‹ La revision du procès de RennesChapitre 99 sur 117 · SE CAPES · texte numérisé non relu

SE CAPES

C’est ce que disait Henry; c’est que le colonel Picquart à toujours entendu répéter au Ministère : c’est ce que soutenait l’accusation à Paris en 1894; c'est encore cette date qui était admise en 1898 au procès d’Esterhazy qui, guidé par du Paty et Henry, sous leur dictée, en faisait l'argument de sa défense devant le général de Pellieux et devant le commandant Ra- Var y.

Brusquement tout change.

C’est qu'un examen attentif des charges à été fait. La phrase finale du Bordereau « Ze vais partir en manœuvres » n’a plus de sens, si l’on persiste à l'appliquer au voyage d'Etat- Major que Dreyfus à fait en juin 1894, et qui n'a jamais pu être considéré comme des « manœuvres ».

Comment aussi soutenir sans rire que les documents du Bordereau sont sérieux, importants, s’il s’agit soit de la note Bernollin sur Madagascar, soit du projet de suppression des pontonniers voté en 1894, soit des modifications apportées aux troupes de couverture qui n’ont été intéressantes qu'à partir des études de l’été 1894 ?

Aussi l'accusation a changé de système, brülé ce qu'e!le avait adoré, et, tant devant vous en 1899 qu'à Rennes sous la direction du général Roget qui a fait une élégante volte- face, elle a fixé le Bordereau à la fin d'août 1894, sans que rien permette de voir là plus que dans l’autre version autre chose qu'une hypothèse, dont rien ne démontre la vérité. Cette incertitude de l’accusation, combien plus grande encore ne vat-elle pas se manifester, lorsque nous allons nous demander quels sont les documents auxquels le Bordereau s'applique ?

Leur nature prouve, affirme-t-on, qu’ils émanent d’un officier d'artillerie, mieux encore d’un stagiaire d'Etat-Major.

Leur nature? Mais quels sont done ces documents ?

Nous ne le savons pas ! L’accusation ne les a jamais vus !

Elle en a toujours ignoré la teneur ! Et nous n’en savons pas davantage aujourd’hui même !

C’est ce que vous disait déjà avec une force singulière M. le Président Ballot-Beaupré en 1899.

Nous ne sommes nullement fixés sur la nature et la valeur réelles, soit des renseignements fournis, soit des documents transmis par l'auteur de la trahison ; ou du moins nous ne sommes fixés que sur un point, en ce qui touche le « projet de manuel de tir de l'artillerie de campagne » ; tout le monde s’accorde à reconnaître qu'il n’était ni secret,

ni même confidentiel et qu'Esterhazy a pu aussi bien que Dreyfus l'avoir

entre les mains.

Mais pour le surplus, pour la « note sur le frein hydraulique du 120 et

la manière dont s’est conduite cette pièce », pour la «note sur les troupes de couverture », pour la « note sur une modification aux formations de l'artillerie »; pour la « note relative à Madagascar », on en est réduit aux conjectures. Les renseignements fournis étaient-ils en fait d’une importance et d'une gravité telles qu'ils dussent nécessairement émaner d'un officier de l'Etat Major de l’armée comme Dreyfus ? Ou bien pourvaient-ils à raison de leur médiocre valeur ou de leur insuffisance émaner d’une autre personp® ? Il faudrait, pour s'arrêler à une solution certaine avoir sous les ycux les notes elles-mêmes, et on ne les a pas!

Dans le « questionnaire » adressé par le Ministre de la Guerre au Général Deloye, directeur de l'artillerie, on lit (p. 780) : « De quelles forma. mations pouvait-il être question dans le Bordereau ? » Le Général Deloye a répondu le 12 février 1899 : « On ne peut faire que des supposilions. puisqu'on n'a pas vu la dite note. » Rien de plus juste ! Mais par la même raison on ne peut faire que des suppositions aussi pour les autres notes, puisqu'on ne les a pas vues davantage.

