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avoué devant le capitaine Lebrun-Renault, c’est un défi au bon sens, à la raison.
Je dis qu'il ne peut suffire, pour écarter eette contradiction violente, inexplicable, de dire avec le capitaine Lebrun- Renault, avec le général Mercier, avec le colonel Guérin :
Je ne puis donner d'explication. C’est à Dreyfus et à la défense de le faire... Ce sont impressions personnelles dans lesquelles je n'ai pas
-à entrer (1).
Cela, c’est le balbutiement de gens qui, placés en face d’une absurdité criante qu’ils soutiennent et doivent expliquer, perdent la tête et ne parviennent même pas à masquer leur déroute !
C’est qu’en effet, Messieurs, si l’on pousse encore l’examen, on en vient vite à se convaincre qu'à ce moment personne n’a cru à cet aveu, qu'on a fabriqué ultérieurement de toutes pièces, comme le faux Henry, pour soutenir une accusation qui s’effondrait de toutes parts.
Personne, pas même le capitaine Lebrun-Renault !
Le 5 janvier 1895, 11 dresse son rapport, ce rapport que tout officier chargé d’une mission quelconque doit adresser dans les vingt-quatre heures au colonel, où il doit mentionner jusqu'aux faits les plus minces, fût-ce le déferrement d’un cheval au cours d’une promenade! Le capitaine Lebrun-Re- : nault vient, dit-il, de recevoir l’aveu de Dreyfus... Fait inouï, impossible à taire s’il s’est produit !
« tien à signaler! » écrit-il à la celonne des observations (2).
Le même jour au Moulin-Rouge, devant MM. Fontbrunne, Dumon, Clisson, il se pavane, il ne tarit pas en détails sur la scène si douloureuse à laquelle il vient d’assister le matin.
Des areux, pas un mot ! (3).
Le lendemain, à l'Elysée, où ses chefs l’envoient pour redire au Président de la République ce qui s’est passé,
Des aveux, pas un mot ! (4).
Il se rend chez son colonel. Il n’a qu’un mot à dire: « Dreyfus a avoué! »... Il balbutie... il patauge. « Précisez, lui dit le colonel Risbourg; a-t-1il réellement fait des aveux ? » Et même alors son attitude est telle que le colonel lui intime l’ordre de
(1) Rennes III, 78, 9 ; E. c. I, 285.
(2) Rennes III, 79, 80.
(3) Cass. 278; Rennes II, 627.
(4) Rennes I, 64, 70, 151 ; III, 75, 77, 91, 97.
se taire, alors que, s’il y avait eu aveu, c’est le soulagement pour tous, c’est le fait à répandre wrbz et orbi (1).
Tout le monde a si bien l’impression que ce que Lebrun- Renault raconte est sans portée, sans valeur que personne ne prend la peine de le faire constater, de recueillir l'explication de l’accusé lui-même !
Non seulement on n’en dresse pas procès-verbal, mais dans l’état signalétique qui va accompagner le condamné à l’Ile du Diable, qui doit indiquer les faits, les circonstances qui justifient indulgence relative ou sévérité, nous lisons :
Dreyfus n’a exprimé aucun regret, fait aucun aveu, malgré les prexves irrécusables de sa trahison. En conséquence il doit être traise comme un malfaiteur endurci tout à fait indigne de pitié.
Sans doute cet état a été dressé avant la dégradation, mais il n’a été remis qu'après: Dreyfus n’est parti que dix jours plus tard. Quoi de plus simple qu’un post-scriptum s’il a avoué ? Rien !
Qui pourra jamais expliquer cette inconkevable négligence si l’on a cru à l’aveu ; et suffira-t-il de dire avec le colonel Guérin que Dreyfus ayant été livré à l’autorité civile après la dégradation, l’autorité militaire était désarmée et m'avait plus rien à faire (2). Comme si le fait ne s'était pas passé avant la dégradation, à un moment où seule l’autorité militaire pouvait instrumenter, où seule elle avait le droit de constater !
Avec le colonel Risbourg qu’il était en 1895 si convaincu de la culpabilité de Dreyfus qu’il n'avait pas pensé qu’on arriverait un jour à la nier (3). Comme si le premier devoir de la gendarmerie n’est pas de constater les faits, sans jamais s'arroger le droit de les juger ;
Avec le général Mercier qui n’en a pas même rendu compte à ses collègues et n’en a qu'incidemment et sans rien préciser, prévenu le Président de la République, que la question des aveux n’avait plus pour lui aucune importance, le procès étant terminé et Dreyfus condamné ! (4). Comme si le procès n’était pas terminé et Dreyfus condamné le 31 décembre 1894, alors que pourtant, anxieux et troublé, voulant à tout
(1) Rennes II, 232; IIL, 75.
(2) Rennes III, 93.
(4) Rennes II, 211, 238: E. C. I, 286.
re
prix arracher cet aveu qui, il le sentait bien, pouvait seul calmer sa conscience, il lui envoyait au Cherche-Midi M. du Paty pour marchander l’adoucissement de la peine.
