CHAPITRE V
A Monsieur le Minisire de la Justice.
Le rapport de M. le commandant Ravary ('procès EsterhazyJ a presque réhabilité le rapport de M. le commandant d'Ormescheville (procès Dreyfus).
Ce rapport a encore un autre mérite. Pour la première fois, un document OFFICIEL établit que les juges du premier Conseil de guerre, qui ont condamné le capitaine Dreyfus, ont formé leur conviction sur une pièce qui n'a pas été communiquée à l'accusé et à la défense.
Cette violation monstrueuse du droit commun est aussi une violation des règles précises , formelles, impératives du Code militaire.
(1) Le Siècle du U janvier.
l..\ pi] - i B DU PRi " 1 - DR] ÏF1 - 73
Voici d'abord l'aveu de M. Ravary. Nous citons textuellement :
« Un Boir que le lieutenant-colonel Henry, de retour à Paris, était entré brusquement chez M. Picquart, il aperçut M' Leblois, avocat, dont le colonel recevait de fréquemes et Longues visites, assis auprès du bureau et compulsant avec lui le dossier secret. Une photographie portant ces mots : maille de D... » était sortie du dossier et étalée sur le bureau. Si l'on considère que c'est une pièce identique qui a été renvoyée au ministère de la guerre par l'inculpé, on est amené fatalement à &e demander si la corrélation qu> existe entre ces deux faits n'est point le résultat de cette indiscrétion. »
11 y a beaucoup de choses dans ces quelques lignes.
D'abord, une inexactitude voulue: il est faux que Me Leblois ait jamais compulsé avec le colonel Picquart le dossier secret du procès Dreyfus.
En second lieu, une ineptie que l'on pourrait appeler aussi bien une infamie. C'est la corrélation que M. Ravary essaie d'établir entre le fait que Me Leblois aurail compulsé le dossier Dreyfus et celui que M. Esterhazy a précisément reçu de la dame voilée et renvoyé au ministère de la guerre la photographie de la pièce se terminant par ces mots : « Cette canaille deD... »
M. Ravary, dans les lignes entortillées qu'on vient de lin-, fait allusion à l'histoire suivante que les journaux dévoués ;i MM. du Paty de Clam et Esterhazy ont reproduite à plusieurs reprises et que voici :
La femme voilée serait la maltresse du colonel Picquart : une nuit, le colonel rêva tout haut ; la femme surprit le secret de la machination qui' préparait le colonel l 'icquart contre I»- commandant Esterhazy. Dans un momenl de générosité ou de haine, elle vola à son amant la photographie que celui-ci aurait volée au ministère do la guerre; elle remit cette pièce ;'; M. Esterhazy, derrière le pont Alexandre III. le -"i octobre 1897. — C'est la date mèun- que M. Lslorha/.y a donnée dans son interrogatoire. — « Le 14 novembre,
74 LA. l'IÈCE SECRÈTE
dit M. Ravary dans son rapport, l'inculpé, conseillé en ce sens, n'hésita pas à se démunir du document libérateur, en l'envoyant au ministre de la guerre. »
Nous reviendrons plus loin sur cette histoire, plus stupide encore qu'odieuse, si cela est possible.
Pour le moment, nous laissons là et le mensonge relatif à Me Leblois et la calomnie imbécile contre le lieutenant-colonel Picquart. Nous ne retenons d'abord que l'aveu, l'aveu qui a paru enfin dans un document officiel.
Il résulte en effet du passage que nous venons de reproduire :
1° Qu'il existe, au ministère de la guerre, un dossier secret de l'affaire Dreyfus ;
2° Que ce dossier secret de l'affaire Dreyfus comprend précisément la fameuse lettre dont Y Eclair, dans le numéro du 16 septembre 1896, racontait pour la première fois qu'elle avait été soumise aux juges du premier Conseil de guerre, en chambre du conseil, sans avoir été communiquée ni à Alfred Dreyfus ni à son avocat, Me Démange.
L'Eclair, qui recevait déjà les notes del'État-major général trouvait que cette communication illégale et détestable était la chose la plus simple du monde.
Rappelons maintenant les faits :
La seule base légale de l'accusation dirigée contre le capitaine Dreyfus était le bordereau.