EL cela est si vrai que, dans le procès de 1894, on supposail (le rapport du commandant d'Ormescheville l'indique) qu'il s'agissait de documents antérieurs à avril ou mai, date présumée alors du Bordereau, tandis qu'on suppose aujourd'hui qu'il s'agissait de documents postérieurs à juillet ; la date du Bordereau étant placée au mois d'août (1).

On ne saurait mieux dire. Et tout cela est resté aussi vrai aujourd'hui qu’en 1899. Pas un renseignement nouveau, pas une indication nouvelle ne sont fournis. Ce n’est partout que vide et fluidité, dès qu'on veut tâter le fond. C’est partout J'insaisissable éther des hypothèses psychologiques qui ne sont basées que sur la teneur inconnue de documents inconnus ; bien plus ! qui écartent systématiquement la teneur connue du Bordereau dont elles torturent et transforment les termes pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils expriment.

Comme par exemple lorsque le frein hydraulique du 120, qui désigne quelque chose de précis dans la langue technique, devient le frein hydropneumatique du 129 court, ce qui est dans cette même langue technique tout différent !

Comme encore lorsque les « quelques renseignements intéressants » dont parle le bordereau deviennent pour le général Roget « des rapports officiels du Ministère de la guerre » sans qu'il puisse donner de cette interprétation d’autre raison que sa propre supposition !

Et cette incertitude sur la nature des documents n’existet-elle pas par la même raison et à un degré plus grand encre, lorsqu'il s’agit d'apprécier la valeur de ces pièces ?

(1) Rapp. B. B., p. 142.

Ta

re Ro

L’accusation soutient que ces pièces fournies par l’auteur du Bordereau, ces renseignements qu’elles contiennent, sont de la plus haute importance !

Qu'en sait-elle, puisqu'elle ne les a pas vues ? Bien plus ! toutes les données de l'information ne démentent-elles pas son appréciation sur ce point ?

1° L’attaché militaire B... disait au comte Tornielli que: des quatre documents ; l'un était sans valeur ; que l’autre (évidemment la note sur Madagascar) avait peu de jours après paru dans un journal et que le troisième (sans doute la loi sur les pontonniers ou le manuel de tir, s’il avait été transmis) aurait pu être trouvé quelque temps après chez un libraire quelconque et B... ajoulait que ces documents resse:nblaient bien plutôt à des documents d'amorçage, d’escroquerie qu'à des documents constituant une vérilable trahison (1).

2° C’est ce qui résulte également d’une lettre de A... à B... dans laquelle celui-ci convenait que les renseignements fournis par l’auteur du Bordereau étaient souvent de peu de valeur (2).

3° C’est ce que Cuers disait au commandant Lauth, lorsqu'il lui racontait à Bâle que le correspondant d'A... était suspect et que la plupart de ses renseignements paraïissaient faux ou falsifiés (3).

4° C’est ce que le colonel Schneider disait à M. mile Picot, lui déclarant que :

parmi les documents du Bordereau il n’y en avait que deux qui avaient un intérêt : la note sur le frein et la note sur les formations de l’artillerie, les autres n’ayant été envoyées que pour grossir le paquet (4).

5° C’est ce que le prince Lichnoswski, ami personnel d'A... racontait à M. Gabriel Monod, A... lui ayant affirmé que les papiers mentionnés au fameux Bordereau dont on parlait tant n'avaient qu'une faible valeur (5).

Renseignements fournis par l’étranger, s’écrie-t-on ! c’est suspect ! soit! :

6° Maïs le colonel Henry est-il aussi suspect, lorsqu'il dit à M. Cavard, directeur de la Sûreté générale:

« Cela n’a pas un gros intérêt, les renseignements qui sont là dedans, sauf peut-être la note sur les troupes de couverture, et encore. » (6)

(RE NCIS:

3) E. c. I, 552. — Enq. Tavernier : déposition Lauth. (4) Rennes III, 52.

