‹ La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inéditsChapitre 11 sur 46 · TT · texte numérisé non relu

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Le 19 août de la même année, Paul Girardot de Préfonds, véhémentement soupçonné de préparer la fuite de ses enfants et peut-être la sienne, fut arrêté; on enferma ses deux fils dans un collège, et ses deux filles dans un couvent. Celles-ci, déjouant la surveillance dont elles étaient l'objet, s'échappèrent du couvent et quittèrent Paris le 14 novembre. Pendant qu'on envoyait leur signalement aux villes frontières du Nord, Maubeuge, Ypres, Lille, Dunkerque, Calais (O^ 43), elles avaient pris la route de Genève où elles arrivèrent heureusement. Paul fut relâché au bout de quelque

' Voirchap, des emprisonnes. de ces deux pères de famille un seul pcr- » Un Girardot entre à la Bast. le 8 juil- sonnapc, qu'elle confond avec Paul Gilet iGfjq (Arsen., F. Bastille, io5iS). rardot de Chancour. ' La France protestante (y l, 497) a fait

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temps; mais on garda ses fils, ou plutôt il semble qu'après les lui avoir rendus on les lui reprit au mois de mars 1701, parce qu'il continuait à les élever dans la religion protestante. Dans tous les cas, le 3i mars 1701, le roi défendait qu'on les mît chez les Jésuites, et chargeait D'Argenson de recommander aux régents du collège d'Harcourt « d'avoir beaucoup de soin à leur instruction sur le fait de la religion », et d'y veiller lui-même scrupuleusement (O 248).

S'étant remarié l'année du mariage de Paul Girardot de Préfonds, Jean Girardot de Chancour avait des fils à peu près du même âge que ceux de Paul; mais il en avait trois, et ils étaient chez les Jésuites. Il les redemandait vainement au mois d'octobre 1702 (O249), et le 10 janvier lyoS, Pontchartrain adressait ce billet à D'Argenson:

Le roi ne veut pas rendre ses trois fils à Girardot de Chancour, marchand de bois; mais l'aîné a dix-neuf ans et ne peut rester toujours au collège, il faudra le mettre chez un ancien catholique (O 25o).

Nous ignorons si c'est l'un d'eux qui sortit du Chàtelet par ordre du i'^'' juillet 1711 (O' 55). En 1712, les galériens protestants enchaînés à la Tournelle reçurent la visite d'un «bon protestant de Paris, nommé M. Girardot de Chancour, riche négociant», qui réussit à leur procurer quelque soulagement *. La date de sa mort nous est inconnue, mais il mourut en France, puisque son fils, Paul Girardot de Chancour, recueillit sa succession, et notamment une maison sise à Clamec}', qu'il demandait la permission de vendre en 171 7 (TT 141). Il semble probable que Paul Girardot, naturalisé Anglais le II mars 1700, et de qui descendait le révérend John Chancour Girardot, né en 1798 (Agnew, II, 252, et III, 64\ était fils de Paul Girardot de Chancour. Quant à Jean Girardot de Chancour, né à Paris et fils d'André Girardot de Chancour et de Marguerite, il ne reçut qu'en 1742 ses lettres de naturalisation.

Marie Lefèvre, de Chàteau-Chinon, veuve d'un nommé Moreau, avait épousé en secondes noces le receveur des tailles de sa ville natale, Paul Girardot de La Forêt. Ayant abjuré à la Révocation, elle fut enfermée le 16 décembre 1686 dans le couvent des Ursulines de Nevers, pour refus de communion. On lui permit d'en sortir le 5 février et d'aller faire ses couches chez elle ; après quoi on la réin-

' Mêm. de Marteilhe, p. 32i. — Ua cour : savoir, la Réponse au livre de M. bibliothèque du protestantisme possède de Coiidom par La Bastide, un ouvrage qui a appartenu à De Chan-

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tégra dans ledit couvent, où elle demeura plusieurs années, au moins jusqu'au 23 mai i638, sans jamais assister à la messe ni prendre part à aucun exercice du culte catholique (TT459). Elle éleva dans ces principes son fils Pierre Girardot de La Forêt, qui hérita de la charge paternelle. En 1699 nous le voyons noté comme faisant «assez mal son devoir spirituel», et sa femme et ses enfants comme ne le faisant pas du tout (TT 267).

Cette vaillante Marie était la sœur du célèbre et admirable confesseur Isaac Lefèvre, déclaré atteint el convaincu d'avoir tenté de sortir du royaume sous un faux nom et avec de faux papiers, en réparation de quoi le Parlement de Dijon le condamna (22 mars 1686) « de servir à perpétuité comme forçat sur les galères de S. M. ». Isaac, compagnon de chaîne de Louis de Marolles, mourut à Marseille en 1702. Tandis que Jean et Pierre, ses deux frères cadets du premier lit, passèrent à l'étranger, un frère du second lit, Louis Lefèvre, bourgeois de Paris, adressa au duc d'Orléans, régent du royaume, un placet par lequel il demandait l'annulation à son profit des ventes simulées qu'Isaac, Jean et Pierre avaient faites à leur beau-frère Girardot. Il terminait ce placet en se glorifiant d'avoir épousé une ancienne catholique qui lui avait donné deux enfants (TT 154). C'est ainsi que la même famille offre le singulier mélange des grandeurs et des misères morales ; chez les uns, le dévouement le plus pur porté jusqu'à l'héroïsme ; chez l'autre, une âme vénale. — Judith de Monchanin, veuve de l'illustre galérien, et sa fille unique Madeleine, ne se montrèrent pas indignes de la gloire attachée à leur nom. Nous lisons dans un mémoire de 1699, rédigé par un prêtre:

Elles ne font ni l'une ni l'autre leur devoir. La fille, à ce qu'on m'a dit, voudrait bien le faire si elle n'était point avec sa mère; mais elle est âgée de vingt ans (TT 267).

Le 18 août 1782, le gouvernement de Louis XV refusait à Jeanne Girardot, veuve de Pierre Gastey, docteur en médecine, la permission de vendre le petit domaine de Reneubourg, près Corbigny, de la valeur de 5 à 6000 livres; il donnait pour raison de ce refus, que la demanderesse faisait profession ouverte de protestantisme (TT i38).

En résumé, la relégation d'André, la dragonnade qu'il subit ainsi que plusieurs de ses parents, l'emprisonnement de sept autres, l'enlèvement de treize enfants, l'émigration d'une vingtaine de personnes, et finalement la persistance dans la religion proscrite,

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attestent la résistance que les Girardot opposèrent à l'envahissement de leurs consciences. Nous ne savons si la famille est éteinte en France; mais elle subsiste encore en Angleterre.

C'est dans le chantier de M"^ [Girardot] de Chancour, situé au Port au Plâtre, à la pointe de l'arsenal, que fut établi en 1787 le cimetière des protestants régnicoles, avec la tolérance de l'autorité. Parmi ceux qui fréquentaient le culte de la chapelle de Hollande en 1766, la police notait Girardot, marchand de bois, demeurant près de l'hôtel de Soubise, et M"<= de Préfonds (Girardot de Préfonds), ancienne marchande de bois de la porte Saint-Bernard {Bnllet., 3" sér., V, 5o8).

GROSTETE

La famille parisienne des Grostête se rattachait à deux frères établis à Orléans : l'un médecin, l'autre procureur.

Celui-ci, Jacques Grostête, sieur de La Buffière, avait eu de son mariage avec Barbe Girard : Jacques, sieur de La Buffière, quj devint ancien de Charenton; Marie, mariée en i653 au célèbre avocat Jacques Gaillard *, dont la fille épousa Daniel Chardon ; Anne, mariée à Abraham Lemonon, médecin du duc de Longueville.

Du mariage du docteur en médecine, Marin Grostête, sieur du Chesnoy, avec Priscille Regoumier, étaient nés : Anne, qui fut la femme de l'ancien de Charenton, Louise, mariée en 1648 à Théodore Naudin; Marin, sieur du Chesnoy, médecin à Orléans, qui épousa en i685 Susanne Crommelin ; Paul, sieur du Buisson, lieutenant des chasseurs du duc d'Orléans.

Jacques, fils de Jacques et de Barbe Girard, épousait à Charenton, en juillet 1645, sa cousine-germaine Anne Grostête, dont il eut : Anne (1646), mariée, en 1664, à Jean Robethon, futur ancien de Charenton; Jacques, sieur de La Buffière (1647), gentilhomme ordinaire de M. le prince^; Claude, sieur de La Mothe (1648),

• Des sept enfants de Jacques Gaillard ^ La France proî. et Agnevv, qui la

et de Marie Grostête, trois restèrent en suit, se trompent en plaçant la naissance

France, et un quatrième, Jean, sieur de de Claude en 1Ô47; il ne peut être né que

La Monnerie, y revint abjurer et reçut l'année suivante, puisqu'il n'avait que

une pension de 1000 livres; les trois trente ans {Reg. de Char.) lors de son

autres restèrent à l'étranger. mariage (27 août 1679). D'ailleurs le pré-

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ministre à Lizy-sur-Ourcq; Marin, sieur des Mahis (1649), ministre apostat; Isaac (i653), qui semble n'avoir plus existé en 1679, et Abraham (i658), avocat au Parlement. Nommé ancien de Charenton à une date inconnue, mais antérieure au 22 décembre 1662 (O' 84), il assistait en cette qualité au synode de Vitry-le-François, en i665, et à celui de Lizy, en 1681. En 1671, on le trouve domicilié proche Saint-Eustache {Biillcf. VIII, 25i), dans la rue du Vinier, d'après Agnew (II, 112), c'est-à-dire probablement dans la rue de Vannes. Il a dû, selon toute apparence, exercer la profession d'avocat.

Son troisième fils, appelé comme pasteur à Orléans, grâce à l'influence de ses parents, y causa un scandale extrême en abjurant au bout de quatre années (juin i683) entre les mains de l'évêque. La pension de 1200 livres, qui lui fut aussitôt accordée, et qu'il abandonna au profit de la maison des Nouvelles-Catholiques, n'était pas propre à calmer les esprits. Tandis que les catholiques exultaient, Jacques Grostête, doublement indigné, comme père et comme ancien^ fermait sa porte au malheureux qui s'était laissé séduire. Il n'en eut pas moins, au milieu d'octobre 1684, la mortification de voir appeler Bertheau fils à Paris, sans que personne osât même proposer le sieur de La Mothe, trop compromis par l'abjuration de son frère cadet. Le grand éclat de cette conversion avait attiré sur le père l'attention de la police; aussi n'est-on nullement surpris de voir le commissaire Gorillon se plamdre, le 29 septembre i685, d'être allé cinq ou six fois chez lui sans pouvoir le rencontrer.

