‹ La revision du procès de RennesChapitre 96 sur 117 · E. C. II · texte numérisé non relu

E. C. II

Il est done impossible d’en faire un argument contre Dreyfus ! Et ainsi s’évanouit toute cette fantasmagorie que, nourris des rêveries d'Edgar Poë, M. Bertillon, M. du Paty de Clam, l’anonyme Seio et tutti quanti, se sont évertués à faire miroiter devant nos yeux !

Ainsi se démontre une fois de plus l’effroyable danger de ces afñrmations téméraires dont on fait dépendre Ia perte ou le salut d’un accusé, quand on atteste avec un aplomb, auquel les faits donnent un si cruel et si complet démenti, que le hasard ue peut produire d’aussi singulières coïncidences que celles qu'on prétend relever. C’est lui seul pourtant qui a ici tout fait, en y joignant l’ingéniosité maladive de ceux qui s’acharnent de parti pris à dénaturer les faits les plus simples et les plus naturels.

Et certes les experts ne font qu’exprimer le sentiment unanime, qui ressort de tout ce‘triste incident, quand ils disent:

En résumé les encoches du Bordereau et de la lettre des obligations ont été failes toutes deux après la saisie de ces pièces. Les théories développées à ce sujet par M. Bertillon et ses disciples non seulement n'ont aucun fondement ; mois elles montrent par un exemple qui peut être compris de tout le monde le parti pris, le manque absolu de critique et d'espril scientifique, le goût de l'absurde, que nous avons constaté dans toules les parties du syslème soumis à notre examen (1).

J'ai pitié de vous, Messieurs, et non moins de moi-même, à nous voir obligés de discuter ensemble et si longtemps de semblables aberrations. Mais nous connaissons l’inépuisable tertilité, la ténacité irréductible des adversaires de Dreyfus.

Utque leves Proteus modo se lenuebat in undas Nunc leo, nune arbor, rune erat hirlus aper (9).

I! faut que l’onde soit fixée ! II faut qu’au lion les griffes soient arrachées! à l’arbre, ses rameaux! au sanglier, ses défenses ! Il faut que tout soit repris, pesé, ‘lisséqué, réfuté. T1 faut que de toutes parts, l'évidence apparaisse, que la lumière éclate, et je ne puis rien négliger de ce qui doit assurer le triomphe éclatant de la vérité et la confusion défnitive de ses obscurs blasphémateurs !

Que dire cependant, Messieurs, de cette idée, dont après tant de folies déjà réfutées, nous trouvons l'expression sur les lèvres de M. Bertillon ?

(DÉERCMIES3; (2) Ovide.

Lu toutes

Ce qui prouve, pour lui, que Dreyfus a écrit le Bordereau, c'est que, dans les minutes écrites de sa main et que nous trouvons au Ministère de la guerre, il existe des mots similaires à certains des mots du Bordereau, et sur lesquels ces derniers viennent se superposer: Artillerie, manœuvre, modification, copie, déposition, vouloir.

Et pour expliquer ces prétendues coïncidences, voilà que M. Bertillon imagine que Dreyfus a introduit intentionnellement dans les minutes qu’il a rédigées quelques mots qu'il a construits et repérés comme ceux du bordereau « ce qui démontre sa culpabilité d’une manière indiscutable », conelut gravement M. Bertillon (1).

1° Quoi! Dreyfus a eu la folle audace d'utiliser dans un étroit bureau, où il n’est pour ainsi dire jamais seul, au milieu des collègues allant et venant sans cesse autour de lui, qui ne peuvent pas ne pas voir ce qu’il fait, son gabarit pour écrire des lettres de service ?

Celle nouvelle hypothèse, dit M. Molinier (p. 8), est en vérité un bel exemple des ravages qu'une idée fixe peut faire dans un cerveau mal équilibré.

8° Mais du moins faut-il que le papier des minutes se prête à ce calquage? Non! il est trop épais et ne permet pas l'écriture sur gabarit, nous affirment les experts (2).

