PENCHE A
quel il a vécu et dont il a épousé les passions, transformé, lui aussi, ses impressions de la première heure, jusqu’à faire de faits, qui alors lui avaient paru sans portée sérieuse, l'énorme machine de guerre dont il s’est ensuite constitué le servant ecmplaisant et docile.
Voilà ce que je veux établir, voilà mon but !
Est-ce que tous les faits ne me donnent pas raison ?
Est-ce qu’il n'est pas démontré qu’au moment même où la scène s’est produite, il n’a pas cru à l’aveu, lui qui dans son télégramme ne relève que les protestations d'innocence, ce cri de: « Vive la France!» lui qui ajoute: « Pas d'autre incident ! »
Ah! j'entends que le colonel Guérin cherche à expliquer son télégramme, Celui-ci n'aurait trait qu'à la seule cérémonie de la parade, et sur ce point il est exact, car rien ne s’est produit publiquement. Il en a réservé le récit pour Île rapport oral qu'il a fait effectivement au général Saussier.
Que voulez-vous ? Cette explication me laisse à mon impression première. Jamais il ne me sera donné de comprendre qu'ayant à prévenir le Gouverneur de ce qui vient de se passer, il éprouve le besoin de le faire par télégramme, et d’y taire le seul fait important à son avis même.
Il fallait faire court : les télégraphistes étaient des sol-
dats, peu expérimentés et lents ?
Mais un mot suffisait! Dreyfus a crié : Vive la France! écrivait le colonel Guérin. Ne valait-1il pas mieux dire : Preyfus a avoué. C'était plus court. « Dreyfus n’a cessé de protester de son innocence! Pas d’autre incident! » Non! jamais personne ne comprendra cela de la part de quelqu'un qui prétend avoir reçu la confidence d’un aveu qui vient d’être fait, et qui prétend y croire!
Et je m'explique l'émotion profonde qui a saisi tous ceux qui ont assisté à la découverte de ce lamentable télégramme, lorsqu'ils en ont connu la teneur et l’ont rapprochée du rapport de 1898 et de la déposition du colonel Guérin en 1899.
Pourquoi d’ailleurs le colonel Guérin n’a-t-il point dit tout cela au Conseil de guerre ?
On ne le lui a pas demandé ! dit-il.
Avait-on à le questionner sur un fait qui était ignoré de
tous, mais qu'il savait, lui? Et n’avait-1il pas juré de dire toute la vérité?
11 a parlé de son télégramme ? oui! Mais avec quelle habileté de casuiste, sans un mot de ce qu’il contenait, et laissant croire qu'il y a rendu compte de ce qui vient de se passer. Mais il a fait un rapport verbal au général Saussier. Il lui a dit
Les incidents de la matinée, dont les seuls importants à son avis
étaient les aveux de Dreyfus et cette échéance de tro's ans qu'il fixait pour la reconnaissance de son innocence ?
C’est vrai.
Mais pourquoi n’a-t-il pas, sur ce point encore, complété sa déposition à Rennes ?
Encore une fois, il avait juré de dire toute la vérité.
Pourquoi n’a-t-1l donc pas dit au Conseil de guerre l’impression ressentie par le général Saussier à ce récit bizarre ?
T1 nous la livre aujourd’hui que le vent semble avoir tourné. :
J’eusse préféré ou’1il l’eût soumise au Conseil de guerre à qui l’on donnait le fait à juger. Et cela avait bien sa valeur, si Jen Juge par ce qu'il nous en écrit aujourd’hui.
Pour compléter les indications de ce mémoire, écrit-il le 24 juin 1905, en ce qui concerne le compte rendu général et verbal, que j'ai fait au Gouverneur militaire de Paris, dès mon retour place Vendôme après la parade sur tous les incidents de la matinée du 5 janvier 1895 et en particulier sur l'entretien de Dreyfus avec le capitaine Lebrun-Renault, je dois à la vérité de signaler ce fait que M. le Général Saussier manifesta son étonnement que Dreyfus eût tenu au capitaine de la Garde républicaine chargé de le garder avant la parade, le langage qui m'avait été rapporté par cet officier de gendarmerie, et qu'ensuite il eût protesté de son innocence devant les lroupes.
