‹ La revision du procès de RennesChapitre 75 sur 117 · QUE UN · texte numérisé non relu

QUE UN

dant, impartial, de se dégager de toute prévention, de n'avoir d'autre souci que de rechercher la vérité. Il n’est pas besoin d'une grande expérience, pour le savoir ; il suffit d’avoir une conscience. C’est lettre morte pour M. du Paty. Il a des ordres, il est militaire ; il a obéi ; il est l’exécuteur. Voilà tout ce qu'il trouve pour excuser son étrange conduite. Ajoutons, Messieurs, qu'il se calomnie lui-même ; il ne s’est pas réduit au rôle rabaissé de subordonné platement obéissant ; il a eu l'initiative des mesures qu'il a prises et il en a la pleine responsabilité !

Il est en effet très pénétré de sa valeur, de sa perspicacité, très infatué de son mérite.

Habitué à lire dans les écritures le caractère des gens, il n’a pas mis en doute qu'il lirait bien mieux encore la pensée de l’homme sur sa figure, dans sa physionomie, dans son attitude, dans les tressaillements de ses muscles. Et tout de suite il imagina cette épreuve célèbre de la Dictée qui n’était que le préambule de tant d’autres non moins extravagantes.

Il convoqua Dreyfus, alors en stage dans un des régiments de Paris, pour le 15 octobre, au cabinet du général de Boisdeffre, sous prétexte d'inspection générale ; et là, en présence de Gribelin et du chef de la Sûreté, M. Cochefert, que le général Mercier avait requis, mais à qui M. du Paty n’a pas voulu laisser le soin d'agir (1), il lui dicta, non pas le Bordereau dans son texte exact, mais, Comme pour augmenter à plaisir la difficulté et les chances d'erreur, une lettre de fantaisie qu'il a fabriquée et où il a cherché à insérer les mots les plus marquants du Bordereau.

Paris, 15 octobre 1894.

Ayant le plus grand intérêt, Monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait passer avant mon départ pour les manœuvres, je vous prie de me les faire adresser d'urgence par le porteur de la présente, qui est une personne sûre. Je sous rappelle qu'il s’agit de : 1° une note sur le frein hydraulique du canon de 120, et sur la manière dont il s’est comporté en manœuvre; 2° un% note sur les troupes de couverture et une note sur Madagascar (?).

Avant ces mots : « Je vous rappelle... » M. du Paty s’interrompit brusquement :

Qu'avez-vous, capitaine? Vous tremblez? — J'ai froid aux doigts, lui répondit Dreyfus.

Il faisait en effet très froid ce matin du 15 octobre 1894 (3); on

(1) Rennes, I. 582. Cass. 4.

(2) Proc. Paris, cote 22 bis.

(3) Rennes, I. 596. Rapp. 31 octobre 1894.

avait dû faire un grand feu dans le cabinet du général et Dreyfus qui avait quelque peu devancé l'heure de la convocation avait dû, avart d'entrer au Ministère, faire les cent pas dehors.

L'explication était simple, toute naturelle. M. du Paty ne pouvait s’en contenter !

Il prétend que Dreyfus avait témoigné un grand trouble pendant la dictée ; que ce trouble s'était révélé pour Iui & par une série de mouvements nerveux de la mâchoire » et par l'écriture même qui avait cessé d’être régulière, € ce dont on peut s'assurer, disait-1il, en plaçant une règle sous chaque ligne ». Il soutient que tous les témoins, M. Cochefert en particulier, ont partagé son sentiment (1).

Ecoutez, Messieurs, ces témoins, et vous allez voir ce qu'il faut en penser.

Gribelin a entendu la dictée, la question de M. du Paty « Vous tremblez », la réponse de Dreyfus.

Je ne sais, ajoutetl, si Dreyfus tremblait, j'étais trop loin pour le voir (2).