(5) Cass. 318.

(6)RE NC A1%8927

7° M. le Président Casimir-Perier est-il suspect, lorsqu'il nous rapporte que le général Mercier, lui rendant compte de l'affaire, lui a dit que « les documents étaient sans grande 1mportance » ? (1).

Ah! sans doute le général Mercier conteste ! (2) Que ne nie-t-il quand un témoignage le gêne; ce n’est n1 son serment, ni son honneur de soldat qui l'embarrassent.

Ce ne sont pas davantage ses propres déclarations à la France militaire :

« Je n'hésite pas à vous affirmer, dit-il à son correspondant, qu'it n'y a pas eu une seule pièce détournée et que les documents livrés n'ont pas l'importance qu'on leur attribue. Le capitaine Dreyfus au cours de son stace n'a eu entre les mains et sous les yeux que des documeuts d'ordre secondaire » (3).

Le général Mercier nie done. Mais M. Casimir-Perier affirme. Il est sûr de l’exactitude absolue de sa mémoire.

Le général Mercier m'a dit, je l'ai même déclaré à Rennes, quand je lui ai témoigné mon inquiétude au sujet des documents divrés à une puissance élrangère, 11 m'a dit: « Ce sont des pièces sans grande unportance, et en prenant quelques précautions on peut s'arranger pour qu'elles n’en aient aucune ; il suffit en effet de changer quelque chose dans la mobilisation et dans les rouages militaires pour que les pièces n'aient plus aucun intérêt » Je maintiens mon affirmation (4).

Vous choisirez, Messieurs, entre ces déclarations contradictoires, et je ne suis pas inquiet sur votre option.

Le général Roget s’élance, 1l est vrai, à la rescousse et rappelle la gravité des fuites signalées au Ministère de la guerre (5). Oublie-t-1l done qu'il s'agit précisément de savoir si les documents du Bordereau proviennent du Ministère, que c'est ce qu'il faut prouver et que rien ne permet de l’affirmer ?

Il insiste et remarque que le destinataire du Bordereau n’était pas un homme à qui l’on püût adresser des documents sans valeur, sachant parfaitement ce qu’ils valent et capable de les apprécier (6).

Oublie-t-1l done que le Bordereau commence précisément par ces mots : « Sans nouvelles de vous, m'indiquant que vous « désirez me voir, je vous adresse cependant... », indiquant bien qu'A... tenait en piètre estime les renseignements déjà

1) Rennes I, 150.

) Rennes I,.109. — E. c. I, 277.

(3) France militaire du 20 novembre 1894.

(5) Rennes I, 265, 284.

(6) Rennes I, 285.

\S TE Lis

fournis et n’attachait pas grand prix à la continuation d'une collaboration peu fructueuse pour lui ?

Devons-nous davantage nous attacher à l'appréciation de M. Hanotaux, déclarant qu'il a considéré les documents du Bordereau comme d’une réelle importance? Il suffira de retenir que ce qui pour lui, Ministre des Affaires Etrangères, donnait au Bordereau son intérêt c'était la note sur Wadagascar, sans qu'aucune indication nous permette ae savoir 1 objet direct de cette note, et alors que celle-c1 ne présentait assurément aucun intérêt pour la nation de A...

Aussi l'impression qu’elle a faite sur le Ministre des Affaires étrangères laisse-t-elle froid le commandant bertin- Mourot. Pour lui, commissaire militaire du réseau de 1 ést, « passionnément attaché à son service, il ne voyait que son « réseau autour duquel la terre tournait tout entière ». Fensez-y done, Messieurs, « c’est le robinet de l’armée! » (1) et son robinet coule! Tout est perdu !

Qu'il se rassure! Tout cela n’a, suivant le propos rapporté par le colonel Schneider, été envoyé que pour grossir le paquet, et Henry lui-même n’y voit qu'un mince intérêt !