Le commandant Brisset, à la fin de sa réplique, avait abandonné tous les éléments dits moraux de l'acte d'accusation de M. d'Ormescheville. Me Démange avait constaté que, de tout cet échafaudage, il ne restait que le bordereau, qui n'est pas l'œuvre de Dreyfus.
Les juges du premier Conseil de guerre se retirèrent, pour délibérer, dans la chambre du Conseil.
Les dispositions de ces officiers étaient évidentes : ils allaient acquitter le capitaine Dreyfus. C'est à ce moment précis que, par ordre de M. le général Mercier,
DREYFU8 75
ministre de la guerre, communication leur fut faite
de la pièce secrète.
Les sept officiers qui composaient le premier Conseil
guerre ne se rendirent pas compte que cette commu-
tion, puisqu'elle était faite en dehors de l'accusé et
de son défenseur, était une violation du droit et du
code militaire.
a crurent, sur la parole qui leur fut donnée pa celui qui leur parlait au nom du général Mercier, qu < -tt. 'appliquait au capitaine Dreyfus,
Ils le condamnèrent à la majorité des voiœ.
Il convient de dire tout de suite que cette communication, en chambre du Conseil, d'une pièce ignorée de la défense, fut l'œuvre exclusive de M. le général Mercier, ministre de la guerre.
is collègues du ministère, que présidait M. Charles Dupuy, ont déclaré, les uns après les autres (à la seule < xception de M. Dupuy), que le général Mercier ne leur avait jamais fait connaître que le bordereau, qu'il ne leur avait jamais fait part de la pièce secrète.
M. Gkiérin, ministre de la .Justice dans le cabinet 1 Hipiiy. l'a déclaré et ne nous démentira pas.
De même, M. Poincaré, ministre des finances.
De même M. Leygues, ministre de l'instruction publique.
De même M. Barthou, ministre des travaux publics.
De même M. Delcassé, ministre des colonies.
De même les deux ministres de l'agriculture et du
COlll
Le ministre de la marine du cabinet Dupuy était M. Félix Faure, aujourd'hui Président de la République. Nous afftrmi M. Félix Faure a ignoré alors la communication le la pied secrète.
l. • ministre des affaires étrai it, alors comms
aujourd'hui, M. Hanotaux, Nous affirmons <\w>. M. II.'-
iré, au moment où ell< s'est produi cette communication d'une pièce, secrète et volée.
Le Président du Conseil des ministres était M. Charles Dupuy. Nous lui demandons nettement : « Oui ou non, le général Mercier vous a-t-il informé de cette violation du droit et de la loi qu'il avait commise ? »
Le Président de la République était M. Casimir Périer. Nous affirmons, — et nous ne serons pas démentis, — qu'il ne fut pas informé par le général Mercier de cette illégalité abominable que cet honnête homme n'eût point tolérée.
Il a connu la pièce secrète plus tard, après le jugement ; il Fa connue par le général Mercier ; le général Mercier, qui s'inquiétait des doutes de M. Casimir Perier dans l'affaire Dreyfus, lui montra la pièce secrète pour lever ses scrupules ; M. Casimir Périer ne trouva point que la pièce fût probante; M. Mercier se garda bien de dire au Président de la République qu'il avait fait communiquer cette pièce en dehors de l'accusé et de la défense, aux juges réunis en chambre du Conseil.
M. Casimir Périer a raconté le fait à plusieurs sénateurs et députés. Nous ne craignons aucun démenti.
Donc, une pièce secrète avait été communiquée aux juges en dehors de l'accusé et de la défense, et c'est sur cette pièce secrète que les juges, qui allaient acquitter Dreyfus sur le chef du bordereau, le condamnèrent à la dégradation et à la déportation.
La chose resta assez longtemps ignorée.
Elle était notamment ignorée du capitaine Dreyfus quand il se pourvut en cassation contre le jugement qui le condamnait.
Elle fut révélée pour la première fois à un vieil et très honorable avocat, Me.4tv par un des membres du conseil de guerre qui raconta tout simplement, tout naturellement, cette chose atroce. Cet officier, ignorant, bien que juge , des dispositions formelles du Code militaire, en fit le récit comme d'un incident tout simple, tout naturel. « Taisez-vous, malheureux ! lui cria le vieil avocat. Mais c'est une chose épouvantable, abominable ! Ne racontez plus jamais cela à personne. »
du procès DR] ypye 77
L'officier fut quelque temps à comprendre; il comprit enfin : il s'est tu depuis.