Pourquoi, encore une fois, le colonel Guérin a-t-1l gardé tout cela pour lui jusqu'à ce jour? Pourquoi n’a-t-il pas éclairé le Conseil de guerre sur ce fait important ?
N'’était-ce pas qu’alors il était de bon ton et de prudente politique au point de vue de l’avancement de ne livrer à la Justice que ce qui était à charge ?
Votre rapporteur estime que la loyauté du colonel Guérin ne peut être mise en doute, et qu’il n’y avait même aucune raison de le mettre en cause ?
Je suis d’un avis absolument différent.
Je vous dpis tous les faits, toutes les impressions qui en résultent,
J’estime que le colonel Guérin a manqué à son devoir; qu’en volant une partie de la vérité, il a manqué à son serment de témoin.
J’estime que ses réticences calculées ont faussé la vérité, et que dans les faits qui nous sont maintenant révélés, il y a un élément considérable qui devait vous être signalé.
En vain oppose-t-on votre arrêt du 3 juin 1899 et la force de chose jugée qui en résulte et ne permettait pas d'examiner la question des aveux. C’est vrai en droit, c’est faux en fait. Oui, le Conseil de guerre a violé la loi en examinant un point que votre arrêt avait rendu intangible! Mais il l’a fait, et 1l n’est pas douteux que dans les débats qui se sont déroulés sur ce point, dans ces 17 témoignages entendus à ce sujet, dans le réquisitoire qui a porté sur ce fait, 1l a pu y avoir un des éléments sur lesquels la conviction des juges de 1899 s’est formée!
Et cette possibilité suffit !
I] résulte des vérifications nouvelles que des circonstances importantes pour l’appréciation des faits ont été dissimulées au Conseil.
Elles résultent de pièces découvertes postérieurement à la condamnation. Comment refuser d’y voir un fait nouveau de nature à prouver l'innocence du condamné et rentrant dès lors dans les termes de l’article 443 $ 4 du Code d’instruction criminelle ?
La Cour appréciera !
me
Nous avons vu, Messieurs, que l'attitude de Dreyfus avait fait naître la conviction de son innocence dans l’esprit du di-
recteur du Cherche-Midi.
Cet homme est aussi innocent que moi, disait-il au général de Boisdeffre qui l'interrogeait.
Il n’est pas sans intérêt d'observer que cette conviction n’est pas demeurée isolée, et qu’elle a été partagée par tous
ceux qui ont approché Dreyfus, par le directeur du dépôt Durlin, par le directeur de la Santé Patin, par le contrôleur de la Santé Pons, par le gardien qui a conduit Dreyfus à l'île de Ré.
Tous ont dit à M. Fournier, l’inspecteur général des services administratifs au Ministère de l’Intérieur, qu'ils étaient convaincus de l’innocence de Dreyfus (1).
Cette opinion de gens qui, par profession, passent leur vie avec les accusés, avec les condamnés, qui les connaissent bien, qui les jugent presque à coup sûr, ne vaut-elle pas d’être relevée avec soin ?
Et quant à ce mince détail d’une copie du Bordereau trouvée à l’île de Ré sur Dreyfus par l’agent Piquet, et dont l’accusation a cherché à faire un argument contre l'accusé, n’estil pas bien plus raisonnable de dire avec M. Puybaraud, Directeur des recherches à la Préfecture de police :
Si Dreyfus avait été coupable, il n'aurait pas eu besoin de prendre le texte de celte pièce qu'on disait avoir été écrite par lui. — Il l’eût bien connue. — S'il en avait pris copie, c’est qu'il ne la connaissait pas, c'est qu'il n'en était pas l’auteur, c’est qu'il voulait l’étudier pour cherher à comprendre, à deviner ce mystère pour lui inexplicable (2).
