ROBETHON
Nos documents ne fournissent que des renseignements insuffisants sur l'ancien de ce nom.
Il paraît probable que les créateurs des deux branches de la famille Robethon, Jacques et Jean, étaient frères et nés dans les vingt-cinq premières années du XVIP siècle.
Du mariage de Jacques, docteur en médecine, et de Marie Hamilton, naquirent : Jacques (1647), procureur au Parlement, qui épousa en 1680 Marie Roger, et Jean, marchand, marié à Susanne Cousin, dont il eut en i68r un fils nommé Jacques.
Du mariage de Jean, avocat, et de Françoise, fille de Jacques Bellay, médecin du roi, naquit Jean, aussi avocat, lequel épousa en février 1664 Anne, fille de Jacques Grostête, sieur de La Buffière, ancien de Charenton, et en eut: Jean- (Agnew, III, i56), Jacques (1668) et Gedéon (1672).
Devenu collègue du sieur de La Buffière, son beau-père, Jean fut exilé, le 20 novembre i685, à Hiesmes, alors bourg important de la Normandie. Abjura-t-il et mourut-il peu après? Agnew, qui consacre un long article au fils aîné de l'ancien (II, 70-78) ne nous apprend absolument rien sur le père. — Ce fils, nommé Jean, était âgé d'environ vingt-et-un ans et avait le titre d'avocat lorsqu'il quitta la France à la Révocation. Il reçut la sainte cène à La Haye en 1686. Le prince d'Orange, qui le prit pour secrétaire, n'eut qu'à se louer de sa fidélité et de sa capacité. Jean, naturalisé anglais en
' F. de Schickler, Les Égl. du refuge cine Haag dans ses Extraits des Registres en Angleterre, II, 102. de Cliarenton.
' Ce Jean n'a pas dtd compris par Eu-
Pasteurs et Anciens. iiy
1693, parcourut la plus brillante carrière : appelé à la cour de Hanovre après la mort de Guillaume, il revint en Angleterre avec le roi Georges l" (1714) et conserva jusqu'à sa mort (1722) ses fonctions de conseiller privé. Il succéda au baron d'Herwarth comme directeur de l'hôpital français de Londres, et eut lui-même pour successeur dans cette charge honorifique Guy de Viçose, baron de La Court. Son oncle Claude Grostête, sieur de la Mothe, ministre réfugié, l'avait institué son exécuteur testamentaire; il s'est luimême souvenu, dans ses dernières volontés (1722), de ses cousins François Grimaudine (Grimaudet?), Cousin Catal (?) et Jacques Robethon, de Poland Street, St-James's Westminster, et de son frère Jacques, nouveau catholique demeuré en France, qui lui avait fait tenir 3ooo livres, prix d'une de ses propriétés. Le silence qu'il garde sur Gédéon, son autre frère, donne à penser que celui-ci n'existait plus alors. — Quant à Jacques, avocat au Parlement, habitant la rue des Maçons ', nous le voyons donner, le 17 mars 1687, au commissaire Dyeure des informations sur la fuite de son parent Jacques, le procureur, des biens duquel il aurait, selon le bruit public, voulu se faire mettre en possession (Fr. 7o5i f° 5). Il sut si bien se faire pardonner son origine protestante qu'il fut pourvu en 1722 de la charge de procureur-général des monnaies.
Les deux représentants de la branche aînée de la famille donnèrent un éclatant exemple de dévouement à leur religion. — • Jacques, époux de Marie Roger et procureur au Parlement, nommé à tort Isaac dans les papiers de La Reynie, habitait la rue Guénégaud et figure sur l'État des fugitifs dressé le 16 février 1687. On sut par son cousin susmentionné qu'il avait vendu son office 5o,ooo livres, et en avait emporté le prix à Amsterdam où il s'était réfugié avec plusieurs de ses parents, et qu'il lui restait encore dans le Perche, près d'Authon, quelques parts d'héritages et de fermes. En attendant qu'on saisit ces parts, le commissaire Lemaistre mit sous scellé ce que le fugitif avait laissé dans sa maison (Fr. 7o5i f°^ 5, 809, 828). En 1688, le réfugié Antoine Aufrère, ex-ancien de Charenton, instituant par ses dispositions testamentaires un conseil de famille en faveur de ses fils, y fit entrer Jacques Robethon, passé de Hollande en Angleterre (Agnew, 11^ 70).
