SANS TETE AI QUEUE
Il y a deux ans, au mois de novembre 1894, le capitaine Dreyfus a été condamné à la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée en vertu de l'article 76 du Gode pénal. Il était accusé d'avoir livré des documents du ministère de la guerre à l'Allemagne.
Quels étaient ces documents? Le jugement a eu lieu à huis clos.
Les antisémites ont déclaré que du moment que le capitaine Dreyfus était juif, il devait être coupable.
Les gens qui se font du patriotisme aveugle une attitude ont crié : Mort au traître 1
REVISION J>L" PRCX 5
Les gens qui raisonnent se sont inclinés devant le verdict du conseil de guerre. Ils n'avaient pas d'éléments d'information pour le contrôler. Ils ont espéré que les ofliciers qui siégeaient au conseil de guerre ne s'étaient pas laissé influencer par les clabauderies antisémitiques et qu'ils devaient avoir apporté d'autant plus de scrupules dans leur "mite que l'accusation portée contre un officier de l'armée française était plus grave.
Kntin. il y avait d'autres personnes qui trouvaient que ce ment à huis clos avait enlevé toute garantie à l'accusé; qui affirmaient que Dreyfus n'était qu'une victime de l'antisémitisme, qui étaient convaincus de son innocence et qui faisaient tous leurs efforts pour la faire partager à ceux à qui ils pouvaient s'adresser.
tait et c'est leur droit
Certes, nous considérons le juge comme infaillible quant aux effets de son arrêt. Il condamne : le condamné subit la sentence. Tant pis pour celui-ci si le juge s'est trompé. Sans cette fiction de l'infaillibilité du juge, il n'y aurait pas de justice possible.
Mais il n'y a plus que dans les pays barbares que le respect de la chose jugée implique le silence. Dans les pays de liberté, nul ne s'incline avec une dévote terreur devant ■rôle du ju
Les jurisconsultes discutent ses jugements et ses arrêts au point de vue juridique. Le public tout entier les discute au point de vue personnel, selon ses sympathies et ses antipathies, se> préjugés, ses passions, parmi lesquelles se trouvent quelquefois celle de la justice. Le plus souvent, il n'est pas suffisamment informé pour justifier son opinion.
C'est le cas, même quand les débats onteulieu au grand jour; à plus forte raison ne peut-il que se tromper dans ippréciations quand il s'agit d'un procès mystérieux, dans k buis clos le plus rigoureux.
Que la famille, que les amis du capitaine Dreyfus, que
ceux qui croient en son innocence, par sentiment ou
sur Mes sympathies plus ou moins vagues, -'agitent et
clament justice, nous le comprenons. Voltaire doit une
b INTHODUC.TK».
partie de sa gloire à ses plaidoyers non seulement pour Galas et Sirven, mais aussi pour Lally. Si M. Goujoa, l'avocat de la femme Druaux, n'avait pas persévéré dans ses réclamations, elle serait toujours au bagne et les experts de Rouen seraient demeurés dans leur ignorante quiétude.
Nous comprenons donc qu'ils se remuent, qu'ils publient des brochures comme celle de M. Bernard Lazare, quoique nous n'en voyions pas l'utilité pratique.
Ils auraient trouvé un ami qui aurait soutenu à la tribune la pétition adressée par Mme Dreyfus à la Chambre des députés, tendant à la revision du procès de son mari, nous eussions admiré son courage. En tous cas, nous nous serions rendu compte de son acte.
Mais ce que nous ne parvenons pas à comprendre, c'est l'utilité de l'interpellation de M. Gastelin.
M. Gastelin est convaincu de la culpabilité du capitaine Dreyfus. Soit. Mais les juges aussi qui l'ont condamné il y a deux ans. Or, Dreyfus subit sa condamnation. M. Gastelin pouvait-ii demander quelque chose de plus ? Non ; et il ne l'a pas fait. Alors quoi ?
Pour justifier son interpellation, il a dit que, le 3 septembre 1896, une dépêche d'un journal anglais avait annoncé l'évasion de Dreyfus. La nouvelle était fausse, du reste: qu'importe? elle a suffi pour alarmer M. Gastelin et provoquer son interpellation .
Tous les autres développements ont reposé sur des fondements aussi solides, sur des racontars de journaux cjmme la Libre Parole.
Enfin, la séance s'est terminée par un vote d'ordre du jour de confiance au gouvernement que les socialistes eux-mêmes ont accepté, sauf M. Gérault-Richard. Le gouvernement devra « rechercher s'il y a lieu... » Ce c< s'il y a lieu » est admirable. Il termine dignement l'interpellation qui a pour point de départ une fausse nouvelle de J'evasion de Dreyfus. M. Gastelin avait affirmé d'après la Libre Parole, dans son discours, beaucoup de choses ;
REVISION I>T' PHÔCES /'
mais, dans l'ordre du jour, il est pris 4e scrupule, e S'il y a lieu ». et il accepte « s'il y a lieu ». qu'il prenne garde ! c'est faible. Ceux qui l'ont fait parler le taxeront de mollesse. Un de ces jours, la Libre PàrlSlt l'accusera de complicité avec Dreyfus et, sur la réquisition de hrumont. le garde des sceaux devra m rechercher s'il y a lieu » d'exercer îles poursuites contre lui.
1 n arJ se passe. < >n apprend tfuë M. Scheurer-Kesliier est convaincu de l'innocence de Dreyfus. Le 14 novembre 1887, M. Mathieu Dreyfus dénonce lecommàiidu.nl Esterhazy dans Les termes suivants :
Monsieur le Ministre.
La seule base de l'accusation dirigée en 1894 contre mon malheureux frère est une lettre missive, non signée, non datée, établissant que des documents militaires confidentiels ont été livrés à un agent d'une puissance étrangère.
J'ai l'honneur de vous faire connaître que l'auteur de cette pièce est M. le comte Esterhazy, commandant d'infanterie. mis en non-activité pour infirmités temporaires au printemps dernier.
L'écriture du commandant Esterhazy est identique à celle de cette pièce. 11 vous sera très facile. Monsieur le ministre, de vous procurer l'écriture dé cet officier.
.Te suis prêt, d'ailleurs, à vous indiquer où vous pourriez trouver des lettres de lui, d'une authenticité incontestable et d'une date antérieure à l'arrestation de mon frère.
Je ne puis pas douter, Monsieur le ministre, que, connaisl'auteur de La trahison pour Laquelle mon frère a été lamné, vous ne fassiez prompte justice.
Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l'hommage de mon profond respect.
Mathieu Dreyfus.
Je rëprddliis l'article due je publiai alors, le 1 (î novembre 1891 :