Et c’est en vérité une amère dérision que de lui reprocher avec le général Roget (3) de s’en être, du lieu de sa déportation, tenu
à de vagues protestalions d'innocence, sans jamais parler des molifs de l'accusation, ni du bordereau, gardant ainsi un silence voulu et parfaite-
ment calculé,
quand on lui a précisément arraché cette copie du Bordereau, que l’article 112 du Code de justice militaire lui donnait le droit d’avoir en sa possession (le Président Jouaust le reconnaissait lui-même) (4) et qu’on le mettait ainsi dans l’impossibilité de se défendre avec quelque précision.
Du séjour de Dreyfus à l’île du Diable, je me suis promis de ne rien dire.
(1) Cass. 280.
CPC 62
(3) Cass. 46; Rennes I, 338.
(4) Rennes I, 26.
Que de pensées nous envahiraient en effet en songeant à l’atroce supplice qui lui a été infligé pendant cinq ans sous cette surveillance haineuse, la palissade, la double boucle; à tous ces raffinements de cruauté qui, avec une lenteur savante, désorganisaient la cervelle, la moëlle de l’homme, usaient sa substance nerveuse, et, avec une certitude qui pouvait presque escompter les heures, le menaient à la mort par la solitude systématique, par la réclusion dans une cage obscure, sous un toit de zinc, dans ce pays de soleil torride, sans que rien, pas même une tentative d'évasion qui n’a jamais été préparée, justifât de tels excès vis-à-vis de ce condamné, dont la soumission, la résignation n’ont pas donné lieu à la plus légère observation, qui, enfermé vivant dans une véritable tombe, souffrant des mille misères de chaque jour, plus encore de toutes les tortures devinées de sa famille que de celles qu’il sentait lui-même, s'est courbé docilement sans réserve sous la plus inflexible discipline, sans qu'une plainte échappât de ses lèvres, et qui, soutenu par le sentiment de sa dignité et de son innocence, à su opposer aux efforts du supplice méthodique de méthodiques résistances, et triompher du climat qui l’opprimait, de la fièvre qui le rongeait, de la folie qui Fassiégeait, à force de ressort physique et de puissance morale !
Mais je me su's promis de ne pas faire appel à ia pitié, de ne rien devoir à l’indignation, de ne rien demander au cœur, de ne m'adresser qu'à votre raison : je tiendrai parole
Et de ce temps maudit, où la cruauté des hommes a sans aucune nécessité restauré des tortures dignes des âges de barbarie, je ne retiendrai que cette correspondance que nous avons tous lue, que Dreyfus a échangée avec sa femme, dont l'amour, la constance, la fidélité ont fait l'admiration du monde entier, avec le Président de la République à la justice duquel 1l n’a cessé de s'adresser.
Là encore, là toujours ce n'est qu’une longue protestation,
qu'un infatigable cri d’innocence !
Ce cri, je le jetterai de tout mon cœur de Français, de soldat, frappé dans ce qu'il a de plus précieux au monde, dans son honneur ; je le jetterai de tout mon cœur d'époux el de père, frappé dans ses affections les plus chères, tant qu'on n'aura pas éteint ce cœur à tout jamais, à force de le martvyriser, de le lorturer, tant qu'on n'aura pas jeté dans la tombe un Francais, un soldat qui non seulement a loujours et loyalement servi sa patrie, mais qui lui a tout sacrifié, situation, fortune, pour lui consacrer toutes ses forces, toute son intelligence, pour la servir
de toute son âme. Ma vie certes importe peu. S'il la fallait, elle est à mon pays, mais pas de cette facon-là, Monsieur le Président ;: car mon honneur ne m'appartient pas : c’est le patrimoine de mes enfants, le bien propre de deux familles. Au nom de ma femme, de mes enfants, des miens, je jette encore mon cri d'appel à la Patrie, au magistrat suprême du pays pour lui demander mon honneur, la vie de mes enfants, la revision enfin de mon procès! (1)
Et ce déchirant leitmotiv se répète chaque jour au milieu des larmes, des sanglots et des spasmes !
