‹ La revision du procès de RennesChapitre 79 sur 117 · GREC · texte numérisé non relu

GREC

Pas de doute sur l'existence de cette lettre ; M. Papillaud avoue l'avoir reçue ; mais il prétend qu'il n’en connaît pas le signataire et qu'il l'a considérée comme une lettre anonyme (1).

Ne suffit-1l pas de voir les termes employés pour faire, justice de cette prétention ? « Mon cher ami... Je vous l'avais bien dit. . À vous... Faites compléter ma pelte enquête au plus vite ! » Est-ce que tout cela n’est pas significatif, n'indique pas des relalions suivies, même cordiales, entre l’auteur et le destinataire ?

La lettre est signée : Henry.

Or, Henry était employé à la Section de statistique et la Section de statistique voulait vaincre les scrupules manifestés par le Ministre ! Et Henry était en relations intimes avec M. du Paty « fort désireux, nous dit le commandant Cuignet, de forcer la main au Gouvernement et d’avoir son procès dont il entendait faire le piédestal de sa fortune (2) ».

Le général Mercier nie, il est vrai, que le document soit de la main d’'Henry (3). Qu'en sait-11 ? Il ne l’a pas vu, il le reconnaît. Il était du reste un moyen bien simple de s’en assurer... examiner l'original ; il y avait là quelque chose d’utile à la défense.

Naturellement la pièce a disparu. M. Papillaud a refusé de la produire, en s’abritant derrière un refus de déposer qui lui a valu une condamnation à 100 francs d’amende (art. 80 du Code d'instruction criminelle) (4). Il nous est revenu qu'il prétend l'avoir détruite.

De quelque côté que vint la manœuvre, quel qu’en fût l’auteur, elle n’en produisit pas moins son effet. Et alors qu’on jette les lettres anonymes au feu, le 29 octobre, la Libre Parole publiait l’entrefilet suivant :

Est-il vrai que récemment une arrestation fort importante ait élé opérée par ordre de l'autorité militaire ? L’individu arrêté serait accusé d’espion-

nage. Si la nouvelle est vraie, pourquoi l'autorité militaire garde-t-elle un silence absolu ? Une réponse s'impose (5).

L'Eclair annonçait de son côté le 31 l'arrestation d’un officier israélite, et le lendemain la Libre Parole portait en manchette :t en gros caractères &« HAUTE TRAHISON : ARRESTATION DE L'OFFICIER JUIF À. Dreyrus (6) ».

) Cass. 235,

) Rennes, II. 202.

) E. c. II, 233, arrêt 21 mai 1904.

) Libre Parole, 29 octobre 1894.

) Rapp. B. B. p. 40-41.

Ce qu'avait prédit M. Hanotaux s'était accompli. Engagée, la poursuite ne pouvait plus être arrêtée. L’éclat ne permettait plus de temporiser, de reculer.

Le 1% novembre, le Conseil des Ministres se réunissait et, sur un court exposé du général Mercier, que personne ne pouvait contrôler ni contredire, à l'unanimité décidait que l’inculpé serait déféré à la justice militaire (1).

Le lendemain le Gouverneur militaire de Paris signait l’ordre d'informer, et le dossier était transmis au commandant Besson d’'Ormescheville, rapporteur près le 2° Conseil de guerre (2).

Il n’est pas douteux que celui-ci n’ait eu de fréquentes conférences avec M. du Paty de Clam, quoique ce dernier l'ait nié (3).

Cependant il y a une chose qui me paraît nécessaire de vous dire : c'est que même pendant l'instruction régulière, même pendant que le commandant d'Ormescheville interrogeait Dreyfus, M. Du Paty ne s’est jamais désintéressé de la question. Je sais qu'il voyait fréquemment le commandant d'Ormescheville. Personnellement, j'ai vu le commandant d'Ormescheville venir au Ministère pour voir M. Du Paty, et pour lui demander des conseils sur telles ou telles questions. Je suis persuadé, autant qu'on peut l'être quand on n’a pas vu faire les choses, que le rapport du commandant d'Ormescheville a élé inspiré, au moins en partie, par M. Du Paty. Certaines particularités de ce rapport concordent tellement avec les idées que nous émettait Du Paty à ce moment-là, qu'il ny a pour moi aucun doute à ce sujet (4).

C’est donc la même influence, le même esprit qui allait diriger l'information régulière.

