‹ La revision du procès de RennesChapitre 76 sur 117 · LE · texte numérisé non relu

LE

(3) Note Re Revision devant la Cour de Cass, p. 605. (4) Proc. Paris, 1894, cote 6. E. c. II. 396.

pas un mot ! de la puissance au profit de qui il aurait trahi, rien !

Bien plus et dès ce moment il cherche à tromper Dreyfus. Il lui déclare que son arrestation est motivée « par la saisie de plusieurs documents », ce qui est faux ; et il laisse M. Cochefert parler, sur les indications inexactes qui lui ont été données par les généraux Mercier et Gonse, et qui ont, il le déclare, surpris sa religion (1),

« d’une longue enquêle qui avait élé ouverte contre lui, et qui avait amené la découverte de preuves indisculables, la saisie de pièces écrites de sa main, ainsi que cela avait été constaté après expertise » (?).

Voilà comment M. du Paty entend les fonctions d'officier de police judiciaire, et la loyauté qu'il y apporte ! Et il s'étonne après cela des critiques véhémentes qui ont été dirigées contre lui. Ce qui m'étonne moi, c’est sa surprise.

Je ne rappellerai que d’un mot cet autre procédé singulier qui a consisté à placer sous la main de Dreyfus un revolver chargé, comme pour l'inciter à se brûler la cervelle. M. Cochefert, tout en le trouvant incorrect, s’est excusé de l’avoir toléré, en évoquant les traditions d'honneur de l’armée (3). Soit ! Mais ce que je retiens, c’est que Dreyfus, à qui le moyen de se détruire était ainsi offert, qui, coupable, n’eût assurément pas manqué ‘1e le saisir, comme Henry l’a fait en pareille occurrence, s’est écrié, lui :

« Je ne veux pas me tuer ; je veux vivre pour établir mon innocence ! »

Ce que je retiens avec non moins d’insistance, c'est que ce fait si grave, cette attitude si caractéristique de Dreyfus, et qui vaut bien, je pense, le trouble de la dictée, le procès-verbal de M. du Paty n’en dit rien, et qu'il a fallu que M. Cochefert, mdigné d’un tel silence si contraire à toutes les règles, à la loyauté la plus élémentaire, le révélât au Conseil de guerre de Rennes (4) et vint ainsi établir à la décharge de l’accusé ce que l'accusation prenait le soin de taire !

Nous verrons, hélas ! que ce fut sa pratique constante, et que dès qu’un fait favorable à l'accusé se produisait, dès qu'une pièce pouvait servir de défense, le fait élait passé sous silence, la pièce supprimée ou falsifiée !

Il est vrai qu’en revanche M. du Paty s'attache avec le plus

(1) Rennes, I. 585.

(2) Proc. Paris, cote 5. E. c. II. 394.

3) Rennes, III. 520-521.

4) Rennes, I. 521.

grand soin à relever tout ce qui lui paraît à charge, qu'il signale avec Gribelin l'attitude un peu théâtrale de Dreyfus et ses gestes « contrôlés du coin de l'œil dans une glace placée à l’autre extrémité de la pièce, et où, dit Gribelin, il se regardait complaisamment ». (1).

À lire de semblables choses gravement consignées dans le procès-verbal base des poursuiles, à entendre ce récit d’une scène qui n'a pas duré moins de trois heures, on comprend que Dreyfus ait trouvé tout cela fantastique et qu'il ait pu dire :

Je ne sais dans quel cerveau celle scène a pu êlre imaginée, mais réellement j'en suis sorti sur une impression indescriplible ; la tête me tournait absolument (2).

M. Cochefert, Messieurs, qui au premier moment € avait eu l'impression que Dreyfus pouvait être coupable » (3), qui l'avait même dit au général Mercier, lorsqu'il est venu lui rendre compte de l'opération, et qu'il a senti que « le général voulail rassurer sa conscience », s’est ressaisi depuis à la réflexion, alors qu'il a su que tout ce qu'on lui avait dit, tout ce qui avait servi de base à cette impression, était Inexact par l’exagération même des détails qu'on lui avait donnés.