Le 8 novembre, le même commissaire écrivait à La Reynie :

Le sieur de La Ruffière n'étant venu demeurer avec M"° de Pienne, dans la maison qu'occupait, rue de Braque, M'°° la comtesse de Lamarque, que depuis qu'elle en est sortie, n'a fait aucunes habitudes au quartier; mais ayant eu occasion de le voir deux autres fois, je sais certainement qu'il est marié et que sa femme est vivante, qu'il est d'un esprit froid et bon, vous écoutant et répondant fort juste; qu'il est rempli de soumission et de respect pour les ordres du roi, les vôtres, Monsieur, et ceux de la justice; que son appartement, contenant trois chambres de plain-pied, est proprement meublé. Au surplus, j'ai appris d'un homme qui tient un juste prix auprès de sa maison, avec lequel les laquais de M"" de Pienne sont continuellement à boire de l'eau-de-vie, que lesdits laquais en parlent comme d'un homme riche de 7000 à 8ooD livres de rente, qui a un fils avocat qui ne demeure pas avec lui.

nom de Jacques et son titre de sieur de docteur en médecine à Vitrj'-le-François,

la Buflière témoignent indubitablement et veuve d'Abraham Du Pleix, sieur du

que celui-ci était l'aîné, .lacques épousa Fay. en 1O77 Susanne Colesson, lïllc de Paul.

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qu'il est de Chaumont en Bassigny ou des environs, qu'il a des biens en Bourgogne et en Normandie considérablement.

Exilé, le 10 novembre, à Guéret (Creuse), et plus tard à Bourges, manquant des soins qui lui étaient nécessaires, exténué par ces voyages répétés durant les rigueurs de l'hiver, et vaincu peu à peu par les mauvais traitements de la soldatesque, le vieillard perdit toute espèce d'énergie après deux mois de lutte et de souffrances. L'ancien pasteur, entré dans les ordres et devenu convertisseur ', crut l'occasion propice pour se rapprocher de lui, et s'empressa de la saisir. Un historien, qui feignait d'ignorer les exils et les persécutions, le Bénédictin Toussaint-Duplessis, parle en ces termes de la réconciliation du père et du fils, banni depuis plus d'un an de la maison paternelle : «A la fin cependant il trouva le secret d'y entrer ; le moment de la grâce était venu [évidemment hâté par les dragons], il fut reçu à bras ouverts ; ses entretiens touchèrent son père et sa mère, et il eut le bonheur de les ramener à la religion catholique. Il n'en fut pas de même de son frère de La Mothe. En vain passa-t-il six semaines chez lui à Liz}', pour le gagner; ce ministre demeura dans son obstination» {Biillet. I, 461). — Le i3 janvier 1686, Seignelay écrivait au lieutenant-général de Bourges :

J'ai appris avec beaucoup de plaisir la conversion du sieur de La Buffière; vous deviez joindre à votre lettre un acte de son abjuration. Je vous envoie cependant la permission dont il a besoin pour revenir à Paris, sur l'assurance que vous me donnez de sa conversion (O 1 3o).

On ne sait ce qui se passait dans la conscience du converti ; ais extérieurement et d'apparence il était catholique. C'est ce qui résulte du billet adressé à La Reynie par Seignelay, le 25 novembre 1687 :

Le sieur de La Buffière, qui demeure dans la paroisse Saint-Eustache, a fait demander à Sa Majesté le don des biens que Claude Grostète, son fils,

' Il fut missionnaire sous les ordres de Je suis bien aise que le sieur Des Mahis

Féiielon, auquel Seignelay écrivait le 17 soit dans le dessein d'aller vous joindre sur novembre i683: toutes les côtes de Saintonge, et j'écris à M.

l'évéque d'Orléans qu'il fera une chose J ai parlé au sieur Des Mahis et je l'ai agréable au roi de lui en donner la permischargé de vous voir, afin de prendre des me- sien (iliiî., p. 3;.

sures avec vous par rapport à la conversion 11 „ j„ 1 ^tt i-, j

de son père à laquelle il doit travailler. (Ver- l "^ "„'^'"' '" °^."'"-" \°"'P^^'^' ^u

laque, LeiirM ,WJ. de J-eneion, p. 2.) prélat, Pans, 1827, in-80, II, 297, une

lettre très e'iogieuse pour le prosélyte de- Et le 12 décembre: venu convertisseur.

ci-devant ministre à Lizy, a laissés en France, et Sa Majesté a voulu, avant que de lui accorder cette grâce, savoir de vous s'il fait son devoir de catholique (O 1 3i).

La grâce ayant été accordée le 5 septembre 1688, il est certain que la réponse avait été affirmative (O' 82).

Claude Grostête, sieur de La Mothe, reçu docteur en droit en 1664 et avocat au Parlement en i665, quitta le barreau pour étudier la théologie, et devint pasteur à Lizy-sur-Ourcq en 1675. Le 28 juin 1679, il épousait à Charenton Marie Berthe, fille de Jean, banquier de la rue des Deux-Boules, et de Susanne Marchand *. Appelé par l'Eglise de Rouen (1682), il n'y fit qu'un court séjour, s'étant empressé de quitter sa nouvelle Eglise et de retourner dans l'ancienne dès qu'il vit qu'elle trouverait difficilement un autre pasteur. Il fut élu secrétaire du dernier synode provincial tenu avant la Révocation, savoir celui qui se réunit, en i683, au château de Lizy. Le sieur de La Mothe était, selon Toussaint-Duplessis, un «homme d'esprit et modéré», «le plus sage du synode»; pourtant ce fut lui qui, lorsqu'il s'agit de prendre une résolution que l'on voulait tenir secrète, pria l'abbé de Saint-André, chanoine d'Arras et second commissaire royal, de vouloir bien se retirer. Le temple de Lizy fut interdit en 1684 ; dès lors le sieur de La Mothe tourna les yeux vers l'Angleterre.

A la Révocation, sa femme le suivit à Londres, où il fut naturalisé, le 5 janvier 1688 (Agnew, III, 47). Il servit l'Église de Swallovv-Street jusqu'en 1694, ^^ ensuite celle de la Savoie. Il fut nommé membre de la Société royale de Berlin en 1712, et mourut

' Au contrat, dressé le 23 juin 167g, Monginot, sieur de la Salle ; Ce'sar Gaze,

signèrent, du côté de l'époux: Jacques écuyer, cousins; Charles Aubeson (?),

Grostête et Anne Grostête, père et mère; sieur de la Durferie, ami du sieur de

Marin Grostête, sieur des Mahis, et Abra- La Mothe.

ham Grostête, avocat au Parlement, Du côté de l'épouse: Jean-Auguste

frères; Jean Robethon, avocat au Parle- Bertlie, Jacques Conrart, écuyer, avocat

ment, et Anne Grostête, sa femme, sœur; au Parlement, et Susanne Berthe, sa

Paul Grostête, sieur du Buisson, lieute- femme, Anne et Elisabeth Berthe, frères

nant des chasseurs du duc d'Orléans, et sœurs; Samuel Bédé, écuyer, sieur de

oncle; Louise Grostête, veuve du sieur Loisillière; Benjamin Bédé, écuyer, sieur

Naudin, médecin, tante; Daniel Chardon, de Loncour ; Philippe-Auguste Perraux,

avocat au Parlement, pour Marie Gail- procureur au Parlement; Olympe Bédé,

lard, sa femme; Louise Naudin, femme veuve d'Auguste Hardy, écuyer, sieur de

du sieur Guide, docteur en médecine; la Fosse, cousins; — Jacques Conrart,

M"« Anne Gaillard; Louis de Roche- écuyer, conseiller secrétaire du roi, et

bonet, sieur de Launay, avocat au Parle- Susanne Regnard, sa femme; Valentin

ment, et Philothée Naudin, sa femme; Conrart, écuyer, sieur de Rupemberg,

Catherine Lemonon, veuve de M. de amis des deux familles.

Pasteurs et Anciens. 79

l'année suivante '. Deux des ouvrages qu'il a publiés semblent indiquer qu'il favorisa la secte des inspirés, dont Louis Gervaise, fils de l'ancien de Charenton, fut l'un des principaux membres: Caractère des nouvelles prophéties en quatre sermons, Lond., 1708, in-8°, et Nouveaux nu'inoires pour servir à l'histoire des trois Cauiisars, oîi l'on voit les déclarations de M. le colonel Cavalier, Lond., 1708, in-8°. La lettre suivante relative aux cent trente-six galériens relâchés en 1718, sur les sollicitations de la reine Anne, honore autant le pasteur qui prenait le plus vif intérêt à leur sort, que le généreux bienfaiteur qui leur ouvrait largement sa bourse. Elle était adressée à Claude Grostète par Henri de Ruvigny, comte de Galway, fils du député- général des Églises de France, et lui-même appelé à cette charge avant la Révocation (Agnew, III, 160):

Straton i3 juillet [i7i3].

Je vous suis infiuiment obligé, Monsieur, de la peine que vous avez prise de me faire savoir ce qui se passe par rapport à nos confesseurs par votre lettre du 19" juin. J'ai eu le soin de l'envoyer à M"' Gaillard, comme vous le souhaitiez. J'ai vu depuis ce temps-là la copie de celle qui a été écrite de Marseille du 17" juin, par laquelle je vois qu'on a fait embarquer une partie de nos pauvres frères (apparemment pour leur faire trouver plus de difficultés dans leur voyage), et qu'ils espèrent qu'on mettra aussi le reste en liberté. Je vois par la même lettre qu'ils croient que ces pauvres confesseurs auront grand besoin de secours en arrivant à Genève; c'est de quoi je n'ai pas douté. Si vous prenez le parti de leur envoyer [quelque chose], je vous prie de me le faire savoir à temps, et ce que vous avez besoin, et je vous ferai donner ce que vous me demanderez jusqu'à cent livres sterling; mais il est bon que je le sache le plus tôt qu'il se pourra, afin de les tenir prêtes. Nous attendons Mylady Colladon tous les jours, je lui parlerai sur ce sujet, mais je dépendrai absolument de ce que vous aurez la bonté de m'écrire. Je vous prie d'être persuadé, Monsieur, que je suis toujours avec beaucoup d'estime et de sincérité.

Votre très humble serviteur, Gallway.

