‹ La révision du procès Dreyfus: faits et documents juridiquesChapitre 8 sur 22 · ANALYSE MÉTHODIQUE · texte numérisé non relu

ANALYSE MÉTHODIQUE

DIU RAPPORT RAVARY

Ceux qui ont lu l'acte d'accusation de M. d'Ormescheville contre le capitaine Dreyfus se diront en lisant le rapport du commandant Ravary sur M. le commandant Esterhazy que les deux rapporteurs s'appellent en réalité Bouvard et Pécuchet.

Tous les deux ont le même étiage de mentalité ; et il est fâcheux de constater qu'ils nous prouvent que le colonel RamoUot n'est pas un personnage dénué de réalité.

Tous les deux, quoique chargés d'une besogne fort différente, concluent de la même manière, à savoir que le capitaine Dreyfus est coupable de trahison.

Mais M. d'Ormescheville avait au moins une excuse. Il ne connaissait pas le commandant Esterhazy.

Le commandant Ravary n'a pas la même excuse. Il connaît les charges qui pèsent sur le commandant Esterhazy. Mais, par une étrange transposition, toutes les charges, les accumulations de preuves, les mensonges du commandant Esterhazy, « la similitude effroyable » avouée parle commandant entre son écriture et celle du bordereau ; les lettres reconnues par lui, dans lesquelles il dit qu'il ne peut sortir de sa situation désespérée que par un crime ; toutes ces histoires de dames voilées qui prouveraient qu'elles ont

(1) Le Siècle du 11 janvier 1898.

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accès dans les bureaux les plus mystérieux de Tétatmajor; les propos avoués tenus par le commandant €hez le coilFeur du passage du Saumon, toutes ces preuves matérielles et morales ne comptent pas. Il se borne à dire que la conduite privée du commandant Esterhazy n'est peut être pas à citer comme modèle aux jeunes officiers.

Mais il enregistre les certificats de ses chefs que Y Intransigeant avait déjà publiés et qui nous font nous demander à nous, simples civils, si c'est ainsi que les officiers supérieurs comprennent leur recrutement ?

Le commandant Ravary, qui a de bonnes raisons pour être porté à l'indulgence pour beaucoup de peccadilles, n'a point la sévérité à l'égard du commandant Esterhazy que M. Oi mescheville avait montrée à propos destrois ou quatre aventures galantes survenues dans la rue ou au concours hippique au capitaine Dreyfus.

Le Jour de M. Verwoort a dit le mot juste :

L'acte d'accusation est un acte de réparation pour le commandant Esterhazy.

Le commandant Ravary et M. Verwoort sont faits pour être d'accord.

Il n'est pas étonnant que le commandant Ravary ait fait un acte de réparation pour le commandant Esterhazy et un acte d'accusation contre le lieutenant-colonel Picquart.

Il n'a rien pu comprendre à cette passion de justice qui anime un officier qui, découvrant le véritable coupable, l'a dit; qui a risqué toute sa carrière militaire, tout son avenir parce qu'il a appris qu'il y avait un innocent à Gayenne et un coupable en liberté ; qui, dans son besoin de vérit*^, a insisté auprès des chefs qui, après l'avoir écouté tout d'abord, lui ont répondu : — Il y a chose jugée! et lavons-nous les mains î

Le commandant Ravary est exaspéré contre cet homme qui a osé examiner le crime judiciaire commis en 1894 : et, alors, il le dénonce comme criminel ; c'est contre lui qu'il requiert ; nous assistons à cette chose d'un grotesque effroyable : l'apologie d'Esterhazy et le réquisitoire contre le eolonel Picquart.

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Le commissaire du gouvernement, sentant le danger de la publication d'un pareil acte d'accusation succédant 8 l'acte d'accusation de M. d'Ormescheville, avait demandé le huis clos absolu. Le Conseil de guerre n'a accordé que le huis clos partiel. Nous devons l'en remercier, puisque nous connaissons le papier de Ravary, l'interrogatoire du commandant, les dépositions de Mathieu Dreyfus, de Scheurer-Kestner, de MM. Autant et Stock, de Mme Pays, de M. Weil qui confirment tout ce qu'on savait.

Mais les experts en écriture ont été entendus à huis clos. Il paraît que leurs dépositions, si elles n'étaient entourées de mystère, compromettraient la défense nationale! La science de M. Bertillon est ésotérique.