Comme le Président lui demandait si son impression première persistait :

M. Cocnerert. — M. le Président, je dois simplement dire, et c’est un devoir d'honnêle homme que j'accomplis, que l'impression que j'ai eue et qui ne s'inspirail pas de l'authenticité de l’origine du Bordereau qui était attribué à Dreyfus, s est sensiblement modifiée, en ce sens que, si à l’époque de ma première intervention, j'avais connu l'écriture du commandant Esterhazy, je n'aurais pas manqué d'appeler l'attention du Ministre de la Guerre sur la similitude qui existe entre celte écriture et celle du Bordereau, et je l'aurais peut-être retenu dans son premier élan. (Sensation prolongée.) (4).

Hâtons-nous, Messieurs, de mettre en face de toutes ces impressions ainsi déterminées par la prévention la plus injustifiée, les protestations que, dès la première heure, Dreyfus a opposées à l'accusation, et qu'il n’a cessé de répéter en toute occasion avec une inflexible tenacité.

Je suis absolument innocent, el je protesle énergiquement contre les mesures de rigueur qui sont prises contre moi. Jamais je n'ai communiqué à qui que ce soil la plus petile note intéressant mon service à l'Elat-Major.

thRennes 1567 EC 11-187:

2) Rennes, II, 526.

3) Rennes. I. 584.

(4) Rennes, I. 585-586.

Je ne suis en relations avec aucune ambassade étrangère ; et si les faits qu'on me reproche élaient établis, je serais un misérable et un lâche. C’est mon honneur d'officier que je défends, et, si douloureuse que soit ma situation, je me défendrai jusqu’au bout. Je sens pourtant qu'un plan épouvantable a été préparé contre moi dans un but qui ne m'apparail pas. Mais je veux vivre pour établir mon innocence... Jamais, je l’affirme de nouveau, je n’ai comnus la plus légère faute, ni même de légèreté dans le sens que vous m'indiquez (1).

Ces protestations, il les renouvelait avec une énergie croissante devant le commandant Henry, lorsque celui-ci le conduisait du Ministère de la Guerre à la prison militaire du Cherche-Midi où il était chargé de le faire écrouer.

Mon commandant, lui disatl, c'est effrayant. Je suis accusé d’une chose épouvantable... Je suis accusé d'un crime de haute trahison! — Diable ! mais pourquoi? — Je n’en sais rien ; je suis comme fou ; je préfèrerais une balle dans la tête ; je ne suis pas coupable ; celte accusation est la mort de ma vie (textuel). C’est une accusation épouvantable ; elle est complètement fausse... Je comprends bien qu'au Ministère on na pas agi sans preuves ; elles doivent être convaincantes pour eux, et accablantes pour moi; mais elles sont fausses. Je ne crois pas avoir d’ennemis

capables de me poursuivre d'une haine semblable... Je n'y comprends rien. Je demande qu’on me rende justice (2).

Le même jour une perquisition minutieuse fut effectuée chez Dreyfus, en présence de sa femme, à-qui M. du Paty prescrivit le silence, même vis-à-vis des siens, sous peine de perdre à tout jamais son mari, par l'officier de police judiciaire assisté le Gribelin et de M. Cochefert, chargé de les guider dans leurs opérations. Elle amena la découverte et la saisie constatée par procès-verbaux réguliers de divers documents : cours de l'Ecole de guerre, diverses letires privées, qui sont depuis devenues aux mains de l'accusation de redoutables arguments sur lesquels J'aurai à m'expliquer, et qui, mieux que tout, prouveront la passion dépensée dans cette affaire, mais qui à ce moment parurent sans aucune valeur (3).

Il en fut de même d’une autre perquisition chez M. Hadamard, beau-père de Dreyfus (4).

M. du Paty avait beaucoup compté sur ces parquisitions faites à l’improviste dès l'arrestation ; il fut très décontenancé du résultat.

À son retour au Ministère, dit le colonel Picquart, il nous dit (j'ai encore sa phrase dans l'oreille) : « Il avait tout déménagé, il n'y avait plus rien. » Derrière cette phrase il abritait le fiasco qu'il avait fait (5).