N'est-il pas enfin curieux, j'allais dire amusant, d'entendre le général Mercier déclarer qu’il tient le manuel de tir pour le moins important des documents du Bordereau (2), quand l’auteur de ce Bordereau le présente au contraire comme le seul qui donne à sa communication sa véritable portée ?

Concluons donc sur ce point, comme nous avons commencé. Rien ne nous permet en l’état de connaître la nature, d’apprécier la valeur des documents du Bordereau. Nous en sommes réduits à de pures hypothèses, à de simples suppositions, à un véritable jeu d'esprit évidemment dénué de toute force probante..

Est-ce, je le demande, pour-le juge une base solide, qui puisse le rassurer, que cette base sans consistance qui varie avec les années, se modifie avec les circonstances, que cette trame illusoire aui prétend substituer des probabilités incertaines aux réalités mêmes que nous devons exiger impérieusement ?

Et ecmbien cette inquiétude ne s’accroît-elle pas encore

(l'E: c. 1, 545 et suiv.

ONE Ne UT 200202

lorsque nous voyons les arguments par lesqueis l'accusation entend justifier ses hypothèses ?

Trois des documents du Bordereau sur cinq s’occupent de questions d'artillerie ? c'est done un artilleur qui a écrit le Bordereau. Une note sur les troupes de couvertures? Les études sur la couverture ne se font qu’à l’Etat-Major de l’armée. C’est donc un artilleur de l’Etat-Major, provablement un stagiaire.

Et c’est bien cela: cur le Bordereau reproduit en ce qu'il a de technique le langage de la maison et s'adapte avec exactude aux travaux qui se sont faits cette année à l'Etat-Major.

Voilà tout le raisonnement de l’accusation dont, depuis l’origine, tous les témoins à charge n'ont cessé de répéter à l’envi le refrain !

Si l’on veut pourtant se donner la peine de raisonner quelque peu, comme toute cette ombre de dialectique va vite s’évanouir !

Un artilleur, l’auteur du Bordereau, parce que trois des documents sur cinq ont trait à l'artillerie ?

Quoi ! Déterminer l’arme du traître par la majorité des pièces qu'il a dû livrer? Et qui nous dit que dans les envois précédents la proportion ne fût pas inverse? Est-ce la preuve que ces autres envois auraient été l’œuvre d’un fantassin, d'un cavalier ? C’est de l’enfantillage !

Un artilleur ? l’auteur du Bordereau qui annonce que « le manuel de tir de l'artillerie de campagne » est extrêmement difficile à se procurer et qu’il ne pourra l'avoir à sa disposition que quelques jours, alors que tout officier d'artillerie n'a qu'à le demander pour l'avoir, alors que Dreyfus et tous ses camarades attachés à l’Etat-Major en avaient à leur absolue disposition deux exemplaires dans le bureau du capitaine de service.

Un artilleur ? l’auteur du Bordereau, qui ne sait pas même la langue de l’arme à laquelle il appartient, qui parle de son corps pour dire son régiment, de la fin des manœuvres pour la fin des écoles à feu, du frein hydraulique du 120 pour le frein hydropneumatique du 120 court: de la manière dont la pièce s’est conduite, quand tous disent dans l’artillerie « s’est comportée »; du « manuel de tir de l'artillerie de campagne » alors que le titre vrai est « Manuel de tir d'artillerie de cam-

« pagne »; et que l'erreur ainsi commise montre qu'il ne comprenait même pas ce titre et ne pouvait par suite être un artilleur.

Un artilleur ? l'auteur du Bordereau, qui ne sait pas même indiquer à son correspondant ce qui peut l’intéresser dans le manuel qu’il lui propose, et ne s’empresse pas de lui signaler qu'il introduit dans l’armée, en même temps qu'un instrument nouveau, la réglette de correspondance, le réglage à la hausse, en renonçant au réglage à la manivelle jusque-là seul en

usage.