Jean, frère de Jacques et marchand banquier, habitait la rue de la Chanverrerie, représentée aujourd'hui par l'extrémité occidentale de la rue Rambuteau. Il fut, ainsi que Moïse Cousin, son associé et
* Aujourd'hui rue Champollion.
[i8 Révocation de l'Edif de Nantes a Paris.
peut-être son beau-frère, compris dans la troisième catégorie des négociants qu'on se préparait à mander chez Sei ^nelay le 14 décembre i685 (Fr. 7o52 f" 224). Mais dès avant la fin de novembre, aj'ant énergiquement éconduit les représentants de l'autorité qui l'invitaient à se convertir, Jean fut frappé d'une mesure de répression (Fr. 17420 f" 168), sans doute la prison. C'est de lui qu'il s'agit dans ces lignes écrites le 2 décembre par M. Robert, procureur du roi :
Deux autres que j'ai vus aussi après-midi, qui sont Plastrier et Robethon, qui étaient des plus opiniâtres et des plus durs, me paraissent vouloir s'adoucir et se rapprocher (Fr. 17423, f-" 775).
Susanne Cousin, sa femme n'avait point attendu, pour tenter de s'évader, la publication de l'édit révocatoire. Une lettre datée de Lafère le 22 octobre, annonce l'arrestation des personnes suivantes, qui ont dû former au moins deux groupes de fugitifs et ne se trouver réunies que dans les prisons de Saint-Quentin : Abraham Cousin et sa fille, femme de Jean Robethon; Elisabeth et Jeanne Oudry, Levier, guide, catholique; Jacob, marchand de soie de la rue du Plat-d'Etain, près du cloître Sainte-Opportune; Marie Jacob, sa sœur; Louis Aquin, marchand de soie près la place du Chevalierdu-Guet, sa femme et trois enfants; Samuel Roger, marchand de blé, et son fils; Benjamin Bourson, sieur de La Lande, et sa femme (Fr. 7053 f° 154). — Sortie de prison après avoir feint d'abjurer, M""" Robethon ne tarda pas à s'enfuir de nouveau, et fut accompagnée ou suivie de près par son mari. Jean Robethon est porté comme absent et n'ayant laissé aucun bien sur la liste du 16 février 1687, ainsi que Moïse Cousin, de la rue des Lavandières, qui avait pourtant signé chez Seignelay avec ses compagnons d'infortune. Cousin emmena Marie Crommelin, sa femme, son fils, âgé de deux ans et demi, et sa fille âgée de quinze mois. On réussit à découvrir qu'il possédait à Meaux quelques maisons et héritages, qui furent confisqués (Fr. 7o5i f" Sig).
Dans les Pasteurs de France réfugiés en Hollande, p. 82, M. Gagnebin mentionne « Louis Robethon, pasteur à Bondaroi près de Rouen», arrivé à Harlem le 28 février 1686 et mort en 1702. Nous ignorons si ce réfugié appartenait à la même famille que les précédents, et nous ne connaissons d'autre Bondarroy, que celui du canton de Pithiviers dans le Loiret. Il se pourrait que le pasteur fût le frère de l'ancien. En effet, le 29 septembre i685, lors de la visite des livres, celui-ci disait au commissaire qu'il avait remis à son
Pasteurs et Anciens. 119
frère les ouvrages proscrits et que celui-ci, qui était parti en cour pour solliciter la permission de se retirer en Hollande, y avait déjà fait passer sa bibliothèque (Fr. 17420 f° 99). Cette permission lui fut accordée le 20 octobre •. Le ministre Robethon prit parti contre Bayle dans sa lutte avec Jurieu, par une Lettre écrite a M. B., professeur en philosophie et en histoire à Rotterdam sur la cabale chimérique, qu'on avait d'abord attribuée à Bazin de Limeville. Sartres, de Londres, se rangea du même côté (Desmaizeaux, Vie de Bayle).
Les papiers de La Reynie mentionnent encore Jacob Robethon, marchand du quartier de la Halle, passé à l'étranger en 1686 avec sa femme, Susanne Cousin, et son beau-frère et associé, sans avoir laissé aucun bien à saisir (Fr. 7o5i f° Siy). Ainsi cette famille a donné une dizaine de réfugiés.
ROZEMONT
Issu d'un premier mariage de Jacques de Rozemont, sieur de Boncœur, qui épousa en secondes noces Elisabeth Jouard (i638), Jacques de Rozemont, dit le jeune, hérita de son père, mort en i653, les fonctions de secrétaire du duc de La Trémoille. Il épousa, au mois d'avril 1646, la fille d'un ministre destitué pour cause d'arminianisme, Marie Dor, de laquelle il eut huit enfants: Marie (1648), morte jeune; Jacques (i649\ pasteur en Champagne; Marie (i652), Jacques-Auguste (i654\ pasteur à Gien; Jean-Baptiste (1657), réfugié en Angleterre, où il fut consacré par l'évèque de Londres en i683, et- naturalisé en i685*; Henri-Charles (1659), mort en i665; Jean-Charles (lôSg), Pierre (1662), naturalisé anglais, le 8 mars 1682, avec un autre Jean-Baptiste, probablement son cousin (Agnew, in-f" I, 5i et 77).
Outre la charge d'ancien, Jacques de Rozemont remplissait très probablement aussi celle de trésorier du consistoire; au moins était-il détenteur des contrats de rente constitués au profit de
' Arch. des AfF. étr. France, 074, f» 212. ^ Baron F. de Schickler, Les Égl. du
Note de M. N. Weiss. Cette note, où Ro- refuge en Angleterre, II, 332.
bethon est qualitîé ministre de Pithiviers, ^ La France prot. donne la liste de ses
tranche la question de Bondarroy. ouvrages.
120 Révocation de l'Edit de Nantes h Paris.
l'Église par le maréchal de Gassion, le marquis de Courtomer etc., puisque Claude écrivait le 19 octobre iô85 :
Je presse M de Rozemont de mettre à couvert les papiers de l'hérédité ', et d'envoyer à M. Tersmitte les 25oo livres de M. Briot et les 700 livres qu'il a à M"' Briot; mais il ne m'est pas possible de venir à bout de ses lenteurs. Ce sont de ces sortes de gens qui ne marchent que quand le ciel tombe. Je m'en vais pourtant le presser de la bonne sorte (Ms. de la Bibl. de Leide).
Rozemont finit toutefois par se mettre en mouvement; car une partie des biens du consistoire ne put être saisie qu'en 1687, et une autre qu'en 1690. Moins instruit que Claude de l'ataraxie du personnage, le commissaire Delamare le confondait avec son fils Jean- Baptiste (voir t. I, 554), lequel avait traduit en français l'Histoire de la réformation de l'Eglise d'Angleterre, publiée par Burnet en 1679. Cette traduction parut de i683 à i685, et c'est pour surveiller la correction des épreuves que le traducteur revenait fréquemment de Londres chez son père'^.
Celui-ci fut mandé le 25 octobre chez La Reynie avec Le Coq, Massanes, Girard, Gervaise et les principaux protestants du quartier; mais un mois plus tard, il fut, ainsi que Falaiseau, Tassin et Gaucher, et pour un motif analogue, excepté de l'exil qui frappa tous les autres anciens. Falaiseau avait promis d'abjurer et signa, en effet, chez Seignelay le 14 décembre. Bien que la police et deux de ses fils, ministres apostats, lui eussent arraché la même promesse, Rozemont eut le courage de ne point se rendre chez Seignelay (Fr. 7o52 i° 222); mais non celui de résister à la dragonnade, qui devint générale à partir du 5 janvier. Il feignit d'abjurer comme les autres; mais sans pouvoir se décider à participer au culte que sa conscience réprouvait. Une note de police du 22 janvier 1686 nous le montre présidant tous les soirs, dans un cabaret près de la porte de Bucy, à l'entrée de la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, des réunions dans lesquelles une vingtaine de nouveaux convertis s'exhortaient mutuellement à ne pas assister aux prônes, encore moins à la messe, et prenaient la résolution d'en détourner tous leurs amis (Fr. 7o5i f° 41 et 7062 f" 124). A la fin de mars, le malheu-
' De même à Genève, le produit des * On trouve dans le catalogue des livres
dons et legs faits en faveur des jeunes à supprimer dressé en i6S5 par l'arche-
français qui allaient étudier à Lausanne véquc de Paris Remarques sur les actes
pour devenir «pasteurs sous la croix», de la dernière assemblée du clergé ou
s'appelait «l'hoirie». C'est ce qu'on examen de l'avertissement pastoral et des
nomme aujourd'hui la bourse française méthodes du clergé de France, traduit de
(lidm. Hugues, Hist. de la restauration l'anglais de Burnet par Roxemont, l.ond.,
du prot., II, bç) et 72). i683, in-i2.
Pastatrs et Anciens. i2t
reux qui n'avait su être courageux qu'à demi, continuait encore à présider les réunions '.
M""^ de Rozemont, plus résolue d'ailleurs, ne fut pas exposée aux mêmes tentations. Un document du 24 octobre i685 nous apprend qu'elle était partie pour la Bretagne avec la princesse de Tarente, Emilie de Hesse-Cassel, veuve de Charles-Henri de La Trémoille.
Cette princesse était voisine de M™" de Sévigné, à Vitré en Bretagne, où l'une possédait le château Madame, et l'autre la Tour de Sévigné. Les deux veuves s'aimaient; la marquise appelait la princesse ma bonne Tarente. Au rapport de Saint-Simon, M""' de Tarente jouit, par la faveur de sa cousine la palatine, belle-sœur de Louis XIV, de privilèges religieux tout à fait uniques. (( Monsieur et Madame, dit-il, lui obtinrent la permission très singulière, à la « révocation de l'Édit de Nantes, non seulement de demeurer librement à Paris, (I à la cour, dans ses terres, et partout en France, mais d'avoir un ministre à « elle, chez elle, et partout à sa suite, pour elle et pour sa suite, et de faire (I dans sa maison partout, mais à portes fermées, l'exercice de sa religion. » {Mon., t. VI, p. 140.) Nous sommes heureux de voir que la bonne Tarenle méritait l'épithète et faisait profiter, autant que possible, ses coreligionnaires des prérogatives que lui valait son rang ^.
Ils n'en profitèrent que bien peu de temps; car la princesse quitta la France avec M"'= de Rozemont, dans les premiers jours de février 1686. Desgrez écrivait le 12:
L'on a su aujourd'hui que le sieur de La Faucille doit être parti avec M"' la princesse de Tarente, ou du moins avec son bagage, qui est parti le 5 à six heures du matin, pour s'en aller en Allemagne (Fr. 7o53, f" 232J.
y[me (jg Rozemont figure comme fugitive n'ayant laissé aucun bien sur les listes du 8 et du 16 février 1687 (Fr. 7o5i f° 3i2).
Le frère cadet de M. de Rozemont, Richard, auquel La France protestante donne à tort la qualification de conseiller au Parlement, se serait, d'après le même ouvrage, retiré en Angleterre, avec sa femme, Marie Bernon de l'Isleau, et ses deux enfants; cependant M. Agnew ne le mentionne nulle part.
Deux anciens de Charenton, Grostête et Rozemont, avaient, l'un, deux fils dans le ministère, l'autre, trois. De ces cinq pasteurs nés à Paris, deux seulement, Jean-Baptiste de Rozemont et Claude Grostête, sieur de La Mothe, restèrent fidèles à leurs premières
• La France prot. dit à l'article M.AS- ' Ath. Coquerel fils, Libres études.
SANES que Rozemont s'enfuit à l'étranger Paris, iS68, in-S°, p. 22. lors de la Révocation, et ne répète ni ne réfute cette erreur à l'article ROSEMONT.
122 Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
convictions; les trois autres abjurèrent Des Mahis, ministre d'Orléans et frère de La Mothe, fut sans doute l'instrument dont le clergé se servit pour gagner les deux Rozemont: Jacques- Auguste, ministre à Gien, et Jacques, ministre en Champagne. Celui-ci, sur le compte duquel nous ne savons rien de plus, avait abjuré dès le mois de mai i685 (Fr. 7o52 f" Syi). Jacques- Auguste, au contraire, n'abjura qu'au commencement d'octobre '. Une lettre de Claude à son fils (29 juin i685) n'explique que trop la cause de l'apostasie du malheureux pasteur:
Gien vient d'être fermé et le pauvre M. de Rozemont est bien embarrassé; car il avait depuis peu pu recueillir un héritage de son beau-frère, un fonds de terre fort considérable.
La femme du ministre, Marguerite Jaupitre de Belleau, le quitta et s'enfuit à Genève, plutôt que de le suivre à la messe ^. Dans la pensée qu'elle regrettait cette démarche, Dupré, résident de France à Genève, lui fit adresser le 29 novembre, mais vainement, l'ordre de retourner à Gien. Jacques-Auguste ne se contenta pas d'avoir succombé à la tentation de la cupidité, il eut le triste courage de demander la récompense de son apostasie. Le 18 mars 1687, Seignelay écrivait à l'évêque d'Orléans :
Le roi a accordé des lettres de noblesse au sieur de Rozemont, ci-devant ministre de la R. P. R. que vous avez converti; et comme je n'entends point parler de lui, et qu'il est nécessaire qu'il me donne le mémoire sur lequel il veut faire expédier ces lettres, je m'adresse à vous pour vous prier de l'en avertir (,0 ' 3i).
