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qu'il n’a jamais niées, croit pouvoir émettre à titre d’indication l'hypothèse que quelqu'un aurait pu chercher à imiter son écriture. Cette attitude est en vérité trop naturelle, pour qu'on puisse songer à en tirer un argument sérieux contre lui.
3° Le système que nous exposons est en troisième lieu ruiné par les réfutations qui de toutes parts affluent.
C'est M. Bernard Lazare, l'ingénieur Bernard, M. Paraf- Javal, M. Havet, M. Gabriel Monod, le général Sébert, M. Painlevé; ce sont les trois experts que la Chambre criminelle a commis en 1899, MM. Meyer, Giry et Molinier, qui tous avec MM. Gobert, Pelletier et Charavay en 1899, dès qu'il a connu l'écriture d’Esterhazy, affirment que l’écriture est naturelle, courante, normale, sans trace de truquage, qu'elle est celle d'Esterhazy, de sa main.
4 Ce système est ruiné enfin par ce fait considérable, qui s’est produit depuis 1899 sous la poussée de l'évidence, l'aveu d'Esterhazy, reconnaissant avoir écrit le Bordereau tout en disant l'avoir écrit sous la dictée du colonel Sandherr.
C’en était trop vraiment pour qu'il pût subsister le moindre doute sur l’inanité d’un système ainsi démoli de toutes parts; et c’est ce que, dès 1899, vous disait déjà votre Rapporteur, lorsqu'il écrivait dans son rapport :
Messieurs, après un examen approfondi, j'ai acquis pour ma part la
conviclion que le Bordereau a été écrit, non par Dreyfus, mais par Esterhazy (1).
Mais Mirabeau prétendait
qu'il n’est si grossière sollise qu'on ne puisse faire adopler, même à un homme d'esprit, en la lui faisant répéter pendant un mois chaque malin par son valet de chambre.
* C’est pendant des années que MM. Bertillon, Valério et consorts se sont chargés de ce rôle auprès de la foule d'autant plus crédule qu’elle comprenait moins.
Ils ont été aidés dans leur tâche par tous ces gens qui les entourent, les acclament, et qui, par le bruit qu'ils font, cherchent à étourdir la raison.
C’est le général Mercier, le général Roget, le général Zur- Hnden, M. Cavaignac, qui écrasent M. Bertillon de leurs louanges. Quel homme de génie! Les preuves sont des preuves
(1) Rapp. B. B., p. 14.
de premier ordre, des preuve géométriques, des preuves mathématiques. Personne n’y comprend rien! C’est ce qui en fait la beauté, et c’est là qu'est le génie !
Et puis accourent à la rescousse tous les gens masqués: Un ancien élève de l'Ecole polytechnique et sa brochure verte. Entendez-le, nous dit-on; c’est la clarté même. Nous le recherchons! On refuse de nous en dire le nom !
Un autre pseudonyme qui lance le factum « Scio ».
Ce sont des cenférences, des distributions d’imprimés à profusion !
Devant cette nouvelle levée de boucliers, la Chambre criminelle s’est dit qu’il n’était pas permis d'en rester aux constatations pourtant si décisives de la première enquête. A l’audace effrontée, à l’obseurité voulue et épaissie, elle a voulu opposer la science vraie et son autorité, la lumière répandue à profusion.
On prétendait transporter la lutte sur le terrain scientifique, mathématique. Que les maîtres en cette science soient donc appelés à nous dire ce qu’ils pensent de la science de MM. Bertillon et consorts, de leurs calculs, de leurs déductions! Et elle a chargé de cet examen trois des principaux membres de l’Institut:
MM. Darboux, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences,
Appel, doyen de la Faculté des Sciences de Paris,
Henri Poincaré, dont le nom seul suffit à sa gloire.
Elle a remis à ces savants, devant qui tous s’melinent dans le monde entier, et qui sont l'honneur de notre pays, tous les déeuments, leur a permis de s’entourer de tous les renseignements, d'entendre tous témoins, de procéder à toutes vérifications. ï
C’est leur travail, Messieurs, que nous vous apportons, que nous vous soumettons. Qui donc osera encore élever le moindre doute ?
Vous n’attendez pas de moi que je reprenne ici dans le détail tout leur rapport, que je ne pourrais mieux faire que de vous lire. C’est une étude que vous avez déjà faite et qui abrège nécessairement ma tâche. Pour en suivre toutes les déductions, il me faudrait le tableau noir, et je ne veux pas en cette audience solennelle me donner ce ridicule.
Je dois et je puis me borner à résumer les idées générales qui dominent toute la discussion, à faire toucher du doigt les erreurs grossières qui ont été commises par M. Bertillon et ses adeptes, les impossibilités matérielles auxquelles ils se heurtent de toutes parts.
Cela suffira, je n’en doute pas, à prouver une fois de plus qu’il est impossible (pour prendre les expressions de M. Poincaré), que « la prétendue démonstration de MM. Bertillon et consorts fasse une impression quelconque sur des hommes sans parti pris et ayant reçu une éducation scientifique solide ».
Cherchons tout d’abord à hien comprendre le système de M. Bertillon. =
Suivant lui, le Bordereau est un document forgé (1). Pour le créer, son auteur a formé une ligne par la répétition d’un mot, du mot: /ntérêt, mis bout à bout. C’est ce que M. Bertillon appelle le gabarit. A l’aide de ce gabarit qu'il place comme transparent sous la feuille de papier sur laquelle il veut écrire, le seripteur écrit tous les mots, toutes les phrases du document, en donnant à ces mots, aux syllabes, aux lettres une même dimension. Voilà comment il a procédé, affirme M. Bertillon.