• Ses biens avaient été confisqués, mais son filleul Claude Guide, 5oo livres sternon ceux de sa femme, qui consistaient ling à Claude Grostète, fils de Jacques, en valeurs immobiliùres, dont une partie sieur de La Buffière, son n frère aîné», était commune aux deux époux. Il légua 1200 livres sterling audit frère, pareille en mourant plus de 100,000 francs à di- somme à l'avocat son jeune frcre, et à vers membres de sa famille (son frère son neveu Jean Robethon, conseiller d'am- Isaac avait peu vécu, et Marin était mort bassade de la maison de Brunswick, son chanoine d'Orléans en 1694) : 100 livres exécuteur testamentaire, sterling aux pauvres de l'Église de la ^ [sjouj jg^oj-ons qui étaient Pierre Gros- Savoie, 25 livres à ses cousines germaines tête, sieur de La Mothe, inhumé à Paris Anne Gaillard et Louisa Guide, au le 12 décembre i6ôi, et Claude Grostète, sieur du Buisson, son cousin, à M"« sieur de Corbon, inhumé ie lendemain. Naudin, sa cousine, 100 livres sterling à (Reg. de Char.).

8o Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

JANICON

François Janiçon, sieur de Marsinf frère du ministre Michel Janiçon, appelé de Blois à Charenton pour une année en 1684', était né en 1634 et fils de Jean^ avocat au parlement de Bordeaux, et de Judith de Menneret. Avocat comme son père, il vint à Paris soutenir devant le conseil d'Etat les droits violés des Eglises de Guyenne. Lorsqu'il fut remplacé dans cette fonction par le ministre Sarrau (1671), il continua néanmoins de résider à Paris, et entra comme intendant au service du duc de Schomberg. Il épousa, le i^''mars 1674, Marie Brunier, fille de «feu Abel», l'illustre botaniste premier du nom^, qui lui donna: François-Michel if.6']5), Jacques-Gaspard {1676), Frédéric-Charles (1677) et Marie-Élisabeth (1679), inhumée en 1681. En i683, il assistait, en qualité de témoin, au mariage de Dacier et d'Anne Le Févre^, sans deviner sans doute qu'une éclatante apostasie, ménagée avec plus d'adresse que de désintéressement, allait attirer les pensions et les faveurs sur les deux écrivains courtisans. Prévoyant la Révocation, il voulut au moins mettre son fils aîné à l'abri des maux sans nombre qu'elle allait enfanter. A peine ce fils avait-il atteint l'âge de neuf ans, que Janiçon s'empressa de l'envoyer à Maastricht, où Du Rondel enseignait avec éclat les belles lettres et la philosophie.

A l'approche du jour fatal, la police, attentive aux moindres actes des anciens de Charenton, rendit visite au «banquier» Janiçon, dans sa maison de la rue Saint-Thomas du Louvre (Fr. 7o5i f°^ i52 et 2o3), et La Reynie reçut de lui un mémoire, qu'il transmit, le 4 octobre, «avec la lettre de Monsieur et le mandement à M. le commissaire Hémon ». L'exil de la moitié de ses collègues dispersés çà et là par ordre du 10 novembre, avait accablé Janiçon. En recevant la lettre de cachet du 20, qui l'exilait à Vierzon en Berry, il ne put contenir sa douleur. Comme on le vit chanceler, aussi bien que son collègue Gaucher^ Seignelay écrivit le 22 à La Reynie :

• Lettres ms. de Claude i^Bihl. de I.eide). ' Contrairement à l'usage, la cérémonie

* L'erreur de La Fr. pr. (2» édit., III, eut lieu à Paris, à cause d'une indispo- 314) qui le dit gendre du second Abcl, sition de l'épouse. (Reg. de Char.). est évidente, puisque le premier mourut . |,.^,„ .(cs correspondants littéraires de

en IÛ65. et le second, seulement en iô85. H;,yie

Pasteurs et Anciens. 8i

Vous pouvez sans difficulté permettre aux nommés Gaucher et Janiçon de demeurer à Paris, puisqu'ils sont en disposition de se convertir (O i 29).

Cependant Janiçon reprit courage et se montra décidé à n'obéir qu'à sa conscience. Il fut alors envoyé à Vierzon, où assailli par les convertisseurs de tout genre et notamment par les convertisseurs bottés, il eut le malheur de céder à la violence. Un ordre du 24 janvier 1686 autorisa le nouveau converti à revenir à Paris, et Le Mercure galant s'empressa d'annoncer que MIM. Janiçon, Bouilly et La Bastide, tous trois anciens de Charenton, venaient d'abjurer l'hérésie. Quant au dernier, la nouvelle se trouva fausse. — Grâce aux dragons qui s'entendaient merveilleusement à ruiner leurs victimes, la résistance de Janiçon lui avait coûté une somme considérable. On lit dans une requête conservée aux Archives (TT 25i) :

La demoiselle femme du sieur Janiçon représente que son bien est beaucoup diminué par les dépenses de voyage et de garnison que son mari a eues dans les endroits où il a été exilé, ayant payé pour cela plus de 2000 écus. Et comme son beau-frère [Michel Janiçon], qui était ministre, est sorti du royaume en conséquence de l'édit de révocation de celui de Nantes, et a laissé en Guyenne la moitié d'une métairie de peu de revenu, qui n'a point été partagée et qui est confondue avec l'autre moitié, elle demande le don de cette partie de métairie pour ses enfants, qu'elle élève dans la religion catholique. Elle est fille du médecin de feu M. le duc d'Orléans, et rapporte des certificats comme elle a approché des sacrements en l'église de Saint-Germain-del'Auxerrois, sa paroisse.

Il semble résulter de cette pièce non datée que Janiçon a dû être exilé ailleurs encore qu'à Vierzon, et qu'il était mort ou fugitif lorsqu'elle fut écrite. Nous savons d'autre part qu'il avait rejoint en Hollande son fils et son frère, pasteur. à Utrecht. Ce dernier mourut en 1705, et François le suivit de près.

François-Michel, entré dans le régiment de La Melonnière, quitta la carrière militaire, quand la paix eut été signée. Il fit paraître divers ouvrages, dont deux traduits de l'anglais, et accepta la direction d'un journal français publié à Utrecht *, à la rédaction duquel concourait un de ses frères, resté en France avec leur mère. Un fils de celui-ci, revenu de Hollande, gagna par son retour la bienveillance de Pontchartrain, qui écrivait à Chamillard en 1702:

Le roi m'a ordonné de vous envoyer ce mémoire concernant le sieur Janiçon, nouveau catholique, et de vous avertir de prendre son ordre pour lui donner quelque emploi qui lui convienne.

' Voir La Fr. prot.

Cette faveur fut de courte durée; on découvrit bientôt que le père et le fils envoyaient des nouvelles à la gazette d'Utrecht et ils furent traités en espions, ainsi que nous l'apprend D'Argenson dans sa lettre à Chamillard du 5 octobre :

Janiçon père est d'une opiniâtreté déclarée sur le fait de la religion, et je vous envoie cinq ou six lignes de son écriture, qui pourront servir dans la suite à faire connaître des lettres qu'apparemment il ne signe pas. Son fils a épousé la fille d'un vieux capitaine d'infanterie ancien catholique; il n'est revenu de Hollande que depuis trois mois, et le roi a eu la bonté de lui accorder une gratification de 200 livres, dont il me remercie par une lettre que je prends aussi la liberté de joindre à celle-ci pour en faire le même usage que de l'écriture de son père. Celui-ci [le fils] veut qu'on le croie bien converti et va souvent à la messe, et son père aflecte de paraître fâché de son retour et de sa conversion. Cependant ils se voient et mangent ensemble presque tous les jours; M. de La Boulonnière, leur parent, est un protestant très hardi et très indocile. Tous trois écrivent chacun de leur côté, ils portent leurs lettres chez une vieille huguenote, la dame Roger dite Costard, qui demeure dans la rue Saint-Honoré, à un second étage où elle mène une vie obscure et néanmoins fort aisée. Un laquais que Janiçon avait à son service et qui mourut à Ja Charité il y a environ un mois, avertit un de ceux de M. Olivier de ce mauvais commerce, et c'est par lui qu'on a su que cette vieille femme payait à Janiçon et De la Boulonnière une pension tous les trois mois : savoir a Janiçon père et fils, sur le pied de 1200 livres par an, et à De La Boulonnière à raison de 800 livres; une fille qui est encore à leur service dit la même chose, et croit que le chagrin qu'a Janiçon du retour de son fils, vient uniquement de ce qu'il partage avec lui la pension de 1200 livres que les Etats Généraux faisaient à lui seul. Cette servante et ce laquais ont aussi remarqué sur une de leurs lettres la suscription qui suit : A M. de La Rigaudière, gentilhomme de S. A. E. M"" la duchesse de Brunswick et de Lunebourg, à Zcll, ce qui n'a rien de commun avec la première accusation.

Dans ces circonstances, je crois vous devoir proposer de faire conduire a la Bastille ces quatre personnes, ou de les mettre en maison sûre en attendant qu'on ait visité celle de la veuve Costard {Arcli. Bast., X, 439).

Marc-Antoine Crozat, sieur de La Bastide», né à Milhau d'une famille noble, en 1624, vint jeune à Paris, s'adonna aux lettres sous

«François de La Bastide, cx-cornette lande, était sans doute son parent (Bw^rf., du régiment de Bezons, réfugié en Hol- 3» scr., 1, 201).

Pasteurs et Anciens. 83

le patronage de Conrart, et fut durant vingt-cinq ans l'ami de Paul Pellisson, comme lui gascon et commis de Fouquet. Lorsque Pellisson, emprisonné à la Bastille, songeait au moyen d'en sortir et de faire sa fortune en embrassant le catholicisme (i 661-1666), La Bastide entretenait avec lui une correspondance régulière sur les matières de controverse'. Les deux amis étaient du même âge, possédaient la même instruction, les mêmes talents : l'un voulut parvenir n'importe à quel prix et perdit l'estime de tous, l'autre suivit la voie étroite et fut respecté même de ses adversaires. A la mort de Jeanne de Fontanier (1678), mère de Paul, qui avait abjuré en 1670 et ne tarda guère à fonder la caisse des conversions, ce furent son frère Georges Pellisson et La Bastide qui signèrent l'acte d'inhumation {Reg. de Charenton).