Bien que ces lettres eussent été accordées en considération de la bonne opinion que l'évêque avait de la conversion du ministre, Seignelay ne se fiait qu'à demi à la sincérité de celui-ci. Il écrivait à La Reynie le 9 novembre de la même année :
Depuis quelque temps sa femme s'est absentée; il est venu ici se plaindre de son évasion et demander protection à Sa Majesté pour la faire revenir, se disposant pour aller où elle sera afin de l'obliger à revenir, et Sa Majesté, persuadée de sa bonne foi, a fait don des biens de sa femme à leurs enfants, et il est parti d'ici avec le brevet et a dit s'en retourner à Gien; je vous envoie tout ce détail afin que, si vous apprenez quelque chose qui vous donne lieu de soupçonner sa conduite, vous y ayez attention et le fassiez observer, s'il est à Paris.
' Frank Piiaux, Les précurseurs de la diocèse ne renfermait plus de protestants
tolérance, p. ir/i. non convertis, excepte un i^entilhomme
' 1-e 8 janvier 1G8G, Colbert de Croissy et la femme du ministre Rozemont. félicitait l't'vtque d'Auxerre de ce que son
Pasteurs et Anciens. I23
Le 29 du même mois, Dupré, résident de France à Genève, était invité à rechercher la fugitive, et à lui signifier l'ordre de réintégrer le domicile conjugal. Elle ne revint qu'après la mort de son mari, et dans la pensée qu'il ne lui était pas permis de laisser leurs enfants , Jacques et Marguerite, sans direction et sans guide. L'amour maternel l'emportant sur ses scrupules religieux, elle quitta Genève en 1 700, accourut près des orphelins, se laissa mettre au couvent de Sainte-Claire de Gien pour y être « instruite », et éleva sa famille de telle sorte qu'en 1732 les assemblées proscrites se tenaient chez son fils.
Vers 1689, M. de Rozemont, se trouvant à Gien chez son fils, tomba gravement malade. Se voyant près de mourir, il regrettait amèrement de n'avoir pas suivi les glorieux exemples de fidélité que lui avaient donnés sa femme, deux de ses fils, une de ses brus et la plupart de ses collègues. Accablé sous le poids du remords, il ne voulut pas pas paraître devant le souverainjuge sans avoir réparé sa faute autant qu'il lui était possible, et refusa les sacrements que lui apportait le curé de la paroisse. Ce réveil final de la conscience n'était pas rare. Malheureusement le malade guérit et la faiblesse morale revint avec la santé. Menacé des galères comme relaps, il n'évita la chaîne que par une nouvelle abjuration. Dans un placet adressé à la cour, le fils sollicita pour son père la permission de revenir à Paris. Le 18 avril 1690, Seignelay demandait à M. de Creil, intendant de l'Orléanais son avis sur ce placet'. Grâce à la recommandation de l'évêque, la permission fut accordée le 6 décembre. Le malheureux vieillard qui toute sa vie n'avait pris de résolution qu'au dernier moment, persévéra-t-il jusqu'à la fin dans l'hypocrisie obligatoire?
EWERTE TASSIN
Les extraits des registres de Charenton ne nous apprennent que bien peu de chose sur l'ancien ou le diacre de ce nom, qui était en même temps secrétaire du consistoire.
' Selon La France prot., ce serait le que Haag n'avait pas vue, atteste qu'il pasteur apostat qui aurait repoussé les s'est me'pris sur ce point, sacrements etc. La lettre de Seignelay,
124 Rcvocaflou de l'Edit de Nantes à Paris.
En 1629, urï Tassin, prenant le titre d'ingénieur géographe du roi, présentait au baptême Elisabeth, fille de Sara Pittan et de Melchior Tavernier, graveur du roi. Nous rencontrons ensuite Elisabeth Tassin, femme de Nicolas Damain, sieur de Beauvoir, auquel elle donna trois enfants : Elisabeth, mariée en 1668 à Charles Brunier, fils d'Abel, premier du nom, médecin du duc d'Orléans, veuve et prisonnière à la Bastille, dès le mois de janvier 1686 (Fr. 7o5i f° 87); Anne, mariée à Pierre Joly, avocat en 1668; Jacob, établi à Genève (Agnevv II, 80).