Pour le prouver, qu’a-t-il fait ? I] a pris le Bordereau et la réticulé, c’est-à-dire qu'il a divisé le bordereau par des lignes verticales séparées de 5 en 5 millimètres; puis, ce travail fait, il a remarqué que les mots polysyllabiques redoublés qui se trouvaient dans le Bordereau étaient touchés au même endroit par la grille formée par les réticules. Il en a conclu, en empruntant alors son appui au calcul des probabilités, qu'il était impossible qu'avec la loi du hasard, c’est-à-dire avec l'écriture naturelle, ces mots polysyllabiques redoublés pussent être tous frappés au même endroit dans les conditions où ile le sont : ce qui impose dès lors l’idée du truquage du Bordereau sur gabarit!
Voilà résumé aussi succinctement et aussi clairement que possible le système de M. Bertilion.
Que d'observations et d’objections ne suscite-t-il pas ?
En premier lieu, quelle complication pour la mise en œuvre du procédé! Si habile que soit le scripteur, si familier qu'il puisse être avec le maniement du gabarit qui, nous le ver-
(1) Rennes II, 319.
rons, ne peut servir qu'à l’aide de coups de pouce successifs, lavançant, le reculant, le redressant ou l’inclinant suivant les cas, la confection du Bordereau dans ces conditions prendra nécessairement un temps considérable, d'autant que ce ne sera pas le Bordereau seul que l’auteur sera tenu d'écrire ainsi, mais également toutes les pièces dont il annonce l'envoi; et, quoique nous n’en connaissions pas la teneur, le seul fait de se borner à les énumérer dans le Bordereau indique déjà qu’elles étaient nécessairement longues. C’est dune un temps considérable qu’il faudra pour truquer tout cela.
Où donc Dreyfus, qui est stagiaire à l’Etat-Major de l’armée, qui y est occupé du matin au soir, dont tous les moments sont pris, aura-t-il trouvé le temps nécessaire pour ce travail de galérien ? On ne nous le dit pas. —— Mais tout au moins aura-t-1l cherché, pour diminuer ce travail forcé, à serrer son style, à économiser les mots de nature à ne pas prolonger l'effort sans nécessité? Tout au contraire, le style du Bordereau est lâche sans précision ; le scripteur répète à chaque instant les mots qu’il aurait pu se dispenser d'écrire, se sert de phrases d’une longueur étonnante. C’est au moins singulier et peu d'accord avec l’idée du truquage.
Soit pourtant! Les documents sont truqués! Et ce qui le prouve, nous dit M. Bertillon, c’est (comme je viens de vous indiquer), toute une série de petites coïncidences qu’il prétend relever dans l’écriture du Bordereau, les mots répétés commençant, finissant toujours de la même manière, avec mêmes dimensions, même écartement. L'écriture naturelle, nous affirme M. Bertillon, ne comporte pas de telles coïincidences. Si nous les trouvons dans le Bordereau, c’est donc qu’elles ont été imposées au scripteur par un transparent, le gabarit. Voilà ce qui prouve l'existence du truquage !
Mais, Messieurs, pour que les coïncidences ainsi signalées soient sérieuses, 1l faut, vous le comprenez, procéder à leur vérification sur un document rigoureusement exact. Le Bordereau est écrit sur une feuille de papier pelure de la dimension d’une lettre ordinaire. L'écriture en est extrêmement fine; les coïncidences se feront done forcément, non pas par centimètres, non pas même par millimètres, mais par fractions de millimètre.
I] faut, par suite, de toute nécessité, ne procéder que sur un
Bordereau rigoureusement reconstitué et de dimensions rigoureusement exactes et conformes à l'original.
M Bertillon n’a pu se servir pour cela de loriginal: malgré ses demandes réitérées, l'autorité militaire n’a pu se décider à le lui confier de nouveau (1). D'autre part, le Bordereau origiaal est parvenu déchiré à la Section de statistique. Henry l’a recollé, mais les morceaux chevauchent l’un sur l’autre, ou s'écartent, laissant des vides entre eux. Il à fallu rétablir tout cela avec une extrême préeision ! Les experts vous disent comment M. Bertillon reconnaît avoir procédé à cette fort délicate opération: par agrandissements et réductions photographiques successives, en prenant pour instrument, non pas même un mètre ou un décimètre de commerce, si grossier fût-1l, mais le quadrillage du papier irrégulier et incertain, en tripotant alors ses épreuves pour amineir le halo photographique qui avait épaissi les traits, en les retouchant, en les gouachant, puis en réduisant à quatre fois l'original l'épreuve primitive obtenue d'abord au décuplé (2).
Quelles garanties peut offrir une telle reconstitution ? dirai-Je avec les experts (3).
M. Bertillon tient que le quadrillage filigrané du papier qu'il a pris comme unité de mesure était exactement un carré de quatre millimètres de côté, et c'est sur cette donnée qu'il a pris ses dimensions (4).
Or, cette affirmation de M. Bertillon est sans discussion possible radicalement fausse.
Les experts ont eu recours, eux, pour leurs mesures, aux instruments de précision les plus perfectionnés, les plus sûrs, aux instruments de l'Observatoire, maniés par le directeur de cet établissement, M. Loewy, de l’Institut, assisté de ses aides habituels pour ses admirables travaux, MM. Puiseux et Morvan (5).
Rien de plus régulier que le quadrillage du papier. Point de rectilignité n1 de parallélisme des filigranes. Les carrés situés sur la même ligne varient à l'infini. Et qu’on ne dise pas que depuis dix ans le papier a pu s’altérer et subir un léger retrait. Non! Nous avons les clichés de M. Bertillon de 1894,