S'il a dit à son interlocuteur, officier d'infanterie, voyez ce qui vous intéresse dans ce manuel, c’est qu'il ne sait pas le premier mot d'’artillerie, a dit le général Sébert (1).

ft cet auteur du Bordereau, si ignorant des choses de l’artillerie, ce serait Dreyfus que tous s'accordent à déclarer l’un des officiers les plus instruits de son arme, j'ajoute l’un des officiers dont la langue, la plume sont remarquables de netteté, de précision, de correction grammaticale, exemptes de tout germanisme, alors que le Bordereau, en quelques lignes, accumule les fautes, les incorrections, les tournures germaniques, que nous retrouvons du reste toutes dans les lettres d’Esterhazy ! (2).

Et quant à dire qu'un officier de l’Etat-Major de l’armée seul pouvait se procurer les renseignements que l’auteur du Bordereau a livrés, c’est de la pure fantaisie.

C’est oublier en premier lieu que rien n’établit que les documents vinssent du Ministère de la guerre.

Et le contraire fût-il prouvé (ce qui n’est pas), c’est oublier ce qui est démontré avec la dernière certitude, à savoir que les documents les plus confidentiels étaient à la disposition de tout un personnel de secrétaires d’Etat-Major, sous-officiers et même simples soldats qui, contrairement aux circulaires, mais en fait copiaient les minutes des orares relatifs même à la couverture (3).

« Un officier du bureau, le capitaine Desprez, m'a dit un jour, dit le colonel Picquart : un agent étranger n'aurait qu'à confesser N (un secrétaire) et il saurait beaucoup de secrets » (4).

Et tout en rendant hommage à l’honorabilité de ces

(1) Rennes III, 175.

(2) Rennes III, 168, 252 et suiv.

(3) Rennes I, 395, 396.

(4 Cass. 124. Rennes I, 476.

hommes, dont rien ne m'’autorise à suspecter la fidélité, je ne puis m'empêcher de rappeler les drverses affaires qui ont conduit devant la Justice Thomas en 1888, Boutonnet en 1891, Greiner en 1892 et motivé la condamnation de ces agents subalternes de ia Guerre et de la Marine.

Tout cela doit nécessairement, me semble-t-1l, nous mettre en sérieuse défiance, nous porter à exiger des preuves, non pas des suppositions plus ou moins vagues, mais de vraies preuves qui correspondent à la certitude matérielle de la peine dont le coupable sera frappé, mais qui ne saurait atteindre l’innocent.

Ces preuves, où sont-elles donc f

Le général de Boisdeffre se refuse à les discuter devant vous (1). C’est commode, mais peu décisif.

Le général Mercier trouve aussi plus simple et plus rapide de nier votre compétence en fait d'examen technique, de nous rappeler qu'il est artilleur, général de division, ancien Ministre de la guerre. Et si quelqu'un de nous se permet d’opposer à son opinion celles des officiers tels que le général Sébert et le commandant Hartmann qui, à Reanes, se sont permis de ne pas partager son sentiment et de le démolir, pièces à l'appui,

Le général Sébert, le commandant Harimann ! riposte dédaigneusement le général Mercier,ce sont des officiers très distingués sans doute, mais ce sont surlout des officiers de bureau nourris dans le sérail de la nomenclalure ! (2).

De son côté, le général Deloye (qui, de son aveu même, ne sait rien, absolument rien des faits, qui veut ne se considérer que comme un expert venant dire son avis sur les prétendues impossibilités signalées par la Défense, sans vouloir en aucune façon se faire juge de celle-ci) (3), a été appelé à s’expliquer devant la Chambre criminelle sur diverses pièces inconnues du Conseil de guerre de Rennes, telles que les rapports de la Commission de Calais livrés à l’étranger dès 1592 par Greiner, l’espion de la Marine, diverses notes de la direction de l’artillerie ou les bulletins des questions à l’étude qui ont été retrouvés dans les archives du Ministère de la guerre et semblent contredire absolument les indications qu’il

(2) Rennes!1, 107: —E: c:1,/271;" 277:

(3) Rennes III 236 et suiv.

a fournies à Rennes. Le général Deloye a bien été obligé de reconnaître que les rapports livrés par Greiner (notamment), fournissaient déjà tout ce qu’il y avait d’utile sur le frein de 120 court. Il n’en a pas moins reproduit, en l’accentuant, toute sa discussion (1).

