‹ La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inéditsChapitre 16 sur 46 · LIVRES ET IMPRIMEURS · texte numérisé non relu

LIVRES ET IMPRIMEURS

Souffrant impatiemment la contradiction, le clergé excitait les juges et les parlements à sévir contre les livres hérétiques; il en fit même brûler quelques-uns par l'exécuteur de la haute justice: le Capucin de Du Moulin en 1641, la Disputatio de Snpposito en i658, la Réplique de Daillé au ministre apostat Cottiby, en 1661; le discours de Bruguier sur le chant des psaumes, et le Tombeau de la messe de Derodon, en i663; la Réponse du ministre Tricotet, de Calais, à Amblat, en 1664; X Abrégé des controverses Aq Drelincourt, en i665. En vertu d'une déclaration du 2 avril 1666, aucun ouvrage protestant ne pouvait être imprimé sans l'attestation de deux ou trois pasteurs et sans l'autorisation du juge du lieu. La déclaration du 1*="' février 1669 n'exigeait plus la permission du juge; celle du 19 novembre 1670 rétablit cette clause, qui, dans la plupart des cas, devenait une véritable entrave. Toutefois, en 1671, sur le vu d'un certificat de Claude et de Daillé, La Reynie donnait le permis d'imprimer ww^ Méditation et prière du jeûne. ha. version du Nouveau Testament publiée la même année chez Louis Vendosme, in- 12, par Daillé fils et Valentin Conrart, fut entièrement supprimée, si

' M. Cil. Read a public; dans le Bulletin (Jean), Joalin (Antoine), Langlois (Claude

(IV, 627) la liste suivante des imprimeurs et Antoine), I.e Bret (Pierre, Thomas et

libraires de Paris; Auvray (Jacques, Pierre Isaac), Le Gusil (Jacques), Lucas (Ktienne

et Nicolas), Bourdin (Nicolas), Bour- et Jacques), Martin (Jean), Mondière

riquant iJean), Célérier (Samuel), Cressé (Melcliior), Perier (Louis et Pierre), Rous-

(Ja:ques). Hallin (Remy et Jacques), Des seau (René), Vendôme (Louis et NicoLis).

Hayes (Pierre), Dodin (Jean et Isaac), Du 11 faut ajouter à cette liste: Berjon

Cloux (Josuéj, Dupin (Nicolas et Charles), (Jean), d'après La France prot., 2» édit., et

Frémont (Edouard), Huct (Jean), Janon plusieurs autres, mentionnés ci-dessous.

Livres et Imprimeurs. 127

nous en croyons la Bibliotheca sacra du P. Le Long'. De même les planches des Tables chronologiques de Jean Rou, destinées au Dauphin, furent confisquées en lôyS et l'auteur mis à la Bastille ^. Le 24 février i535, François \" annulant ses lettres-patentes du i3 janvier qui abolissaient l'imprimerie comme favorisant l'hérésie, avait décrété qu'il n'y aurait à Paris que vingt-quatre imprimeurs, dont douze choisis par lui-même et douze par le Parlement^. A part cette limitation, le commerce de la librairie était demeuré hbre jusqu'en 1677; à ce moment La Reynie crut nécessaire de l'organiser, dans le but de réprimer la vente des libelles où les scandales de la cour étaient malicieusement retracés *. Deux ans plus tard, à côté d'un brevet accordant le rang de duchesse à M"^ de Montespan, nous trouvons dans les registres du Secrétariat un billet du i5 mars, par lequel Seignelay informe La Reynie que le roi désire «savoir s'il y a à Paris quelques libraires de la R. P. R. ». Cette curiosité de mauvais augure fut bientôt satisfaite. Six membres au moins de l'Eglise réformée possédaient des brevets d'imprimeur-libraires: 1° Samuel Périer, libraire à Charenton^ demeurant à Paris au Palais, en la galerie des prisonniers, au roi de Suède; 2° Etienne Lucas, libraire demeurant à Paris, rue Chartière, près le Puits-Certain, à la Bible d'or; 3" Antoine Cellier, libraire à Charenton, demeurant à Paris rue delà Harpe, aux Gants couronnés, près la Rose rouge; 4" la veuve d'Olivier de Varennes^, libraire à Charenton, demeurant à Paris, cour neuve du Palais ''; 6° Pierre Auvray, libraire à Charenton, demeurant à Paris, rue Saint-Jacques, aux Trois entonnoirs, s'il vivait encore''. Enfin, parmi les notes que nous devons à l'obligeance de notre collègue M. Ch. Read, se trouve la suivante: «Gabriel de Tournes, libraire

