GIRARDOT
A la fin du XVIP siècle, cinq familles Girardot, sans compter Girardot de Villers, faisaient à Paris le commerce des bois : André Girardot, les Girardot de Chancour, les Girardot de Soza}', les Girardot de Préfonds et les Etienne Girardot. De plus, leurs alliés, Réau, Puyseau, Stample et Paris, exerçaient le même commerce. A part Stample, qui demeurait sur le quai de la Grenouillère (aujourd'hui quai d'Orsay), et Etienne, dont nous ne connaissons pas le chantier, tous les autres habitaient le même quartier : les André, les Chancour, les Préfonds, les Réau et les Puj^seau, sur le quai de la Tournelle; les Sozay et les Paris, un peu plus loin, sur le quai Saint-Bernard. Il y avait encore en Nivernais, d'où la famille était originaire, des Girardot de la Forêt, des Girardot de Vermenoux, des Girardot du Perron, etc. Tous ces homonymes étaient parents et se mariaient entre eux; en outre, plusieurs portaient le même prénom (les aînés recevant généralement celui du père) de sorte qu'il est parfois difficile de les distinguer les uns des autres.
André Girardot, bourgeois de Paris, et sa femme, Catherine de Bussière, eurent au moins cinq enfants: André (i633), Jean Girardot de Chancour (1634), Girardot de Villers ( ), Paul(i639) et une fille. M..., qui épousa Réau. L'aîné de ces enfants, André, est l'un des moins connus parmi les anciens de Charenton'. Il demeurait hors la porte de la Tournelle, an Chantier du Cadran, appelé aussi| Chantier du Soleil d' or (Fr. yoSi f° 234 et 7o53 f° 214). Les menaces de la police n'ayant pu lui faire prendre la résolution d'abjurer, il reçut, le 23 novembre i685, la lettre de cachet datée du 20, qui lui ordonnait de partir dans les vingt-quatre heures pour se rendre à Corbigny en Nivernais-. Il écrivit respectueuse-
' Dès 1664, un Girardot, soit le père, Corbigny , dont le temple n'avait été
soit le fils, faisait partie du Consistoire fermé que trois semaines avant la Révo-
(Arsenal, Ms. Conrart, XIV, 641). cation, et à égale distance de Clamecy et
'■' La police choisissait en général, pour de Château-Chinon, habités par d'autres
interner les huguenots, des endroits écar- Girardot. Stample, allié des Girardot,
tés et tout catholiques; on ne s'explique était de Corbigny même et y avait un
pas comment Girardot put être envoyé à frère.
64 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
ment à la Reynie, lui demandant un sursis d'un jour, afin de pouvoir mettre ordre à ses affaires et ranger le bois qu'il venait de recevoir :
Si j'avais accès auprès de Monseigneur de Seignelay, j'y aurais été moimême pour l'en prier; mais... je crois que Sa Majesté, informée par vous de la nécessité oîi je me trouve réduit..., ne me refusera pas la grâce de m'accorder la journée de demain, pour partir samedi, quoi faisant je continuerai mes prières à Dieu pour la conservation de Sa Majesté, étant avec tout le respect et l'obéissance que je vous dois, Monsieur, votre, etc. (Fr. 7o53, f'^ 29).
Cette lettre si calme semblait indiquer une résolution arrêtée de tout endurer plutôt que de plier; cependant l'auteur allait connaître par une triste expérience la vérité de la parole du Maître : «L'esprit est ardent, mais la chair est faible». L'exilé, que sa femme n'était pas autorisée à suivre, fut livré aux dragons à Corbigny et, n'y pouvant plus tenir, promit ce qu'on voulut pour s'en débarrasser. Tout ce que nous savons, c'est que, le 28 décembre, le marquis de Seignelay félicitait l'évêque d'Autun de la conversion qu'il venait d'opérer, et lui envoyait pour Girardot la permission de revenir à Paris (O' 29).
Au commencement dudit mois la police comptait encore dans la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet environ soixante-dix protestants non convertis, dont les familles André Girardot, Girardot de Chancour, Girardot de Préfonds, Réau, les Demeuves, leurs parents' et les La Bussière, de Clamecy, formaient la plus grande partie.
Jean Girardot de Chancour habitait la même maison qu'André, son aîné. Il avait épousé en 1662 Jeanne Chardin, et en 1679 Jeanne Girardot, fille de Paul, marchand de bois à Château-Chinon, et de Jeanne Boutin -. Sa seconde femme lui avait donné cinq ou six enfants, entre autres Jeanne, Paul, Jacques, baptisé le 8 septembre i685, et Daniel. Si nous ne nous trompons, il en avait envoyé plusieurs à l'étranger et songeait à les suivre. On lit, en effet, dans le rapport présenté le 10 octobre à D'Avaux par le traître Tillières, qui, pour mieux couvrir sa trahison, avait fondé près de La Haye une colonie dont il semblait le père: «Le nommé Girardot [était-ce un fils de l'ancien de Charenton?] m'a fait voir aujourd'hui une lettre d'un de ses oncles nommé Longchamps [il nous semble que
1 M"'= Demeuves, de la rue de Seine- François Girardot de Profonds, marchand
Saint-Victor, était tante des Girardot. de bois à Clamecy, la permission de sé-
'' Paul et sa femme avaient obtenu, journer à Paris du ib au -ib octobre iC8b
ainsi que Marie Girardot, iemme de (Fr. 7o5o, 1° 196).
Pasteurs et Anciens. 65
l'espion a dû faire ici confusion et mettre Longchamps pour Cliancour], marchand de bois à Paris, qui a déjà ses enfants en ce pays. Il lui mande qu'il n'attend que quelque argent pour partir pour la Hollande avec trois de ses parents.» (Ch. Weiss, Hist. des réfug., II, 432.) Jean Girardot de Chancour, Réau, mari de sa sœur, et De Bussière, probablement aussi leur allié, tinrent au magistrat chargé de les convertir un langage tel, que, le 8 décembre. Sa Majesté signa pour chacun d'eux un ordre d'exil: Chancour devait se rendre sur-le-champ à Sancerre en Berry'; Réau, à Brive en Limousin, et De Bussière, à Dun-le-Roi en Berry. A la vue de ce petit carré de papier ils faiblirent tous trois, et Seignelay s'en félicita en écrivant le 14 à la Reynie : « Je suis bien aise d'apprendre que les lettres de cachet envoyées aux trois marchands de bois aient eu leur effet» (O' 29). Toutefois on n'obtint pas sans peine la signature de Jean Girardot de Chancour. Invité à se rendre, le 14, chez Seignelay avec les principaux négociants de Paris, il n'y alla point, n'abjura et seul, que le 8 janvier 1686 (Fr. 7o55 f° 890). On ne put arracher à sa famille un semblant d'abjuration que par la menace d'une garnison. «Si l'on ne presse les femmes [une sœur deM™*" Girardot, peutêtre Louise, demeurait avec elle], serviteurs et enfants de M. Girardot, dit une note de police du 11, ils promettront toujours comme ils font, et ne finiront jamais que quand ils verront les archers chez eux» (Fr. yoSi f" 82). Ajoutons que Jean fit plus tard un long séjour à la Bastille.
Michel Réau, ci-devant porte-manteau de Monseigneur le Prince, habitait près de ses beaux-frères André et Jean, chez le sieur Bonnet, sur le pont de la Tournelle, avec sa femme, quatre enfants, son beau-frère Girardot de Villers et leurs domestiques, soit une dizaine de personnes. Il figure de la manière suivante sur la liste des négociants de première catégorie qu'on se préparait à mander chez Seignelay: «Réau, fort honnête homme qui a du bien. Il est natif de Bordeaux. Un peu difficile à réduire » (Fr. 7062 f° 228). La lettre de cachet calma subitement l'ardeur de ce Girondin, qualifié d' (f opiniâtre et fier » ; il en fut non pas seulement ébranlé, mais terrifié, anéanti. Dès lors la nécessité de lui faire faire « un voyage de pénitence» n'existait plus. «Réau a de bonnes dispositions, écrivait, le II, La Reynie, il demande le secret» (Fr. 17420 f° 184). Il signa, le 14, chez Seignelay et abjura, le 24, avec Paul Girardot^.
' Encore une ville protestante, où l'on suivirent la Révocation figure celle d'un s étonne qu'un huguenot aie e'té interné. autre Réau, non datée. " Parmi les premières abjurations qui
66 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
S'étant aperçu que la conversion de !'« opiniâtre» laissait à désirer, La Reynie le manda en son hôtel, le 9 janvier 1686, et lui adressa un avertissement sévère. Trois ans plus tard, Seignelay ordonnait de mettre au collège des jésuites les frères de la demoiselle Réau, comme n'étant «pas en lieu de pouvoir être bien instruits» en la religion catholique (O* 82). Il n'est même pas impossible que Réau ou quelqu'un des siens soit passé en Angleterre, puisque Georges de Saussure épousait à Paris, en lyyS, à l'ambassade de Hollande, Marie, fille de Henriette Réau et de David Camargue, ministre anglican des environs de Londres.
De Bussière, qui signa chez Seignelay avec Réau, Demeuves et soixante autres, était sans doute fils du sieur de La Bussière désigné de la manière suivante dans un rapport de police de la fin de novembre : «Elu de Clamecy, demeurant sur le quai de la Tournelle, en deçà du pont, avec sa femme, son petit-fils dont il est le tuteur, deux demoiselles, filles de sa femme, une veuve de leurs parentes et ses domestiques * » (Fr. yoSi f" 824).
Du mariage de Jean Girardot de Sozay, mort avant le 16 janvier i663, et de Jacqueline de Bussière, étaient nés, d'après les extraits des registres de Charenton, Élie, sieur du Feslin, inhumé en i663, et François, qui épousa en 1664 Marie, fille de François Girardot de Préfonds et de Marie Cuper. Ils eurent aussi une fille nommée Marie, qui fut la femme de Paris de Clorignon, et un autre fils, appelé Jean, propriétaire de la Maison blanche, sur le quai Saint-Bernard, et du Chaniier de la Croix Blanche, l'un des mieux pourvus de la ville. Sa terre de Sozay en Bourgogne, qui comprenait un bois de futaie, des taillis, beaucoup de terres labourables, des vignes et des forges, avait une valeur considérable ; il possédait en outre une grande quantité de vaisselle plate et d'argent comptant. Grâce aux soins de Paris de Clorignon, beau-frère du défunt, les fils de celui-ci, Jean Girardot de Marigny, riche banquier qui fut l'un des Mécènes de Joseph Vernet, François Girardot de Blémont, marchand de bois, et leur sœur Marguerite, fille majeure, héritèrent en 171 7 ou au commencement de 1718 de la fortune paternelle. Douze ans plus tard, convoiteuse de cette riche succession, Marguerite Bardon de Foissar informait le comte de Saint-Florentin que pour avoir refusé le ministère du curé de Saint-Nicolas-du-
' Il y avait dans la rue Neuve-Saint- parmi les quarante-neuf protestants de
Lambert (r. de Condi;) un troisième De la paroisse Saint-Sulpico qu'on devait
Bussière, Pierre, inscrit avec son beau- mander à la police entre le 23 octobre et
père Martin, apotiiicaire de M. le Prince, le 28 décembre i685 (Kr. 7o5i, fo 45).
Pasteurs et Anciens. 67
Chardonnet, Jean Girardot de Sozay avait été privé de la sépulture ecclésiastique, en un mot, qu'il était mort relaps et que, suivant les ordonnances, ses biens devaient être confisqués. Un premier échec ne la découragea point; car elle représentait encore le même placet en 1735 (TT 141 et Bullct., 3'= sér., VI, 134)'.
A l'approche de la Révocation, Jean Paris de Clorignon, demeurant à l'EcH, près la halle aux vins, et noté par la police comme «l'un des plus riches et des plus fiers de son quartier », avait envoyé ses deux fils à Genève ; aussi fut-il arrêté et enfermé au Chàtelet dès le 26 novembre (Fr. 7021 f° 234, et Fr. 17420 f° 166). Le lendemain on l'obligeait de travailler à faire revenir les fugitifs. Nous ignorons combien de temps il demeura en prison ; mais, le 8 janvier 1686, Seignelay ordonnait de l'y retenir jusqu'au retour des enfants. Sans doute ils ne revinrent pas; et comme on ne pouvait garder éternellement le prisonnier, on le relâcha dès qu'il eut abjuré. Marie Paris, qui abjurait le i3 janvier, était probablement sa fille aînée (Fr. 7o5i f" 57). Une demoiselle Paris était enfermée au couvent de la Visitation en 1688; nous ne savons si c'est la même qui fut mise aux Nouvelles-Catholiques par ordre du 19 janvier 1701 (O 248).
Paul Stample, âgé de quarante-et-un ans et mari de Marguerite Girardot, sœur de M"'^ Jean Girardot de Chancour, avait aussi envoyé à l'étranger une de ses filles, Jacquette, qui fut naturalisée Anglaise en 1696. Il n'abjura que le 14 janvier 1686 (,Fr. 7o55 f" 420), évidemment après avoir été dragonne. Une demoiselle Stample, mise aux Nouvelles-Catholiques au commencement de 1701, en même temps que la demoiselle Paris, fut tenue complètement à l'écart des autres prisonnières, et ne sortit de la maison, le 23 juillet 1702, que pour être confiée à une dame Quartier, fort estimée du cardinal de Noailles, qui lui donna la préférence sur M"'' Girardot de Villers, désireuse de recevoir chez elle sa parente, ainsi que nous l'apprend D'Argenson dans un billet adressé à Pontchartrain le 8 juillet 1703 :
' Vers le même temps, Paul, Jacques leur devoir de catholiques, écrivait le
et Daniel Girardot de Chancour, Jean et magistrat chargé de l'enquête; cependant
François Girardot de Sozay, Marie Girar- comme ils ont une très bonne réputation
dot, femme de Paris de Clorignon, Mar- parmi les négociants, et comme on m'a
guérite Girardot de Préfonds et François assuré qu'ils font leur commerce de mar-
Girardot de Blémont, demandaient l'au- chands de bois avec beaucoup de probité,
torisation de vendre la terre de la Trouil- comme ils sont d'ailleurs tous riches et
lière et les domaines de Magny et de bien établis à Paris, je ne vois pas d'in-
Mouteau en Nivernais. «Us sont tous convénient à permettre cette vente"
nouveaux convertis, faisant assez mal (TT 141).
Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
La dame de Villers n'offrait de se charger de la demoiselle Stample que pour faire plaisir à sa famille, ainsi je n'ai pu la résoudre à lui interdire rentrée de sa maison; je crois même avoir eu l'honneur de vous écrire que cette jeune personne est sur le point d'épouser le sieur Girardot, et que les parents des deux familles, aussi entêtées l'une que l'autre, ne s'empressent si fort de la faire sortir des Nouvelles-Catholiques qu'à dessein de conclure ce mariage (Fr. 8i20, f" 6i).
M"= Stample et sa sœur, M""' Jean Girardot de Chancour, ayant hérité de leurs père et mère chacune un tiers des terres de Traquelin, Tilleux, les Anglais, Boutteloin et Vermenoux, demandaient, en 1719, que la première fût autorisée à reprendre pour i5ooo livres la part de la seconde (TT 141) '. Girardot de Tilleux, Anne et André Girardot de Vermenoux, tous trois réfugiés en Angleterre, appartenaient très probablement à la même branche de la famille. Anne épousait à Londres, en 1690, Jacques Girardot, sieur du Perron, naturalisé Anglais en 1686 ^ ; elle lui donna dans l'année de leur mariage un fils nommé Jean-Étienne, qui eut pour parrain Etienne Seignoret, négociant de Paris, aussi passé en Angleterre, et pour marraine Marie Girardot de Préfonds. Marie- Jeanne Girardot de Vermenoux, femme de Thélusson, dont un fils reçut le baptême, en lyôy, à l'ambassade hollandaise de Paris, descendait également du marchand de bois de Château-Chinon, ainsi que le Girardot de Vermenoux dont la femme tenait sur les fonts en 1766 la future M""^ de StaëP {Bullet., 3^= sér., VI, 134).
Paul Girardot du Grand Chantier, doublement parent des Girardot du Chantier du Cadran, fut de toute la famille celui qui d'abord résista le moins aux ordres de la police. Fils de François Girardot de Préfonds, conseiller du roi en l'élection de Clamecy, et neveu du célèbre peintre en émail Jean Petitot''', il était né en i65i et avait épousé en 1679 Madeleine, fille de Jean Panou^ chirurgien
' Peu après, M"" veuve Jean Girardot de Chancour, M"'» veuve Stample, Paul Girardot de Chancour, Jean, François et Marguerite Girardot de Sozay, Jean Paris de Clorignon et François Girardot de Ble'mont, propriétaires indivis des terres et seigneuries de Nillaine , Brugnon, l.attiau et Stifour, demandaient l'autorisation de les vendre au marquis d'Argence, lieutenant du roi en Bourgogne.
' Dix ans plus tard Anne Girardot du Perron fut aussi naturalisée Anglaise.
^ La mûme année, la police notait comme fréquentant ladite chapelle d'am-
bassade: Girardot, marchand de bois, et sa femme, demeurant près l'iiôtel de Soubise, et M"'» Girardot de Préfonds, ancienne marchande de bois de la porte Saint-Bernard (Z3»/to., 3» sér., V, 5o8).
* Petitot avait épousé Marguerite Cuper, sœur de M"'° F'rançois Girardot de Préfonds.
' Le 5 septembre 1688, Seignelay ordonnait de mettre le jeune Panou, de la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, au eolléi;e des Jésuites, comme n'étant «pas en lieu de pouvoir être bien instruit»
Pasteurs et Aiiekns. 69
de la duchesse d'Orléans, et d'Elisabeth Girardot, qui lui donna quatre ou cinq enfants et mourut avant le 20 mars lôgS. Sur l'état des protestants du quartier dressé vers la fin de novembre i685, on lit en marge des lignes relatives à Paul : «Écoute et fait espérer». Il écouta si bien que, le 3o du même mois, Seignelay invitait l'intendant de la généralité d'Orléans à favoriser la terminaison des affaires de Paul Girardot, marchand de Paris nouveau converti, « à cause de sa conversion» (O' 29). On tint cette conversion secrète, et Paul, mandé, le 14 décembre, chez Seignelay, signa sans mot dire. Il abjurait, le 24, par-devant le chancelier de l'Église de Paris; toutefois, il se releva plus tard et se fit mettre à la Bastille. Outre une sœur mariée à François Girardot de Sozay, Paul en avait une seconde, mariée à Puyseau, ancien capitaine,, entré dans le commerce des bois depuis son mariage et provisoirement domicilié chez lui (Fr. 7o53 f° 214I II en avait probablement une troisième, Anne, femme de l'orfèvre Jean Catillon, laquelle fut emprisonnée au Grand Châtelet le 14 novembre (Fr. yoSi f° 295). Paul Girardot de Préfonds, célèbre bibliophile dont le catalogue de vente parut chez Debure en 1757, était sans doute son fils.
Les menaces, la dragonnade, la prison et l'exil avaient eu raison de presque toute la famille. Après un moment de triomphe, les convertisseurs s'aperçurent bien vite que leur œuvre impie, véritable toile de Pénélope, était sans cesse à recommencer. Seignelay écrivait en effet, à La Reynie, le 26 mai 1686 :
On a donné avis au roi que les marchands de bois de la porte Saint- Bernard, nouveaux convertis, ne font point leur devoir de catholiques, et qu'il y a trois hommes prisonniers au For-l'Évêque, nommés La Chapelle, Girardot et un orlogeur [Louis Le Verroux'], qui se fortifient l'un l'autre et empêchent la conversion de ceux qu'on met dans cette prison (O ' 3o).
Et le 3i août :
J'ai fait mettre Alexandre Morisset et le nommé Girardot aux Nouveaux- Catholiques (Ibici.).
D'après nos conjectures, ce Girardot, qui réussit à s'enfuir des Nouveaux-Catholiques, le soir du 12 septembre i636 (Fr. 7o53 i° 75), devait être neveu de François Girardot de Préfonds et fils d'Etienne Girardot, décédé en 1648, dont la veuve, Louise Moillon, mourut en 1696, âgée de quatre-vingt-sept ans, en son domicile de l'impasse des Bourdonnais. Dans son testament, rédigé le i^"" février
' Voir au chapitre des emprisonnés.
70 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
1686, elle remerciait Dieu de l'avoir «fait naître en son Église et persévérer en la religion chrétienne », langage ambigu, évidemment dicté par la crainte des confiscations et autres peines portées contre les relaps. Même à sa dernière heure, M™= Etienne Girardot ne sut point s'affranchir de cet esclavage; car elle reçut la sépulture ecclésiastique en présence d'Etienne Demeuves, son neveu, et de Pierre Pioger (TT 14, 7-8). Si notre conjecture est fondée, trois de ses enfants lui avaient pourtant donné l'exemple de la sincérité et d'un attachement invincible à leurs convictions religieuses. Un frère et une sœur du prisonnier ci-dessus mentionné s'étaient réfugiés à Londres, d'où la sœur, A. Girardot, écrivait le iS/aS mars 1686 à sa tante M"'' Girardot, à la ville de Cotdanges^, pour l'assurer qu'elle se souvenait chaque jour de ses bontés, et que la perte d'une lettre égarée pouvait seule la faire accuser d'ingratitude :
J'ai reçu, poursuivait-elle, celle que ma mère nous a écrite à mon frère et à moi; elle nous a fait répandre bien des larmes. Dieu la veuille consoler et nous aussi, et nous fasse la grâce de nous revoir un jour. J'ai écrit à M. Girard, pour savoir s'il nous pourra recevoir, mon frère et moi, chez lui sans s'incommoder. Je croyais que ma cousine Stample serait bien aise d'aller en Hollande; mais je vois qu'elle se trouve bien ici et qu'elle y demeurera. On lui a déjà parlé de quelque parti, je ne sais si elle s'en accommodera. Pour ma tante de Préfonds, elle se trouve bien embarrassée, son mari lui mandant qu'il ne saurait [1'] aider dans ce pays. Cela l'afflige beaucoup; elle a eu depuis deux jours la fièvre et une espèce de rougeole. Sa fille a été comme cela, elle en a été quitte pour se purger et saigner... On parle fort ici de donner encore une église aux réfugiés: il y a déjà trois églises françaises. Si on en accorde encore une, ce sera M. Allix, M. Bertheau et M. Rondelet^ qui en seront les ministres. M. Bertheau se fait ici admirer de tout le monde... Il prêche beaucoup mieux qu'à Paris. Tous les ministres se surpassent et font des prédications les plus belles et les plus touchantes du monde. Enfin, ma chère tante, nous serions trop heureux si nous avions ici nos chers parents. Dieu nous les veuille donner par sa sainte grâce. Adieu, ma bonne tante...
Je vous prie d'embrasser ma tante Girardot et mon oncle pour l'amour de moi... Je n'ai point appris de nouvelles de ma cousine ni de ma tante; je crois que nous aurons dans peu de jours son frère. M""" Dumény est enfin arrivée en cette ville. La pauvre femme a été longtemps à la campagne; n'ayant pas d'argent pour se [faire] conduire, elle a eu bien de la peine à passer et il lui en a coûté tout son petit fait 3. Elle m'a apporté mon linge... Mon frère est à la campagne depuis huit jours; il veut absolument apprendre la langue, il est
• Cette enseigne indique su0isaniment '' Pierre Rondelet, ancien pasteur à
que les habitants de la maison étaient Bordeaux.
originaires du Nivernais, où l'on trouve ^ Pout-Ctre parente du Parisien Paul
Coulanges-les-Nevers et Couhnges-sur- Duniesny, menuisier, qui abjurait, le 21
Yonne. Les de Sozay avaient des pro- août 1Û77, dans l'église des religieux Pré-
priétés dans cette dernicrc ville. montres, rue de Sèvres (Fr. 392, f" 182).
Pasteurs et Anciens. 71
chez un ministre ^.. Faites, je vous prie, mes baise-mains à mes frères et ssurs et particulièrement au pauvre prisonnier... (Fr. yoSS, f^ 218).
M'"^ Girardot de Préfonds mentionnée dans cette lettre, et à laquelle son mari refusait tout secours, était Marie Cuper, femme du conseiller resté à Clamecy, et mère de Paul, que nous avons vu abjurer avec une si déplorable facilité. Les biens de la fugitive ayant été confisqués, son mari en demanda la régie, qui lui fut accordée le 3 août 1688, « en considération de ce qu'il faisait son devoir de catholique ».
