‹ La revision du procès de RennesChapitre 78 sur 117 · RS D · texte numérisé non relu

RS D

m'avaient tant intrigué le premier jour. Le mot responsable en est un kon exemple. En tremblant volontairement les deux dernières syllabes, il pensait à sa propre responsabilité, et voulait pouvoir dire : Voyez comme c'est tremblé ; c'est calqué. De là aussi la transposilion des doubles S S... C'est une transgression voulue à une habitude absolument conslante chez lui. Mon travail complet démontrera, par des agrandissements au décuple, l'hésilalion de sa plume en traçant ses lettres hors place ; tandis que, si cette forme était issue d'un moment d'hésitation du calqueur, elle aurait été Ja perfection du naturel. La preuve est faite, péremploire. Vous savez quelle élait ma conviction du premier jour ; elle est maintenant absolue, complète, sans réserve aucune (1). »

Quelle pitié, Messieurs, que la liberté, l'honneur d’un officier français aient pu dépendre de telles élucubrations, que le moindre sens critique, que la prudence la plus vulgaire eussent dû faire écarter dès la première heure !

Le général Mercier a eu beau dire à Rennes qu’ « en face de trois rapports affirmatifs Teyssonnières, Charavay et Bertillon, et d’un rapport négatif, Pelletier, 1l y avait présomptions suffisantes (2) », 1l semble bien que telle n'a pas été l'impression qui s’en dégageait.

A ce moment-là, nous dit le colonel Picquart, la situation est devenue aussi pénible ou presque aussi pénible qu'elle l'était avant que Dreyfus eût été désigné aux soupçons. On avait bien le Bordereau ; on trouvait bien la ressemblance entre l'écriture de ce Bordereau et celle de Dreyfus ; mais en dehors de cela il n'y avait rien (3)!

Le commandant du Paty partageait cette impression, de plus en plus découragé, anxieux sur l'issue de l'affaire (4). Et c’est ainsi que, le 29 octobre, 1l écrivait au général’ de Boisdeffre :

L'officier de police judiciaire chargé de l'enquête sur les faits reprochés au capitaine Dreyfus a l'honneur de rendre compte qu'il a fait connaître à cet officier que M. le Ministre est disposé à le recevoir, s'il consent à faire des aveux. Le capitaine Dreyfus a répondu que, même si on lui offrait un million, il n'avouerait pas. Il paraît certain maintenant qu'il n’avouera pas. Or, il semble très difficile d'exposer devant un Tribunal certains fails qui sont de nature à amener des complications extérieures pouvant coïncider avec le changement de plan. D'autre part, la fragilité de la preuve matérielle qui servira de base à l'accusation pourrait fort bien déterminer un acquittement. où

En conséquence, l'officier de police judiciaire estime en l’état actuel de son information qu'il y aurait peut-être lieu d'abandonner les poursuites, en prenant toutefois les mesures nécessaires contre le capitaine Dreyfus, pour l'empêcher de communiquer avec les agents étrangers, jusqu'à la mise en vigueur du nouveau plan.

Signé : Le commandant Du Pary pe Cram (5).

(1) Proc. Paris, cote 33.

(2) Rennes, I. 90.

GE NCA IE 189:

Voilà certes un document intéressant, n'est-ce pas ? Il est favorable à l'accusé, en manifestant nettement les incertitudes, les angoisses, l'impuissance de l'accusation.

Ai-je besoin de vous dire qu'il n’a pas été versé au dossier ; mais, bien plus, qu'il a disparu des Archives du Ministère et que nous l'ignorerions, si M. du Paty ne nous l'avait remis au cours de la dernière enquêle, pour chercher à se disculper du reproche de passion et de partialité qui lui avait été adressé ?

C'est le procédé invariablement suivi par l’accusation dans toute cette affaire. Elle accumule, au besoin en les forgeant à l’aide de faux, les pièces accusatrices ; elle supprime tout ce qui peut servir à la défense.

Tout à coup l'affaire semble prendre une tournure nouvelle, Le colonel Boucher dit au colonel Picquart :

Il paraît qu'on a fait des recherches au Service des renseignements, et qu'on a trouvé des pièces écrasantes contre Dreyfus (1).