M. Cochefert a précisé à Rennes qu'il était à 3 ou 6 mètres de Dreyfus, qu'à cette distance il lui était absolument impossible de voir si Dreyfus a manifesté quelque trouble. Il a ajouté que pour lui ce trouble ne s’est manifesté que par la question brusque de M. du Paty (3) et il eût été vraiment surprenant que devant une telle question, faite sur un tel ton, Dreyfus eût pu rester calme. Qui de nous, en pareil cas, eût pu maîtriser son émoi ! Et comment y voir un indice de culpabilité !

Si des témoins nous passons à la dictée elle-même, si nous l’examinons, qui ne voit que l’allégation de M. du Paty est absolument inexacte ! que l'élargissement prétendu des lignes est insignifiant, qu’en tout cas il ne commencerait au plus qu'à partir des mots : « Je vous rappelle... » c’est-à-dire à partür de la brusque interpellation de M. du Paty et du trouble certain qu'elle a dû causer (4).

M. du Paty étaitil au surplus bien sûr de ce qu'il avançait ? On en peut douter à voir son attitude devant le Conseil de guerre.

Une chose qui m'a frappé, dit le lieutenant-colonel Picquart, bien que la scène ait été un peu confuse, a été l'embarras de du Paty, quand la

(1) Rennes, III. 507.

(2) Rennes, I. 596.

(3) Rennes, I. 583.

(4) Proc. Paris, cote 22 bis.

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défense. lui a fait remarquer que la dictée faite par Dreyfus ne présentait pas de caractère de trouble. Devant l'évidence, il a bien été forcé de s'incliner, et il a dit une phrase extraordinaire qui est à peu près celle-ci : « Je voulais voir s'il était prévenu, interpellé brusquement par moi, 1 aurait dû trembler ; or, il n’a pas tremblé ; donc il simulait ; il était prévenu ; un individu innocent, qui serait arrivé là sans avoir rien à se reprocher, aurait tremblé à mon interpellation ou aurait fait un mouvement. » Je trouvai l'explication bien extraordinaire, et bien embarrassée, et je la gardai précieusement dans ma mémoire (1).

Cette impression du colonel Picquart n'est-elle pas confirmée par l’aveu passé par M. du Paty lui-même au cours de la dernière enquête ? N’a-t-11 pas semblé admettre qu'il a pu se tromper ?

Comme tout le monde, je suis pas sé par une période de doute, je ne le cache pas. La meilleure preuve, c’est que j'ai promis à Dreyfus de continuer mes recherches. Je me suis dit que le trouble qu'il avait manifesté au moment de la dictée pouvait être attribué à une autre cause que celle que j'avais vue. Je ne me crois pas infaillible ; je crois que personne ne l'est (2).

Si nous en croyons d'autre part la note que M° Demange a remise à M° Mornard pour lui rendre compte de ce qui s’est passé au huis-clos de Paris, M. du Paty ne s’en serait pas tenu à l'épreuve de la dictée ; il en aurait tenté une seconde, qu'il n’a pas mentionnée dans son rapport, mais dont il a déposé à l’audience.

En interrogeant, a-t-il dit, le capitaine Dreyfus dans sa prison, J'ai attendu le moment où il avait les jambes croisées, puis je lui ai posé à brüle- . pourpoint une question qui devait faire naîlre l’'émolion chez un coupable ; j'avais les yeux fixés sur l'extrémité du pied de la jambe pendante. Le mouvement presque imperceplüible auparavant de l'extrémilé du pied s’est trouvé Lout à coup, au moment de ma queslion, très sensible à mes yeux. Donc le pouls s’accélérait ; le cœur battait plus fort ; l'émotion de Dreyfus trahissait sa culpabilité (3)

Et M° Demange en qu'il a apporté le lendemain au Conseil de guerre un certificat du docteur Lutaud qui se trouve dans son dossier, pour combattre cette étrange conclusion de M. du Paty de Clam !

C'est après ces étonnantes épreuves que M. du Paty jugeant la démonstration suffisante s’interrompit et déclara à Dreyfus qu'il le mettait en état d’arrestation.

Lui dit-il quelle en était la cause ?

I lui dit bien qu'il était inculpé du crime de haute trahison (articles 76 et suivants du Code pénal) (4) ; mais du Bordereau,

() css “te Rennes, I. 380.

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