Je ne sais rien de plus touchant, rien de plus décisif que cette plainte incessante, que cette protestation qui s'élève angoissante, mais inlassable de ce calvaire et de cette agonie !
XIT
L'exposé chronologique m’amènerait ici à analyser devant vous tous les faits qui se sont produits de la dégradation à la première revision, à rappeler comment celle-ci a été imposée par les événements qui ont tour à tour sillonné 1a nue et peu à peu fait apparaître la vérité si longtemps voilée.
J'aurais ainsi à vous redire dès ici les investigations nouvelles du lieutenant-colonel Picquart sur l’ordre du général de Boisdeffre; la découverte du Petit Bleu et les premiers soupçons dressés contre Esterhazy, devenus bientôt une certitude par suite de la confrontation de son écriture avec celle du bordereau et de l’examen du dossier secret; les efforts que l’Etat- Major, les généraux Gonse et de Boisdeffre, multiplient pour étouffer l'affaire, et la disgrâce de Picquart, bientôt suivie d'une véritable persécution qui n’a pas duré moins d’un an: l'entrée en scène de M. Scheurer-Kestner et la dénonciation de Mathieu Dreyfus; l'incroyable procès et l’acquittement d'Esterhazy sous la pression de l’Etat-Major; le procis Zola et ses écrasantes révélations ; le discours du Ministre de la guerre partout affiché, puis, six semaines à peine écoulées, le coup de foudre du faux Henry renversant tout l'édifice. imposant à tous la revision; les efforts tentés pour empêcher pourtant celle-c1; l’abominable campagne menée contre la Cour de cas
(1) Lettre au Président de la République, 20 juin 1898, lre revis. Cass. 1, 2, 14.
sation elle-même, et pour couronnement l’arrêt des Chambres réunies cidonnant à l’unanimité cette revision tant redoutée.
Sur tout cela J'aurai à revenir !
Mais en ce moment je ne veux me laisser détourner de mon but, de la preuve de l’innocence de Dreyfus par l'examen des charges articulées contre lui, et j'ai hâte d'en venir aux débats de Rennes, de les scruter, de les peser avec vous, de vous montrer l'inanité des preuves de l'accusation, d’étaler à cette barre l’illégalité montant de toutes parts, la passion, la violence, la fraude se déchaînant avec une nouvelle fureur, le crime triomphant enfin et la condamnation de l'innocent maintenue.
Comment en vérité, Messieurs, eût-1l pu en être autrement en présence de la situation où l’habileté des uns, limprudence des autres, la force des choses et la loi même avaient placé la juridiction de renvoi ?
Au lendemain de votre arrêt du 3 juin 1899, attestant la communication secrète faite au Conseil de guerre de 1894, le Grarde des Sceaux avait déposé sur le Bureau ae 1a Chambre des députés une demande de mise en accusation contre l’ancien Ministre de la guerre qui s’en était rendu coupable.
La Chambre avait sans doute adopté l’ordre du jour Pourquery de Boisserin, se déclarant résolue à respecter la complète liberté du Conseil de guerre; mais ce n’était bien évidemment qu'un ajournement !
Dès lors, qu’on le voulût ou non, la question était ainsi complètement transformée, dénaturée.
Et là où la Justice n’aurait dû voir qu’une chose à rechercher, qu'un point à vider : « Dreyfus est-il coupable ? » se posait désormais comme contre-partie nécessaire, inévitable de l’acquittement du condamné, la condamnation forcée de l’ancien Ministre de la guerre.
C’est bien cela, si j'en juge par l’/ntransigeant du 3 août 1899, ce que disait le général Mercier lui-même, quatre jours avant l’ouverture des débats de Rennes.
