L'AFFAIRE DREYFUS
Un Officier de l'état major est accusé de trahison. Il se trouve que eel officier était le premier Israélite* dui arrivai
à l'état-major. On le juge à huis clos. Il est déclaré coupable de trahison et condamné.
Sur quelles preuves? Sur un bordereau. Qu'est-ce que ce bordereau? On en fait grand mystère tout d'abord, puis on finit par 13 connaître.
Où l'a-t-on trouvé ? Alors on raconte qu'il a pour provenance la corbeille d'un ambassadeur. Si on objecte qu'il est bien invraisemblable qu'un ambassadeur abandonne aux chiffonniers des pièces de ce genre, des gens vous disent mystérieusement : — « Ce n'est pas là la vérité. Et ils vous indiquent une provenance beaucoup plus extraordinaire. »
Ce premier point établi de cette manière, si on demande — « Qui prouve que cette pièce soit du capitaine Dreyfus '?• L'on vous répond : — Il y a des experts en écriture qui ont affirmé que l'écriture était déguisée, mais qu'elle était bien la même. »
Si vous dites :
— « Alors il a été condamné sur une expertise en écriture faite sur une seule pièce, on vous répond:
— Non ! il y a eu une autre pièce qui n'a pas été communiquée à l'audience, que la défense a ignorée, mais qui a été communiquée au Conseil dans la chambre des délibérations. »
Alors, si vous croyez que nous avons un code, que nous avons des lois, qu'il y a des principes juridiques qui doivent être respectés,, vous faites timidement cette objection :
— C'est de la justice à l'orientale ! Dans la France du xixe siècle, un siècle après la Révolution, sous la République, ce n'est pas possible !
Toutes ces explications vous laissent dans l'angoisse. Il n'y a pas eu de preuve nette, évidente, claire, qui prouve que le condamné est coupable. Cette angoisse devient d'autant plus grande que le condamné est juif, qu'il y a des gens, dignes de vivre au xvie siècle, qui ont ressuscité l'antisémitisme et qu'ils semblent considérer comme une victoire cette condamnation.
Cependant, nul, excepté quelques personnes, n'a de documents pour se faire une conviction. Il en résulte que nous nous inclinons devant la chose jugée, sans conviction ni pour ni contre .
Un jour, on annonce que M. Scheurer-Kestner croit que Dreyfus n'est pas coupable.
REVISION Dl PRO< ES •'
Aussitôt, l'opinion publique s'agite, M. Gabriel Monod, professeur de l'Ecole des Hautes Etudes, ancien élève de l'Ecole des Chartes, déclare qu'il partage cette conviction.
M. Bernard Lazare publie une brochure.
M. Bernard Lazare s'appuie sur des preuves morales : si fortes qu'elles puissent être, elles ne peuvent pas provoquer la révision du pn c
Il s'appuie sur des contre-expertises en écriture. Alors les partisans de la condamnation disent :
— Quelle valeur ont-elles .'
Onpeul répondreque si les contre-expertises en écriture n'ont pas de valeur, les expertises n'en ont pas davantage. Voilà une demi-douzaine d'experts de différents pays qui infirment une expertise : vous dites qu'ils se trompent tous ; soit ; mais pourquoi n'y en aurait-il eu qu'un seul à ne pas se tromper ? Si vous déclarez que six experts sont suspects, pourquoi déclarez-vous un expert infaillible ?
On peut conclure que si les expertises en écritures peuvent être aussi faillibles, il eût peut-être été du devoir du gouvernement de ne pas engager une action d'une telle gravité sur la seule opinion d'un expert en écriture.
Si vous croyez qu'elle est suffisante pour justifier une condamnation, vous devez croire que l'opinion d'une demidouzaine d'experts est suffisante pour provoquer une revision.
Parmi les experts en écriture, j'en connais deux, M. Bertillon et M. Crépieux-Jamin.
M. Bertillon est convaincu de la culpabilité du capitaine, M. Crépieux-Jamin dit le contraire.
M. Bertillon a inventé l'anthropométrie, il est arrivé à sultats très remarquables.
J'ai eu occasion de voir M. < irépieux-Jamin faire des expérienei raphologie. Il a été prodigieux. Il désha-
billait un boiiinie sur la seule vue île son écriture de la manière la plus complète. C'est évidemmentun observateur de premier ordre.
M. Crépieux-Jamin était un antisémite passionné, un ami de Drumont. S'il y avait eu doute, évidemment le doute, dans son esprit, n'eût pas profité à Dreyfus.
Mais, cnlin. nous restons perplexes, [et, à coup sûr, il faut autre chose.
Or, M. Scheurer-Kestner aflirme non seulement qu'il a la conviction que le capitaine Dreyfus est innocent, mais qu'il a des preuves de cette innocence, et la plus évidente de toutes, c'est qu'il connaît le véritable coupable.
La Liberté a cité hier un nom. M. Scheurer-Kestner a écrit une lettre à cet ancien officier pour déclarer qu'il était en dehors du débat, mais il maintient que, pendant que Dreyfus est à l'île du Salut, il y a un coupable qui est en liberté.
Evidemment, la parole de M. Scheurer-Kestner jmérite l'attention.
Les antisémites ne peuvent pas accuser M. Scheurer- Kestner d'être juif. 11 est protestant.
Ils ne peuvent pas dire que s'il prend en main la question Dreyfus, il y a quelque intérêt. Il n'a pas besoin de faire du bruit autour de son nom. Vice-président du Sénat, il n'a pas d'ambition.
Riche, on ne peut pas l'accuser d'être victime d'une corruption pécuniaire. Enfin, on ne peut pas soupçonner cet Alsacien d'être porté à l'indulgence pour un traître.
Si cet homme quitte la sérénité de son existence pour prendre en main une cause qui déchaîne tant de haines et de fureurs contre lui, il faut reconnaître qu'il ne peut être U'uidé par d'autre mobile que l'amour de la vérité et de la justice.
Chacun éprouve un sentiment d'angoisse tel que je déclare qu'il est à souhaiter, non seulement pour notre pays, mais pour la civilisation du xixe siècle, pour la justice, qu'on puisse produire des preuves plus probantes que celles qu'on a données jusqu'ici de la culpabilité ,1e Dreyfus.
Oui, il est à souhaiter que Dreyfus soit bien le véritable coupable, car si, sous la pression d'un ministre de la guerre voulant se faire décerner des brevets de patriotisme par certains journaux, un conseil de guerre, ne voulant pas être soupçonné de quelque tiédeur, a condamné un officier innocer*. ; si, pour les causes qui ont fait condamner cet officier,