‹ La revision du procès de RennesChapitre 94 sur 117 · D)ME AC ATLAS 0S · texte numérisé non relu

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testable du système. Pourquoi cette retraite ? cette reculade ?

C'est, nous dit M. Bertillon, que mes souvenirs ne sont plus suffi samment précis ! (1) 3

Et du même coup, voilà, Messieurs, l’explication de l’expérience faite à Rennes et la preuve de l’inanité des conclusions qu'on prétend en tirer!

Qu'est-ce donc, en effet, que l’écriture, sinon un dessin ? C’est avec un pinceau que les Chinois écrivent, et notre plume n’est qu'un pinceau métallique à deux becs. Or, qui ne voit qu'un dessin peut être imité et reproduit, non pas seulement par approximation plus ou moins grande, mais avec une rigoureuse fidélité et même de souvenir dès que la main qui le fait est suffisamment habile, et surtout alors que la mémoire est bonne et qu’on emploie pour la guider des repères plus ou moins caractéristiques, des procédés plus ou moins variés.

C'est ce qu'a fait M. Bertillon en 1899, après cinq années d'exercice, en faisant appel à sa mémoire; voulant reproduire le Bordereau, il a glissé son gabarit sous chaque ligne, et s’en est servi pour repérer les lettres les plus caractéristiques; il a ensuite relié ses repérages à l’aide des remarques mnémotechniques qui lui ont paru les plus frappantes, et en disposant à chaque ligne la chaîne pour obtenir le plus de coïncidences possibles.

Ces coïncidences quoique fortuites, nous dit très justement M. Painlevé, peuvent néanmoins une fois constatées servir de moyens mnémotechniques. Quoi d'étonnant qu'après trois ans d'apprentissage elles puispermettre de reproduire le bordereau. Un peintre peut faire de mémoire le portrait d'un homme, sans que cet homme soit truqgué (?).

Et c’est aussi ce qui explique que M. Bertillon, dont la mémoire s’est émoussée depuis 1899, ne puisse plus aujourd'hui recommencer l'expérience, qui, n'étant que le résultat d'un phénomène de mémoire, ne prouve plus rien — et surtout ne prouve pas que le Bordereau soit truqué et n’ait pu être fait qu'à l’aide du gabarit Bertillon.

N'est-il pas d’ailleurs une autre remarque qui a été faite et qui ruine encore l'opinion de M. Bertillon ?

Il reconnaît lui-même que la lettre dite « des obligations » (c’est-à-dire la lettre de Mathieu Dreyfus où il a pris le mot: intérêt), que certaines lettres d'Esterhazy s'adaptent exactement, comme le Bordereau, sur son gabarit.

(DNENCAIIRSE:

(2) Rennes III, 330. — Broch. Bernard, p. 38.

Ces lettres sont pourtant authentiques. Aucune d’elles, c’est certain, n’a été exécutée sur le gabarit, et elles cadrent avec lui! Elles se moulent sur lui! Comment expiiquer cela ?

Voici qui n’est pas moins curieux :

L'épreuve a été faite à l’audience du Conseil de guerre de Rennes même, par M. Bernard, avec une pièce prise au hasard sur le bureau du greffier du Conseil, avec une copie faite par celui-ci d’une annexe du dossier. M. Bernard fait passer sous ceîte pièce le réticulaire Bertillon. L'écriture est naturelle assurément, n’a pas été écrite sur le gabarit non moins certainement, et cependant elle frappe aux mêmes endroits, aux mêmes réticules que l’écriture du Bordereau dans lexpérience de M. Bertillon!! |

Que conclure de tout cela, Messieurs, sinon que c’est la preuve manifeste, irrécusable que le système imaginé par M. Bertillon s'applique à une foule d’écritures, mais qu’il ne prouve aucunement que ces écritures, pas plus que celle du Bordereau, et celle-ci pas plus qu’elles, soient des écritures truquées.

Aucun des arguments invoqués par M. Bertillon et ses adeptes pour établir que le Bordereau a été écrit suivant le système qu'ils préconisent ne résiste done (nous en avons maintenant la certitude) à un examen sérieux, à une étude rationnelle. C’est et ce n’est que du charlatanisme !

Les arguments à l’aide desquels M. Bertillon entend démontrer que le Bordereau est de la main de Dreyfus sont-ils plus concluants ? M. Bertillon a, vous le savez, construit son système en prenant pour point de départ que le transparent dont le scripteur s’est servi pour écrire le Bordereau, le gabarit, a été constitué avec le mot intérêt mis bout à bout.

