AUS
une matière cependant si grave, touchant de si près à l'honneur el aux intérêts vitaux de l’Etat-Major dont il était le chef, le général de Boisdeffre ait jugé convenable d'intervenir de sa personne (1), le commandant du Paty de Clam, sur sa proposition, était désigné par le général Mercier comme officier de police judiciaire, avec Gribelin, archiviste, pour greffier (2).
Le général Mercier ne s’en était même pas tenu là ; et par une première violation de la loi et du principe fondamental qui domine toute notre organisation de la justice militaire, pour prévenir toute nouvelle objection du général Saussier, qui, en qualité de gouverneur militaire de Paris, avait seul le droit de donner des ordres en cette matière, il avait signé de sa main l’ordre d'arrêter Dreyfus, et fait enjoindre par le colonel d’Aboville au commandant Forzinetti, directeur du Cherche-Midi, « de ne pas rendre compte au Gouverneur de l'incarcération » (3). C'est par cette violation flagrante de la loi que la procédure commençait, sans que Dreyfus ait été appelé à fournir une explication quelconque. Combien d’autres, hélas ! et bien plus graves encore, puisqu'elles vont aller jusqu’au crime, ne nous réservaitelle pas ?
Le choix de M. du Paty de Clam comme officier de police judiciaire fut, de l'avis de tous, aussi malheureux que possible. Je me garderai de vous donner mon opinion personnelle, et je me bornerai à emprunter son portrait à ceux qui le connaissent bien.
C'est un esprit romanesque el présomptueux, dit le général Roget (4). C’est, dit le colonel Picquart, un homme que je connaissais depuis long-
temps, qui est très habile à échafauder des manœuvres ténébreuses, mais qui supporte bien mal le grand jour (5).
Le commandant Cuignet est plus sévère encore... Il a fait contre M. du Paty le réquisitoire le plus ardent qui se puisse
(WE CMS Rennes 1:89" PfRennes, 1689%E °c. 11278; 4797 (3) Rennes, III, 104.
(4) Cass. 70.
voir. Je ne cite pour l'instant que ce croquis qu'il en a fait devant vous en 1899.
Du Paty est un garçon orgueilleux, vaniteux même, dont la vanilé s’est encore accrue par des succès de carrière. Il a toujours été, au dire de ceux qui le connaissent, à l’affat de toutes circonstances susceplibles de le mettre en lumière ; il était en même temps d’un caractère souple, d'un esprit insinuant. sachant se faire bien venir de ses chefs, ce que nous appelons en argot mililaire un fumisle (1).
Et à Rennes...
Du Paty de Clam n'a pas la conscience nelle. Bien avant les affaires Dreyfus, il s’est livré, à l'occasion d’affaires privées, à des manœuvres louches et tortueuses qui le montrent sous le jour le plus fâcheux. Le récit de ces manœuvres fait l'objet d’un dossier existant actuellement à la Préfecture de police (?).
M. du Paty s'était fait à l'Etat-Major une sorte de réputation de graphologue ; on lui avait en conséquence soumis dès la première heure le Bordereau et les pièces de comparaison ; 1l avait fait une sorte d'expertise que l’on disait avoir disparu du Ministère (3), dont le commandant Targe a retrouvé la note, écrite de sa main, non datée, mais qu'il avait remise le 7 octobre 1894 au général Gonse (4), et il avait bien entendu reconnu l'éeriture de Dreyfus. Il était aussi le plus ancien des officiers du 3° Bureau, dont Dreyfus faisait partie, au mieux avec le général de Boisdeffre. Ce sont toutes ces raisons qui l’ont fait désigner, quoique, dit-il, il ait tout fait pour écarter de lui ce calice, ct
Je see FA RE ,* r r e qu'il ne l’ait accepté que sur l'instance du général de Boisdelfre, et sur l'assurance qu'il y avait un danger à courir.
M. du Paty n’a aucune connaissance des affaires judiciaires, aucune pratique du droit ; c’est lui-même qui nous le dit :
J'étais un juge improvisé ; je manquais d'expérience ; je suis parfaitement d'accord là-dessus. J'ai tâché simplement une chose, de faire de mon mieux. Et puis je n'étais pas libre ; j'ai reçu des instructions de mes chefs qui m'ont indiqué de quelle manière je devais opérer, quels procédés Je devais employer. J'ai eu des ordres ; j'étais militaire, je les ai exécutés, et je ne vois pas pourquoi on vient m'attaquer personnellement, quand je ne suis pas l’auteur des faits, mais simplement l’exéculeur (5).
On n’est pas plus naïf en vérité. Magistrat improvisé, je le veux ! mais magistrat, il a pour premier devoir d’être indépen-
Cass. 236.
Rennes, I. 507.
Rennes, III. 518.
E. c. I. 3. Rennes, III. 505. ÉrcATr 18: