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recherches, sans que, affirme-t-on, aucun soupcon ail, à ce moment, élé dirigé sur Dreyfus plus que sur lout autre (1).
On avait fait photographier le Bordereau qu'avait reconstitué Henry par les soins de Tomps, alors employé à la Section de statistique (2), et l'épreuve ainsi obtenue fut communiquée par le général Renouard, remplaçant le général &e Boisdeffre absent, aux divers chefs de bureaux du Ministère ; afin de savoir si elle mettrait sur une piste quelconque (3).
Aucun résultat ne fut d’abord obtenu, ni à la Direction de l'artillerie, m1 dans les bureaux (4).
Il en résultait un très grand malaise, dit le colonel Pic quart (3);
« et cela se comprend, chacun craignant qu'une indiscrétion n'eût été commise dans son service, et redoutant d’être accusé de négligence ».
Aussi fut-ce un soulagement général quand on apprit enfin que les recherches venaient d'aboutir au quatrième bureau, où le colonel d’Aboville et le colonel Fabre avaient cru reconnaitre dans l'écriture du Bordereau celle de Dreyfus (6).
Je vous ai déjà dit que l’idée ne leur était pas venue pourtant de prime abord par la vue de cette écriture. En lisant la pièce, d’Aboville avait dit au contraire que
« celte écriture ne lui disait rien » (7).
C’est en discutant les termes du Bordereau, étant données les questions techniques d'artillerie qui y étaient indiquées, que les deux officiers étaient tombés d'accord que le Bordereau ne pouvait émaner que d’un officier d’arüllerie ayant passé par le quatrième bureau d’Etat-Major, et qu’en se remémorant tous ces stagiaires, le nom de Dreyfus leur rappela que c’élait le seul qui fût mal noté (8).
C’est alors seulement que par curiosité ils eurent l’idée de comparer son écriture à celle du bordereau et furent stupéfaits en reconnaissant que le mot « Artillerie » écrit de sa main sur sa feuille signalétique de 1893 ressemblait absolument au même
Rennes. I. 497. IT. 589.
Cass. 532. Rennes, III. 360, I. 87. Cass. 85.
j\Cass# 3955.
Cass. 85. Rennes, I. 375, 518.
Rennes, I. 375.
Rennes, I. 574, 571.
Rennes, I. 571. 577.
CREGECNE:
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mot du bordereau, l’'T central étant sensiblement descendu audessous de la ligne horizontale formée par les autres lettres.
Et le général Zurlinden de s’écrier avec eux :
Un officier d'artillerie a souvent à écrire le nom de son arme : il est impossible qu’à la fin sa main ne prenne pas des habitudes pour écrire ce mot, comme cela a lieu pour la signature. Et il n’est pas étonnant que, lorsqu'on à à examiner plusieurs copies d’un officier d'artillerie, il soit plus facile d'y reconnaître l'écriture du mot : Artillerie que celle d'un mot moins souvent employé (1).
Et le général Fabre de dire à son tour
L'identité du mot Artillerie sur les notes et sur le Bordereau équivaut pour moi à l'identité d'une signature (2).
Or, l'examen graphique du bordereau démontre à l'évidence l'inanité, l’inexactitude flagrante de cette prétendue ressemblance des mots : Artillerie sur les deux documents (3).
C’est pourtant sur ce misérable détail ainsi controuvé que s’est échafaudée toute l’accusation dirigée contre Dreyfus. D’autres comparaisons hâtivement faites par les colonels Sandherr, Lefort, Bouchez, semblèrent corroborer l'impression première (4). Et le soir, entre 5 et 6 heures, le général Mercier fut avisé de ce qui se passait, ainsi que le général de Boisdeffre.
Les événements qui se sont déroulés depuis révèlent trop aisément l'accueil que l’accusation ainsi formulée contre un israélite devait rencontrer dans ce milieu nerveux, surchauffé, oppressé depuis longtemps par cette anxiété sans cesse croissante, dont je vous ai tout à l'heure démontré l’existence.
On a vivement contesté que les préjugés antisémiliques fussent dès ce moment répandus dans l’armée et plus spécialement dans l'Etat-Major général. C’est nier l'évidence. Nous en avons la preuve dans les détails de l'affaire elle-même.
N'est-ce pas dès 1892 que, lors des examens de sortie de l'Ecole de guerre, s’est produit l'incident inoui de la cote d'amour, le général Bonnefond, l’un des examinateurs, s’écriant publiquement : ;
«Je ne veux pas de juifs dans l’État-Major : je leur donnerai 5 comme cote d'amour »;:(5)
Le colonel Cordier n’a-til pas reconnu lui-même que, dès
(1) Rennes, I. 209.
(2\ Rennes, I: 572.
(3) Rennes, 38-39. E. c. IT. 375.
Rennes Ts TES E Nc. 12546
5) Rennes, II. 178.
ce moment ayant été indignement trompé par un officier ministériel israélite, il criait très fort au Ministère contre les Juifs et qu'il était un ardent antisémite (1) ?
N'’est-il pas certain encore que le colonel Sandherr affichait en toute occasion sa haine contre les Juifs ?