Et puis, on a entendu l'apologie d'Esterhazy et le réquisitoire contre Picquart. Mais le huis clos est prononcé pour les explications du colonel Picquart. Et alors nous nous demandons : — Est-ce qu'on veut l'étrangler aussi lui en silence ? Les chefs de l'armée veulent-ils faire des juges du conseil de guerre les muets du sérail ?

Toutefois, il y a tant de perles à cueillir dans le rapport du commandant Ravary, dans l'interrogatoire du commandant Esterhazy et dans les dépositions de certains témoins que je ne saurais être trop reconnaisôant au conseil de guerre de n'avoir pas commencé par déclarer le huis clos .

Dans sa déposition, M. Scheurer-Kestner cite deux paroles du général de Pellieux qui doivent être précieusement enregistrées.

La dénonciation de M. Mathieu Dreyfus était simple. Il accusait le commandant Esterhazy d'avoir écrit le bordereau . Une information est ouverte.

Puisque le commandant du Paty de Clam, sur la simple affirmation, faite le 13 octobre 1894 au soir, de M. Bertillon, contraire à l'opinion de M. Gobert, avait tenu Dreyfus pour coupable et l'avait fait arrêter el

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lendemain matin, la première chose à faire était de communiquer ce fameux bordereau au général de Pellieux pour qu'il pût le comparer avec l'écriture d'Esterhazy.

Or, le général de Pellieux répondait à M. Scheurer- Kestner qu'il ne connaissait pas ce bordereau ; et il trouvait tout naturel qu'on ne le lui eût pas remis. Il ne sonoreait pas un seul moment à se le procurer, car, disait-il : « Je ne puis pas le faire venir. Ce serait douter de Tautorité de la chose jugée. »

Mais alors pourquoi avoir ouvert une information à la suite de la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus, puisque le général de Pellieux refusait d'examiner la pièce en litige ?

Depuis, a-t-elle été examinée ? On peut se le demander.

M. Scheurer-Kestner, lui, parlait de la nécessité de faire venir le lieutenant-colonel Picquart. Le général de Pellieux lui répondait :

Le général Saussier est d'avis de le faire venir, mais le général Billot ne le veut pas.

Nous savions depuis longtemps que le général Saussier était un homme sérieux et loyal ; mais comment le général Billot comprenait-il donc l'enquête ? Et son intervention négative nous paraît engager sa responsabilité. Le général Billot avait parlé aussi « d'un coup de massue. » Où est-il ce coup de massue ? Est-ce le rapport du commandant Ravary ?

Cette affaire nous apprend que certains officiers ont une manière de se respecter entre eux qui n'est guère de nature à inspirer du respect aux simples civils. On a vu les étranges procédés de M. du Paty de Clam à l'égard du capitaine Dreyfus.

Le général de Pellieux a fait procéder à une perquisition chez le lieutenant-colonel Picquart, sous prétexte de chercher des allumettes de contrebande, pendant que celui-ci était en route pour revenir de Tunisie. D'un autre côté, le commandant Esterhazy prétend que le lieutenant-colonel Picquart aurait fait faire, quand il était chef du bureau des renseignements, une perquisition chez lui, en son absence. Nous ne savons si le fait est exact. Car le commandant Esterhazy a beaucoup d'imagination et les accusations contre le

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lieutenant-colonel Picquart ont été publiques tandis que celui-ci n'a pu donner ses explications qu'à huis clos. En tous cas, cet échange de procédés aussi mauvais qu'illégaux nous montre que ces officiers paraissent comprendre la légalité à la turque. Ce n'est pas rassurant. Seulement, il est assez intéressant d'entendre le commandant Ravary dire du lieutenant-colonel Picquart :

Il a commis des illégalités monstrueuses en violant sa correspondance, allant jusqu'à faire perquisitionner dans son appartementpendant son absence.

Ce bon commandant Ravary ne s'est pas aperçu que sa phrase tonjbait d'aplomb sur le général de Pellieux. Seulement, il ne l'a pas fait exprès.

Le commandant Ravary parle des recherches faites par le commandant Picquart, chef de bureau des renseignements, qui était convaincu qu'Esterhazy était un espion.

Le commandant Ravary raconte qu'au mois de mai 1896 l'attention du lieutenant-colonel Picquart fut attirée sur le commandant Esterhazy par les fragments d'une carte-télégramme portant son nom et son adresse.