Ce fut le journal l'Eclair qui raconta ensuite l'histoire de la pièce secrète, dans le numéro du 16 septembre 1896, sous la signature de Moiitville.
Des polémiques venaient de s'élever dans la presse, au sujet de L'affaire Dreyfus. M. Paul de Cassagnac avait élevé la voix pour exprimer ses doutes, ses perplexités. L'état-major s'inquiéta de ces polémiques. Comment les arrêter, sinon par une preuve formelle, indéniable, — nous verrons ce qu'elle valait, — de la culpabilité de Dreyfus? On appelait déjà « agitation » la voix naissante de la conscience publique. L'Eclair fut chargé de raconter l'histoire de la pièce secrète.
L'Eclair disait, — nous citons textuellement :
« Cette pièce si grave était exceptionnellement confidentielle, le ministre ne pouvait s'en dessaisir sans une réquisition de la justice.
« Il fallait donc qu'une perquisition fût opérée au ministère même. Elle eut lieu, mais pour éviter au commissaire du gouvernement d'avoir à compulser tant de dossiers secrets, elle se trouva la première à portée de sa main.
o II était stipulé, toutefois, que, même régulièrement saisie, elle ne serait pas versée aux débats.
« Elle fut donc communiquée aux juges seuls, dans la salle des délibérations.
« P-euve irréfutable, elle acheva de fixer le sentiment des membres du Conseil. »
L'allégation de Y Eclair ne fut jamais démentie.
Au moment où cette publication eut lieu, le ministère Mélire était déjà aux affaires.
Plusieurs de ses membres furent sollicités de confirmer ou de démentir le récit de l'Eclair. Ils réinsèrent obstinément de répondre.
Depuis, la pluparl des journaux n'ont pas cessé de parler couramment de la pièce secrète. Les journaux inféodés à la coterie qui gravite autour du chef de l'état-major: {'Intransigeant, la Libre Parole, VEcho de Paris, invoquenl cj niquemenl le dossier B, communiqué aux -'Mils juges, ignoré de l'accusé et de son défenseur.
Enfin, le commandant Ravary a avoué dans un
document officiel.
Quelle était maintenant cette pièce ?
Voici d'abord le récit de l'Eclair :
« Les attachés militaires à l'ambassade allemande, en septembre, adressaient à leurs collègues de l'ambassade italienne une lettre chiffrée. Cette lettre quitta bien ses auteurs pour aller entre les mains de ses destinataires, mais, entre Je point de départ et le point d'arrivée, elle avait été habilement lue et prudemment phothographiée.
« C'était une lettre chiffrée, au chiffre de l'ambassade allemande. Ce chiffre on le possédait et l'on pense qu'il était d'une utilité trop grande pour que la divulgation d'un tel secret fût rendue publique. On verra plus loin que ce fut la raison pour laquelle la lettre en question ne fut pas versée au dossier, et ne fut qu'en secret et dans la chambre de délibération, hors de la présence même de l'avocat, communiquée aux juges du Conseil de guerre.
« Vers le 20 septembre, le colonel Sandherr, chef de la section de statistique, communiquait au général Mercier cette lettre qui avait été déchiffrée. Elle était relative au service d'espionnage à Paris et contenait cette phrase : « Décidément cet animal de Dreyfus devient trop exigeant. »
Le récit de Y Eclair comporte plusieurs inexactitudes matérielles que nous allons relever. Aucun démenti autorisé ne nous sera opposé. Nous sommes d'ailleurs prêts à répondre^ tout.
Donc,
1° Il s'agit bien, comme le dit l'Eclair, d'une lettre adressée à l'attaché militaire italien, M. de Panizzardi, par l'attaché militaire allemand, M. de Schwarzkoppen ; mais la lettre n'était jm s cliiffrée.