‘Le 5 janvier 1895, cet aveu si ardemment poursuivi se produit, et le général Mercier ne le fait pas constater ! Faut-1l Messieurs, qu’il méprise ses auditeurs, pour oser espérer de leur part une telle crédulité ?
De tout cet incident, il ne reste donc aucune trace contemporaine. Je me trompe. Il en est deux, dit-on! Voyons.
1° C’est une lettre que le général Gonse aurait écrite au général de Boisdeffre le 6 janvier 1895, pour lui rendre compte de ce qui s'était passé en son absence, lettre que M. Cavaignac a lue à la Chambre le 7 juillet 1898 (1), (le faux l’attire, comme le cytise la chèvre!), et dans laquelle le général Gonse annonce les aveux.
Quoi ! cette lettre serait du 6 janvier 1895, et c’est seulement le 7 juillet 1898 qu’elle apparaît pour la première fois! Alors que le général Gonse a déjà dressé tout un stock de bordereaux destinés à faire connaître les documents accusant Dreyfus, alors que notamment il a relevé dans le bordereau d'octobre 1897 toutes les pièces relatives aux prétendus aveux ! il ne dit rien de cette lettre du 6 janvier 1895 qui est de lui! Il l’avait oubliée, dit-1l, et l’a retrouvée dans son armoire de fer ! Mais comment cette lettre, qu’il a écrite au général de Boisdeffre, est-elle entre ses mains? C’est le destinataire qui devrait l’avoir, la produire.
Et il s’embarrasse tout de suite dans ses explications !
« C’est que j'en avais gardé copie, dit-il d’abord; et c’est cette copie que je produis (2). »
« Non, dit-il ensuite devant la Chambre criminelle..…., c’est l'original... Le général de Boisdeffre me l’avait rendu en me disant: Cette pièce est importante ; il faut la garder... je l'avais oubliée (3) ! »
Vous apprécierez tout cela, Messieurs, et vous n’oublierez pas la déplorable facilité de plume et de conscience du général Gonse quand il s’agit de dater les documents, comme ce procès-verbal du 20 octobre 1897 dressé devant le lieutenant-colonei Henry, qui n’a été nommé lieutenant-colonel que
(1) J. O., 8 juillet 1898.
(2) Rennes I, 550.
(3) E. C. I, 231, 484; Rennes I, 520, 550.
20 jours plus tard, quand il s’agit même de dresser procès-verbaux des déclarations passées devant lui, comme ce procès-verbal du 8 mars 1898, où il fait dire à M. Painlevé exactement le contraire ce que celui-ci a déclaré.
Que vaudrait du reste cette lettre du général Gonse comme preuve de l’aveu ?
Eîle rapporterait le propos de Lebrun-Renault. Or il n’est pas douteux que Lebrun-Renault l’a tenu, que le général Gonse l’a su le 6 janvier 1895. Ce n’est pas cela que nous avons à rechercher, à établir; c’est la foi qu'il faut attacher à la portée donnée au propos, c’est la signification de ce propos même. Et à ce point de vue, le général Gonse nous donnerait raison. Car, dans sa lettre, il parle d’un monologue de Dreyfus qui s’est sans cesse repris, de « demi-aveux, de commencement « d’aveux mélangés de réticences et de mensonges (1) ». Nous savons ce qu'il faut en penser. Mais à coup sûr, même pour le général Gonse, rien de précis, rien de net, l’équivoque et non la certitude !
2° La deuxième pièce contemporaine, ce serait la note que Lebrun-Renault aurait prise le 6 janvier 1895, en sortant du cabinet du colonel Risbourg.
Quelle foi y attacher ?
Lebrun-Renault vient de fournir des explications au colonel, si confuses, si embrouillées, que le colonel lui intime l’ordre de se taire. Préoccupé, il veut au moins plus tard ne plus s’'embrowiller, et il rédige la version à laquelle il a fini par s'arrêter ! Il le fait sur une feuille de son calepin. Singulier souci en pareil moment, singulier choix du document à garder, quand il a pour devoir bien simple de dresser procès-verbal ou rapport régulier! Non ! il s’en tient à cette petite note jetée négligemment sur un calepin demeuré entre ses mains sans contrôle.
C'est cette feuille qu'il présente à M. Cavaignac, quand celui-ci l’interpelle. Le Ministre la copie, la lit à la tribune.
Ah ! désormais cette feuille informe va prendre une importance sérieuse. La campagne de revision bat son plein ; le Miuistre a produit le document à la tribune ; la note va devenir un élément sinon grave, au moins utile du litige.
Et c’est à ce moment précis, alors que le capitaine Lebrun-
(1) J. O., 8 juillet 1898.
(2) Rennes III, 76.
Renault l'a gardée sans raisons trois ans, qu’il la détruit sans trouver pour expliquer cette conduite intempestive autre chose que ce mot:
« Cette pièce m'appartenait » (1).