Le texte en était conçu dans des termes tels qu'il y avait lieu de penser que des relations louches existaient entre le destinataire et l'expéditeur ; les fragments, dont l'origine était pour lui la même que celle du bordereau dont il a été déjà question, lui avaient été remis comme pièces de service par le lieutenant-colonel Henry sans que celui-ci, contrairement à son habitude, y eût apporté une attention particulière. La carte n'était signée que de l'initiale C...

Le caractère de gravité que lui parut présenter cette carte lorsqu'elle eût été reconstituée était si accentué que le lieuteuant-colonel Picquart résolut de n'en point parler à ses chefs avant de s'être renseigné sur la personnalité du commandant Esterhazy qu'il ne connaissait pas.

Il jugea nécessaire d'ouvrir une enquête tr^'s discrète sur la vie privée du commandant ainsi que sur la considération dont il jouissait à son régiment.

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Les renseignements furent déplorables. Le commandant Esterhazy était « toujours en quête de documents, tout en étant loin d'être un officier s'occupant de son métier ». Les renseignements que lui donnait « l'agent très sûr » qu'il employait dans cette enquête lui apprirent que « le commandant Esterhazy menait une vie difficile et avait de grands besoins d'argent ».

C'est le commandant Ravary qui continue :

AvecVassentiment de ses chefs, dit-il, il (Picquart) se procura de récriture du commandant Esterhazy, afin d'en faire l'objet d'une comparaison officielle.

Quand il reçut les spécimens réclamés, comme il avait encore présent à la mémoh-e le genre d'écriture du bordereau Dreyfus, il fut frappé à première vue de la ressem* blance des écritures. Toutefois, ne voulant pas s'en rapporter à sa propre impression, il fit tirer des photographies de ces spécimens, en ayant soin d'enlever les en-têtes et le& autres parties qui auraient pu dénoncer leur auteur, puis il les montra à plusieurs personnes qui auraient déclaré spontanément, d'après lui, « qu'il y avait identité entière avec l'écritm^e du bordereau » .

Enfin, sa conviction seiait devenue complète sur la culpabilité de l'inculpé, quand il eut constaté qu'une pièce contenue dans le dossier secret s'appliquait plutô\ à Esterhazy qu'à Dreyfus.

C'est alors seulement qu'il songea à en référer à ses chefs. Mais auparavant, il crut utile de rédiger un mémoire de qutre pages sur l'état de la question, mémoire qu'il conserva par devers lui jusqu'à son départ du ministère, survenu le 16 novembre 1896.

Dans le premier paragraphe, le commandant Ravary dit que « Picquart, avec Tassentiment de ses chefs, se ppocura de l'écriture du commandant ». Puis, dans le troisième paragraphe <jui suit, il ajoute : « c'est alors seulement qu'il songea à en référer à ses chefs ». Comment avait-il pu obtenir auparavant leur assentiment, s'il ne leur en avait référé qu'après?

Il nous semble que, d'après les constatations du commandant Ravary, l'enquête de M. Picquart a été menée avec autrement de prudence et do calme que celle du commandant du Paty de Clam à l'égard du capitaine J)reyfus.

Le commandant Ravary conclut :

L'accusation du lieutenant-colonel Picquart présentait un

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caractère exceptionnel de gravité, eu égard à l'origine attribuée à la carte-télégramme.

Afin d'en apprécier la valeur avec certitude, llnatmeticak a dû faire une enquête approfondie sur les drconstances qui ont accompagné la découverte de ce document compromettant, ainsi que siir les agissements latéraux du lieutenant-colonel Picquart à ce sujet.

Le résultat de l'enquête fut loin d'être favorable à l'accusation.

Et immédiatement, le commandant Ravary, ajoute :

Enfin, lorsque les chefs, mis au courant de ces agissements et effrayés du scandale qui pouv^ait en résulter, lui eurent conseillé d'y mettre fin, le lieutenant-colonel Picquart s'écria dans un moment d'emporiement : « Ah 1 ils ne veulent pas marcher là-haut, je les y forcerai bien 1 »

L'information a révélé encore d'autres faits particuliers qui donnerflient k croire que le lieutenant-colonel Picquart pourrait bien avoir été Tàme de la campagne scandaleuse qui vient de se produire et dans laquelle il aurait eu l'habileté de se dissimuler et laisser les autres porter le premier coup.

Ce n'est plus le commandant Esterhazy qui est l'accusé : c'est le lieutenant-colonel Picquart.