(1) Proc. Paris, cote 5. E. c. 11.395.

(2) Proc. Paris, cote 65.

(3) Proc. Paris, cotes 24 à 28, 29. 30 bis. E. c. II. 396. (4) Proc. Paris, cote 27.

(5) Rennes, I. 377.

EN Cr

C'est dans ces conditions que M. du Paty commença son enquête. Ne croyez pas qu'il ait entendu un seul témoin ; non, pas un !

Ce qu'il cherche, ce n’est pas à former sa conviction qui est déjà faite a priori, par ordre, comme il l'a dit; c’est de tout retourner contre l'accusé ! ;

Et c'est ainsi qu'il multiplie les interrogaltoires, tissant autour de Dreyfus tout un réseau de questions insidieuses, par lesquelles il essaie de le faire trébucher, de le troubler, de le démonter à l’aide de pièges indignes de sa fonction. Du 18 au 30 octobre, il n'y a pas moins de six interrogatoires de ce genre officiellement constatés, sans parler de cette autre entrevue qui s’est passée au Cherche-Midi un soir, alors que, s'y présentant avec un ordre du Ministre prescrivant au commandant Forzinetti de l'admettre à se rendre librement auprès de Drevfus, il demanda au commandant « de faire ouvrir la porte de la cellule aussi doucement que possible et de lui procurer une lampe à projection assez forte pour surprendre Dreyfus et le démonter » (1).

M. du Paty proteste avec indignation contre cette déposition si ridicule qu'elle ne mérite pas de réfutation, dital, et qui, dital encore, ne repose que sur une demande de changement d’abatjour (2). Sa réponse à elle seule prouve, n'est-il pas vrai ? qu'il y a bien eu un incident d’abat-jour ; et l’étrangeté de l'incident est telle qu’elle rend difficile d'admettre qu'il ait pu être inventé par le commandant Forzinetti, tandis qu'il rentre absolument dans la manière de faire de ce Gaboriau décadent qu'on nomme du Paty de Clam !

Je ne puis vous lire tous ces interrogatoires de Dreyfus singulièrement instructifs pourtant, car nous y voyons dès la première heure toutes les explications de l'accusé, sans qu’une seule variante, quoi qu'on en ait dit, se soit produite, et sans que, sur aucun détail vérifié, une inexactitude puisse être relevée (3). L'impression qui s’en dégage est si vive que j'ai tenu à les placer sous vos yeux dans leur texte même (imprimé in-ertenso vol. IE. p. 394 à 409 de l'enquête).

Ce que vous y verrez, à côté des protestations inébranlables et incessantes d’innocence de Dreyfus, ce sont les procédés d'instruction de M. du Paty.

Gi Cass. 218. Rennes, III. 105.

2)46-1c- 1-"189; (3) Proc. Paris, cotes 9 à 22.

Quand on interroge un accusé sur un fait, le premier devoir du magistrat, c’est, n'est-il pas vrai ? de lui faire connaître le fait dans tous ses détails. Ici on impute à Dreyfus d’avoir écrit le Bordereau ! Le premier soin de M. du Paty va donc être de lui montrer le Bordereau, de lui dire comment on se l’est procuré, où il a été pris, d’en rapprocher sous ses yeux les pièces de comparaison.

C’est le bon sens, c’est la loyauté qui l’exigent ; c’est le souci de la vérité qui veut qu'on ne néglige aucune précaution, si minutieuse soit-elle, pour éviter toute chance d’erreur.

C’est évident pour tout le monde, non pour M. du Paty. Lui, n'a qu'une préoccupation, qu’une idée : Dreyfus est coupable, il l’a décidé par ordre ; tout est permis pour le confondre ; toutes les ruses sont bonnes pour lui arracher l’aveu du crime. La fin justifie les moyens.

Le Bordereau, il ne le lui montrera jamais ! D’abord il lui en exhibe un mot, une ligne, en cachant tout le reste ; puis, c’est quelques bribes de photographies, et le 29 octobre, quand enfin il se décide à montrer toute la pièce, ce n’est pas le document original, c’est une photographie qui, dit-il par un travestissement de la vérité, a été prise à l'étranger par un de nos agents à l’aide d’un portefeuille photographique. Comme si, er une matière aussi délicate que des comparaisons d'écriture, où la moindre déformation peut conduire aux erreurs les plus grossières, où tout doit être pris en considération : le papier, l'encre, cent détails divers, il est permis de procéder sans l’original, alors que la Justice le possède !