' Voir l'art. CONRART du Dictionn. cipité la nuit du haut d'une fenêtre

de Moréri et notre Coup-d'œil sur ihist. {Mém. de Rou, I, 217).

du texte d'Olivetan dans la Revue de ' Kn 1649, il demeurait sur le quai de

théol. et de philos, de Lausanne i8Sq. Gévre, à la Caille; en i653 et iG58, proche

2 Mém. de Jean Rou, I, 56. — Son le Pont Saint-Michel, au Sacrifice d'Abracrime e'tait d'avoir noté la date où com- ham ; en 1680, la boutique de la veuve mença la distinction entre l'e'vêque et le e'tait au Palais, proche M. le premier préprêtre, la condamnation du pape Hono- sident, au Sacrifice d'Abraham.

rius I"' comme monothélite, d'avoir attri- ' Il imprimait en 1671 la Méditation et

bue la canonisation d'Irène à son zèle prière du jeûne susmentionnée. Il n'est

pour les images, et indiqué que le célibat point porté comme défunt dans l'acte de

des prêtres ne commença qu'en 1080 baptême du fils que lui donna dans les

(I, 97). premiers jours de juin 1674 Elisabeth van

3 Christie, Dolet, trad. fr., p. 222. Cœuien, sa femme. Son père, nommé * Pierre Clément, //iii. Je Co/ttr/, II, 353. aussi Pierre, élait mort en 1666, âgé de ' Son mari, mort en 1677, s'était pré- quarante-huit ans.

128 Révocation de l'Édit de Nantes à Pans.

à Paris, inhumé au cimetière Saint-Père le 28 janvier 1681,» non mentionné par La France protestante.

Bien inférieurs, sous tous les rapports, aux Estienne et aux De Tournes de Lyon et de Genève, ces parisiens n'avaient que des établissements peu considérables, et leur situation de fortune ne paraît pas leur avoir permis d'imprimer la Bible dans le format in-folio. Les ouvrages qui portent leurs noms sont généralement d'une médiocre exécution: quand le caractère est beau, le papier est mauvais; plus souvent l'un et l'autre laissent également à désirer. Nous ne voyons à citer comme sortant de la médiocrité que le Nouveau Testament de Cellier i658 in-4°, la Bible in-i6 du même, i652, déjà moins remarquable, et U Examen de soi-même de Périer, 1682, in-i6. Le plus remarquable est la Réponse de Claude aux deux traités intitulés la Perpétuité, Cellier, 1668 in-4°.

Le 27 décembre 1680, La Reynie reçut l'ordre d'empêcher le débit de La Politique du cierge de France, « livre préjudiciable au service de Sa Majesté » (O* 24), dans lequel Jurieu réfutait les sophismes de l'intolérance avec une grande modération, et « sans violer, assurait-il, le respect que l'on doit à un roi, à un grand roi et à son roi ». Un sermon de Claude sur la sainte cène, V Explication de la section LUI du Catéchisme, Char., Périer, 1682, in-8" ', eut le même sort que La Politique du clergé. Toutefois on finit par rendre à Périer les exemplaires saisis.

Quand Bossuet, oublieux de l'engagement qu'il avait pris de ne rien publier de sa conférence avec Claude, eut imprimé son compte rendu, Claude se trouva dégagé du même engagement, et crut avoir le droit de faire aussi sa confidence au public. Le lieutenant-civil ne voulait point lui en donner l'autorisation; mais Bossuet « la lui fit obtenir, selon E. Benoit, par vanité, comme ne craignant rien de ce que le ministre pouvait écrire ». L'historien de l'Edit de Nantes était fort exactement renseigné, ainsi que l'atteste le billet que Seignelay adressait à M. de Meaux, le 10 avril i683:

' En tête figure l'avertissement suivant: quante-deux pages de ce discours, qui ne

oCe sermon ayant c'tc imprime, à l'insu renferme que quelques lignes d'cxhorta-

de l'auteur, d'une manière peu correcte, tion, sont remplies d'une dialectique sub-

on s'est trouvé comme obligé de le donner tile qui n'ollre aujourd'hui que bien peu

au public, afin au moins qu'il parût re- d'intérêt. La question était capitale alors,

purgé des fautes qui s'y étaient glissées et l'on dut admirer la défense serrée de

et dans une forme plus juste». — l.'ap- l'orateur, son argumentation forte et

probation de Mcsnard est du lo juillet;' presque claire en uu sujet passablement

celle d'Allix, du ii, et le permis d'im- obscur, primer de La Reynie, du 3o. Les cin-

Livres et Imprimeurs. 129

Le roi m'ordonne de vous écrire pour savoir si vous ne trouverez point d'inconvénient à permettre au ministre Claude de faire imprimer un livre qu'il a composé en réponse de celui que vous avez fait sur la conférence que vous avez eue avec lui en présence de M"" de Duras.

Sur la réponse de Bossuet, La Reynie permit, d'après un ordre du i'^'' mai, d'imprimer l'ouvrage de Claude. C'est ainsi que parut la Réponse au livre de M. de Meaux, etc., i683.

Le 19 janvier i685, le commissaire Delamare rendait visite aux libraires protestants, dans l'espoir de découvrir chez eux des livres prohibés, c'est-à-dire des ouvrages de controverse venus de l'étranger en contrebande. Son attente fut déçue, il ne trouva, notamment chez Etienne Lucas, imprimeur et relieur, que 1700 psautiers de Marot, 400 exemplaires du livre de prières de divers auteurs, 35o Nouveaux Testaments et une quarantaine de Bibles, en tout 2400 volumes (Fr. 7o5o f° 19). L'apparition de l'arrêt du Conseil du 16 mai, interdisant d'admettre à l'avenir aucun Réformé dans la corporation des imprimeurs et libraires, ranima le zèle de Delamare, qui recommença aussitôt ses visites domiciliaires. Malgré la mort d'Antoine Cellier (1681)^ dont le brevet semble être tombé en déshérence, il restait encore à Paris six imprimeurs huguenots : 1° Etienne Lucas, 2° la veuve de Varennes, 3° la veuve Vendôme, qui avait succédé à son mari, 4° Duchemin, successeur de son beau-père Périer', 5° Daniel Hortemel, gendre de Cellier, qui exerçait sous le nom et avec le privilège de la veuve Bisquin, de la rue Gallande, et 6 " la veuve Jacques le Gentil ^. — Louis Lucas, fils d'Etienne, et Dupin, tenaient aussi boutique de librairie, le premier, dans la galerie du Palais; le second, rue du Mont-Saint-Hilaire; mais ils n'avaient, suivant Delamare, que le brevet de relieur. Daniel de La Martinière vendait aussi des livres huguenots, nous ignorons à quel titre.

Après avoir fait, du 19 au 21, surtout chez Etienne Lucas, une ample moisson des ouvrages qu'il recherchait, Delamare s'empressa d'en envoyer la liste à La Reynie. Voici les titres des prétendus « libelles » saisis chez la veuve De Varennes :

Suite du miroir de la piété par Flore de Saiute-Foy. A Liège, chez Pierre Brouard, 1677; un exemplaire.