En i652, Mazarin envoya La Bastide en Angleterre comme secrétaire d'ambassade; Louis XIV l'y renvoya ensuite comme chargé d'affaires, et le donna plus tard comme second à Ruvigny^. Dès 1661, le nom de La Bastide apparaît dans l'affaire du ministre Morus, que Daillé et Ruvigny avaient fait appeler à Charenton en 1659. La conduite inconsidérée de ce ministre ayant soulevé contre lui une grande partie de l'Eglise, notamment Daillé lui-même, M"^ de La Suze^, l'hôtel de Bouillon, et les anciens Papillon^ Beauchamp, Le Coq des Forges, Massanes, Loride Des Galinières, il fut suspendu de ses fonctions et redemandé par ses partisans au nombre desquels se trouvaient la duchesse de La Trémoille, la duchesse de Rohan, La Bastide, Paul Sonnet, avocat au Parlement, Baptiste Tarneau, avocat au conseil, Melchior-Georges Tavernier, contrôleur de la maison du duc d'Orléans, Antoine Estrang, banquier, etc. La Bastide et Sonnet soutinrent sans succès la cause des appelants devant le colloque tenu à Charenton le 10 août 1661 ; Morus ne leur fut rendu que trois ans plus tard. — Plus écrivain qu'avocat ou diplomate, La Bastide occupe un rang spécial parmi les controversistes du XVIP siècle, celui de théologien laïque, à côté de Brueys, et bien au-dessus de De Launay, de La Milletière, de Jean Rou et de Le Coq, sieur de Germain. On a vu plus haut qu'il rédigea le procès-verbal très détaillé des trois conférences qui eurent lieu, en 1676, entre Claude, Lenfant et Pajon. Ajoutons qu'il

' La Monnoye, Hist. de Bayle et de ' Charlotte de La Rochefoucauld, mariée

ses ouvrages, Amst., 1716, in-12, p. 1S2. en 1617 à Louis de Champagne, comte

^ La Bastide était mal vu de Charles II, de La Suze (Voir t. I, 223}. parce qu'il avait été d'abord en relation avec Cromwcll. ^

84 Révocation de tÉdit de Nantes à Pans.

possédait assez la difficile question qu'on agitait, pour prendre un instant part à la discussion, en objectant à Pajon les thèses où « pour rendre l'homme capable de croire, Amyraut pose une action hyperphj'sique, qui ne se fait point par la représentation des objets, mais qui est immédiate ».

Se souvenant qu'il avait commencé par écrire une Métliode de controverses, Richelieu rendit en 1627 une déclaration qui parlait de ramener tous les sujets du roi à l'Église romaine « par des voies de douceur, d'amour, de patience et de bon exemple». Ce projet, repris diverses fois avant la Révocation, consistait à répandre des publications qui atténueraient la différence des deux religions, puis à réunir, dans une conférence où l'on adoucirait les dogmes et les pratiques du catholicisme, un certain nombre de ministres dont . quelques-uns seraient gagnés d'avance; on ne doutait pas que l'exemple de leur défection n'entraînât les autres, ainsi que le plus grand nombre des fidèles; quant à l'obstination du reste il y serait pourvu militairement. Les quatre opuscules publiés en 1628, 1684, i635 et i636 par Brachet de La Milletière, ancien de Charenton, condamné à mort comme agent de Rohan et gracié par le cardinal, servirent à merveille les desseins de celui-ci, et n'en furent pas moins mal reçus de la Sorbonne, qui les trouvait encore trop protestants. Daillé crut devoir réfuter les rêveries prétentieuses de La Milletière, et lui dire pubhquement: «Croyez-moi, Monsieur, Dieu ne vous appelle pas à être l'arbitre de la chrétienté». Il fallut excommunier le malheureux, qui se fit catholique.

Le maréchal Fabert, aidé par le professeur latitudinaire Le Blanc de Beaulieu, travailla ensuite à la réunion ; mais sa mort (1662) fit de nouveau abandonner le projet. Au moment ou l'abjuration de Turenne témoignait que l'œuvre des conversions reprenait plus que jamais faveur, et où l'on pratiquait D'Allemagne et certains autres pasteurs de l'Ile-de-France, D'Huisseau, pasteur à Saumur, animé des mêmes sentiments que Beaulieu, publia La Réunion du christianisme ou la manière de rejoindre tous les chrétiens sous une scide confession de foi, Saumur 1670, in-12. Les Sociniens mêmes n'étaient pas exclus de l'union que D'Huisseau prétendait établir. Ce livre d'une hardiesse extrême, affaiblissait l'autorité des confessions de foi en lui opposant le contenu des Écritures; ayant, en outre, l'irrémissible tort de favoriser les entreprises de la cour et du clergé, il souleva une véritable tempête de réprobation, et l'auteur en fut aussitôt destitué. La Bastide s'empressa de publier des Remarques sur tm livre intittdé: La Réunion, etc., s. 1., 1670,

Pasteurs et Anciens. 85

petit in-i2 de soixante-huit pages. Cet opuscule sans valeur, auquel un ami de D'Huisseau répondit avec beaucoup de vivacité par des Remarques sur les remarques faites depuis peu sur le livre intitulé: La Réunion, etc., s. 1., 1670, in-12, ne mériterait point d'être mentionné, s'il n'avait été le début d'un écrivain qui eut bientôt à se mesurer avec le plus redoutable membre de l'épiscopat.

Six mois après la publication de V Exposition de la doctrine catholiqtte, ouvrage que les circonstances et le talent de l'auteur rendaient dangereux, La Bastide publia, sous le voile de l'anonyme, sa Réponse au livre de M. de Condom, Quevilly, 1672, in-12. Otant tout prétexte à l'abjuration des protestants mondains qui, n'osant avouer qu'ils désertaient leur religion par intérêt, prétendaient, comme Turenne et Dangeau, avoir été éclairés par le livre de Bossuet, la Réponse produisit une très grande impression. Le nom de l'anonyme vola de bouche en bouche, et La Bastide fut rangé du coup parmi les plus habiles défenseurs du protestantisme. Son livre, revu par Conrart, est un petit chef-d'œuvre de clarté, de raisonnement simple et fort. Nous l'avons analysé dans le chapitre des controverses, ainsi que sa Seconde réponse a M. de Condom^.

Cependant les adversaires de l'Église réformée ne gardèrent bientôt plus aucune mesure: les missions bottées commencèrent en 1681, et X Avertissement pastoral^ du i'"' juillet 1682^ signifié à tous les consistoires par les représentants du clergé et de l'autorité, fit craindre que la dragonnade ne s'étendit à toute la France.

Pajon, Claude et La Bastide répondirent tous trois à ï Avertissement pastoral. La Bastide ne fait guère qu'énoncer les seize raisons principales qui retiennent les protestants hors de l'Eglise romaine ; vers la fin toutefois son langage simple et sans passion, s'élève et devient éloquent ^.

II me reste seulement à dire quelque chose sur les motifs que vous nous proposez pour nous exciter à nous mettre avec vous : la grandeur du roi qui le souhaite; la sainteté du pape à qui il nous serait glorieux de nous joindre; nos maux qui ne sont pas près de finir, qui ne feront qu'empirer.

' Voir t. 1, 440 et suiv. ' Réponse apologétique à Messieurs du

^ Avertissement pastoral de l'Eglise clergé de France, sur les actes de leur

gallicane assemblée â Paris par Vautoritc assemblée de 1GS2 touchant la religion.

du roi, à ceux de la R. P. R. pour les Amsterd., i6S3, in-12, p. 81.

porter à se convertir et à se réconcilier

avec l'Église.

86 Révocation de lÉdit de Nantes a Paris.

Pour le premier, Dieu nous est témoin de 'nos sentiments soumis et pleins de respect pour un si grand roi; vous-mêmes, Messieurs, vous nous êtes témoins avec quel zèle et avec quelle fidélité nous avons toujours employé nos biens et nos vies pour son service et pour sa gloire. Vous ne cessez de nous mettre devant les j'eux son autorité sacrée et sa puissance aimable et redoutable tout ensemble, comme pour intimider nos consciences, ou pour ébranler notre foi ; vous nous présentez à toute heure son image auguste et vous nous demandez de qui est le denier. Mais notre César, plus grand que ceux de l'ancienne Rome, a trop de lumière et trop d'équité pour vouloir qu'on nous porte à quitter notre religion pour des considérations du monde. Si nous le faisions par des motifs de cette nature, bien loin de nous honorer de son approbation, il serait le premier à nous mépriser, comme il méprise sans doute tous ceux qu'on peut justement soupçonner de sentiments si honteux. Il sait trop que la foi est un don du ciel, que c'est de là que doit venir la lumière; que la religion se persuade, mais qu'elle ne se commande point; qu'enfin Dieu se réserve à lui seul l'empire de la conscience : s'il veut qu'on rende à César ce qui est à César, il veut encore plus fortement qu'on rende à Dieu ce qu'on croit devoir à Dieu.

Pour le pape, ce n'est pas à nous à examiner s'il entre ou s'il n'entre point dans tout ce que vous faites contre nous...

Que dirons-nous de nos maux, ou des maux dont vous nous menacez? Un mot seulement; le détail en serait trop long, et ce n'est pas ici une plainte mais une réponse. Vous ne vous contentez pas de nous avoir abattus, dépouillés et réduits presque à rien; vous nous ôtez tous moyens de vivre, la liberté de mourir en repos, nos enfants, nos temples. Comment? Par quels moyens? Sous quels prétextes? Grand Dieu, tu le vois, tu sondes les cœurs... Vous protestez aujourd'hui que vous ne voulez employer contre nous ni menaces ni frayeurs..., ni injures ni reproches, ni d'autres armes enfin que celles de la charité, les vœux, les exhortations, les prières. C'est là sans doute une protestation d'un caractère non seulement chrétien, mais évangélique, digne des personnes de votre rang...; mais qu'on s'en souvienne! Car ce langage s'élèvera contre vous, et quand nous nous en tairons les pierres le répéteront. Prenez garde, s'il vous plaît, que pendant que vous faites cette protestation à la vue du ciel et de la terre, vos propres auteurs publient eux-mêmes que les édits et les arrêts font plus de conversions que tous vos écrits; que plus de cinquante mille des nôtres sont rentrés dans F Eglise romaine par la crainte des peines ou par Vespoir de la récompense. Vous ne nous parlez plus partout que de la manière dont on en usa autrefois contre les Donatistes; vous nous alléguez à toute heure l'Évangile des noces : Presse-les d'entrer, et les endroits de saint Augustin oîi il parut approuver enfin qu'on usât de quelque sévérité contre les schismatiques...

Que vous rcste-t-il donc qu'à vous conformer sincèrement à l'esprit de l'Evangile, à la première antiquité, à vos propres paroles? Vous êtes dans une grande prospérité, comblés d'honneurs et de biens pardessus même les gens du monde; nous ne vous envions rien; nous ne vous demandons qu'à pouvoir servir Dieu purement suivant sa parole, le roi et l'État sans crainte. Souvenezvous, Messieurs, qu'il n'y a peut-être rien qui soit plus contre la cliarité que vous professez, et même contre l'humanité qu'on doit avoir les uns pour les autres, que de faire des malheureux, ou d'ajouter affliction à l'affligé. Au lieu

Pasteurs et Anciens. 87

de nous inquiéter sans cesse, et de nous faire passer une vie triste et amère, laissez-nous enfin quelque relâche. Ne demandez rien, ne conseillez rien contre là justice et contre le droit. Dieu qui aime le droit et la justice, et qui rend à chacun selon ses œuvres, ajoutera à vos biens temporels ses lumières, sa grâce et sa paix, que nous lui demandons pour vous comme pour nous-mêmes. Je suis. Messieurs, etc.

Ce dernier paragraphe, où la bénédiction prend la place de l'imprécation qu'on attendait, nous a paru d'un grand effet, et l'on est heureux de pouvoir opposer la douceur des victimes et leurs sentiments chrétiens au zèle aveugle des persécuteurs.

La Bastide a fait une œuvre plus utile encore, et surtout plus durable, que ses traités de controverse ; nous voulons parler de la publication des Psaumes de Maroi et de Bcze, retondiez par feu M. Conrart, Charenton, 1677, i"-8° et in-12, avec attestation de De Langle, Daillé fils, Claude, Allix et Mesnard, du 7 décembre 1676. Ces deux éditions, dont la plus grande a la prose en marge, ne comprennent que les cinquante et un premiers psaumes. La Bastide y a mis une préface anonyme dont voici un fragment :

On ne s'étendra pas en ce lieu sur le mérite de feu M. Conrart, qui est si connu du public. C'est ici un ouvrage de piété, oii l'on ne doit chercher que la gloire de Dieu et la consolation de la conscience; mais on doit pourtant ce témoignage à la mémoire d'une personne aussi illustre que lui, et particulièrement sur le sujet dont il s'agit maintenant, qu'avec de grandes lumières d'esprit et de jugement, et une probité et une honnêteté très exactes, il avait une longue habitude pour les choses de la piété, des liaisons fort étroites et un commerce continuel avec un très grand nombre de personnes d'esprit et de mérite, et enfin une connaissance très particulière de la pureté et de la poUtesse de notre langue. C'est de lui et de feu M. Chapelain que M. Godeau entend parler sous le nom de deux de ses excellents amis, qui lui avaient si fort aidé à corriger sa paraphrase sur les mêmes psaumes.

Ceux qui ont vu sa piété, et sa constance dans ses maux et dans ses derniers jours, savent qu'il n'a témoigné d'autre regret, que de n'avoir pas eu assez de santé ni assez de vie pour mettre lui-même la dernière main à cet ouvrage. Et celui de ses amis qu'il a cru pouvoir charger de ce soin, bien loin qu'il l'eût osé entreprendre de lui-même, s'en excuserait encore aujourd'hui, en reconnaissant très bien les difficultés, s'il ne se croyait obligé de faire au moins ses efforts pour une chose de cette nature qui regarde l'édification publique, et pour tâcher aussi de répondre, autant qu'il lui est possible, à la confiance dont un ami de ce mérite l'a honoré en mourant.

Ce premier essai ayant été fort goûté, La Bastide s'empressa autant qu'il put de publier le psautier complet, toujours sous le nom de Conrart, Charenton, 1679, petit in-8°, avec l'avertissement suivant, toujours anonj'me :

88 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

On n'explique point ici la nécessité de cette revision, les difficultés qui s'y sont rencontrées, les engagements que feu M. Conrart eut à l'entreprendre, ceux qu'on a eus d'y travailler après lui, ni enfin les règles et les bornes qu'on s'est prescrites en y travaillant; cela fut fait en donnant la première partie pour essai. Le public a paru content de ce travail, et plusieurs de nos synodes mêmes ont donné des marques publiques de leur approbation sans attendre la suite, qu'ils ont pressée par leurs exhortations. On se contente donc de donner maintenant l'ouvrage entier au meilleur état qu'on a été capable de le mettre. On espère que les personnes éclairées y trouveront partout la même exactitude et la même fidélité pour le sens, et la même simplicité dans les expressions, et que le caractère en général se trouvera propre pour l'usage et pour l'effet qu'on s'est proposé, c'est-à-dire pour exciter dans les cœurs des sentiments d'amour, de respect et de crainte pour Dieu, de soumission pour nos supérieurs, de charité pour nos égaux, de modération dans la prospérité et de consolation dans les afflictions. Dieu, qui préside à tout, veuille aussi faire réussir toutes choses à sa gloire et à l'édification de son Église!

Quelle est l'importance des retouches auxquelles La Bastide soumit le travail de Conrart ? Après avoir parcouru la volumineuse collection des manuscrits Conrart, qui se trouve à l'Arsenal, M. Bovet déclarait la question insoluble, dans la pensée que le texte original de Conrart n'existait plus'; de notre côté, pour ce qui concerne les transformations du psautier, nous avions simplement renvoyé le lecteur à l'ouvrage de notre devancier^. Plus heureux que nous deux, M. Auguste Bourgoin^ a découvert à la bibliothèque Mazarine le manuscrit même de Conrart, qu'il suffit de rapprocher des éditions de 1677 et 1679 pour voir ce qui appartient au reviseur du reviseur. M. Bourgoin n'a sans doute pas fait cette comparaison assez attentivement; car il formule sur ce point deux jugements contradictoires: «D'après le ms. de la Mazarine, dit-il p. 3o6, La Bastide n'aurait fait que choisir, dans les nombreuses variantes des cent vingt derniers psaumes, celles qu'il aurait jugées les meilleures, ce à quoi Conrart n'aurait pas eu le temps de se résoudre.» Comme invention, la part de La Bastide serait donc nulle. Mais à la page 3o9 nous lisons tout autre chose : « La revision de 1679 a fait subir aux psaumes de Conrart une véritable transformation qui n'a pas été à leur avantage. Cette édition n'est plus celle de Conrart, c'est celle de La Bastide et C'^». Pourquoi : et O" ? Rien n'autorise à penser que La Bastide ait réclamé l'aide de personne. Quant à la transformation elle n'est point douteuse. Si La Bastide ne fait parfois que choisir l'une des variantes entre lesquelles avait hésité Conrart, en

• fJist. du Psautier, p. i58. ' Valentin Conrart et son temps, p.

» Cl. Marot et le Psautier hiif^uenot, 3o5; voy. Bull. XXXII (i883), p. 525.

revanche, il a retraduit lui-même un très grand nombre de vers et de strophes, soit en se rapprochant de Marot, soit en leur donnant une touche personnelle, élégante et toute moderne. Bien que l'oeuvre de Conrart n'en ait point entièrement disparu, notre psautier actuel est bien plus l'œuvre de La Bastide que celle de son ami. Au reste nous allons mettre le lecteur à même de se former une opinion.

Psaume I

MANUSCRIT CONRART

L'homme qui s'est des méehans écarté, Qui des pécheurs a le chemin quitté.

Qui des moqueurs la compagnie évite, Qui jour et nuit la loi de Dieu médite,

Comme

la

règle et l'objet de ses vœux.

Heureux celui qui, plein de piété, Hait les méchans et leur société.

Qui des pécheurs fuit la trompeuse voie Et des moqueurs la criminelle joie.

Qui, craignant Dieu, ne se pl.aît qu'en sa loi

Cet homme, dis-je, est le seul homme heureux. Et nuit et jour la médite avec foi.

Il sera tel qu'un arbre ,Ç!f"e et beau.

Qu'on a planté le long d'un clair ruisseau, Et qui son fruit en sa saison apporte. Sans que jamais la feuille en tombe morte; Ainsi le juste et tout ce qu'il fera.

Béni du ciel toujours prospérera.

Mais les méchants aux justes opposés,

Haïs du ciel, seront plus méprisés.

Que n'est la paille au gré du vent chassée;

Et du Seigneur la justice offensée,

Les mettra tous au rang des criminels,

Lorsqu'il rendra ses arrÊts solennels.

Car l'Éternel les justes connaît bien.

Il les protège, il en est le soutien,

Et leur bonheur est un bonheur qui dure ;

Mais des méchans qui par leur vie impure

D.ans leurs péchés toujours s'endurciront.

Tous les desseins avec eux périront.

Tel que l'on voit, sur les bords d'un ruisseau.

Croître et fleurir un arbre toujours beau. Qui ses doux fruits en sa saison apporte Sans que jamais sa feuille tombe morte; Tel est le juste, et tout ce qu'il fer.a Selon ses vœux toujours prospérera.

Mais les méchans n'auront pas même sort. On les verra dissipés sans effort, Comme la paille au gré du vent chassée ; D'un noir remords leur ftme étant pressée, Ils n'oseront paraître en jugement, Du rang des bons bannis entièrement.

Dieu qui des cieux veille sur les humains. Sonde leurs cœurs, voit l'œuvre de leurs mains, Et donne au juste un vrai bonheur qui dure ; Mais des méchans Dieu hait la voie impure, Ils se verront tôt ou tard malheureux Et leurs projets périront .avec eux.

Psaume III

O Seigneur, que de gens

Cruels /

Hardis ( «* d-'-gen^.

S'élèvent i

S'empressent i P°"'' ""<= """''= '

Mon Dieu, que d'ennemis

Ensemble se sont mis

Cherchans / ,

Afin i ^^ ^^ détruire!

Hélas, combien j'en )

En foule je les j "^'^'^

Dire en parlant de moi,

D'un cœur plein de malice:

Il n'a plus en ce lieu

Le secours de son Dieu

Il faut donc qu'il périsse.

Que de g:ens, Ô grand Dieu, En tout temps en tout lieu,

S'élèvent pour me nuire !

Que d'ennemis jurés Contre moi déclarés,

Cherchent à me détruire!

Par troupes je les vois

Dire en parlant de moi.

Pleins de haine et d'envie:

Non, le Dieu souverain Ne lui tend plus la main, C'est en vain qu'il le prie.

Révocation de l'Edit de Nantes a Pans.

Psaume XXIV

MANUSCRIT CONRART

éternels ) Haussez-vous, supe^es i POrtaux,

Haussez-vous et demeurez hauts, Pour recevoir le roi de gloire.