Dreyfus sera certainement condamné de nouveau; car dans cette affaire il y a un coupable, et le coupable c'est lui ou moi. Comme ce n’est pas moi, c'est Dreyfus.
Et la question était ainsi posée devant un Conseil de guerre, c'est-à-dire devant un Tribunal militaire formé d’off-
Re.
rie
ciers dont le plus élevé en grade, le Président, est un colonel, d'officiers qui tous, qui done en doute! sont d’honnêtes, de braves gens, mais qui sont aussi des hommes, des soldats rompus à la discipline, placés en face de cette phalange des plus hauts chefs de l’armée, de tous ces généraux qui les tiennent dans leurs mains, dont ils dépendent corps et âme dans le présent et dans l’avenir, et qui sont aux débats, non pas en témoins calmes et impartiaux, déposant des faits seuls dont ils ont personnellement connaissance, mais en ardents accusateurs, intéressés au verdict autant que l'accusé lui-même, accumulant faits sur faits, détails sur détails, présomptions sur présomptions qu'ils grossissent à plaisir, imposant leurs hypothèses comme des certitudes par leur ton, leur audace d’affirmation, se répétant à l’envi et donnant l'aspect de témoignages multiples à ce qui n’est que la répétition incessante d'un témoignage unique qui n’est lui-même qu’une théorie: intervenant sans cesse aux débats que, forts de l’autorité de leurs grades vis-à-vis d’inférieurs, de subordonnés, ils dirigent à leur guise, en se substituant au Commissaire du gouvernement qui ne compte pour rien, au Président qui, quoi qu'il fasse, est débordé; transformant l’acceusation qu’ils étendent indéfiniment, au mépris non seulement des instructions du Ministre qui s’en réjouit, mais de votre arrêt, mais de la loi que tous foulent aux pieds, à des faits que ni le rapport ni l’ordre de mise en jugement n’ont visés, qu'il ieur est interdit d'examiner, qu'ils dénaturent, qu'ils falsifient, et à l’aide desquels ils cherchent à créer autour de l’accusé une atmosphère irrespirable.
De toutes ces violations criantes de la loi, qui eussent dû entraîner la nullité de ces débats adultérés, je n’ai rien de plus à dire en ce moment, puisque le recours qu’elles autorisaient n’a pas été exercé et que ce n’est pas de cassation, mais de revision qu'il s’agit aujourd’hui devant vous.
Mais, non moins que votre rapporteur, je devais mettre en lumiere, dès le début de mon observation sur ce qui s’est fait à Rennes, cette étrange situation qui a écrasé tout le débat, et qui a trompé toutes vos prévisions.
Lorsque, par un admirable sentiment du droit, vous avez sur la demande de Dreyfus lui-même remis à la Justice mihitaire le soin d'assurer elle-même noblement la réparation
nécessaire, vous attendiez avec confiance un verdret d’acquittement, de paix et de concorde. C’est une condamnation qui vous a répondu. Et tous ceux qui ont suivi le procès affirment que le Conseil ae Rennes a jugé comme jugera toujours en condition pareille tout tribunal d'officiers !
Ce n'est pas sur ces impressions pourtant que nous avons iei à nous décider, et pour apprécier le jugement qui a été rendu et qui vous est soumis, nous devons reprendre un à un et, comme si la procédure avait été régulière, tous les arguments qui ont été portés à la barre du Conseil «e guerre,
J'ai l’absolue conviction que, cet examen terminé, il ne restera rien, absolument rien de l'accusation portée contre Dreyfus, rien qui puisse servir de base à la seconde condamnation qui l’a frappé avec la même injustice que la première, rien en dehors des faux que l'on a commis contre lui, et dont la découverte postérieure à la condamnation nous permettra d'assurer l’œuvre de réparation, à laquelle nous vous convions pour la seconde fois.
. Toutes les charges invoquées par l'accusation à Rennes peuvent se grouper sous quatre chefs différents ?
