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veilleuse (1). Mais toutes ces notes excellentes, que quelques-uns de ceux qui les avaient rédigées, comme le général Lebelin de Dionne par exemple, semblent avoir un peu oubliées à Rennes, étaient gâtées par l’impression que son caractère et ses allures avaient fait sur certains de ses chefs directs (2), tout spécialement sur le commandant Bertin-Mourot, dont 1l vous suffira de lire les dépositions, pour vous rendre compte de sa tournure d'esprit, de son invraisemblable susceptibilité. Celui-ci le trouvait sournois, prétentieux, d’une curiosité indiscrète, lui reprochait de chercher à s’assimiler surtout les détails les plus importants du réseau, tandis qu'il apportait une grande nonchalance dans les travaux moins importants du service quotidien (3). Ce sont ces impressions d’un esprit quinteux et mal bâti que le général Roget et le colonel Fabre ont recueillies et traduites en celte note malveillante
Officier incomplet ; très intelligent et très bien doué, mais ne remplissant pas au point de vue du caractère, de la conscience et de la manière
de servir les conditions nécessaires pour être employé à l'Etat-Major de l’armée (4).
Ainsi mal vu de ses chefs directs, Dreyfus n’était pas plus aimé de ses camarades qui le trouvaient vantard, hâbleur et obséquieux, hautain et suffisant, qui lui reprochaient de faire parade de sa fortune (30.000 fr. de rentes), de rechercher toutes les occasions de briller, et qui jalousaient à n’en pas douter ses succès, comme en ce voyage d’Etat-Major où pendant toute une soirée, l’on avait vu le général de Boisdeffre, séduit par sa conversation qui avait été extrêmement brillante pandant le dîner commun, se promener avec lui seul à quelque distance de tout l’Etat-Major, en manifestant tout lintérét qu'il prenait à cet entretien (5).
De tels succès se paient un jour ou l’autre !
Et si vous ajoutez à tout cela que Drevfus est d’un extérieur rigide, d’une extrême myopie, que sa voix est monocorde, et qu'il apporte en toute occasion un soin jaloux à dissimuler ses impressions, à dompter, même dans les moments les plus tragiques, les élans de son cœur, et les manifestations les plus légi-
(4) Cass. 572. 593-594. Rennes, II. 59, 60. E. c. I. 548. (2) Rennes, II. 182.
(3) Rennes. I. 529, 566, 577.
(4) Rennes. II. 60. C. I. 569.
(5) Cass. 578, 583, 587, 593.
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times de son âme, vous comprendrez comment il a pu devenir aisément le bouc émissaire de tous les péchés d'Israël, ce maudit que des philtres de haine habilement répandus ont fait exécrer de tout un peuple.
C’est dans ces conditions éminemment dangereuses pour tout accusé, mortelles pour lui, que la lutte allait s'engager.
Dès qu’il eut été saisi de l'affaire par le général de Boisdeffre et le général Gonse, le général Mercier désigna M. Gobert, expert de la Banque de France, pour examiner les similitudes déjà signalées entre l'écriture de Dreyfus et celle du Bordereau Il lui fit demander par le général Gonse qui lui remit les pièces, de procéder avec la plus grande rapidité.
M. Gobert a-til dit, ainsi que le prétend le général Mercier, qu'à première vue le doute ne lui paraissait pas possible et qu’il croyait pouvoir affirmer que le Bordereau était de l'écriture de la personne incriminée (1) ? Il le conteste de la manière la plus formelle ; et il faut reconnaître que les conclusions de son rapport écrit donnent une singulière force à sa dénégation.
Lors de cette remise des pièces, à la vue du Bordereau, je m'écriai : « M. le général, vous devez être en présence d’une fumisterie ; car l’écriture me semble très naturelle, et je n'admettrais pas qu’une communication de ce genre püût être faite dans ces conditions.La lettre anonyme ressemble terriblement aux papiers Norton. »
Le général me rassura, en me disant que les conditions dans lesquelles ce document était arrivé au Ministère ne permettaient pas d'admettre semblable hypothèse. J'ai également fait remarquer au général que l'écriture de la leltre anonyme était régulière, homogène, très normale, que c'était indice d’un graphisme non étudié. Je fis également ressortir le caractèra très marqué d'illisibililé du document en question (2).