C’est l'explication même que nous avons trouvée sur les livres du général Mercier, détruisant par un crime le commentaire dont il a poignardé Dreyfus devant le Conseil de guerre de 1894. Je doute qu’elle vaille mieux dans un cas que dans l’autre.
Mais enfin, Messieurs, quelle est done l'impression qui définitivement est restée au capitaine Lebrun-Renault de tout cet incident, dent il est en somme l’unique témoin.
Ce n’est pas le premier venu; il est intelligent, instruit, capable, « en état de savoir ce qu'il dit, de comprendre ce qu’il entend ». A-t-il considéré ce que lui a dit Dreyfus, ce qu’il rapporte, phonographe vivant, comme un aveu?
Vous le lui avez demandé en 1899. II est bien regrettable qu'il n’y ait pas eu alors de sténographie, si j'en Juge par votre procès-verbal lui-même.
D. — Quelle est la portée que vous avez attachée aux paroles de Dreyfus ? Les avez-vous considérées comme de véritables aveux d’un crime de haute trahison ?
R. — J'ai considéré cela comme des explications de sa cond&nnation, mais je n’en ai pas moins retenu qu'il avait avoué avoir livré des documents. Il s'excusail ; il Épees 6 mais la matéria fité du fait n'en existait pas moins.
D. — Cependant vous nous avez dit il n’y à qu'un instant : « Je ne m'en souviens pas. On peut très bien ne pas considérer la déclaration de Dreyfus comme des aveux; si on m'a parlé d’aveux, j'ai pu dire qu’il ne m'en avail pas été fait. J'ai considéré que c'étaient plutôt des excuses que présentait Dreyfus. »
R. — Je n’en reconnais pas moins qu'il m'a avoué avoir livré des documents (2).
Devant le Conseil de guerre de Rennes, la même question lui est de nouveau posée par M° Demange. Comme l’impression est devenue moins précise encore
D. — L'impression qui est reslée pour vous est celle d’un aveu ?
R.— Je n'ai là-dessus aucune impression (Morvemexf prolongé). Le capitaine Dreyfus a dit beaucoup de choses pendant l'heure où je suis resté avec lui, des choses moins importantes que celles-là. Entre autres choses j'ai retenu celte phrase ; je l'ai répétée à mes chefs (3).
M. Demange insiste : « Voulez-vous demander au capitaine Lebrun: Renault si en effet ïl a prononcé devant la Cour de Cassation cette
(2) Cass. 187.
Lie
phrase : « On peut très bien ne pas considérer la déclaration de Dreyfus comme des aveux ? »
Le capitaine Lebrun-Renault, — C'est une question personnelle. Il m'a dit telle phrase ; que l’on considère cela comme on voudra! Cela peut être pour les uns des aveux, pour les autres une explication de sa conduite ; c’est l'affaire de chacun {murmures}]., Je ne peux pas donner d'opinion là-dessus. Je ne juge pas la chose, Dreyfus m’a dit telle chose, voilà tout! (1)
Ah! comme je comprends les murmures qui ont accueilli cette étrange déclaration ! Comme je comprends aussi qu’en présence de tels faits, d’une telle attitude, vous ayez jugé dès 1899 que Dreyfus n'avait jamais avoué, qu’il n’y a eu là qu'une détestable équivoque née d’un propos mal entendu, mal compris, inexactement rapporté, déformé, dénaturé en passant de bouche en bouche, une équivoque entretenue et nourrie par la passion la plus révoltante, soutenue jusqu’à votre audience d'aujourd'hui avec la mauvaise foi la plus éclatante !
Cette certitude que vous avez tenu à consigner dans votre arrêt, combien ne l’eussiez-vous pas attestée avec plus de force encore s’il est possible, si vous aviez alors connu ce que l’enquête nouvelle a découvert, ce qui, je ne crains pas de le dire, jette sur tout cet incident un jour encore plus éclatant et plus triste. -
Je vous ai dit que le commandant Aurèle Guérin avait été chargé par le Gouverneur militaire, le général Saussier, d’assister à la dégradation et de lui rendre compte de tous les ineidents qui s’y passeraient ; qu’il avait dès 8 h. 50 reçu la déclaration de Lebrun-Renault sortant du bureau de l’adjudant de place ; qu'il la lui avait fait répéter devant tout un corps d’officiers (dont aucun du reste n’a été indiqué ni entendu); qu'il avait ensuite assisté au défilé de Dreyfus devant les troupes; puis que, se portant rapidement au télégraphe, il avait expédié au général Saussier une dépêche pour l’instruire de ce qui venait de se passer (2).
Ce télégramme, contemporain des faits, nous l’avons recherché, retrouvé au Gouvernement militaire (3).
Profondément ému de la déclaration de Lebrun-Renault, des aveux qu’il rapporte, de ces aveux qui vont être pour tous un soulagement, en mettant fin à l’anxiété, à l’angoisse
(1) Rennes III, 80.
(2) Rennes III, 89 et suiv.