On a tout dit, Messieurs, sur cette instruction et sur le rapport qui l’a terminée, et vous vous souvenez assurément de la stupeur qui a saisi tous les esprits, lorsque ce document fut publié par le journal Le Siècle, le 8 janvier 1898.

La preuve unique qu'il mvoque, c’est le Bordereau, dont on ne peut établir la provenance, qui a pu être fabriqué n'importe où, n'importe par qui, dont l'écriture peut présenter une ressemblance avec celle de Dreyfus, mais aussi avec celle de combien

(1) Rapp. B. B. 40. Cass. 5, 197, 231, 457. Rennes, I. 91, 231. (2) Proc. Paris, cote 71.

(3) Rennes, III. 810.

(4) Cass. 87. Rennes, I. 378.

d’autres ! que deux experts sur einq refusent d'attribuer à Dreylus ; il est vrai que pour M. d’Ormescheville ces deux experts sont suspects, l'un pour avoir demandé le nom de linculpé qu'il connaissait de par les pièces mêmes qu'on lui avait communiquées, l’autre pour avoir procédé sans avoir reçu « certaines pelures dont la photographie n'élail pas termi née ». (1).

M. d’'Ormescheville en conclut qu’à leur opinion si prudente et si sage 1l vaut bien mieux préférer celle du chef de l'identité judiciaire qui n’a Jamais fait d'expertise en écriture, et dont nous avons vu, d’après ses rapports mêmes, l’état d'esprit inquiétant.

Le Bordereau est cependant l'unique preuve ; car que penser de toutes ces charges morales que rassemble ensuite d'Ormescheville ?

C'est l'attitude indiserète de Dreyfus au Ministère pendant son stage ; ne s'esta1l pas permis de se livrer surtout à l’étude des réseaux de la mobilisation, au point qu’en quittant le bureau il possédait tout le système de la concentration sur le réseau 1e l'Est en temps de guerre ?

C'était bien évidemment la preuve d’une trahison de la part d'un officier d'Etat-Major qui, appelé au Ministère pour y apprendre son métier, eût dû se borner à la paperasserie du service courant ! et surtout s'abstenir de pénétrer le mystère de la concentration.

C’est là une attitude louche qui présente une grande analogie avec celle des personnes qui praliquent lespionnage M. d'Ormescheville constate ensuite avee indignation que Dreyfus s’obstinait à protester de son innocence. Il n’avoue pas! Comprenez-vous cet entêtement? Et M. d'Ormescheville d'ajouter :

Il existe dans le premier inlerrogatoire des réponses absolument incohérentes. lelles que celles-ci : Les experts se trompent; la lettre missive incriminée est l'œuvre d'un faussaire... On a cherché à imiter mon écriture. L'ensemble de la lettre ne ressemble pas à mon écriture... On n'a pas même cherché à l'imiter.

La découverte des lettres d’'Esterhazy et leur comparaison avec le Bordereau ont prouvé, semble-t-il, que toutes ces réponses n'étaient pas si incohérentes !

Mais M. d'Ormescheville continue avec un mécontentement croissant :

Si l'on compare les réponses qu'a faites le capitaine Dreyfus avec les

(1) Proc. Paris, cote 102. Cass. 595 à 603.

dépositions de quelques témoins entendus, il en résulte cette pénible impression quil voilait souvent la vérité et que toutes les fois qu'il se sentait serré de près, il s’en tirait sans trop de difficullé, grâce à la souplesse de son espril.

Voyez-vous cet accusé qui, serré de près, s’en tire sans trop de difficulté par la souplesse de son esprit ! Il est vraiment insupportable! Et il ne peut manquer d’être coupable, puisqu'il manque ainsi d'égards envers son Juge qu'il déconcerte !

Mais quel est donc le mobile de ce crime abominable, imputé à un officier français, à un père de famille, à un Alsacien français ? M. d'Ormescheville le trouve dans la conduite privée de Dreyfus, ses relations galantes avec deux femmes mariées, ses fréquentations habituelles de tripots où l’on joue.

Là encore Dreyfus nie.

Mais du moins M. d'Ormescheville s’est renseigné, a entendu des témoins ? Point !

Les cercles tripots de Paris, els que Washington Club, le Betling Club, les cercles de l'Escrime et de la Presse, écrit-il dans son rapport, n'ayant pas d'annuaires, et leur clientèle étant en général très peu recommandable, les témoins que nous aurions pu trouver auraient été suspectés, nous nous sommes par suile dispensé de les entendre (1).