Quoi qu'il en soit, M. Gobert emporta les pièces et se mit à l'ouvrage. À deux reprises dans la même journée, il reçut la visite du général Gonse, et c’est au cours de l’une de ces démarches du général, qu'il lui fit connaître son déplaisir de faire sa vérification, sans qu’on lui indiquât le nom de la personne soupçonnée, déclarant qu'au cas où ses conclusions seraient accusatrices, 11 tenait absolument à le mentionner dans son rapport.
Quel grief l’'Etat-Major ne lui a-t-1l pas fait de cette déclara- Hon ? (3) et avec quelle vivacité le Président du Conseil de guerre
(1) Rennes, I. 88.
(2) Cass. 182.
(3) Rennes, I. 88, 519. — Cass. 596.
de Paris ne lui a-til pas reproché cette indiscrète curiosité (1)!
On cubliait que, quand la Justice fait appel aux lumières d’un expert, c’est qu’elle a et doit avoir confiance en lui, et qu'il est inadmissible qu’on le place dans cette situation, qui à l’occasion pourrait être atroce, de lui demander son concours, alors que, sans qu’il le sache, celui contre lequel il pourrait se prononcer serait son parent, son allié, son ami et qu'il deviendrait ainsi l'instrument de sa perte (2?) !
On oubliait bien plus encore que, de par les pièces mêmes qu'on lui avait remises, M. Gobert savait à quoi s'en tenir, et n'avait eu qu'à rapprocher de la feuille signalétique, pièce de comparaison, l'annuaire de l'artillerie, pour y avoir trouvé le nom de Dreyfus lui-même, à la stupéfaction de M. du Paty de Clam qui levait les bras au ciel en disant
« qu'il croyait avoir si bien brouillé tout cela qu'il espérait qu'on ny connaîlrait rien » (3).
Vous savez, Messieurs, les conclusions auxquelles M. Gobert a été conduit le 13 octobre :
L'écriture de l'anonyme en cause, disait son rapport, présente avec celle de comparaison exactement le même type graphique. L'analyse des détails montre des analogies assez sérieuses, mais elle révèle en même temps des dissimilitudes nombreuses et importantes dont il convient de tenir compte. Dans ces conditions, et étant donnée la rapidité de nos examens, commandée par une extrême urgence, je crois devoir dire : La lettre anonyme incriminée pourrait être d'une personne autre que celle soupconnée. Je dois faire ressortir que le document en question n'est pas tracé d'une écriture déguisée, mais bien au contraire d’une manière naturelle, normale et avec une grande rapidité : ce dernier trait exclut la possibilité d’une élude ou d'un deguisement graphique (4).
C'était, dit le général Mercier, une opinion neutre ; il n'y avait pas à en tenir compte (5)!
M. du Paty de Clam va plus loin dans son rapport du 31 octobre 1894. Il travestit les faits : suivant lui,
« l'expert ayant manifesté le désir de connaître le nom de la personne soupconnée, et demandant un laps de temps de plus en plus long, incompatible avec la conservation du secret, on dut lui retirer le dossier, avant qu'il eût pu établir un rapport avec des conclusions fermes » (6).
On avait un rapport gênant. Il valait mieux en nier l'existence.
(1) Rennes, 1.85, 519. Cass. 596.
(2) Rennes, 89, 519.
(3) Cass. 184. Rennes, II. 304.
(4) Cass.451. Proc. Paris, 304.
(5) Rennes, I. 89.
(6) Proc. Paris, 31 octobre 1894.
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M. Gobert n'ayant point donné ce qu’on attendait de lui, on va s'adresser à un autre et M. Bertillon entre en scène. C’est, vous le savez, le chef du service de l'identité sudiciaire à la Préfecture de police.
Suivant la voie que son père avait déjà tracée, 1l a dans cette spécialité rendu d'éminents services. Je suis d'autant plus heureux de le reconnaître et de le dire 1e1 que j'aurai, hélas ! bien des reproches à lui adresser à raison de l’œuvre nouvelle qu'il a entreprise et du rôle qu’il a accepté avec une imprudence déconcertante.