Alors commencent les racontars du genre de ceux que M. d'Ormescheville avait servis contre le capitaine Dreyfus. Le lieutenant-colonel Henry l'aurait vu compulsant le dossier Dreyfus avec M® Leblois. Enfin, il aurait remis à M'' Leblois quatorze lettres que lui auraient adressées ses chefs.

Tel est l'ensemble des faits révélés par les témoins autrefois chefs et collaborateurs du lieutenant-colonel Picquart. Il semble tellement sérieux que, malgré l'autorité qui doit s'attacher à la parole d'un officier supérieur, on est en droit de se demander si l'on peut accorder à la base de son accusation, à la carte-télégramme dont l'origine a été pour le moins mystérieuse, une authenticité suffisante pour étayer une accusation de haute trahison, alors surtout que les tentatives caractéristiques destinées à imprimer à cette pièce un caractère de véracité préalable démontrent surabondamment qu'elle n'en possédait aucun par elle-même. Nous n'avons point mission de faire le procès du lieutenantcolonel Picquart. Il appartiendra à l'autorité militaire le soin d'examiner et d'apprécier ses actes et de leur donner #la suite qu'il appartiendra.

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Le commandant Ravary s'inquiète de Torigine de la carte-télégramme, le commandant d'Ormescheville ne s'était jamais inquiété de l'origine du bordereau. Cependant, si la question d'origine a une importance Eour la carte-télégramme, elle doit en avoir pour le ordereau.

On voit comment la transposition est faite. Le commandant Esterhazy n'est plus accusé : c'est le lieutenant-colonel Picquart.

Seulement, dans son zèle, le commandant Ravary ne s'est pas douté qu'il donnait l'argument juridique qui entraine la nullité du jugement prononcé contre Dreyfus.

L'état-major faisait répéter par ses journaux qu'il y avait une pièce secrète qui n'avait pas été communiquée à la défense, M« Démange ayant déclaré dans les termes les plus formels, dans sa lettre du 25 novembre 1896, qu'il n'avait jamais connu d'autres charges contre Dreyfus que celle du bordereau. L'état-major se servait de cette pièce pour affirmer la culpabilité de Dreyfus ; mais le ministre de la guerre se dérobait devant M. Schfturer-Kestner et refusait de la connaître, parce qu'il comprenait la gravité légale de tout aveu qu'il ferait dans ce sens.

Le colonel Ravary dit tranquillement pour raconter un potin ;

Un soir que le lieutenant-colonel Henry, de retour à Paris, était entré brusquement chez M. Picquart, il aperçoit M® Leblois, avocat, dont le colonel recevait de fréquentes et longues visites, assis auprès du bureau et compulsant avec lui le dossier secret. Une photographie portant « cette canaille de D... » était sortie du dossier et étalée sur le bureau. Si Ton considère que c'est une pièce identique qui a été renvoyée au ministère de la guerre par Tinculpé, on est amené fatalement à se demander si la corrélation (jui existe entre les deux faits n'est point le résultat de celte indiscrétion l

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Ainsi le commandant Ravary déclare dans un document juridique qu'il y a un dossier secret dont la lettre contenant ces mots : « Cette Canaille de D . . . » est la pièce capitale !

Voici le second fait avec lequel le commandant Ravary, dans sa naïveté, veut établir une corrélation :

Si le commandant Ravary est sévère pour le colonel Picquart, il accepte avec une facilité admirable toutes les histoires du commandant Esterhazy.

Au mois d'octobre dernier, étant à la campagne, il reçut une lettre signée Speranza^ lui donnant de minutieux détails sur un complot le visant et dont Tinstigateur était un colonel nommé Picquart (le nom était écrit Piquart, sans c).

Le commandant Ravary ne s'est pas inquiété de rechercher l'officier du ministère de la guerre qui veillait si soigneusement sur le commandant. Il est probable cependant qu'il assistait à Taudience.

Puis vient l'histoire de la dame voilée.

Le commandant se rendit à Fendroit indiqué et trouva dans une voiture une dame qui exigea d'abord de lui le serment de respecter son incognito. S'y étant engagé d'honneur, l'inconnue (que la presse a désignée sous l'appellation de la « dame voilée ») lui détailla longuement les agissements de ceux qu'elle appelait « la bande » >

Ensuite eurent lieu trois entrevue», toutes entourées du même caractère de discrétion, tantôt derrière l'église du Sacré-Cœur, tantôt à Montsouris.