3° Et quant aux soi-disant superpositions, elles sont de pure fantaisie, plus imparfaites encore que celles qui ont été signalées dans la lettre des obligations où elles n’ont aucune réalité. Celle du mot Artillerie n’est qu'approximative. Pour manœuvres, la coïncidence n’existe que pour l’m et l’s. Pour tout le reste, il faut des coupures de plus d’un millimètre, des coups de pouce qui ne parviennent à établir la coïncidence ici que pour la détruire tout aussitôt 1à. Tout est absolument arbitraire, le choix des mots, la coïncidence des réticules, aucune contre-épreuve n'est faite. C’est de la pure fantasmagorie ! (3).

M'arréterai-je enfin davantage à l'argument tiré par M. Bertillon de l’attitude qu’il prête à Dreyfus aux débats de 1894, de l'émotion violente que l'accusé a, suivant lui, mani-

festée devant le détail des opérations de l'expert, de ce cri (1) Rennes II, 334, 356; Broch. verte, p. 41 ; E. c. II, 370. COPA

CHE ACIMS Te

qui lui est alors échappé: « Ah! le misérable! » et qui ne peut s'expliquer, suivant M. Bertillon, que par la certitude dès ce moment acquise par lui qu’il allait être démasqué et qu'il était irrémédiablement perdu! (1)

Oui, Messieurs, c’est là l'explication unique trouvée par M. Bertillon !

D'autres se seraient dit que cette émotion, cette indignation se comprenaient bien plus simplement comme une protestation contre tout cet échafaudage, où le parti pris éclate de toutes parts, où tout est tourné contre l'accusé avec une passion sans exemple, où tous les faits sont altérés, dénaturés comme à plaisir, où les hypothèses les plus folles sont substituées aux explications les plus raisonnables et les plus sensées, où l'argumentation la plus spécieuse et la plus fausse se donne les apparences du raisonnement mathématique et cherche à s'imposer avec d'autant plus de poids qu’elle s’entoure de nuages plus épais et se rend plus incompréhensible.

Ah! le misérable!

Qui done, ici et à cette heure, verra dans ce er1 d’indignation et de protestation l’aveu de la culpabilité de Dreyfus ?

De tous ces raisonnement accumulés par Bertillon contre Dreyfus, il était du reste un procédé de vérification qui s’imposait à tout esprit soucieux, à tout homme de bonne foi, un recoupement, comme l’on dit à l’Etat-Major, c’était la contreépreuve à faire sur l’écriture d’Esterhazx.

Quels en seront les résultats, si on applique tous ces procédés à cette écriture ?

M. Bertillon a-t-il fait ce travail nécessaire ? « Ah! non! s’écrie-t-1l quand les experts lui posent cette question. Von! cela va trop bien ! » (2)

C’est ce qu’il avait déjà écrit dans un rapport que, le 8 juillet 1898, 1l avait adressé spontanément à l’Etat-Major, lorsqu’à paru le fac-similé publié par le Matin:

L'observateur, convaincu de la culpabilité de Dreyfus, disaitl qui compare l'écriture d’'Esterhazy avec celle du Bordereau, est tout d'abord frappé de l'impossibilité théorique de rencontrer autant de points communs entre deux écritures de mains différentes. Supposons ce sosie graphique découvert ; il resterait à prouver comment cette heureuse ren-

contre a pu tomber précisément sur un officier manifestement taré et notamment connu par ses relations avec des hautes personnalités israé-

(1) Rennes IT, 351 ; Rapp. B. B., p. 119.

CAN CS AIBRBTEL

bo

lites. Pour rendre admissible une accumulalion de qualités aussi diverses sur une seule tête, il faudrait au moins qu'il fût possible de rencontrer dans le monde militaire plusieurs dizaines de sujets doués d’une écriture semblable à celle du Bordereau. Je ne crois pas m’avancer beaucoup, en déclarant que l'enquête la plus laborieuse n'y réussirait pas... (1).

On ne saurait donner, Messieurs, de preuves plus fortes que le seul auteur possible du Bordereau soit Esterhazy. Et c’est tellement évident que voilà les conclusions de ce même rapport:

Pour rester conforme à la méthode scientifique, nous nous bornerons à constaler que les choses se passent comme si Esterhazy avait appris à écrire, en prenant pour modèle la photographie erronée du Matin. Il y à là, ajoute gravement M. Bertillon, une hypothèse des plus sérieuses qui donnerait la clef de l’imbroglio actuel, et qu'il importerait de vérifier sans plus tarder par une enquête poursuivie sur d’autres éléments que ceux qui ont servi à en jeter les bases (2).