Quel est ce roi si glorieux ?

C'est le grand Dieu qui fait des cieux Des choses qu'on a peine à croire.

Haussez vos têtes, grands portaux,.

Huis éternels, tenez-vous hauts.

Pour recevoir le roi de gloire.

Quel est ce roi si glorieux?

C'est le Dieu fort, le roi des cieux, Qui mène après lui la victoire '.

Psaume XXV

A toi mon Hme s'adresse, En toi j'espère, Seigneur; L'ennemi, bien qu'il me presse, Ne m'Otera point l'honneur.

Jamais honteux ni soumis Ne sont ceux qui t'obéissent; Mais bien leurs fiers ennemis, Qui sans cause les haïssent.

A toi, mon Dieu, mon cœur monte, En toi mon espoir j'ai mis; Serais-je couvert de honte Au gré de mes ennemis?

Jamais on n'est confondu Quand sur toi l'on se repose; Mais le mCchant est perdu.

Dès qu'à tes lois il s'oppose 2,

Psaume XXVII

Le Seigneur est mon guide et ma lumière. C'est mon asile et mon libérateur; J'ai pour appui sa bonté singulière, Quels ennemis pourraient me faire peur?

Quand les méchants m'ont livré des combats,

dévorer ) , , ,

Ils me croyaient jj^(,jiirer ^'^ ''^"'''* dents,

à mes yeux 1 Mais à mes pieds [ ces ennemis ardents,

ces cruels ) l En succombant trébuchèrent à bas i J'ai vu broncher et trébucher bien bas.

Dieu fut toujours ma lumière et ma vie, Qui peut me nuire ou qu'ai-je h redouter? J'ai pour soutien sa puissance infinie.

L'homme mortel peut-il m'épouvantera?

Quand les méchans m'ont livré cent combats

Et qu'ils m'ont cru déchirer de leurs dents

Je les ai vus ces ennemis ardents Toujours bronchans tomber iX chaque pas ■•.

' Marot avait dit :

Haussez vos têtes, grands portaux.

Huis éternels, tenez-vous hauts, Si entrera le roi de gloire.

Qui est ce roi tant glorieux?

C'est le fort Dieu victorieux.

Le plus fort qu'en guerre on peut croire.

2 Marot avait dit:

A toi, mon Dieu, mon cœur monte, En toi mon espoir ai mis ; Fais que je ne tombe à honte Au gré de mes ennemis.

Honte n'auront voircment Ceux qui dessus toi s'appuient ; Mais bien ceux qui durement Et sans cause les ennuient.

3 La Bastide avait dit en 1677:

Le Seigneur est ma lumière et ma vie Et mon salut, que dois-je redouter?

J'ai pour support sa puissance infinie.

Est-il quelqu'un qui pût m'épouvanter ?

< Les strophes suivantes du même psaume:

Quand je n'aurais pour moi pire ni mère,

et

Si je n'eusse en cette douce espérance,

dont M. Bovet (p. 160) loue la grâce et la

douceur, sont aussi l'œuvre de La Bastide.

Pasteurs et Ann'eiis.

Psaume LI

MANUSCRIT CONRART

Pardon, Seigneur, fais g:râce et vois des cieux Un grand pécheur, dans ta grande clémence ; Use envers lui de ta faveur immense, Pour effacer ses crimes odieux, Efface, dis-je. en me lavant bien fort, La double tache et honteuse et mauvaise. De ce péché commis dans mon transport, Afin qu'ensuite encore je te plaise.

Miséricorde et grâce, ô Dieu des cieux, Un grand pécheur implore ta clémence ï; Use en ce jour de ta douceur immense, Pour effacer mes crimes odieux. O Seigneur, lave et relave avec soin De mon péché la tache trop profonde, Répands sur moi dans un si grand besoin, Toute ta grâce où mon espoir se fonde.

Psaume XCV

Car c'est Il est

le grand Dieu glorieux, par-dessus

Grand roi piuVgr'and' que ! «°"^ '«^^ '^''^"^ C'est sa main qui régit J

forma [ la terre.

Dont la main gouverne ) Sur la cime des plus hauts monts Et dans les abîmes sans fond.

Il fait éclater son tonnerre.

C'est le Dieu fort et glorieux, Le roi des rois, le dieu des dieux,

Qui seul dans ses mains tient le monde.

Qui domine sur les hauts monts Et dans les abîmes profonds.

Maître de la terre et de l'onde.

Psaume XCVIII

Chantez 1

Chantons ( '™= "" nouveau cantique

Cax par sa force magnifique

s'est lui-mîme ( " a son peuple i ''^"^'•«-

Peuple, chantez un saint cantique A l'honneur du grand Dieu des cieux.

Qui par sa force magnifique Est demeuré victorieux.

Psaume CI

Je veux, mon Dieu, dans

cet).

j hymne décrire Les justes lois d'un équitable empire, Et c'est ù toi que je le veux chanter Et présenter.

Dieu tout-puissant à mes vœux si propice,

Je veux chanter ta grâce et ta justice, Oui, sans cesse je chanterai. Seigneur, A ton honneur.

Psaume ClII

Que mon esprit, mon cœur et toute chose Par qui je vis et qui dans moi repose. Bénisse Dieu sans cesse et pour jamais ! Mon âme aussi, de ses faveurs comblée.

Bénis son nom dans la sainte assemblée. Sans oublier pas un de ses bienfaits!

Bénissons Dieu, mon âme, en toute chose. Puisque sur lui mon espoir se repose.

Chantons son nom sans nous lasser jamais ! Que tout en moi célèbre sa puissance.

Surtout, mon âme, exalte sa clémence Et compte ici tous les biens qu'il t'a faits I

' La première édition porte:

Pardonne, 0 Dieu, fais grâce et vois des cieux Un grand pécheur implorant ta clémence.

Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

Psaume CXVI

MANUSCRIT CONRART

J'aime mon Dieu, car dans tous mes besoins

Je sais qu'il a ma clameur entendue,

Et puisqu'il m'a son oreille tendue,

A l'invoquer j'emploierai tous mes soins.

LA BASTIDE 167g

J'aime mon Dieu, car son divin secours Montre qu'il a ma clameur entendue, Puisqu'a mes vœux son oreille est tendue. Je veux aussi l'invoquer tous les jours.

Psaume CXIX

Bienheureuse est la personne qui vit

Sincèrement en bonne conscience.

Et qui de Dieu les lois aime et les suit !

Heureux qui tAche avec diligence

A bien grarder ses statuts précieux,

Et qui sans cesse en apprend la science 1

Heureux celui qui, par un juste choix, S'abstient du mal et vît dans l'innocence; Qui craignant Dieu se soumet h ses lois; Heureux celui qui, plein d'intelligence.

Garde avec soin ses statuts précieux, Dont il a fait son unique science !

Psaume CXXXVIII

Il f.aut, mon Dieu, qu'en mes écrits,

D'amour épris.

Mon cœur te loue.

Et que do la bouche et des doigts

Dev.ant les rois.

Je chante et joue.

Au palais de ta sainteté,

De ta bonté

Tant estimée.

Par les hymnes que je ferai.

J'augmenterai

Ta renommée.

Il f.aut, gnand Dieu, que de mon cœur

La sainte ardeur

Te glorifie,

Et que même, devant les rois,

Tes hauts exploits

Ma voix publie.

J'irai t'adorer, 0 mon Dieu,

Dans ton saint lieu.

Et plein de zèle,

Je chanterai ta vérité

Et ta bonté

Toujours fidèle.

Le nom de La Bastide ne figure point dans le Psautier de 1677. On ne le trouve non plus ni au titre ni au bas de l'avertissement du Psautier de 1679, où il n'apparaît que dans un Extrait des actes du synode provincial de V Ile-de-France"-, placé tout à la fin,

• Le manuscrit contient encore une autre traduction de Conrart :

Bienheureuse est la personne qui suit La loi divine en bonne conscience.

Et dont le creur y pense jour et nuit. Heureux qui tûche avec diligence D'en observer les préceptes pieux, Et qui s'en fait son unique science.

2 Extrait des actes du synode provincial de l'IIe-de-France, Picardie, Champagne et Pays chartrain, assembliî à Charenton le 27° jour d'avril ifijg.

« La Compa(;nie ayant ci-devant exhorté feu M. Conrart, conseiller et secrétaire du roi, etc., à travailler à la revision de l'ancienne version des psaumes en vers, pour l'accommoder aux changements que

le temps et l'usage ont apportés en la langue; et depuis, ayant aussi exhorté M. de La Bastide, que ledit sieur Co;irart avait chargé de cet ouvrage, à l'acliever le plus tôt qu'il se pourrait; elle a vu avec joie que cela a été fait heureusement... et l'a jugé très propre pour servir à l'édification publique; et en outre elle a arrêté que ledit sieur sera remercié de son travail, et exhorté d'employer ses beaux talents à la gloire de Dieu et à l'édification de l'Église, ayant nommé pour cet effet les sieurs Fétizon, ministre, et De Villeray, ancien. Signé De Langle, modérateur, Varnier, modérateur adjoint, Mettayer, secrétaire».

Pasteurs et Anciens. gS

c'est-à-dire après la double table des psaumes. Quelques rares savants savent seuls que les psaumes revus par Conrart ont été retouchés par La Bastide*. L'Église ignore le nom de celui dont elle chante encore aujourd'hui les psaumes bien peu modifiés. Ne soyez pas trop modeste ; car on vous prendra au mot, dirait à ce propos la sagesse des nations. La Bastide pensait autrement. Préférant à toute chose le plaisir de faire le bien, il sacrifiait volontiers sa réputation à celle de son ami et bienfaiteur. Ne le plaignons pas : la meilleure des récompenses n"'est-elle pas de savoir aimer et se dévouer?

Ce noble caractère ne se démentit pas sous le coup de la persécution. Ancien de Charenton dès 1671 et peut-être auparavant, il eut comme ses collègues affaire à la police, qui s'exprimait ainsi sur son compte au mois de novembre i685 :

La Bastide est garçon, homme d'esprit et de letttres, employé en diverses affaires, entendu au commerce du monde et aux négociations. Honnête homme, esprit sage et qui parait être retenu dans la religion par quelque intérêt d'honneur mondain. On prétend qu'il recevait de ceux du corps de la religion des pensions considérables, ne sachant pas qu'il ait la propriété d'aucun immeuble à Paris (Fr. 7o5o, f" 186).