Examen graphique et exaïnen technique du bordereau ;
Dossier secret;
Charges morales.
Reprenons-les et voyons les réponses qui y ont été faites.
Le Bordereau a joué dans l’affaire un rôle de premier ordre; c'est sa saisie qui est le point de départ de la poursuite, c’est la similitude de son écriture avec celle de Dreyfus qui, jointe au raisonnement des colonels d'Aboville et Fabre, a designé Dreyfus aux soupçons. Sans doute d’autres présomptions s’y sont ajoutées ultérieurement; ce n’en est pas moins le Bordereau qui à toujours constitué la base de l’accusation.
Aussi que de discussions ne se sont-elles pas agitées autour de lui ! C’est par vingtaine que les experts se sont évertués devant la justice. Et je ne parle pas de tous ceux qui bénévole-
ment ont joint leurs efforts à ceux des auxiliaires officiels de la justice,
Trois systèmes se sont ainsi fait jour.
Le premier — Charavay-Teyssonnières en 1894 — à soutenu que l'écriture du Bordereau était l’écriture courante de Dreyfus, mais simulée avec une tendance à revenir au naturel,
La mise en accusation d’'Esterhazy, la comparaison de son écriture inconnue des experts en 1894 avec celle du Bordereau, ont amené la condamnation définitive de ce système. Il est impossible de contester en effet la similitude absolue, l'identité parfaite de l'écriture du Bordereau avec celle d’Esterhazy. Et dès lors qu'on continue à considérer l'écriture du Bordereau comme une écriture courante (ce qui est évident), 1l ne peut y avoir aucune bonne raison pour l’attribuer plutot à Dreyfus dont l’écriture ne lui ressemble que de loin, qu'à Esterhazy dont l'écriture est identique. C’est ce qu’a déclaré M. Charavay à Rennes en 1899, lorsqu'il a confessé l’erreur où il est tombé en 1894.
Le deuxième système a pour base au contraire la ressemblance de l'écriture du Bordereau avec celle d’Esterhazy: elle est trop frappante en effet pour être niée.
Mais alors MM. Belhomme, Couard, Varinard s’en emparent, ainsi que de ce fait que le Bordereau est écrit sur papier pelure pour soutenir que le Bordereau est un faux, l'écriture étant imitée de celle d'Esterhazy et, pour quatre ou cinq mots, avec tant de perfection qu'elle a été vraisemblablement calquée. Comme il est inadmissible qu'Esterhazy ait calqué sa propre écriture, il faut attribuer, nous dit-on, le Bordereau à un tiers qui l’a copié pour détourner les soupçons. Et le tiers, c'est Dreyfus !
Cette hypothèse est encore à rejeter.
Comment admettre qu'un homme assez habile pour imiter à main levée l'écriture de toute la lettre ait été arrêté par quatre ou cinq mots seulement et les ait calqués ?
Le calque est du reste impossible pour le verso dont certaines lignes sont exactement recouvertes par les lignes du recto. Les mots redoublés signalés par les experts ne sont pas superposables.
Si enfin Dreyfus était l’auteur du Bordereau, il eût donc connu l’ecriture d’Esterhazy ? Or d’une part le général Roget
more
lui-même reconnaît que c'est absolument improbable (1). Et alors comment admettre que Dreyfus en fabriquant une écriture artificielle ait justement produit l’écriture d’Esterhazy ?
Est-ce que d'autre part si Dreyfus avait pris l'écriture d'Esterhazy pour dérouter les soupçons, il ne s'empressera pas, lorsqu'on lui présentera l'écriture, en lui demandant sil en devinait l’auteur, de désigner Esterhazy? Ï1 n'en dit pas un mot. Et s'il lui vient un nom sur les lèvres, ce n’est pas celui d'Esterhazy ; c’est, à l’état d'hypothèse aussitôt retirée, celui du capitaine Bro (2).