C’étaient la pièce : Doutes Preuve el la pièce : Ce canaille de D, nous dit le colonel Picquart (2). Et c’est à ce moment qu'on eut l'idée de les appliquer, et non (comme l’a pensé votre Rapporteur, qui sur ce point est en contradiction avec toutes les déposilions reçues) avant de prendre la résolution d’enquêter et de désigner M. du Paty. Or, ces pièces, que l’on appliquait alors à Dreyfus, ne le concernaient pas. Tout le monde (sauf le général Mercier toujours tenace) le reconnaît aujourd'hui, et vous l’avez vous-mêmes jugé par votre arrêt du 3 juin 1899.

Mais à ce moment qui donc eût pu avoir la pensée d'élever un doute, et comment l’eût-on pu faire d’ailleurs ?

Les pièces furent tenues rigoureusement secrètes : on se garda bien de les présenter à Dreyfus et de provoquer ses explications qui en eussent fait justice, comme cela s’est produit dès qu'il les a connues. La Section de statistique affirmait qu'elles le concernaient. C’élait assez ; et aussitôt tous les doutes se dissipèrent, et M. du Paty se ressaisil.

Vous venez d'entendre son rapport du 29 octobre. Voici celui que deux jours plus tard, le 31, il adressait au Ministre. Ses scrupules ont disparu. I] signale l'épreuve de la dictée, le trouble qu'avait, suivant lui, manifesté Dreyfus : il assigne comme mobile au crime l’incurable blessure dont Dreyfus souffrirait encore par

(1) Rennes, I. 378.

(2) Rennes, I, 378.

suite du déboire cruel qu'il a subi, en se voyant, à sa sortie de l'Ecole de guerre, classé le ® au lieu d’être le 1%. Il souligne les prétendus écarts de conduite de Dreyfus « avoués, dit-il, par lui », Il invoque les rapports Teyssonnières, Charavay, Bertillon, en écartant l'opinion de Pelletier qui, suivant lui, n’a pas pris connaissance de documents importants ; il relève de prétenduss contradictions de Dreyfus, commençant par nier toute ressemblance entre son écriture et celle du Bordereau, pour finir par reconnaître qu'elles ont des caractères si communs et si frappants qu'il en vient à dire

« On m'a volé mon écriture ».

Pour lui Dreyfus est un simulateur qui ne cherche par ses grands gestes, ses manifestations emphatiques et déplacées, ses malédictions, qu'à créer une diversion aux questions gênantes, M. du Paty ne concluait pas d’ailleurs et laissait au Ministre le soin d'apprécier la suite que comportait l'affaire (1).

On ne pouvait être plus perfide sous une apparence de modération et d’impartialité.

Malgré l'habileté de cet exposé, tout cela se présentait dans des conditions si singulières, laissait planer tant d'incertitude que le général Mercier, si résolu qu'il fût, hésitait encore à passer le Rubicon. C’est lui qui nous l’apprend à Rennes :

J'aurais préféré, ditil, que l'enquête continuât deux ou trois jours encore (2). g

Mais à ce moment même un fait grave se produisait qui allait emporter sa décision. On savait son caractère, sa situation parlementaire; on savait qu'il ne résisterait pas à la douche écossaise de la presse, de la Libre parole, de l'Intransigeant. Dûment avertie, la presse parla ! /

Dès le 28 octobre, l’un des rédacteurs de la Libre Parole, M. Papillaud, avait en effet reçu la lettre suivante :

Mon cher ami, ’

Je vous l'avais bien dit : c’est le capitaine Dreyfus, celui qui habite avenue du Trocadéro, 6, qui a été arrêté le 15 pour espionnage, et qui est en prison au Cherche-Midi. On dit qu'il est en voyage, mais c’est un mensonge, parce qu'on veut élouffer l'affaire. Tout Israël esl en mouvement.

A vous, HENRY.

Faites compléter ma pelite enquête au plus vite (3).

(1) Proc. Paris, cote 70.

(2) Rennes, I. 91.

Page 1