Quel honneur mondain, quel intérêt pouvait-on trouver à professer une religion qui attirait sur ses adeptes l'exil et la confiscation des biens? Si l'on eût dit: honneur chrétien, intérêt de conscience, on aurait été dans le vrai; mais autour de Louis XIV on ne comprenait plus la conscience; le despotisme avait tout avili.

La Bastide fut exilé, le 10 novembre, à Saint-Pierre-le-Moustier (Nièvre), et comparut à son arrivée par-devant Pierre Gascoing, seigneur de Bettang, conseiller du roi et lieutenant-général audit bailliage (Fr. 7o5o f° 177). Le i5 décembre, une nouvelle lettre de cachet lui ordonnait de se rendre à Chartres (Eure-et-Loir), et le 8 janvier 1686, une troisième lettre était expédiée pour lui permettre de se retirer au bourg de Rueil (Seine-et-Oise), nonobstant l'ordre

* De même que le Bull. (2e sér., VII, La Bastide habitait en 1671 la rue

27g) transforme Conrart en un «vénérable Ncuve-Saint-Eustache (Bull., VIII, zSi),

pasteur protestant», La France prot. (III, qu'il quitta pour la rue de la Jussienne,

42) a fait de la Bastide un ministre, et où nous le trouvons en i685. En 1676, il

cette erreur n'a point été corrigée dans la signait comme témoin du mariage de son

seconde édition (I, 149, et III, 275). En cousin germain Charles Pineton de Cham-

outre, au tome IV, o32, l'ancien de Cha- bruD, sieur de Larcis, avec Susanne

renton est devenu «ancien de Nantes» Combel. par suite d'une faute d'impression.

94 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

antérieur d'aller à Chartres {Rcg. du Secret. O' 3o). Comme il avait résisté à la dragonnade, on pensait sans doute l'adoucir et le vaincre par ces ménagements. Trois jours plus tard, Seignelay écrivait à Louvois :

Sa Majesté m'a dit aussi de vous écrire qu'ayant espérance que le sieur de La Bastide se convertira, elle veut bien surseoir d'envoyer des troupes dans sa maison de Villeneuve-le-Roi (près Ablon i), pourvu qu'il n'y ait aucun domestique de la R. P. R. dans ladite maison.

Enfin le 29 janvier, l'exilé fut autorisé à retourner à Villeneuve. Le Mercure galant s'était trop hâté d'annoncer sa conversion:

MM. Sonnet et de Bouilly, célèbres avocats, se sont convertis, ainsi que MM. Janiçon et Bastide gens éclairés et des anciens de Charenton.

Il dut la démentir dans son numéro de février. La Bastide, en effet, resta inébranlable et ne fit que sourire de l'épître en vers par laquelle l'abbé Genest l'invitait «à se soumettre aux vérités saintes qui sont enseignées dans l'Eglise catholique». Nous ignorons quelle permission (sans doute celle de passer à l'étranger) La Bastide avait fait solliciter de Seignelay, qui répondit à Ruvigny le 26 mars 1686 :

Je voudrais de tout mon cœur, Monsieur, que ce que vous m'avez demandé pour M. de La Bastide pût réussir; mais le roi l'a absolument refusé, et je puis vous dire même que la résolution de Sa Majesté est de n'accorder à qui que ce puisse être de pareilles permissions; ainsi. Monsieur, je vous prie d'employer mes services en des occasions où je pourrai vous faire connaître que personne n'est plus que moi, etc. (O' 3o).

Le i3 août, le commissaire Gazon écrivait à la Reynie:

M. le vicaire de Saint-Sulpice me vint voir hier matin... Il me parla de M. de La Bastide, homme de grand esprit, ci-devant arbitre des difficultés des ministres de la R. Il est maintenant demeurant à Villeneuve-le-Roi, en une maison qui lui appartient. Il était auparavant relégué en Bourbonnais; il n'a point encore fait sa réunion; il va beaucoup de monde le voir et il vient secrètement à Paris. Ledit sieur vicaire dit être de conséquence de l'éloigner ou de le mettre dans quelque couvent (Fr. 7082, f» 282).

On finit par l'expulser du royaume ^.

1 La Bastide était voisin de campagne être exacte, mais elle nous étonne un

de Conrart, qui habitait Athis, de l'autre peu ; car nous ne connaissons aucune

côté d'Ablon. autre expulsion (sauf celle des pasteurs)

' Suivant La France prot., l'expulsion antérieure à i68¥. aurait eu lieu en 1687. Cette date peut

Pasteurs et Anciens. gS

La Bastide se réfugia en Angleterre* et y fut naturalisé le 8 mai 1697; il mourut à Londres, âgé de quatre-vingts ans, le 4 ou le i5 mars 1704. Ses dernières années furent attristées par les inqualifiables violences de l'irascible Jurieu. Lorsque parut Y Avis aux réfugiés (1690), que Jurieu prétendait être deBayle, La Bastide crut retrouver dans cet ouvrage les arguments déjà employés dans les Différends de religion,'''^ et l'attribua en conséquence à Pellisson^.

C'en fut assez, dit La Monnoye^, pour le rendre odieux à M. Jurieu, qui, sentant bien de quel poids était le sentiment d'un si bon juge, tâcha de le flétrir, en le représentant aux ministres de la cour d'Angleterre comme un traître de la bonne cause et un espion de la France. M. de La Bastide ayant été mis en arrêt, fit bientôt voir son innocence, et fut mis en liberté à la confusion de son délateur. Il lui fallut pourtant encore, quelques années après, essuyer des bourrasques de la haine de ce théologien, à l'occasion de la révision des psaumes de Marot et de Bèze, faite par MM. Conrart et de La Bastide, contre laquelle il plut à Jurieu de se gendarmer, parce que les Genevois l'avaient introduite dans leur Église et proposée aux autres troupeaux protestants. M. Jurieu crut se venger de M. de La Bastide en empêchant que l'on n'admit les nouveaux psaumes. Il remua pour cet effet ciel et terre, écrivant même à un secrétaire d'État en Angleterre pour faire intéresser l'autorité souveraine*.

La Bastide est encore l'auteur du Livre des psaumes, iiouvelle version retouchée sur l'ancienne de 1688, Amsterdam, 1692, in-12 de trois cent soixante-six pages. Cet ouvrage anonyme, non mentionné par La France protestante, a inspiré à Basnage les réflexions suivantes (Hist. des ouvrages des savants, mai 1692) :

Il y a peu de gens du goût de M. de La Bastide, qui, ayant tous les talents propres pour plaire dans le monde et pour s'y distinguer par des ouvrages

1 Agnew, III, 59. — A son retour d'An- Bastide et servant sous les ordres de

gleterre, Ancillon, chapelain du roi de Schomberg avaient été naturalisés Anglais

Prusse, écrivait ^octobre 1700): «M. de en 1689; c'est par l'un d'eux que Pellisson

La Bastide me vint voir. Avant que de fît remettre à son neveu Rapin-Thoiras

me quitter, il me fit promettre que j'irais cinquante pistoles, pour l'aider à sup-

passer quelques jours avec lui, à un fort porter une blessure reçue au siège de

joli bien qu'il avait acheté proche de Limerick en 1690.

Londres et où il demeurait presque toute - Voir l'Auteur de l'Avis aux réfugiés

l'année. Je lui tins parole. Il m'envoya déchiffré, etc., opuscule de La Bastide

son carrosse, j'allai à sa maison de cam- inséré dans VHist. de Bayle et de ses

pagne, où j'eus tout le loisir de l'entre- ouvrages par la Monnoye, Amst. 1716,

tenir sur la nouvelle revision de nos in-12, p. 297.

psaumes. Il me fit l'histoire de cette re- ' Hist. de Bayle et de ses ouvrages,

vision, à laquelle il avait travaillé pen- p. i83.

dant vingt-cinq ans» (Mém. d'Ancillon, * Voir Bovet, Hist. du Psautier, p.

p. 100). — Deux officiers du nom de La 168—173.

96 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

d'esprit, s'attachent uniquement à ceux de la piété. On voit assez d'auteurs qui, las du monde qui les quitte, viennent offrir à Dieu les restes d'un esprit languissant, et consacrent à la dévotion des Muses usées. M. de La Bastide, au contraire, s'est appliqué de bonne heure à la défense de la religion; il s'est mis aux mains avec un des plus fameux chefs du parti ennemi, et a tâché de dissiper les dangereuses illusions qu'on voulait faire à nos peuples. On lui avait confié le soin de retoucher la version des Psaumes en vers, sur laquelle l'illustre M. Conrart avait longtemps travaillé. Après avoir rempH cette fonction avec un heureux succès, il vient de travailler à la traduction des mêmes psaumes en prose, qui, remplie de termes surannés, avait besoin d'un correcteur exact et poli, pour devenir plus agréable et plus intelligible. On ne s'est pas éloigné de la première version, qui a toujours paru fort exacte selon l'hébreu ; mais on a ajouté quelques mots dans les lieux obscurs, afin d'en rendre le sens plus clair et plus facile ; on a adouci les hébraïsmes trop éloignés de nos manières de parler; enfin on a ajouté quelques petites notes pour éclairer tout ce qui peut paraître difficile aux âmes simples.

Enfin La Bastide ne craignit point de porter la main sur l'arche sainte, et de reviser même la liturgie, le catéchisme et la confession de foi. On ne connaît que deux éditions de ce travail: Les psaumes en vers, nouvelle édition, revue exactement sur les précédentes, avec la liturgie, le catéchisme et la confession de foi des Eglises Réformées, le tout retouché et accommodé aux changemens que le tcms et l'usage ont apportez a la langue, Amsterd., ¥■= de Pierre Savouret, 1889, in-i2 {Biblioth. du prot.); ouvrage réimprimé l'année suivante au même lieu par Pierre Brunel. Le Psautier de Conrart, imprimé à Montauban par Jacques Garrel en 1681 (M. Doumergue dit à tort 1671), ne contient pas encore la revision de la Hturgie.