Le colonel Sandherr, que je connaissais depuis mon enfance, a dit au procès Zola M. Lalance, ancien député protestalaire au Reichslag, était un bon militaire, un brave et loyal ciloyen ; mais il avait hérité de son père l'intolérance. De plus, en 1893, il fut atteint de la maladie cérébrale dont il devail mourir trois ans après. Il fut envoyé cette année-là à Bussang, dans les Vosges, pour y faire une cure, Pendant son séjour, il y eut à Bussang une cérémonie patriotique, la remise du drapeau au balaillon de chasseurs à pied. Tous les baigneurs s’y rendirent.
Auprès d'eux il y avait un Juif, Alsacien sans doute, qui pleurait d'émotion. Le colonel Sandherr se retourna vers ses voisins, et leur dit : « Je me mélie de ces larmes! » Ces messieurs lui demandèrent d'expliquer sa pensée, et ils lui dirent : « Nous savons qu'il y a dans l’armée des officiers juifs qui font bien leur devoir, qui sont patriotes et intelligents. » Le colonel Sandherr répondil : « Je me méfie de tous les Juifs (2) »
De même encore, comme M. Risler, maire du vu° arrondissement de Paris, peu de jours’ après la divulgation de l’arrestation de Dreyfus exprimait devant le colonel Sandherr, avec lequel il était très lié,
« sa stupéfaction de la trahison impulée à l’un de leurs compatriotes, sortant de nos grandes écoles, dans sa situation de famille et de fortune : « Tu as raison, lui répondit le colonel Sandherr ; ce serail incompréhensible pour tout autre ; mais c’est un Juif » (3).
Et que d'officiers dans l’armée partageaient ses sentiments !
Voici une lettre que nous avons retrouvée dans le dossier du Ministère. Ecoutez et dites si elle n’accuse pas la passion incroyable de son auteur avec une naïveté, j'allais dire un cynisme inconcevable !
Après avoir énuméré ses titres :
Je viens vous demander, M. le minisire, disait cet officier le 4 novembre 1894, s1 aucune disposition réglementaire ne s'y oppose, de faire partie, à un titre quelconque, du Conseil de guerre qui aura à juger Dreylus. Cette mission me ferait le plus grand honneur el me paierait dans une large mesure tous les sacrifices que je me suis imposés jusqu'ici. Si ma demande toute spontanée et émue vous paraissait incorrecte, et si ma démarche avait besoin d’une excuse, je vous prierais de ne chercher
(1) Rennes, II. 528.
(2) Procès Zola, II. 178.
(3) Production 1 du 12 juillet 1904.
ma juslificalion que dans ma foi palriolique inallérable et dans mon ardent désir de voir punir d'une façon exceplionnelle le traître israélite Dreyfus. — Signé : Capitaine Gratteau.
Faut-il s'étonner qu'en présence d’un état d'esprit ainsi manifesté par le chef même de la Section de statistique, le lieutenant-colonel Piequart se soit préoccupé du service où il placerait Dreyfus, lorsque celui-ci, après l’incident de la cote d'amour, fut appelé au Ministère, et qu'il ait jugé prudent de le mettre, à raison de sa religion même, à la section des manœuvres sous les ordres au commandant Mercier-Milon.
A ce moment-là, a-til dit, les préjugés antisémites étaient déjà répandus à l'Etat-Major. Je savais que le commandant Mercier-Milon était un homme indépendant à ce sujet. Je savais aussi qu’en plaçant un stagiaire israélite à une section qui n'avait pas à s'occuper de choses secrètes, je lui évilerais peut-être cerlains désagréments. En le meltant à la section des manœuvres, la chose était tranchée (1).
Les faits, Messieurs, sont plus forts, vous le voyez, que les dénégations intéressées. On aura beau le contester. Dès ce moment l'antisémitisme régnait en maître à l’Elat-Major de l'armée, certes moins ardent dans ses manifestations qu'il re l'est devenu sous la poussée des événements et sous le souffle de la Presse que vous savez, mais déjà fort répandu et fort vif, et d'autant plus satisfait de trouver devant lui l’occasion de se déchaîner que cette accusalion contre un juif détournait de ceux: qui l’éprouvaient des soupçons dont la pensée seule était odieuse et depuis quelque temps obsédante pour tous.
Dois-je ajouter que l'accusation ne pouvait viser un sujet mieux choisi que Dreyfus, plus mal en position de se défendre contre une prévention qui n'allait pas seulement à l’'Israélite, mais allait pouvoir s'attaquer à l’homme lui-même.
Loin de chercher en effet à faire oublier son origine, Dreyfus s’en vantait et ne craignait pas de rompre en visière avec ses chefs eux-mêmes dont ses allures et ses propos froissaient parfois les sentiments intimes et lès susceptibilités (2) Ses notes s’en ressentaient.. et elles ont eu une large part dans l’accusa tion qui s’est dressée contre lui.
Certes pourtant toutes rendaient hommage à son intelligence à son extrême vivacité d'esprit, à sa grande aptitude au travail, à son extraordinaire faculté d’assimilation, à sa mémoire mer-
(1) Rennes, I. 373.