Ah! je comprends, Messieurs, qu’en lisant tout cela, M. le général Gonse, qui aime à consigner au fur et à mesure toutes ses impressions de peur d’en perdre le souvenir, ait écrit sur le document cette mention:

Rapport apporté par M. Bertillon auquel aucun rapport de cette! nalure n'avait élé demandé.

Il est, en effet, plutôt gênant, ce rapport !

Et comme il est bien d'accord avec le eri de M. Bertillon, lorsque, antérieurement à la publication du H/atin, le colonel Picquart lui présente l'écriture d’Esterhazy, la lettre d'Esterhazy au capitaine Calmon: « Ah! c’est l'écriture du Bordereaæu! »

Quant à prétendre qu'Esterhazy a modifié son écriture après la publication du Matin, c’est de la déraison.

L'écriture est demeurée la même, après comme avant. Toutes les prétendues observations contraires sont erronées. Les constatations les plus minutieuses l’établissent. Comme il est encore des gens qui, tels que M. Rochefort (3), se cramponnent à ce point, permettez-moi de vous lire le relevé qui a été fait de toutes les critiques, et leur réfutation.

En ce qui concerne le mot: vous, on le retrouve dans une lettre d'Esterhazy de 1882 avec la sépäration du v et de l’o, tandis que les deux leltres sont au contraire liées dans une lettre du 11 septembre 1899. La remarque relative aux deux t{ de « détenteur » repose sur une observalion erronée. Le premier { n’est barré ni dans l'original ni dans le

) Dossier secret proc. 8; E. c. II, 378.

à Etc 10379;

fac-similé, et dans la lettre de 188?, on constate de fréquentes omissions de barres sur les { de la part d'Esterhazy. Pour les J initiaux, dont Esterhazy aurait reproduit la tare supprimant le délié à dater de 1896 el contrairement à des habitudes antérieures, on aperçoil un j sans délié dans la lettre de 1882 et des j avec délié dans de nombreuses lettres postérieures à 1896. Quant à la remarque relative aux i doublement pointés dans le fac-similé et les minutes d'Esterhazy à partür de cette publication, elle est sans valeur. Cette particularité n'existe pas dans la photogravure ou li de « manière » a trois points el celui de « disposition » un noint el un trail, et elle n'est pas constante dans les minutes d'Esterhazy, où elle n'apparait ni dans la letire à M. Cabanes de septembre 1898 ni dans les letires à Christian Esterhazy de 1897; un m mal raccommodé dans le mot : « extrêmement » qu'Esterhazy aurait imité après 1896 se retrouve identique dans une lettre de 1882 ligne 16, etc... (1).

À quoi bon d’ailleurs toute cette discussion, quand nous avons sous les yeux les deux lettres d'Esterhazy du 17 avril 1892, et du 17 août 1894, celle-là contemporaine du bordereau, dont l'écriture et le papier sont de tous points identiques à ceux du Bordereau.

Ah ! sans doute, elles sont si gênantes pour l’accusation, si décisives que le général Mercier, qui ne recule devant aucune audace et croit en imposer par cette audace même, cherche à les arguer de faux.

Mais vous savez dans quelles conditions elles ont été retrouvées et saisies: l’une écrite par Esterhazy à son tailleur Rieu, qui, impayé, l’a remise pour recouvrement à Schmidt chez qui elle a été saisie; l’autre écrite par Esterhazy à l’huissier Callé qui était chargé de poursuivre l’encaissement des loyers de la maison dotale de madame Esterhazy; toutes deux reconnues par Esterhazy comme écrites par [ui, toutes deux attestées par l'examen minutieux de MM. Giry, Meyer et Molinier en 1899; dont l’authenticité ne peut dans ces conditions être contestée que par la mauvaise foi aux abois.

Or, l'identité de leur écriture avee celle du Bordereau est telle qu’elle est reconnue par M. Bertillon, par le commandant Corps eux-mêmes. Elle est si éclatante, si décisive que, comme le général Mercier, ils ne peuvent l’expliquer que par un faux dont tout démontre l’inexistence.

Il n’en faut pas davantage pour répondre à tout le système Bertillon qui, J'ai la conviction de l’avoir une fois de plus démontré, ne résiste pas à un examen sérieux.

(1) Broch. Molinier, p. 11 et 12.