Ce mot, il l’a pris dans une lettre que le commandant D'Ormescheville lui a remise, lettre de Mathieu Dreyfus à son frère Alfred, que M. Bertillon appelle la lettre des obligations, parce qu'elle a trait à la mise en actions de la filature de la famille, lettre devant laquelle M. Bertillon a ressenti le coup de foudre, dès qu’il l’a aperçue. Car, nous dit-il, elle a été trouvée dans le buvard d'Alfred Dreyfus, dans ce portefeuille qu'il avait toujours sous la main, tant elle était importante pour lui et d’un usage constant (1).

(1) Eng. Stock 1899, I, 690.

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Que la lettre des obligations ait été trouvée chez Dreyfus lors de la perquisition du 15 octobre 1894 ! c’est certain. Qu'elle l'ait été dans le buvard, le sous-main de Dreyfus! c’est plus que douteux, quoi qu’en dise M. du Paty de Clam (1). Aucune mention des procès-verbaux de saisie ne constate le fan.

D'autre part, Mme Dreyfus affirme que ce n’est point la lettre des obligations qui s’est trouvée daus le buvard de son mari, mais bien une autre lettre de Mathieu à son frère, relative à l'achat d’un fusil de chasse, la lettre des obligations ayant été trouvée au contraire dans un portefeuille serré dans un des tiroirs du bureau (2).

Et cette assertion semble bien confirmée par toute une série de menus faits qui lui donnent une force singulière.

1° C’est d’abord l’incident que rapporte M. du Paty luimême en en reconnaissont toute la portée que nous lui donnons.

Dans l’entrevue du 31 décembre 1894 au Cherche-Midi, comme il faisait allusion à la lettre « trouvée dans le buvard »: « La lettre du fusil de chasse, n'est-ce pas? » lui dit aussitôt Dreyfus (3).

2 Voyez en second lieu la date des lettres.

Celle du fusil de chasse est du 19 septembre 1894; celle des obligations, quoique non datée en chiffres, l’est par ses termes mêmes et par les faits auxquels elle se réfère; elle est antérieure # la mort du père de Dreyfus qui est décédé en décembre 1893; elle parle de lui vivant ; et elle est d'août 1893; car Mme Dreyfus y est invitée à venir occuper chez son beaufrère Mathieu un appartement qui ne devait être libre que vers le 10 septembre 1893. N’est-il pas dès lors plus vraisemblable que Dreyfus ait gardé dans son buvard la lettre récente du fusil de chasse à laquelle il n’avait pas répondu que celle des obligations qui remontait à plus d’un an (4)?

3% Une troisième circonstance appuie enfin le dire de Mme Dreyfus.

La lettre des obligations, lors de la saisie, a été cotée sous le n° 12, la lettre du fusil de chasse sous le n° 13. Ur les pièces 8, 9, 10, 11 ont été trouvées dans le tiroir du bureau, M. du Paty le reconnaît. N’est-il pas plus que probable que le

n° 12, la lettre des obligations, y était aussi, plutôt que d’admettre que ce fût la lettre du fusil, qui, trouvée dans le tiroir en même temps que les n* 8, 9, 10 et 11, n’eût été cotée que sous le n° 13, alors que la lettre des obligations qu'on aurait trouvée dans le buvard aurait été interposée dans l'opération et cotée sous le n° 12?

Toutes ces considérations, ces contradictions entre Mme Dreyfus et M. du Paty nous obligent au moins à ne tirer argument de la prétendue présence de la lettre des obligations dans le buvard qu'avec la plus grande circonspection. Rien n’est moins sûr que le fait. Mais je reconnais que cette lettre a été tout au moins trouvée dans le tiroir du bureau de Dreyfus, et cela peut à la rigueur suffire pour que nous ayions à examiner les preuves de culpabilité qu’on entend en tirer contre Dreyfus.

Quelles sont-elles ?

M. Bertillon les tire de deux ordres de faits:

1° Des relations d'écriture qui existeraient suivant Iui entre la lettre des obligations et le bordereau ;

2 Des rapports de dimensions qui existeraient entre ces deux documents.

Voyons !

1° Les relations d'écriture ?

Certains mots de la lettre des obligations : couvert, dernier, difficulté, intérêt, moins, quelques renseignements, se superposent réticule sur rétieule sur les mots similaires du Bordereau, nous dit M. Bertillon.

Rien de moins probant, répondent les experts.

a) Cette superposition n’est constatée que sur une reconstitution erronée, fausse du bordereau, cela lui enlève déjà toute valeur.

b) Puis une superposition ? Qu'est-ce que cela ?

M. Bertillon l’applique à des mots de longueur différente, de formes dissemblables : couvert sur couverture; difficulté sur difficile, intérêt sur intéressant.