M. d'Ormescheville ne sait rien ! Il n’en fait pas moins état contre Dreyfus des témoignages qu'il eût pu recueillir, et relève comme acquis ce qu'ils auraient dû, suivant lui, lui dire, s’il les eût entendus !

Or, vous savez que, s’il eût fait son devoir d’instructeur sérieux, 1l eût appris de M. le Préfet de police lui-même que, dès le commencement de novembre, une enquête approfondie avait été faite à la demande de la Section de statistique sur ces allégations que M. d'Ormescheville a puisées dans des notes de Guénée; et que cette enquête, consignée dans deux rapports des 4 et 19 novembre, avait établi la fausseté complète de ces notes; qu’on avait confondu Dreyfus avec d’autres homonymes ; que lui était absolument inconnu dans ces tripots ; que personne ne l'avait jamais vu jouer, et que, quant aux relations galantes, tout était resté fort douteux (2).

Ces rapports de la Préfecture de police ont été remis à la Section de statistique, à Henry probablement. Favorables à l'accusé, ils ont été supprimés et remplacés au dossier par les

QU Cass. 601.

(2) Stock. Cass. Ch. réun., II, p. 11.

He

notes de Guénée, que le général Gonse et Henry n'ont pas craint de présenter comme émanant de la Préfecture de police.

Pas de doute sur ce point.

Lorsque M. Wattinne, gendre du général Billot, a été chargé par son beau-père de reviser le dossier secret et d’en dresser état, Henry lui présenta les notes de Guénée comme étant les rapports de la Préfecture, et le général Gonse a osé écrire dans le rapport qu'il a joint aux pièces, après l'avoir fait approuver par le général de Boisdeffre

Dreyfus avait, d'autre part, la passion du jeu. Il existe à Paris des cercles en apparence régulièrement constitués, qui ne sont en réalité que des tripots et qui ne vivent que grâce à la tolérance de la police. Les noms des visiteurs ne sont pas inscrits. La Préfecture de Police affirme cependant avec une rare énergie que Dreyfus a fréquenté successivement le cerele Washington, le Beiting Club et le Cercle de l'Escrime. Il y devait des sommes importantes. On sent, en lisant ces renseignements, que la Préfecture de Police a reçu des déclarations précises et formelles ; mais que les personnes qui ont fait ces déclaralions ont averli à l'avance qu’elles reluseraient de témoigner en justice, pour conserver aux cercles leur renommée d'absolue discrélion, et pour échapper à une fermeture cerlaine (1).

On demeure confondu d'une telle audace !

Vous savez comment celte fraude abominable a été découverte en 1899. Le 24 avril, vos Chambres réunies ont appris par hasard du Préfet de police lui-même ce qui s’étail passé, et se sont fait remeltre par M. Lépine de nouvelles expéditions des procèsverbaux des 4 et 19 novembre qui sont maintenant au dossier.

Voilà ce que M. d'Ormescheville eût appris, s'il eût fait son devoir ; ce qu'il a ignoré, je le veux croire, quand il a écrit le contraire dans son rapport.

À ces mobiles du crime, dont vous savez maintenant ce qu'il faut penser, M. d'Ormescheville, avec M. du Paty, en ajoutait un autre : l’irritation profonde que Dreyfus aurait ressentie de l'injustice qu'il avait subie lors de sa sortie de l'Ecole de guerre et qu'il traitait à l’occasion d'infamie.

La cote d'amour élait secrète, dit M. d'Ormescheville ; mais, comme l'indiscrélion est le propre du caractère de Dreyfus, il l'a connue.

Il s’est plaint d'une iniquité dont il a été victime, qui est reconnue et 1l a obtenu gain de cause ! C’est pour cela qu'il a écrit le Bordereau ! !

M. d'Ormescheville signalait enfin dans son rapport :es

(1) Rapp. Gonse-Wattinne in fine.

facilités que Dreyfus avait, suivant lui, trouvées pour se rendre en Alsace, sans être inquiété par les autorités allémandes, ses notions d’italien et « la souplesse, voire l’obséquiosité de son caractère, qui, disait M. d'Ormescheville, convient beaucoup dans les relations d'espionnage avec les agents étrangers ».

C’est sur ce rapport qui, a dit un juge sévère, « semble dû à la collaboration de Joseph Prudhomme et de Calino, soufflé par Loyola », que Dreyfus a été mis en Jugement et renvoyé devant le Conseil de guerre de Paris, sous l'accusation de haute trahison.