A côté du système Bertillon en est né un second, celui du commandant Corps.

Né de l'examen du premier, il est avec lui en contradiction flagrante; c’est l’inconciliabilité même.

Il repousse l’idée que le Bordereau ait été écrit sur le gabarit formé du mot intérêt. Il pousse non moins vivement l’idée saugrenue de l’alibi de persécution qui lui semble « enfantine » (1).

Il reconnaît que l'écriture du Bordereau a un caractère cursif indéniable, mais il la dit pourtant tracée sur un transparent formé par un quadrillage dont les carrés de 11 mm. 25 de côté étaient traversés par une diagonale menée de leur angle inférieur gauche à leur angle supérieur droit.

La construction de ce gabarit est facile à réaliser. Prenez une feuille de papier quadrillé à 5 millimètres répandu dans le commerce, et découpez-y un rectangle de 40 à 50 mm. de long sur 10 à 15 mm. de haut; puis faites-le circuler sous le papier pelure sur lequel vous écrivez. Vous écrirez ainsi presque aussi vite qu'à la main courante en transformant votre écriture.

Le procédé est assurément plus simple, moins nuageux que celui de M. Bertillon; mais remarquons qu'il est tout d’abord pitoyable quant au résultat que le scripteur est censé avoir poursuivi. /l ne dénature à vrai dire pas l'écriture.

Il est, de plus, tout aussi hypothétique et inexact que celui de M. Bertillon et repose sur la même erreur de méthode.

Pas plus que M. Bertillon, le commandant Corps ne donne la Loi suivant laquelle son quadrillage aurait été employé. D’où toutes les coïncidences qu'il signale sont arbitraires et inopérantes.

En quoi donc le commandant Corps prouve-t-il d’ailleurs que le Bordereau ait été écrit sur son gabarit ?

Comme l’a très judicieusement fait observer M. Monod:

L'hypothèse que le Bordereau aurait été écrit sur un transparent n'est en rien démontrée par la possibilité d'appliquer au Bordereau un réseau de lignes d'un écartement régulier. En effet toute écriture un peu régulière peut rentrer dans un système de réseau mathématique de ce genre... D'ailleurs si le Bordereau avait été écrit sur un transparent, les lignes seraient espacées également, et surtout les lignes du verso seraient

écrites dans les interlignes du recto. Or les lignes du verso sont indifféremment écrites dans les interlignes ou sur les lignes mêmes du recto.

(1) E. c. II, 389.

Dans de telles conditions l'usage du transparent devient impossible et inadmissible (1).

La reconstitution du quadrillage sur les lignes du Bordereau opérée par le commandant Corps fait également apparaître combien l'emploi de son procédé est inadmissible.

Le commandant Corps reconnaît lui-même que les fragments de quadrillage qu’il a dessinés sur la photographie du Bordereau sont tout ce qu’il y a de plus inégaux. Il en conclut que le scripteur a dû imprimer à son transparent des déplacements fréquents. Je le crois bien ! il n'y en a pas moins de six nécessaires pour écrire la seule première ligne du bordereau: « Sans nouvelles m’indiquant que vous... » |

Mais ces coups de pouce, c'est le commandant Corps qui les donne ! Qu'est-ce qui prouve que le scripteur y ait eu recours, pour écrire son bordereau ?

La vérité, c’est que ce n’est pas le quadrillage du commandant Corps qui a guidé l'écriture, c'est l'écriture qui impose au quadrillage ses positions successives. Le commandant a placé son quadrillage comme il le faut pour qu'il cadre à peu près avec l'écriture. Et voilà tout !

Mais 1l a ainsi tout confondu et il a pris pour la cause ce qui n’a été que l'effet.

Et encore avec toutes les facilités même qu'il se donne, avec toutes les confusions qu’il commet, il n’a pu obtenir qu'une coïncidence des plus imparfaites ! C’est bien la preuve que son système est inapplicable et c'est ce que disent les experts :

Ce qu'il y a de particulièrement grave à objecter au système, disentils, en dehors de l'absence de toute définition, c'est le déplacement continuel que le commandant Corps est obligé d'imprimer à son transparent. En réalité le commandant Corps place son quadrillage, comme il l'entend, sous chaque mot et même sous chaque partie de mot, et malgré tout, malgré l'épaisseur même de certains jambages qui est parfois considérable, le résultat obtenu n’est nullement probant. A part quelques observations sur les barres des f, le commandant Corps n'a fait aucun calcul précis : ce qui ne l'empêche pas de conclure qu'il a établi avec une probabilité voisine de la certitude (il dit même égale à la certitude) que c'est à l’aide de son quadrillage que le Bordereau a été

écril. Celle première conclusion, nous nous accordons à la repousser de la manière la plus absoiue (2).