J'entends bien que M. du Paty prétend qu'il devait redouter des indiscrétions qui eussent mis en péril la sécurité nationale. Oh, les grands mots ! En a-t-on assez abusé dans cette affaire ? C’est avec le péril national que le général Mercier essaiera de justifier son inconcevable conduite ; c’est avec le péril national que M. du Paty refuse de montrer le Bordereau à l'accusé contre lequel on l’invoque. Comme si la publication du Bordereau, quand elle a été faite, a soulevé aucune complication internatonale !

M. du Paty oubliait-il donc du reste qu'aucune indiscrétion

n’était à craindre à ce moment ; que l'accusé était au secret le plus rigoureux, qu'il ne pouvait voir les siens, n1 leur écrire ;

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qu'il était privé même d’un Conseil, dont la loi alors en vigueur ne lui permettait pas de réclamer l'assistance ?

Rien ne pouvait donc justifier une telle manière de procéder ! Aussi qui pourrait ne pas être touché des protestations de

Dreyfus ?

Je jure, par ce que j'ai de plus sacré au monde, n'avoir jamais eu aucune relation avec les agents d'une puissance étrangère, n'avoir jamais rien écrit, n'avoir jamais enlevé un document des bureaux de l'Etat-Major de l’armée (1). Les experts se trompent lorsqu'ils atrirment l'identité de mon écriture avec celle du document dont on ne me montre qu'une ligne (2)...

. Ce qu'on montre est insuffisant. Désirant que la lumière se fasse le plus entièrement possible, qu'on me montre ie document, ainsi que les documents incriminés, afin que je puisse répondre (3)...

Je jure sur la tête de mes enfants que je suis innocent. Je ne comprends absolument pas ce qu'on me veut. Si l'on me présentait les pièces incriminées, je comprendrais peut-être. Voilà onze jours que je suis au secret, et je ne sais pas encore de quoi je suis accusé... Je me crois le jouet d'un cauchemar. Rien dans ma vie, rien dans mon passé ne pouvait me faire supposer qu'on püt porter contre moi une accusalion pareille. J'ai sacrifié ma situalion en Alsace, pour servir mon pays que j'ai toujours servi avec dévouement. On me dit toujours que j'ai volé des documents, sans me montrer les bases de l’accusalion. Je demande qu'on me montre les pièces accablantes, et je comprendrai peut-être la trame infernale qui se joue autour de moi... Je nie comme au premier jour que j'aie Jamais écrit à aucun agent d’une puissance étrangère. Je n’en connais aucun, et je n'ai jamais parlé à aucun. Je ne puis m'imaginer qu'une chose, c’est qu'on m'a volé mon écriture.

Et lorsque, le 29 octobre, M. du Paty se décide enfin à lui montrer, non l'original, mais la photographie du Bordereau :

J'affirme, s’écrie Dreyfus, que je n'ai jamais écrit cette leltre infâme, Un certain nombre de mots ressemble à mon écriture ; mais ce n’est pas la mienne ; l'ensemble de la lettre ne ressemble pas à mon écrilure ; on n'a même pas cherché à limiter. Oui, il y a des ressemblances dans les détails de l'écriture ; mais l’ensemble ne ressemble pas ; j'affirme ne l'avoir jamais écrite. Je comprends très bien que le document ait donné prise aux soupçons dont je suis l objet (5). Je vous déclare que je suis innocent, et que je n'ai rien à avouer. Il m'est impossible entre les quatre murs d’une prison de m'expliquer celle énigme épouvantable. Qu'on me melle avec le chef de la Sûreté, et toute ma fortune, et-toule ma vie seront consacrées à débrouiller cette énigme (6).

Son attitude au Cherche-Midi n’est pas moins caractéristique. On l’entendait sans cesse protester tout haut de son innocence.

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