprendre les relations. Il prétend qu'il y a eu un malentendu, et qu'il ferait tout son possible pour vous satisfaire. Il dit qu'il s'était entêlé, et que vous ne lui en vouliez pas. Je lui ai répondu qu'il était fou, et que je ne croyais pas que vous voudriez reprendre les relations avec lui. Faites ce que vous voudrez. Au revoir, je suis très pressé.

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