Nous pourrions nous arrêter là ! Poussons cependant l’exa-

(1) Broch. Monod, p. 12.

IREM CMIRES SA

men et nous allons aisément recunnaître que tout le reste ne vaut pas mieux. *

Le commandant Corps signale en premier lieu la forme des lettres, leur irrégularité. Tantôt elles sont inclinées à 45°, tantôt elles sont droites; c’est que tantôt elles sont écrites sur la diagonale, tantôt sur la verticale du quadrillage.

Mais à ces observations, que d’exceptions signalées? A quelles règles donc tout cela obéit-11? Ne {e demandez pas au commandant Corps; il l’ignore.

Quand il y a des coïncidences de jambages, il les note à l'actif du système ; mais quand il y a des discordances, il répond qu'il ne s’ag.t pas de suivre les traits du quadrillage avec une rigoureuse précision, comme si l'on voulait tracer un modèle d'écriture, ce qui décélerait aussilôt le procédé qui devait rester caché, puisque l’auteur avait pour unique but de modifier son écriture. Ici comme dans bien des points du système Bertillon, tout est porté à l'actif du système, les exceptions elles-mêmes, qui sont voulues et préméditées (1).

Comme M. Bertillon, le commandant Corps signale en second lieu les superpositions des polysyllabes redoublés. Nous sommes fixés sur ce point. Tout manque de précision 1ei comme là. Quelle valeur d’ailleurs attacher à ces prétendues superpositions relevées sur le Bordereau reconstitué par M. Bertillon, c’est-à-dire sur un document inexact ?

Je ne m'attarderai pas à l'argument que le commandant Corps avait d’abord pensé à tirer de la photographie composite, de cette série de taches informes que M. Bertillon avait accumulées par trois épreuves successives.

Le commandant Corps n'avait pas hésité à reconnaître que contrairement à ce que prétendait M. Bertillon, il est impossible de reconstituer à l’aide de la photographie composite les mots 2ntérêt qu'y voit apparaître l’auto-suggestion de M. Bertillon.

Il avait également constaté que l’opération ne peut avoir aucune portée, lorsqu'elle procède par sélection des mots. Mais 1l avait cru trouver entre les taches un écartement uniforme de 1 mm. 25 prouvant que les lettres avaient dû être écrites sur un quadrillage semblable au sien. »

Les experts lui ont fait observer qu’on ne voyait rien du tout, et le commandant Corps, se rendant à l’évidence, a abandonné complètement cet argument (2).

() E. ec. IL, 384 CN E::cMIMEOR8S

VU

Après avoir trouvé comment le Bordereau a été écrit (et nous sommes maintenant fixés sur le succès de cette découverte), le commandant Corps s’est demandé par qui il a été écrit.

Est-ce par Dreyfus ou par Esterhazy ?

On pourrait observer que l’énumération n’est pas complète, qu’il faudrait, suivant les règles d’une bonne méthode, examiner s’il ne peut avoir été écrit par d’autres aussi.

Mais passons ! et acceptons le dilemme, tel que le comman dant Corps le pose.

C’est à Dreyfus que le commandant Corps attribue la confection du Bordereau. Pourquoi ?

C’est la lettre des obligations qui est pour lui le trait de lumière et qui désigne le coupabie. Les deux documents: lettre des obligations et Bordereau, ont été constitués par le même procédé. Le quadrillage s'applique aux deux. Or la lettre des obligations a été trouvée en la possession d'Alfred Dreyfus. C’est donc qu’il connaissait le système d'écriture, et c’est aussi la preuve qu’il est le coupable.

1° Pour juger si Le quadrillage s'applique à la lettre du buvard, répondent les experts, il suffit de jeter un coup d’œæil sur la planche agrandie que nous présente le commandant Corps, où les mouvements de tangage du quadrillage ont une amplitude inusitée, sans que d’ailleurs on ait obtenu entre le quadrillage et l’écriture des coïncidences dont la définition même n’est pas donnée (1).