Jamais M. Bertullon n'avait fait d'expertise en écriture ! Que ne s’est-1l souvenu du précepte du fabuliste ?
Ne forcons point notre lalent; Nous ne ferions rien avec grâce !
M. Berüllon l’a oublié et c’est ainsi qu'il s’est exposé à l’'effrovable mésaventure qui lui est arrivée, à l’affreux malheur dont il est devenu l’un des principaux auteurs responsables.
Il lui a suffi, le croiriez-vous, Messieurs, d’un simple coup d'œil jeté sur le Bordereau, pour y reconnaître ce qu'il sent bien qu'on désire, et pour se croire autorisé à écrire dans un rapport qu'il qualifie d’ « administralif »,
Que si l’on écarte l'hypothèse d’un document forgé avec le plus grand soin, il ressort manifestement pour lui de la comparaison des pièces
ci-dessus signalées que c’est la même personne qui’ a écrit la lettre et les pièces communiquées (1).
Le général Mercier a maintenant ce qu'il lui faut ; mais il n’a absolument que cela. Contrairement à ce que pense M. le Rapporteur, qui, par une interposition certaine, place dès ce moment la découverte de la pièce : « Ce canaille de D... » et son application à Dreyfus, la pièce, vous le verrez, n’a été retrouvée que plus tard, au cours de l'enquête de M: du Paty et au moment où les poursuites semblaient devoir être abandonnées en présence de l'inanité des charges.
Encore une fois le général Mercier a commencé sur le seul rapport Berüllon, rapproché des propos de M. de Valcarlos qui ne désignaient personne. et des suppositions des colonels Fabre et d’Aboville. Cela ! et rien de plus.
Il prévint le Président du Conseil qui, s’adjoignant le Ministre
(1) Proc. Paris. cote 34.
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de la Justice et le Ministre des Affaires étrangères, examina avec lui la situation.
Vous savez comment le général Mercier annonça son intention d'ouvrir une insiruction régulière, comment le Ministre des Affaires étrangères, M. Hanotaux, sentant combien, l'instruction ouverte, 1l serait difficile, sinon impossible de l'arrêter, et quels périls une affaire de cette nature pouvait faire courir au pays par les complications intérieures et extérieures qu’elle pouvait soulever, s’opposa de loutes ses forces à toute espèce de poursuites tant qu'on n'aurait pas autre chose à invoquer que des comparaisons d'écritures toujours si conjecturales, si contestables, prenant pour base une pièce dont il était impossible d'indiquer la provenance (1). |
M. Hanotaux était si pénétré de ce qu'il disait, si préoccupé de tout ce qu'il prévoyait qu'il ne s’en est pas tenu là, que le soir même il est allé trouver le général Mercier, rue St-Dominique, pour insister encore sur Flimpossibilité d’und procédure, qui pouvait entraîner de redoutables complications internationales (2).
Le général Mercier n’est pas moins fameux par sa tenacité légendaire que par son flair d'artilleur, dont il aime à se vanter !
En vain le général Saussier, consulté, se joignit-il à M. Hanotaux, déclarant que « tout était préférable au déshonneur jeté sur un officier français et aux soupçons qui en rejaillirait sur lous les officiers » (3).
Le général Mercier resta sourd à ces prières, à ces conseils. La loi, disait-il, ordonne de poursuivre l’'espionnage et la trahison. Il avait des présomptions assez fortes pour supposer l’un et l'autre ; il devait obéir à la loi ! D'ailleurs, le fait était déjà connu des officiers qui avaient été mêlés à l’enquête, des deux experts qu'il avait consultés. Ne rien faire serait justifier le reproche de pactiser avec l’espionnage (4).
Il persista donc dans sa résolution, tout en prenant l'engagement que, si l’on ne trouvait d'autre preuve que le Bordereau contre l'officier soupçonné, dont du reste il ne fit pas connaître le nom même à ses collègues, la poursuite n’aurait pas lieu.
Ses ordres étaient d’ailleurs déjà donnés, et sans que, dans
(1) Cass. 446. Rennes, I. 219. E. c. I. 591.
2) Cass. 4146. Rennes, I. 219.
(3) Cass. 446. Rennes, I. 220. Cass. 218.
(4) Cass. 447.