Pas de doute pour le commandant Ravary : la dame voilée qui se procure si facilement les secrets est une réalité. Il continue avec admiration.

Au cours de la seconde visite, l'inconnue remit un pli à son interlocuteur en lui disant : a Prenez la pièce contenue dans cette enveloppe, elle prouve votre innocence, et si le torchon brûle, n'hésitez pas à vous en servir » .

Le 14 novembre, l'inculpé, conseillé en ce sens, n'hésitait pas à se démunir du document libérateur en l'envoyant au ministre de la guerre, s'en remettant loyalement à ses chef» du soin de défendre son honneur menacé.

^ ' ANALYSE DE l'AGTE

Admirable, ce brave commandant Esterhazy, qui « se démunit du document libérateur 1 »

Et qu'est ce document libérateur? C'est la fameuse pièce : « Cette canaille de D... )> sur laquelle aurait été condamné Dreyfus, dans le huis clos du Conseil de guerre.

Le commandant Ravary ne s'est même pas aperçu, dans son parfait dédain pour la légalité et la vraisemblance, qu'il fournissait la preuve juridique nécessaire pour provoquer la revision du procès Dreyfus.

L'article 101 du code de justice militaire est formel : « Le rapporteur fait représenter au prévenu toutes les pièces pouvant servir à conviction, et il l'interpelle pour qu'il ait à déclarer s'il les reconnaît* »

Or, cette pièce n'a pas été représentée au capitaine Dreyfus ; elle est inconnue de M® Démange : elle n'a pas fait un seul moment partie de la procédure. Si, grâce à elle, le général Mercier a pu obtenir la condamnation de Dreyfus, il a frappé cette condamnation de nullité, en violant tous les principes de droit reconnus dans tous les pays qui ont la prétention d'être sortis de la phase de la barbarie.

Qu'est-ce que cette pièce ? Que vaut-elle ? Et cependant cette pièce mystérieuse qui aggrave si singulièrement la responsabilité des hommes décidés à se débarrasser de Dreyfus à tout prix, qui montre les juges du Conseil de guerre violant avec sincérité la loi au moment même où ils n'existent que pour appliquer la loi, est, d'après le commandant Ravary, « le document libérateur », qui, grâce à la dame voilée, fait acquitter le commandant Esterhazy 1

On sent le mensonge à chaque mot des réponses du, commandant Esterhazy. L'histoire de la dame voilée est tellement invraisemblable que le président du Conseil de guerre a bien été obligé lui-même d'en faire ressortir l'inanité en posant quelques questions à l'accusé .

D. Vous n'avez pas cherché à savoir quelle était la source des renseignements de cette dame ?

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R. Non ; je ne pouvais plus sortir ; j'étais suivi par une bande de policiers,

D. Cette bande vous a lâché pourtant au moment des quatre entrevues que vous a données la femme en question ?

R. Oui. (Murmures,)

D. C'est bien singulier. Et dans quel but agissait-elle ?

R. Celui de défendre un malheureux tout simplement. Elle m'a remis un papier secret, que je devais produire, si le torchon brûlait. J'ai fait parvenir cette pièce au mi* nistre, le 14 novembre 1897, la veille de la dénonciation.

La dame est venue deux, fois à pied, deux fois en voiture : mais on n'a retrouvé aucun cocher. Et le commandant Esterhazy a été tellement discret qu'il n'a jamais essayé de savoir qui elle était.

Le commandant Esterhazy raconte qu'un capitaine Brault lui a demandé un travail sur le rôle de la cavalerie à Eupatoria. Quel était ce capitaine? Il n'en sait rien. Il lui envoie cependant le mémoire. On ne le retrouve pas. Voilà un personnage qui aTair de n'avoir jamais existé autrement que dans l'imagination du commandant Esterhazy. Le président du conseil de guerre dit naïvement ; « l'adresse se rapproche de celle de M. ELadamard. » Gomme si cela n'indique pas qu'elle a été fabriquée par le commandant pour appuyer un mensonge d'un autre mensonge.

Le commandant Est3rhazy se défend d'être l'auteur du bordereau en disant qu'il n'était pas au courant : — a Le bordereau est d'avril x), qu'en sait-il? comment est-il si bien renseigné ? le bordereau n'est pas daté. Cette réflexion n'a pas paru frapper le président du conseil de guerre.