C’est déjà décisif!

2° D'autre part, si l’auteur du Bordereau est l’auteur de la lettre du buvard, comme celui-ci est Mathieu Dreyfus, c’est done Mathieu et non Alfred Dreyfus qui est l’auteur du Bordereau !

Pas du tout, répond le commandant Corps; la lettre du buvard n’est pas de Mathieu, quoique celui-ci l’affirme. Elle est d'Alfred, qui s’est appliqué à en recopier l’original sur gabarit, pour s’habituer à la formation graphique qu’il voulait ultérieurement employer pour la confection du Bordereau (2).

Et les preuves sont multiples, ajoute-t-il.

a) Comparez la signature Mathieu de la lettre du buvard avec une signature authentique de Mathieu sur son accusé de

(1) Corps, p. 30 ; Réponse à Monod, p. 5, 11, 23. (2) Corps, p. 29.

réception d'une convocation. Vous n’y verrez aucune ressemblance. D'où la signature de la lettre est fausse (1).

b) Voyez en second lieu les mots qui commencent la lettre: «a Mon cher Alfred ». Le d final d'Alfred se termine par un paraphe qui ne s'explique pas à cette place et qui ressemble à celui de Dreyfus, quand il signe de son prénom. Il s’est oublié là dans son exercice d'écriture (2).

ce) Et puis rappelez-vous le trouble manifesté par Dreyfus au Cherche-Midi, le 31 décembre 1894, et son désir de couper zourt à l'entretien quand du Paty lui a demandé d’expliquer la ressemblance d'écriture des deux documents (3).

d) N'oubliez pas non plus l'émotion très vive qu’il a montrée à l'audience quand M° Demange à fait allusion à la suspicion dont était l’objet la lettre du buvard, l’insistance avec laquelle il a fait appel au témoignage de son frère et de sa femme, dont pourtant ultérieurement il s’est abstenu de réclamer l’audition.

C’est. Messieurs, toujours le même système d'argumentation, toujours la même auto-suggestion que dans le système Bertillon.

1° La lettre des obligations trouvée chez Dreyfus serai calquée sur quadrillage ?

Mais elle est écrite sur papier fort, assez épais, à La fois sur recto et sur verso. Ce calquage est impossible (4).

2° Le commandant Corps affirme que les deux signatures Mathieu qu'il compare ne se ressemblent pas ?

C’est tout à fait inexact, nous disent les experts. Les deux signatures ont au contraire la plus grande analogie: même rythme, mêmes formes des lettres (3).

Au surplus, en voici vingt autres prises dans un copie de lettres, remis à la Cour par notaire. Comparez avec la signature de la lettre des obligations; la similitude est complète: enfin Mathieu affirme que la lettre est son original même et personne n’élève le moindre doute sur son honorabilité (6°.

3° Le paraphe du d dans « Mon cher Alfred » ?

(1) Corps, p. 30.

(2) Corps, p. 30.

(3) Corps, p. 30.

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Cela n’a pas de sens quand on prend la peine de rapprocher le trait signalé des signatures A/fred apposées par l'accusé sur nombre de lettres qui sont au dossier. Aucune ressemblance n'existe (1).

4 J’argument tiré de l’entrevue du 31 décembre 1894?

C’est purement imaginaire.

À un autre moment, dit M. du Paty, dans sa déposition recueillie sur commission rogatoire, je demandai au capitaine Dreyfus comment 1l expliquait que certains mots de la lettre de M. Mathieu Dreyfus trouvée dans son bureau et certains des mots-figurant dans des minutes écrites de sa main au Ministère eussent tant de ressemblance avec certains mots du Bordereau. Le capitaine Dreyfus me répondit que c'était recommencer le procès, et il changea de sujet. Au moment où je le quittai, ses derniers mots furent : « Cherchez » (?).

Nous estimons avec Les experts qu’il est impossible de donner à cet entretien une interprétation défavorable à Dreyfus, et nous ne pouvons accepter le commentaire hypothétique qu’en a fait le commandant Corps (3).

5° L’aincident d'audience dont le commandant Corps fat état ?