Les débats durèrent du 19 au 22 décembre 1894 (1). Ils eurent lieu à huis-clos ; et ce fut, de l’avis de tous, un grand malheur ; mais c'était alors un usage invariable ; et l’'Etat-Major y tenait beaucoup.

Le huis-clos, a écrit le général Gonse, rend les réponses faciles ; …l permet de supprimer toutes les discussions dangereuses (2).

Et plus loin (10 novembre 1896) :

Le huis-clos permet de ne pas accepter la discussion sur le détail des faits et de terminer l'affaire radicalement, en évitant que la question ne dévie et ne devienne brûlante au point de vue extérieur (3).

Il est difficile d’avouer plus naïvement qu'on tenait à étouffer l'affaire et à étrangler l’accusé !

Ces débats furent ce qu'ils devaient être dans de telles conditions de secret, avec un accusé, dont la voix atone, paresseuse et blanche manquait d’accent, dont l’indignation toujours comprimée par une volonté froide ne laissait jamais échapper un cri du cœur, un élan de l’âme (4), avec des témoins dont les dépositions se trainaient sur des faits misérables et sans portée ; avec M. Bertillon qui, ravi de se croire la cheville ouvrière d’une accusation redoutable devant un auditoire militaire, avait imaginé pour sa démonstration de recourir aux schémas de la stratégie la plus transcendante, et sortait son Redan, où « de l’arsenal habituel de

(1) Rennes, I. 66, 71 à 74, 164 à 166, 92. E. c. I, 678. DAMES UC 12296

GER ce197:

(4) E. c. 87. Rennes, II. 92. I. 377, Ch. réunies, Il: 9.

l'espion, bourré des grilles et tares graphiques, qui en résultent, des répétilions de mots, des cartogrammes, des laconismes combinés avec les prolixités et des incorrections graphiques » l’accusé se rendait

« à la Batterie des doubles S S avec Lir à longue portée dans tous les sens, le plan de défense se déroulant en cas d'attaque venant de la droite ou venant de la gauche, soit que l’espion se tint coi dans l'espérance que l’'assaillant, intimidé par les maculalures et les signes de l'écriture rapide, recule devant les initiales et les doubles $S $, soit qu'il se réfugie dans son bastion cenltral, pour arriver par les tranchées des échancrures, de l'emploi du papier pelure ou de l’étouffement des A à la forteresse des maculalures machinées à double face ».

Tout cela était si étrange, si baroque, si cocasse, que personne n'y a rien compris.

C’est M. Lépine qui nous le dit :

Les conclusions auxquelles aboutit Bertillon après un labeur acharné étaient très savantes. Mais à l'audience ses déductions parurent embrouillées, ses raisonnements compliqués et nuageux. Il n'a pas de facilité d'élocution. M° Demange ne tit dans sa plaidoirie qu'une allusion dédaigneuse à sa déposition. Le Ministère Public n’en fit pas mention. Quant aux juges, 1l me semblait lire sur leur figure cette pensée que je vous demande la permission de traduire en langage familier : « Il nous ennuie ce civil! nous n'avons pas besoin de lant de raisonnements pour savoir de qui est le Bordereau (1)! »

Etait-ce bien là le sentiment des juges ? Il est au moins permis d'en douter avec le colonel Picquart.

Mais l'impression certaine qui se dégageait de ces débats gris et ternes, c'était que les charges n'étaient pas suffisantes, qu’un acquittement était possible, même probable. C'était ce sentiment qu'exprimait à ce moment même le colonel Picquart chargé de suivre les débats, pour renseigner le Ministre et le Chef d’Etat- Major (2).

C'était aussi celui d'Henry qui était délégué par la Section de statistique pour la représenter suivant l'usage. Lui aussi sent que les débats prennent une mauvaise tournure. Il n'avait fait jusquelà qu'une courte déclaration, très anodine (3) ; il comprend qu'il faut frapper un coup (4).

« Picquart, vous qui êles assis derrière Gallet (un de ses juges), dileslui donc de me faire rappeler ».

(1) Cass. Ch. réunies. Stock II, 10.

(2) Rennes, I. 379.E: c. 89.

(3) Cass. Ch. réunies, II. 5, 10. Note Demange. (4) Cass. 88. Rennes, I. 379.

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