Le commandant ajoute : — « Gomment aurais^' e pu donner des renseignements sur des expériences? » mais le bordereau n'est qu'un catalogue. Il ne contient point de renseignements. Le commandant promettait : et il avait besoin de promettre, car le début : « sans nouvelles de vous m'indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant... » paraît être la phrase d'un homme qui cherche un client qui se dérobe

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sans doute parce qu'il ne tient pas à conserver dèsrelations avec un fournisseur peu sérieux. Alors il vante sa marchandise, et il disait : — « je vous envoie. . . » cela ne veut pas dire qu'il ait livré. Toute la vie du commandant prouve qu'il savait fort bien que promettre et tenir sont deux choses distinctes.

Dans la LWre Parole, du 17 novembre, le commandant Esterhazy constatait .[ue « l'écriture du bordereau ressemblait à la sienne. » Dans Y Echo de Paris du 19 novembre, il parlait de « l'épouvantable similitude d'écriture ». Ces aveux gênent le commandant Ravary qui dit dans son rapport :

Il admet que dans l'écriture de cette pièce (le bordereau) il se rencontre des mots ayant une ressemnlance si frappante avec son écriture qu'on les dirait calqués ; mais l'ensemble diffère essentiellement.

Ce n'est pas l'avis des personnes qui ont vu le spécimen des deux écritures intercalées deux lignes par deux lignes, publié par le Siècle^ des 6 et 7 janvier, mais c'est l'avis des experts en écriture qui ont été choisis avec soin ; on peut s'en rapportnr à la vigilancequ'ont apportée le général de Pellieux et le commandant Ravary à préserver le commandant Esterhazy de tout accident.

Le commandant Esterhazy avoue toutes ses lettres, excepté celle où il se qualifie de uhlan. Réellement, ce n'est pas la peine, car il ne conteste pas le passage où il entrevoit « un rouge soleil de bataille, dans Paris pris d'assaut et mis au pillage décent mille soldats ivres. Voilà une fête que je rêve. Ainsi soit-il ». Il avoue aussi la lettre dans laquelle « il se voit dans la nécessité de recourir à un crime ». Alors il s'écrie :« C'est abominable! » Qu'est-ce qui est abominable? sa lettre? non pas : mais que sa lettre soit connue.

Les propos, tenus par Mme Pays et rapportés par M. Autant, dès le 20 octobre, montrent que (( le commandant est dans une position désespérée et décidé à se

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■suicider ». Ces propos ont une confirmation : c'est le changement de nom du titulaire du bail.

Le commandant Esterhazy reconnaît qu'il a dit chez le coiffeur du passage du Saumon, « que Dreyfus était innocent, qu'on entendrait parler de lui », avant que la lettre de M. Mathieu Dreyfus ne fût publiée. Il ajoute seulement : « C'est idiot ».

Dreyfusn'a jamais rien avoué. Donc, M. d'Ormeschevilie concluait à la culpabilité de Dreyfus ; le commandant Esterhazy, perdu au milieu de tous ses mensonges, est obligé à des aveux: donc, le commandant Ravary conclut à son innocence.

M. d'Ormescheville disait dans Tacte d'accusation :

Le capitaine Dreyfus possède, avec des connaissances très étendues, une mémoire très remarquable, il parle plusieurs langues, notamment l'allemand qu'il suit à fond.

Le capitaine Dreyfus était donc tout indiqué pour la misera oie et honteuse mission qu'il avait provoquée ou acceptée.

En conséquence. . .

Une des notes parlantd'Esterhazy, dit :

Son instruction supérieure, la connaissance complète ■de plusieurs langues et la variété de ses connaissances personnelles ajoutent à son aptitude au commandement.

Conclusion : il ne saurait être coupable.

Quand on compare les charges invoquées pour justifier la condamnation du capitaine Dreyfus et les charges relevées, malgré tout le mauvais vouloir des rapporteurs, le général de Pellieux et le commandant Ravary, contre le commandant Esterhazy, les propres aveux" de celui-ci, on trouve que les premières n'existent pas,tandis que les secondes sont écrasantes, et alors se pose cette question : pourquoi tout l'effort de l'état-major parait il avoir pour but de sauver Esterhazy et d'accabler Dreyfus ?

Est-ce pour ne pas ébranler l'infaillibilité des conseils de guerre ? mais elle est bien autrement ébranlée par cette manière d'agir qui prouve que la vérité est peu de chose auprès du parti pris du rapporteur et du commissaire du gouvernement.

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