Le voici :

M. Bertillon ayant, sur interpellation de M° Demange, affirmé, au cours de sa déposition que la lettre des obligations avait été écrite sur gabarit et laissé entendre qu’elle pourrait être imputable à l'accusé, celui-ci a protesté en ces termes:

Celte leitre est absolument authentique ; si le - Conseil le désire, je lui demande de faire citer l’auteur de la lettre qui est mon frère, ensuite Mme Dreyfus qui a reçu la lettre en même temps que moi. Je suis convaincu qu'ici personne ne doutera de la parole de Mme Dreyfus, vous, Messieurs, moins que personne (4).

L’audition de Mme Dreyfus et de M. Mathieu Dreyfus n'ayant pas été ordonnée, il faut admettre que le Conseil s’est tenu comme suffisamment éclairé par la déclaration de l’aceusé (3). Dreyfus montrait ainsi qu’il ne craignait pas de prolonger les débats sur ce terrain, et de cet incident, il est absolument impossible de recueillir une impression qui lui soit contraire .

Que reste-t-1l de tout cela après ces réponses si précises, si catégoriques, que la preuve de l’état d'esprit singulièrement inquiétant de celui qui a inventé de telles folies ?

(OA Me TES Sn:

(2) Rennes III, 513.

(3) E. c. Il, 386.

(4) Rennes II, 376, 386.

(5) Broch. Monod, p. 16.

re CPE RCE NT

Aussi ne serez-vous pas étonnés que, dans une note qu'il a remise aux experts, le commandant Corps ne se soit pas attaché, tout autant que M. Bertillon, à l’encoche du bordereuu, à l'encoche de la lettre des obligations. Non pas qu’il admette pourtant que l’encoche du bordereau ait pu servir au repérage vertical. Il n’y croit pas. Mais pour lui comme pour M. Du Paty, les encoches préexistantes à la confection du bordereau étaient des signes de reconnaissance entre l’écrivain et le destinataire. Nous savons ce qu’il faut en penser, et nous n'avons rien à ajouter sur ce point.

Le commandant Corps s'est-il rendu compte de l’inanité de tous ses raisonnements ? Il a tenu tout au moins à les fortifier devant les experts et il leur a soumis un moyen nouveau qu'il n'avait pas indiqué dans sa brochure. Sa bizarrerie me rend ciaintif. Je redouterais de l’altérer et je préfère lui laisser la parole.

On sait, dit-il, qu’à l'Ile du Diable Dreyfus dans ses moments de loisir faisait des dessins et couvrait ses cahiers de figures et de calcu!s mathématiques. Or, au dossier, il y a une feuille où se trouve toute une série de dessins qui pour moi ont été faits sur un canevas analogue au mien. Sur une autre feuille il y a toutes sortes de choses bizarres, des houteilles, des vases de formes extraordinaires et loujours ces dessins dégenèrent en deux réseaux de quadrillages. Sur un de ces dessins il y a celte réflexion répétée trois fois : Mortuus est : rien à faire. Et les mots sont écrits les uns sur les autres avec des connexions absolument semblables à celles que nous déclarons exister, quand on calque l’un sur l’aulre les mots du bordereau. Pour moi J'explique cela ainsi: « Voilà comment j'ai été découvert : « Morluus est: rien à faire. » C’est la conclusion (1).

Ne suffit-1l pas, Messieurs d’énoncer de telles choses pour les juger, pour en voir le parti pris, la volonté de tirer contre l’accusé argument des choses les plus simples, les plus insignifiantes, en les grossissant, en les dénaturant, en donnant un sens à ce qui n’en a pas, en découvrant des coïncidences accusatrices, là où, de par la nature même des choses, il ny a qu'incohérence et désordre.

Ces affirmations, disent avec infiniment de raison les experts, sont à rapprocher du schéma et du redan de M. Bertillon ; nous ne les disculerons pas (2).

Nous ferons comme eux, c’est tout ce que cela mérite.

Telles sont cependant toutes les raisons pour lesquelles

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le commandant Corps tient Dreyfus pour l'auteur du Pordereau. Vous pouvez en mesurer toute la déraison.

Est-il plus heureux dans la partie de sa discussion par laquelle il prétend établir qu'Esterhazy ne peut avoir écrit le Bordereau ?

Il en donne deux motifs: l’un accessoire, le quadrillage ne s’appliquerait pas à l’écriture d’Esterhazy ; l’autre qu'il dit décisif: Esterhazy ignore absolument la manière dont le Bordereau a été écrit.