Elisabeth Tassin avait deux frères : Ewerte, avocat au Parlement de Paris, et un autre dont le prénom est inconnu. Celui-ci quitta la France bien avant la Révocation, épousa une hollandaise de la famille des Silver-Crona, et s'établit à La Haye, où il eut un fils appelé Abel Tassin d'Allonne, lequel était docteur en droit et secrétaire de la princesse d'Orange dès 1680. Nous ignorons si Elisabeth et ses frères étaient les enfants du géographe. Il paraît avoir existé à Paris deux familles Tassin. En effet, Marie Tassin, femme de Samuel Le Gendre, sieur de La Cour, dont elle eut deux filles : Elisabeth, mariée à Ezéchiel Le Vasseur, en i665, et Anne, mariée la même année à Antoine de Montdoré, n'était sans doute pas la sœur d'Elisabeth; car elle ne figure pas dans le testament d'Abel, qui institua héritiers d'une partie de sa fortune les enfants de sa tante Elisabeth (Agnew II, 8o-83).
Ewerte signait, le 24 août 1674, sur les registres de Charenton comme témoin de l'inhumation d'OljnTipe de Lorme, veuve de Christophe Justel, conseiller-secrétaire du roi ; en 1680, il donnait à Jean Rou, partant pour La Haye, une chaude lettre de recommandation pour son neveu Tassin d'Allonne • ; en 1682, il signait encore, avec Bernard, sieur de Bouilly, comme lui ancien du quartier Saint-André-des-Arts, l'acte d'inhumation de Paul Desgoris, sieur des Cochets^, leur cousin. Tassin habitait la rue du Battoir (partie occidentale de la rue Serpente actuelle), et la même maison que l'avocat Jacques Falaiseau, fugitif dès le 10 novembre i685 et frère de l'ancien qui donna un si déplorable exemple de faiblesse. Quand la police commença ses visites domiciliaires pour contraindre les protestants à l'abjuration, Tassin temporisa, promit vaguement, et ce fut tout ce qu'on put obtenir de lui. Le commissaire Dyeure écrivait, le 17 novembre, à La Reynie :
' Mémoires de Jean Rou, I, 17C. '^ Voir aux biens des fugitifs la demoi-
selle d'Higory ou Desgoris ou Desgories.
Pasteurs et Anciens. i25
Ce matin, faisant la police de mon quartier, j'ai parlé à M. Tassin, ci-devant ancien de la R. P. R., lequel m'a témoigné et dit qu'il avait promis d'abjurer; mais qu'il fallait attendre que Notre Seigneur l'eût éclairé, qu'il fallait penser à ce qu'on faisait, qu'il était né dans cette religion et qu'un changement ne se faisait pas sans beaucoup de réflexion (Fr. 7o53, f° 189) .
Trois jours après cette réponse évasive, le même commissaire remettait à Tassin la lettre de cachet qui l'exilait à Semur en Bourgogne, et arrachait à la servante de l'exilé une promesse de réunion à l'Église. Tassin lui-même réitéra la sienne le lendemain ou le surlendemain, si bien que Seignelay écrivit le 24 novembre à La Reynie : «Vous pouvez sans difficulté donner permission au sieur Tassin, qui a promis de se convertir, de demeurer à Paris» (O* 29). Le malheureux ancien sut-il s'arrêter sur la pente fatale où il avait mis le pied? Demeura-t-il à Paris comme Gaucher; alla-t-il un peu plus tard en exil, comme Janiçon ? Quoi qu'il en soit, il finit certainement par abjurer; car, le 2 mars 1686, on remit momentanément entre ses mains et entre celles de l'avocat J0I3' sa nièce, femme de Charles Brunier, détenue au Châtelet pour la R. Au mois de juin, il demandait encore qu'on la tirât du Châtelet et qu'on la mît en liberté pour trois mois, s'engageant à la rendre catholique dans l'intervalle, et à pa3'er 5ooo livres s'il ne pouvait la représenter. La Reynie consulté ne se fia point à cette promesse. ]y[me Brunier fut mise le 8 juillet aux Nouvelles-Catholiques oîi Tassin eut permission de la voir.
Bien que Tassin n'eût pas d'enfants, le nom ne s'éteignit point avec lui; en 1767, Louis et Gabriel Tassin, banquiers à Paris et descendants de nouveaux convertis, obtenaient la permission de vendre quelques propriétés. A la fin du XVIIP siècle, nous trouvons un Tassin parmi les parisiens qui s'engagent à verser une somme annuelle pour la restauration du culte et le traitement des pasteurs qu'on voulait obtenir : Rabaut, IVIarron et Mestrezat.