Mais, l’avouerai-je, au risque de me faire prendre une fois de plus en pitié par le général Mercier, je n’ai pas été convaincu par toute cette dissertation qui m'a paru en contradiction formelle avec le texte même des documents qui lui étaient opposés.

Il fallait en avoir le cœur net!

Iucompétents! nous le sommes. Sachons donc l'avis des égaux du général Mercier, du général Deloye ! Que des généraux, des généraux d'artillerie, que les chefs de l’armée viennent nous donner leur sentiment, nous éclairer de leurs lumières! S'ils donnent raison à l’accusation, qui done s’en plaindra de ceux qui, comme nous, ne cherchent que la vérité ? S'ils la condamnent, qui donc, de bonne foi, refusera de s’inchner ?

Et c’est ainsi que nous nous sommes adressé à M. le Ministre de la guerre, lui demandant de mettre la Cour en état de se prononcer en pleine connaissance de cause, de lui fournir tous les éléments d’une décision éclairée.

Et c’est ainsi qu’une commission a été composée de généraux, dont les titres vont, je suppose, donner toute satisfaction au général Mercier.

C'est le général de division BALAMAN, ancien Président du Comité technique de l'artillerie, le successeur du général Deloye, et son égal;

C’est le général de division VILLIEN, inspecteur permanent des fabrications de l'artillerie.

C’est le général de brigade SÉARD, ancien directeur de ‘Ecole centrale de Pyrotechnie, ancien chef du matériel de l'artillerie au Ministère de la guerre.

C'est le général de brigade BRuN, hier commandant l'Ecole supérieure de guerre, aujourd'hui chef d’'Etat-Major de l’armée, « le Boisdeffre du jour ».

Vous voulez des gens compétents, des spécialistes, Je le

(1) E. c: I, 461 etsuiv.

comprends, et je m'incline devant ceux qui ont été ainsi désignés.

Que nous disent-ils donc ?

Ils ont examiné les quatre points qui rentraient dans leur spécialité:

Le frein hydraulique du 120,

Les formations de l’artillerie,

Le manuel de tir,

L'obus Robin.

Sur ces quatre points, ils ont à l’unanimité condamné les hypothèses du général Mercier, fait justice des explications du général Deloye.

« C’est bien mon rapport, dit le général Balaman; il y a « eu à la commission unanimité pour la rédaction du rapport, et il n’y a eu de discussion que sur des points de style. « Nous étions tous d'accord (1). »

« C’est notre avis, dit le général Villien, il n’y a pas de « doute pour nous (2). »

« J'approuve complètement les termes de ce rapport qui a « été rédigé à l’unanimité, dit le général Brun (3). »

« J’atteste la parfaite conformité de ce rapport avec les « décisions prises par mes collègues et par moi-même, dit le « général Séard (4). »

Voyons donc ce rapport.

1° S'agit-il de la note relative au frein hydraulique du 120 et à la manière dont la pièce s’est conduite ?

Le général Mercier soutenait qu’il ne pouvait être question du frein hydraulique du canon de 120 long ou de siège et place, mais seulement du frein hydropneumatique du 120 court (2), et le général Deloye, partant de cette même idée, disait que celui qui fournissait de tels renseignements ne pouvait être qu’un « gros seigneur » (6).

Leur opinion dénuée de toute preuve était combattue par le général Sebert, par le commandant Hartmann (7).