Comment done alors Esterhazy avoue-t-il être l’auteur du Bordereau ? C’est que c’est un homme de paille. I est d’intelhgence avec la famille Dreyfus, peut-être même avec les agents de l'étranger, désireux de détourner les soupçons du condamné et de continuer aussi à nier vis-à-vis de leurs chefs, à qui ils étaient alors inconnus, leurs rapports avec Dreyfus. Et c’est pour rendre vraisemblables ses aveux qu’il a, depuis la publication du Matin, transformé son écriture, et qu'il a frauduleusement, mais maladroitement introduit les tares du fac similé du Matin.

Vous savez déjà, Messieurs, à quoi vous en tenir sur tout cela. 1° Le quadrillage cadre aussi bien, je devrais dire aussi mal, avec l'écriture d'Esterhazy qu'avec celle du Bordereau et celles d'Alfred et de Mathieu Dreyfus, qu'avec toutes les écritures de même famille, dont les types sont nombreux. J’ai été effrayé, dans les recherches que j'ai faites dans les archives du Ministère, de voir combien d'officiers du service ont des écritures qui toutes pourraient répondre aux systèmes Bertillon ou Corps, et qui devraient, par suite, être réputés coupables si l’on s'arrêtait à toutes ces aberrations que nous venons d'examiner ensemble.

2° Qui ne voit, de plus, que le raisonnement du commandant Corps consistant à soutenir qu'Esterhazy ne peut être l’auteur du Bordereau parce qu’il ignore le procédé-du cua-

drillage contient une véritable pétition de principe !

Il part d’un fait douteux, qu’il reste à démontrer, à savoir la confection du bordereau grâce à un quadrillage sous jacent, pour en tirer une conséquence qu'il élève à la hauteur d'une certitude: la non participation d'Esterhazy à cette confection du Bordereau. C’est résoudre la question par la question.

3° Quant à prétendre qu'Esterhazy est l'homme de paille

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de la famille Dreyfus, c’est aussi faux qué de soutenir que Cernuszky ait été suscité à l'audience par la défense.

Tout en repousse l’idée. Comme l'a fait très justement observer M° Demange à Rennes, si Esterhazy avait été acheté par la famille Dreyfus, ce n’est pas en 1899 qu'il eût fait un aveu tardif plein de réticence, inutile à Dreyfus, c'eût été en 1897 qu'il se serait reconnu hautement l’auteur du bordereau, au moment psychologique, alors que M. Scheurer- Kestner portait la question à la tribune, alors que Mathieu Dreyfus formulait sa dénonciation. En possession de son salaire, c’est alors qu'il fût passé à l'étranger où, à défaut d’extradition qui ne s'applique pas à ce genre de crimes, il eût été en sécurité.

Cela se fût compris à la rigueur! C’est tout le contraire qui se produit ! Esterhazy n’est pas aux mains de la famille de Dreyfus, il est en celles de ses pires ennemis, d'Henry, de Du Paty. Ce sont eux qui le soutiennent dans son affolement; ce sont eux qui le poussent à tout ce chantage contre le Président de la République, ce sont eux qui le guident dans toute cette instruction qui, véritable comédie, est érigée contre lui, qui lui dictent ses réponses, qui cuisinent les experts.

C'est lui qui nie à ce moment avec acharnement être l’'auteur du Bordereau.

Qui ne comprendra jamais qu’au même instant, acheté par {a famille de Dreyfus pour se substituer à lui, il passe son temps à imiter l’écriture du fac-similé pour sauver Dreyfus ?

C’est déraisonnable, contraire à l’évidence, au sens commun, et nous avons le droit de conclure avec les experts sur ce point :

Les affirmalions fondamentales du commandant Corps n'ont aucune base solide : elles sont complètement inadmissibles et elles ne peuvent servir en rien à la manifestation de la vérité (#).

Remerquons enfin que les deux systèmes en présence Bertillon et Corps sont absolument incompatibles l’un avec l’autre. Ils ne sont d'accord ni sur le procédé qui aurait été employé pour la confection du bordereau, ni sur les motifs qui auraient déterminé son choix. Et pourtant, les deux inventeurs aceumulent les coïncidences, multiplient les arguments. Or, si les coïncidences de M. Bertillon ne sont pas dues au ha-

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