En revanche, le 12 septembre 1689, Sa Majesté ordonnait de mettre dans un château fort la demoiselle Girardot (O' 33). Était-ce une demoiselle ou une femme mariée, et de quelle famille? Dans tous les cas, la forteresse était le dernier châtiment des inconvertissables, et il se pourrait que cette « demoiselle Girardot » eût été expulsée du royaume.
Deux ans plus tard, le 3i décembre 1691, Pontchartrain adressait à La Reynie une nouvelle plainte :
Sa Majesté m'ordonne de vous dire à l'égard des Girardot qu'il y a longtemps qu'on parle de leur conduite, dont elle désire que vous vous informiez exactement, et nommément du fait particulier de la petite-fille de Catillon, qu'ils avaient retirée chez eux pour l'instruire en la R. P. R. (O ^ 35).
Il doit s'agir ici de Paul Girardot de Préfonds et de sa parente Marie Catillon, alors âgée de treize ans, qui avait su résister à Fénelon lui-même. Fatiguées de nourrir « une opiniâtre non payante» (Fr. 7062 f° 24), les Nouvelles-Catholiques l'avaient mise dehors, et Paul Girardot l'avait recueillie. Sans doute reprise plus tard, elle abjura sincèrement et se fit religieuse '^. Les Girardot restés à Paris n'étaient donc convertis que de nom. En août 1692, la maison de l'un d'eux paraissait suspecte et la police la surveillait à cause des assemblées. En 1698, M"'='' de Sozay convertissaient un mousquetaire nommé De La Croizette, qui s'enfuit aussitôt à Genève auprès de Pictet^.
L'année suivante, Jean Girardot de Chancour et Paul Girardot de Préfonds furent arrêtés à un mois d'intervalle et pour des crimes identiques : le premier avait envoyé ses deux filles à l'étran-
• C'est probablement lui qui fut natu- ^ Voir Du Vigneau,
ralisé, le 20 mars i6S5, sous le nom de ^ Lettre du mousquetaire à Pictet, du
Paul Girardot (Agnew, III, 41), et de lui 23 juillet {Biblioth. de Genève). — Au
que descendait le révérend William Gi- mois de juin i5S6, un nommé Croizette
rardot dont la fille a épousé, presque de se trouvait près de M"* de Massanes, et
nos jours, un autre descendant de ré- songeait à rejoindre sa femme passée en
fugiés, Papillon (Agnew, III, 58). Angleterre (Fr. 7o?3, f° 286).
ger; il était dans le dessein d'y envoyer encore quatre de ses enfants, et ensuite de s'enfuir avec sa femme (Arc/i. Bast. X, 218); et le second méditait quelque chose d'analogue'. Dès le 3 mars 1699, Pontchartrain écrivait au lieutenant de police D'Argenson :
Il suffit de faire observer la conduite de Girardot; je serai bien aise de lui parler. Prenez la peine de lui dire de se rendre ici.
Et le 20 juillet suivant:
La conduite que le sieur Girardot a tenue jusqu'à présent ne laisse aucun lieu de douter qu'il n'ait contribué à l'évasion de ses deux filles. Aussi le roi veut qu'il soit arrêté et mis à la Bastille, en lui déclarant qu'il y sera jusqu'à ce qu'il les ait fait revenir (O '43).
Suit l'ordre d'arrestation daté du même jour^. Le 10 août, M. de Saint-Mars, gouverneur de la Bastille, était autorisé à donner un valet ancien catholique au sieur Amyot, et un à Girardot de Chancour^ Le 23 septembre, il recevait l'ordre de leur répéter à tous deux qu'ils n'obtiendraient la liberté qu'après avoir fait revenir leurs filles. On changea cependant de tactique vis-à-vis du marchand de bois : passant condamnation sur la fuite de ses filles, on voulut au moins* s'assurer qu'il ne leur enverrait point sa fortune pour les rejoindre ensuite. Au mois de décembre il n'était pas encore élargi, parce qu'il ne voulait adhérer à aucune cérémonie, ni fournir la caution de 200,000 livres, qu'on lui demandait (O' 43) Du Junca dit 5o,ooo écus (Ravaison, Arc/i. Bast., X, 23o). Enfin il se résolut à déposer la somme exigée, et fut relâché par ordre du 23, « sans avoir été obligé de faire aucune fonction de catholicité »