« Si l'on s’en tient au texte du Bordereau, répond la commission des

GO MIROIR (CDREMCOINITA (O)ENRC NOT.

CHÉBACAIT 295:

(5) Rennes I, (6) Rennes III, 236.

(7) Rennes III, 189.

généraux, on doit croire qu'il s’agit du canon de 120 long de siège at place qui a longtemps existé seul, et qu'on avait par suite l'habilude de désigner sous le nom de canon de 120 sans addilion d'autre épithète. C'est de ce canon que l'expression canon de 120 fait naître l'idée dans l'esprit de tout artilleur (1). Et l'expression : Frein hydraulique confirme cette idée. car le frein de 120 long était simplement hydraulique (2).

Sans doute, si l’on part de l’idée que le Bordereau est éerit par un arlilleur, à l'esprit duquel il ne pouvail venir de prétendre renseigner personne sur le canon long de 120 et son frein hydraulique depuis longtemps universellement connus, on est amené à penser qu'il ne peut, malgré l'impropriété des termes, êlre question que du 120 court et du frein hydropneumatique. Mais la justesse de cette interprétation est loin d'être démontrée.

Comment en effet, si l’auteur était un artilleur, eût-il négligé d'être plus précis? Il n'élait pas indifférent d'employer des termes exacts. L’introduclion du 120 court à frein hydropneumatique dans notre artillerie de campagne avait la plus sérieuse importance. C'était une nouveauté des plus caractérisées. Comment expliquer qu'un traîlre, livrant sa réalisation, ait pu négliger les expressions mêmes qui en étaient comme l’étiquette ?

Les marchands n'ont pas l'habitude de déguiser de bonnes marchandises sous des appellations qui les déprécient. Si cependant cela se produit, on peut être certain qu'il s’agit de marchandises de hasard, dont ils ignorent la valeur.

Et les généraux d’en conclure avec le bon sens qu’il paraît presque impossible d'admettre que la phrase qui se rapporte au frein hydraulique de 120 ait été écrite par un artilleur (si elle s'applique au frein hydropneumatique du 120 court) (3).

Etait-il du reste, dans cette hypothèse difficile, impossible (on est allé jusque-là) à un officier quelconque de se procurer des renseignements suffisants pour faire une note sur le 120 court et son frein ?

Tout au contraire, affirme la commission des généraux, chacun avait à sa disposition jusqu’à six ordres de documents fournissant à ce moment même des renseignements intéressants, utiles, jusqu’à des dessins schématiques du frein et de sa pompe de rechargement: :

1° C’étaient les rapports 1 et 2 de la Commission de Calais du 7 janvier 1890, tirés à 20 exemplaires communiqués aux officiers ;

2° C'était le bulletin n° 9 des questions à l’étude du 1% mai 1899, tiré à 150 exemplaires, non confidentiel ;

3° C'étaient les cours des écoles de Fontainebleau et de Versailles;

4” C'était une conférence de St-Cyr;

5° C'était une brochure autographiée du 26° d'artillerie de février 1894, point confidentielle ;

6° C'était le règlement provisoire envoyé à tous les corps d'armée en avril et mai 1894 à 300 exemplaires non numérotés, point confidentiel.

En dehors de ces documents écrits que tout officier pouvait se procurer, que de renseignements ne pouvait-il y ajouter, soit recueillis de visu, soit puisés dans des conversations échangées avec des camarades ayant assisté aux manœuvres à Calais, à Bourges, à Poitiers, à Châlons, aux exercices de tir du 120 court, qui avaient eu lieu non seulement devant les officiers d'artillerie, mais même devant les autres officiers de la garnison invités à y assister.

Et à ce sujet, une parenthèse n’est pas inutile, qui prouve bien l’état d’esprit de certains officiers qui se sont constitués les témoins à charge contre Dreyfus.