Les écritures de Mathieu Dreyfus sont de la même famille. Quoi d'étonnant à ce qu'elles coïncident partiellement ? Si l’on y regarde de près d’ailleurs, les discordances apparaissent nombreuses et typiques, et M. Bertillon est obligé de convenir lui-même qu’il n’est arrivé à faire cadrer qu’à l’aide

de coups de pouces successifs. Qu'est-ce que cette superposition prétendue dans de telles conditions ?

c) M. Bertillon dit avoir été si frappé des relations d’écriture entre le Bordereau et la lettre des obligations qu'il'en est venu à croire que cette lettre n’est pas de la main de Mathieu Dreyfus, mais qu'elle à été artificiellement construite sur le gabarit (1).

Cela devient de la démence! M. Mathieu Dreyfus affirme que la lettre est de lui. Tout le prouve; elle a trait à une affaire qu’il a traitée (2).

M. Bertillon avait du reste le moyen bien simple de s’assurer du fondement de son opinion. C’est par centaines qu'il avait sous la main des lettres de M. Mathieu Dreyfus, des écrits authentiques de sa main; que ne lui a-t-il fait faire un corps d'écriture sous ses yeux ? qu'il se livre sur les documents ainsi obtenus à la contre épreuve ! IT verra si les mêmes analogies se rencontrent. L’a-t-1l fait? non. Pourquoi? Est-ce parce que, comme nous le lui entendrons dire tout à l’heure pour l’écriture d’Esterhazy, « cela va trop bien » ?

Disons-le done avec les experts :

Les superpositions alléguées par M. Bertillon n'ont pas d'existence réelle et ne révèlent aucun rythme kutschique (3).

2 Mais, ajoute M. Bertillon, (dont l’idée a été développée, corrigée et considérablement augmentée par ses adeptes et notamment par M. du Paty de Clam), il existe des velations de dimension qui sont des plus compromettantes entre la lettre des obligations et le Bordereau.

Le Bordereau a été écrit sur une feuille double, dont la seconde page a été partiellement arrachée. Grâce aux filigranes et aux maculatures qui, sur cette seconde page, sont placées symétriquement aux caractères tracés sur le verso de la première page, M. Bertillon a reconstitué les dimensions de la feuille double qu’il a évaluée à 206 m/m 9 sur 266 m/m. Les dimensions de la lettre des obligations sont sensiblement les mêmes: 211 m/m sur 270 m/m 8. Or de même que le Bordereau a sur son bord libre une petite encoche située à

MAC AIS 67 JE 'uc- 11,363, 364 ENCRES

té FRS Ci

53 m/m 43 du bord inférieur, la lettre des obligations présente également, mais en son bord inférieur, une encoche prolongée par une petite fente ou surencoche.

Si on prend une feuille de papier pelure ayant exactement les dimensions du bordereau déplié, et si on applique son bord supérieur contre le bord droit de la lettre des obligations, l'encoche en bas, on s'aperçoit que cette encoche vient se placer avec la plus extrême précision sur la surencoche de la lettre et que le bord opposé de la pelure s'applique exactement au milieu du bord supérieur de la lettre. Si ensuite on fait glisser l’angle extérieur de l’encoche de la pelure le long du bord gauche de l’encoche triangulaire de la lettre et un p°u au-dessous du bord inférieur de cette lettre, on amène le bord inférieur de la pelure en coïncidence avec le bord gauche de la lettre.

Ces rapports de dimensions ne peuvent, disent MM. Bertillon et consorts, être attribuées au hasard. Ce sont des signes de reconnaissance entre l'expéditeur et le destinataire du Bordereau équivalant à une signature.

La signature secrète du bordereau, disent Scio et M. du Paty, était cachée sous une serrure compliquée et l'on a trouvé la clef de cette serrure chez Alfred Dreyfus (1).

C’est cette même idée que développait M. du Paty de Clam, devant la Chambre criminelle le 22 mars 1904, quand il disait :

Je ne retiens qu'une chose, c’est qu'il y a deux documents, que ces deux documents portent un signe, une coupure au même point; elles ont été superposées à un moment donné et coïncident mathématiquement. Vous avez trois coïncidences partielles dont une seule serait suspecte, et dont l’ensemble constitue une preuve très grave que les pièces ont cohabité (2).

Et appelé à expliquer le but qu'aurait poursuivi Dreyfus après ou avant d’avoir écrit le Bordereau en mettant cette encoche sur le Bordereau correspondant mathématiquement à l’'encoche d’une lettre qu’il conservait, il ajoutait :

Je me l'explique de la façon suivante. Dans les campagnes les boulangers ont deux morceaux de bois. Ils donnent l'un au client, et ils

gardent l’autre ; cela s'appelle une taille. On rapproche les deux tailles, on fait une encoche, et chaque encoche dit qu'il y a un pain livré. Plus

(1) ‘Broch. Scio, p.26; E: e.-L 198.

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