2° La lettre n'avait pas été adressée par l'attaché allemand à l'attaché italien au mois de septembre 1894; elle datait de l'été de 1893, ainsi que M. Bernard Lazare Fa déclaré, il y a plus d'un an, sans rencontrer de démenti, dans sa brochure : Une erreur judiciaire: ainsi que d'autres témoignages peuvent l'établir ;
lu PRO( ! - \<\\\.\ l - /••
Kll* [tiitia biefi ses auteurs, comme le dit VÈclaîP, pour aller filtre 1rs mains de ses destinataires : niais le destinataire Va-t-il reçue?
'r Elle ne se terminait point par ce post-scriplufn :
Décidément, cet animal de Dreyfus devient trop exigeant &, mais bien par celui-ci : « Cette canaille de I »... .>t-il toujours aussi exigeant'.' »
Ainsi la Lettre secrète n'é tait pas chiffrée, elle datait de L893, et elle ne contenait pas le nom de Dreyfus, mais seulement l'initiale I).
C'est M. Elavary, d'ailleurs, qui l'avoue encore luimême. Il dit, comme nous l'avons rappelé plus haut : « La photographie portant ces mots : Cette canaille de /).... était sortie du dossier. »
MU
Telle est la lettre qui fut communiquée aux juges en chambre du Conseil. La lettre elle-même était quelconque, n'avait trait à aucune affaire de service. Le post-scriptum ne révêlait que l'initiale D. Il fut affirmé aux ju^es militaires, réunis en chambre du si il. que cette initiale désignait le capitaine Dreyfus. 1 >ans L'état d'esprit où étaient les juges, au milieu des horribles clameurs que provoquaient contre un homme qui n'était encore qu'un accusé les journaux démagogues et cléricaux, devant l'aflirmation solennelle qui leur l'ut faite que le ministre de la guerre était certain de la culpabilité île Dreyfus, les officiers crurent et condamnèrent.
Ils avaient été indignement trompés.
Quand la pièce l'ut... découverte, en 1893, les soupçons du ministère de la guerre, du général de Miribel, ne se portèrent pas un instant sur le capitaine Dreyfus, mais sur un malheureux emplo^ é dont le nom commençait par nu I >.
Quand la. pièce fut... découverte en L893, le ministre des affaires étrangères, à qui ''II'' lui communiquée, la considéra comme sans valeur '-t sans importance.
C'est 1'' colonel Sandherr qui, l'ayant retrouvée dans
1rs archives "ù elle dormait la. signala, au moment de
L'affaire Dreyfus, au général Mercier comme pouvant
ipporter au capitaine qui avait le malheur d'être
80 LA. PIÈCE SECKÈTE
Juif et dont le protecteur, le général de Miribel, était mort.
C'est sur une initiale qui ne s'appliquait pas à lui que le capitaine Dreyfus a été illégalement condamné.
Quand Y Eclair publia, imprima, pour la première fois, le 16 septembre 1896, l'histoire de la pièce secrète, ce récit ne fut pas sans soulever quelques protestations. Ce furent relies de M. Paul de Cassagnac dans Y Autorité, de M Gharnay dans le Parti ouvrier, de M. Yves Guyot dans le Siècle.
M. Darlan, ministre de la justice, M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, d'autres encore, furent interrogés et refusèrent de répondre.
De hautes personnalités — il ne s'agit pas de M. le Président de la République — furent informées de cette violation de la loi. de cet acte infâme. On trouva plus commode de se taire.
D'autre part, quand l'imprudente révélation, que l'état major du ministre de la guerre avait fait faire par le journal l'Eclair, fut connue des deux ambassades étrangères dont ce journal, aux risques de créer de graves complications diplomatiques, racontait que la correspondance avait été saisie, — que firent les titulaires de ces deux ambassades?
C'est leur secret, c'est le secret de M. Hanotaux.
Mais ce que nous savons, ce qui n'est un mystère pour personne, c'est que ces deux ambassades tirent déclarer publiquement dans les journaux que l'initiale D. ne désignait point le capitaine Dreyfus.
Ci-tie déclaration parut dans les journaux officieux italiens et allemands. Elle parut dans les journaux belges, suisses, anglais, autrichiens et russes. Elle fut reproduite dans nombre de journaux français.
Nous avons dit que le commandant Ravary avait altéré la vérité quand il a écrit, dans son rapport, que cette pièce secrète avait été communiquée par le colonel