A la rigueur Jurieu eût peut-être pardonné à La Bastide la retouche des psaumes ; mais celle de la liturgie, de la confession de foi, du catéchisme, impossible! Jamais ! Le gardien jaloux de la saine doctrine, naguère suspect lui même (voir le Synode de Breda, 1692), ne pouvait transiger avec ce qu'il appelait 1' «altération de nos formulaires». Le synode de Rotterdam 1700, qu'il présidait, venait précisément de repousser avec une susceptibilité hautaine la revision genevoise du Psautier, lorsque la réimpression de Brunel lui fut présentée, on ne dit ni par qui ni à quel propos. Aussi faut-il voir comment le président et le secrétaire (de Joncourt) font parler l'assemblée dans le procès-verbal de la séance :

On a trouvé dans cette réimpression des changements fort considérables et qui intéressent l'orthodoxie; la Compagnie avertit toutes nos Églises de se garder de ces changemcrts dangereux, qui pourraient prendre cours, si l'on ignorait qu'ils ont été faits sans autorité et sans commission. Et afin que l'on sache précisément où se trouvent les principaux, on a jugé à propos de marquer

Pasteurs et Anciens. 97

que, dans les deux grandes prières, on voit le passage de Jean XVII, 3 paraphrasé d'une manière suspecte par rapport aux grandes controverses d'aujourd'hui; outre cela que, dans la section dixième, il y a une suppression de termes qui intéresse la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et en troisième lieu que, dans notre confession de foi, où la moindre altération des termes a toujours passé pour une grande témérité, on trouve, sous prétexte d'adoucir le langage, des adoucissements qui flattent les laideurs du papisme, sur lesquelles nos Églises de France ont mieux aimé s'exposer dans ces derniers temps aux plus violentes menaces que de se relâcher en la moindre sorte (art. XXXVIII).

Accuser La Bastide d'avoir altéré les formulaires huguenots et de les avoir altérés au profit de l'hérésie et du catholicisme, tandis qu'il déclarait n'avoir fait qu' «accommoder le tout aux changements des mots, des manières de parler, que le temps et l'usage ont apportés à la langue..., sans rien changer ni altérer dans le sens'», c'était une calomnie et une violence tellement injustifiable, qu'elle touchait au ridicule. Aussi le s3'node suivant, celui de Boisleduc 1701, que ne présidait plus Jurieu, tint-il un tout autre langage :

Sur l'instruction de l'Église de La Haye, qui a représenté au nom des parents de feu M. Conrart, que son nom ayant été inséré dans les remarques du synode précédent sur l'édition des psaumes faite à Amsterdam par le sieur Brunel, ce qui semble intéresser sa mémoire, la Compagnie a déclaré qu'elle ne peut avoir eu en vue de donner aucune atteinte à la réputation d'une personne qui n'a jamais travaillé à la revision de notre liturgie, qui était morte longtemps avant l'édition des psaumes faite à Amsterdam, et qui ne peut par conséquent y avoir eu aucune part, et dont la mémoire a toujours été en bénédiction dans nos Églises (art. XXXII).

Les Églises d'Amsterdam et de La Haye ayant demandé parleurs instructions et présenté un éclaircissement de M. de La Bastide, tant imprimé qu'avec des additions écrites de sa main, sur quelques changements faits à la liturgie, au catéchisme et à la Confession de foi, et ces éclaircissements ayant été confirmés par la bouche de plusieurs députés, la Compagnie, qui a beaucoup d'estime pour sa personne et qui est pleinement satisfaite des éclaircissements qu'il a donnés, déclare qu'elle ne le soupçonne point d^avoir favorisé ni le papisme, ni d'autres erreurs, et prie Dieu de répandre sa bénédiction sur lui (art. XXXIII).

Ainsi fut apaisé l'orage soulevé par la rancune de l'adversaire de Bayle.

Selon Basnage, La Bastide avait laissé manuscrit un Traité de

'Deux ouvrages récents reproduisent nt, La Liturgie wallonne, étude historique

la revision de La Bastide : Doumergue, et pratique suivie des Textes anciens et

Essai sur l'histoire du culte réformé, d'un projet de révision, La Haye, Be-

Paris, Fischbacher, 1800, in-12; et Lâche- schoor; Paris, Fischbacher, 1890, in-8.

gS Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.

l'Eitclian'sfie, dans lequel il rapportait les sentiments et la croyance des Pères de la primitive Eglise jusqu'au quatrième siècle.

LARDEAU

On lit dans le mémoire de police relatif aux anciens de Charenton :

Lardeau a été ci-devant procureur au Parlement jusqu'au temps où il a été obligé de quitter son emploi, suivant la disposition des édits et des déclarations. Il est âgé de quarante ans environ. Il est en la réputation d'un homme de bien. Il a l'esprit doux et posé; il est fort à son aise et propriétaire d'une grande maison, rue Guénégaud. Il a aussi quelque maison à la campagne, où il a accoutumé de passer ses vacances. Il n'a qu'un fils, âgé de six à sept ans, qu'il élève avec beaucoup de soin. Lui et sa femme sont extrêmement ménagers. La veuve Bazanier, sa belle-mère, est convertie depuis deux ou trois ans. Elle a aussi converti une de ses filles, qu'elle a mariée au sieur Delpech, qui est dans les fermes '. Elle a une autre fille [nommée Anne] qui fait profession de la religion et qui demeure avec Lardeau, son beau-frère ; mais on la croit aussi disposée à se faire instruire pour se convertir (Fr. 7o5o, f" i88).

Samuel Lardeau, exilé à Montrichard en Touraine, le lo novembre i685, revint à Paris, par ordre du 20 mars 1686, après avoir abjuré grâce au ministère des dragons. Il ne retrouva sans doute ni sa femme, ni sa belle-sœur, enfermées, par ordre du 27, dans des couvents où elles restèrent plusieurs mois.

Dès qu'elle en fut sortie, Anne Bazanier ne recula devant aucun sacrifice et fit ses préparatifs de départ. Un des agents de La Reynie s'exprimait ainsi dans un rapport du 14 juin sur les assemblées :

Noblet vient de m'avertir présentement que la femme Benato a été cette après-dîner rendre visite à la demoiselle Bazanier, belle-sœur de Lardeau, ci-devant ancien de Charenton, le nouveau converti qui demeure rue Guénégaud, et que cette fille, qui est encore de la R. P. R., lui a dit adieu, parce

' Pierre Delpech, bourgeois de Caus- au parlement de Paris et de Marie Vallée,

sade, receveur des tailles à l-igeac, puis Marie Bazanier, qui lui donna: Jean

secrétaire des finances du duc d'Orléans (1671), Samuel (1674), et Joachini (1G78)

et enfin fermier-général avait épousé, le (Rcg. de Char.). 20 janvier x66g, la fille d'un procureur

Pasteurs et Anciens. gg

qu'elle devait partir dans peu de jours pour passer dans les pays étrangers; qu'elle avait déjà fait une fois marché avec un homme qui la devait passer et que l'on les avait détournés n'estimant pas cet homme assez sûr; mais que pour cette fois elle avait trouvé une personne fort sûre avec qui elle devait partir et qu'elle laissait tout son bien à son frère. Cette fille ne sort point de la maison, il sera bien difficile de la faire observer et il faudrait essayer d'introduire quelqu'un dans la maison (Fr. 7052, f" n8).

Malgré cette dénonciation et bien qu'on la surveillât^ parce que étant riche elle ne devait rien négliger pour assurer sa fuite, Anne Bazanier réussit à s'évader. Elle figure sur une liste du mois de février 1687, parmi les absents dont on n'a pu encore découvru" les biens (Fr. 7o5i f° 323). En 1692 elle épousait en Angleterre Antoine de Martin de La Bastide (Agnew in-f'^ II, loi).

L'abjuration forcée n'empêcha point Lardeau et sa femme de rester protestants au fond du cœur', et d'ouvrir bientôt leur maison aux assemblées proscrites. Les pasteurs du Désert Giraud et Givry furent arrêtés chez eux, le 3 mai 1692. Le 5, La Reynie reçut les ordres nécessaires pour mettre les deux ministres et leur hôte à la Bastille, pour faire conduire M""^ Lardeau chez les Nouvelles- Catholiques, et leur fils aux Jésuites (O' 36). Lardeau fut écroué le 6 à la Bastille, d'après les registres de Du Junca, où nous lisons : « M. Desgrez a conduit ici M. Lardeau, s'étant trouvé dans une assemblée de protestants, dans la maison de M. Delpech, son parent, lequel (Lardeau) on a mis dans la première chambre de la Tour du coin ». Delpech était, on l'a vu, beau-frère de Lardeau ils habitaient ensemble dans la rue Saint-Martin^ vis-à-vis la rue du Grenier-Saint-Lazare, alîas vis-à-vis la rue Michel-le-Comte. Le 3 juin, Desgrez écrivait à La Reynie : L'abbé Varet voit la dame Lardeau en assez bonne disposition; elle va à la messe avec son fils assez volontiers. Ce fils voudrait aller chez les jésuites pour être instruit; mais elle n'y consent pas encore. — Le 10, M. de Besmaus, gouverneur de la Bastille, recevait l'ordre de permettre à l'abbé Varet, vicaire de Saint-Eustache, de conférer avec Lardeau sur le fait de la religion. Un mois plus tard, le 12 juillet, Pontchartrain écrivait à La Reynie:

Le sieur Lardeau étant dans la résolution de faire son devoir de bon catholique, je parlerai au roi à son retour, pour le faire mettre en liberté; cependant j'ai été bien aise de lui donner la satisfaction de le décharger de

' Dans son rapport du 19 mai 1686, aidé à cacher cette dame après l'arresta- Desgrez accuse Lardeau d'avoir reçu deux tion de son mari (Fr. 7o5i, fo 32), voir cassettes de M" de la Piinissière et d'avoir aux K""-Cath,

loo Révocation de t Edit de Nantes à Paris.

l'archer qui est en garnison chez lui; ainsi je vous prie de le faire retirer dès aujourd'hui (O ' 36).

Le sj^stème des garnisons était donc encore appliqué en 1692, non plus pour contraindre les nouveaux convertis à l'abjuration, mais pour les obliger à la pratique du culte catholique, c'est-à-dire à des actes constants d'une hypocrisie qui devait parfois aller jusqu'à la profanation des sacrements. Le i5 juillet, Lardeau obtint la liberté de la cour de la Bastille ; il fut relâché le 28, par ordre de la veille, et remis à Delpech et à Saint-Pierre, fils du fermiergénéral (Arch. Bast., X, 470) •.

Dès i6i3, la famille Lardeau était alliée aux architectes De Launay, et en relation d'amitié avec les Noref^ et les De Lorme, autres architectes protestants. Le i5 avril 1698, un nommé David Lardeau, Jeanne, sa femme, David et Anne, leurs enfants, étaient naturalisés anglais (Agnew, III, 54); mais nous ne savons quel degré de parenté les unissait à l'ancien de Charenton, qui bien, que très attaché à sa religion, se lassait vite de souffrir pour elle et pliait pour éviter la ruine et recouvrer la liberté.

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