L’accusation avait prétendu que les précautions les plus sévères avaient été prises pour écarter tous les témoins, même lies officiers, des batteries de 120 court. Elle avait notamment fait grand état de la déposition du capitaine Le Rond (1), qui, officier d'ordonnance du général Thiou, directeur des manœuvres, avait déclaré que le général tenait expressément à ce qu'on n'approchât pas des batteries, à ce point qu’un jour il avait été envoyé au galop de son cheval auprès de trois colonels d'artillerie, appelés pourtant à suivre officiellement les manœuvres, pour leur rappeler la volonté du général.

Cette déposition avait paru singulière, Quoi! L'on conroque des officiers pour voir, et on leur défend de regarder ? est peu logique !

Le capitaine Le Rond était de plus contredit catégoriquement par divers témoins, notamment par M. Bruyerre, souslieutenant de réserve dy 29° d'artillerie, qui affirmait que non seulement on n’éloignait pas les officiers, mais qu'ils avaient recu l’ordre d'assister aux exercices, qu’il en était ainsi des officiers de toutes armes, qu’il avait ainsi vu six officiers supérieurs d'infanterie, un de cavalerie, assistant aux tirs du

(1) Rennes III, 117.

Re

120 court dans les mêmes eonditions qu'au tir du 80 et du 90 (1).

Le capitaine Le Rond était contredit non moins vivement par le capitaine Carvallo, qui avait entendu maintes fois, aux éccles à feu, le directeur de la manœuvre dire à des officiers étrangers à la batterie: « Messieurs, je vous en prie, allez causer plus loin! » (2), ce qui prouve qu'ils étaient là, et que le capitaine Le Rond exagérait singulièrement lPimportance de sa prétendue mission.

Sur ce point encore, l'enquête nouvelle a apporté un élément nouveau qui remet définitivement les choses au point.

Ecoutez le général Balaman qui, spectateur, assistait aux manœuvres de Châlons en août 1894. Le 13 juin 1904, je rappelle au général Balaman la déposition du capitaine Le Rond, l’ordre qu’il prétendait avoir reçu et transmis; je lui demande:

Pouvez-vous nous indiquer les ordres qui avaient été donnés et quelle était leur raison d'être ? (3).

A mon avis, répond-il, il n'a été donné au moins à nous, officiers supérieurs suivant les manœuvres, aucun ordre en ce sens... Les ordres passaient par moi, et je n'ai jamais vu l'indication que nous ne devions pas regarder les canons de 120 court. J'avoue que cet ordre nous aurait paru bien sirgulier. Voilà des officiers qu'on envoyait à Châlons pour y voir ce qui s'y passait et suivre loules les choses intéressantes : une des choses intéressantes, c’élait le canon de 120 courl. Si on nous avait défendu de le regarder, nous aurions trouvé cela prodigieux. Cet ordre n'a jamais élé donné.

Quant à ce qu'a dit le capitaine Le Rond, il a fait une confusion. Dans les manœuvres les batleries prenaient des positions différentes ; avant le feu proprement dit, on envoyait des reconnaissances faites par des officiers; comme nous étions en spectaleurs, il est arrivé que nous troublions un peu la manœuvre, parce que nous arrivions sur la position avant la reconnaissance, de sorte qu'elle ne se rendait pas bien compte de ce qui se passait ; on nous a interdit alors de devancer les batteries sur les positions... Le capitaine Le Rond a peut-être été envoyé pour faire circuler des officiers, et il aura attribué cela au canon de 120 court. De là peut venir son erreur; mais ce quil a dit ou du m&ns son interprélation n'est pas conforme à la rêalilé (4).

C'est ains', Messieurs, que tout se déforme dans cette affaire, Dieu merci, il suffit d'y regarder de près pour que la vérité se redresse.

Revenons au rapport de la commission des généraux et

cencluons avec elle de tous ces détails:

(1) Rennes IIL, 145

(2?) Rennes III, 157.

CRAN CMIENOTIE {

D) D] NEC LNOT2:

Page 1