Ce système n’a plus d’autres partisans que ses auteurs. Et encore ont-ila été singulièrement plus réservés en 1899 qu'en 1898 !
Ces deux premiers systèmes se sont donc évanouis. Mais ils en ont suscité un troisième intermédiaire, qui, comme le premier, considère le Bordereau comme étant d'une écriture courante, mais qui, comme le second, croit à l'emploi de procédés artificiels destinés à altérer l'écriture.
Le Bordereau n’a pas été calqué, mais la main du scripteur a été guidée par un transparent ou gabarit placé sous le papier pelure et dont le tracé a donné aux mots leurs emplacements et leurs dimensions.
Tel est le principe, dont l'application a produit deux versions différentes absolument contradictoires du reste, inconciliables et se détruisant l’une l’autre.
La première, celle de MM. Bertillon et Valerio; le gabarit consistant en une chaîne formée du mot: /ntérêt indéfiniment répété et mis bout à bout, emprunté à une lettre écrite par Mathieu Dreyfus à son frère et retrouvée dans le buvard de ce dernier.
La seconde, celle du commandant Corps; l'écriture étant, selon celui-ci, moulée sur un quadrillage, dont les carrés seraient de 1 m/m 25 de côté, et seraient coupés par des diagonales menées de l'angle inférieur gauche à l’angle supérieur droit.
Ce double système s’est dès le premier examen effondré.
1° 1 est ruiné par sa contradiction même, Corps étant la négation de Bertillon. (Pour réfuter le système de l’un, il suf-
(1) Cass. 48.
CAC AISE00
fit de lui opposer l’autre et vice versa.) Bien mieux encore, Bertillon détruisant Bertillon lui-même ! car il y a deux versions, celle de la planche 6 et celle de la planche 9 de la brochure verte, et si les coincidences de la planche 9 étaient réelies, elles prouveraient que le Bordereau n’a pas été écrit sur le gabarit de la planche 6, c’est-à-dire sur le mot : Intérêt (1).
8° Il est ruiné par le sens commun.
Comment Dreyfus, voulant truquer son écriture, pour qu'on ne puisse la reconnaître, se serait-il imaginé d'aller emprunter comme type à imiter sa propre écriture, en se bornant à la mélanger quelque peu avec celle de son frère qui ressemble à la sienne d’une façon si frappante qu'aussitôt les soupçons le désignent ?
Pourquoi se donner tout ce mal pour ce résultat absurde ?
J'entends que M. Bertillon prétend que Dreyfus a voulu ainsi se réserver un double moyen de défense, et se mettre en état, suivant le cas, ou de nier purement et simplement l’écriture, si on n’a pas trouvé le document incriminé chez lui, ou, dans le cas contraire, d’alléguer que le Bordereau avait été forgé par un de ses ennemis, en décalquant son écriture, ce que M. Bertillon appelle dans cette affaire où les mots heureux foisonnent « l’alibi de persécution ».
En réalité le procédé inventé par M. Bertillon n’eût assuré à Dreyfus mi l’une ni l’autre de ces lignes de retraite.
Dans le cas où le Bordereau aurait été saisi après son expédition (ce qui est l’espèce), 1l n'aurait pas suffisamment modifié son écriture, pour se mettre à l’abri de tout soupçon. Dans l’autre hypothèse, il n’eût pas fait suffisamment apparaître l’artifice prétendu pour rendre vraisemblable l’alibi de persécution..
Mais il y a mieux. Si telle a été la pensée de Dreyfus, s’il a voulu se créer cette double ligne de retraite, surpris, accusé, il va employer le procédé qu’il aura imaginé? Rien de semblable. Au lieu de se borner à nier purement et simplement, obstinément, son attitude est toute naturelle, celle d’un homme qui, tantôt frappé par les divergences de l’écriture, affirme que le document n’est pas de lui, tantôt au contraire, impressionné par certaines ressemblances qu’on lui oppose et