* Périer n'était retiré des affaires que ^ Dont le mari , demeurant rue des

depuis peu; c'était encore lui qui im- Noyers, proche la place Maubert, avait

primait en i583 la Réponse de Claude au imprimé en 1670 un arrêt du Conseil

'ivre de M. de Meaux. d'État du sj décembre i66q.

i3o Révocation de l'Édii de Nantes à Paris.

Narration véritable dé l'exécrable conspiration du parti papiste contre la vie de sa sacrée Majesté le gouvernement d' Angleterre et la religion protestante, suivant la copie de Londres, i6jg; un exemplaire.

Le Népotisme de Rome, 1679; un exemplaire en deux tomes.

Intrigues secrètes des cardinaux de la cour de Rome pour parvenir à la papauté et antres traités curieux et politiques touchant les dignités de l'Église, 1680 ; un exemplaire.

La Politique du clergé de France. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1681; un exemplaire.

Les lettres sincères d'tm gentilhomme français. Première partie. A Cologne, par Pierre Marteau, 1681 ; un exemplaire. La seconde partie ne s'est point trouvée.

Delamare ajoutait:

La veuve De Varennes dit que ce dernier livre lui a été prêté par un de ses amis. Il est relié en vélin, façon de Hollande. Et à l'égard de tous les autres livres, qu'ils se sont trouvés dans des paquets d'autres livres qu'elle a achetés. Si les libraires qui se trouvent saisis de livres défendus pouvaient alléguer de telles excuses, ou si elles devaient être reçues, il n'y aurait jamais de faute ni de contravention de leur part; car ils ne tiennent qu'un exemplaire à la fois de cette sorte de livres. Ils ne s'en chargent qu'à mesure qu'ils les débitent et ils ne les exposent pas en vue. Tous ceux qui en font le commerce ont accoutumé de les tenir ainsi séparés et mêlés parmi d'autres livres permis.

Comme la presque totalité des affaires était entre les mains d'Hortemel et de la veuve de Varennes, c'est à eux que Delamare en voulait le plus. Il faisait espionner la veuve par le graveur Gilbert, logé tout près d'elle; il la dépeignait comme savante dans sa religion et habile à discuter avec les prêtres qui fréquentaient sa boutique, dans laquelle venaient de quatre-vingts à cent personnes chaque jour, en un mot comme une femme dangereuse. Il représentait Hortemel comme un hollandais très adroit, qui tirait de Hollande et d'ailleurs «tous les mauvais livres» qu'on y imprimait, et comme le correspondant suspect d'une infinité de pasteurs étrangers. Si leurs deux boutiques étaient fermées, écrivait-il, « la librairie serait purgée des P. R.». Son ambition allait pourtant plus loin ; car il demandait qu'on les fermât toutes, à l'exception de celle de la veuve Vendôme, où il n'avait trouvé rien de suspect et dont le commerce était d'ailleurs presque nul. Outre le délit commun de vente d'ouvrages prohibés, Delamare accusait Duchemin et Louis Lucas d'exercer sans titre ni privilège, le dernier, sous le nom de son père ; il accusait Hortemel d'en exploiter un qui ne lui

Livres et Imprimeurs. i3i

appartenait pas et dont le titulaire avait cessé de faire usage pendant une période de treize à quatorze ans; ce qui permettait de le frapper en vertu de l'arrêt du conseil de l'année 1667. Quant à Dupin, maître relieur, dont la femme et les filles avaient abjuré, et qui tenait «sans droit »(?) une boutique dans la cour du temple de Charenton, Delamare faisait remarquer que la «juste défense» de tenir cette boutique, pourrait n'être pas inutile à sa conversion (Fr. 7o5o f° 28). «J'ai visité Dupin, écrivait-il encore. Je n'ai trouvé chez lui rien de mauvais, pas même des livres de la R. P. R. Je crois que Dieu fera la grâce à cet homme de se convertir à l'exemple de sa femme et de ses enfants ».

Animé du même zèle que le commissaire et s'appuyant sur les contraventions constatées, La Reynie proposa, le 22 mai, au chancelier, la stricte exécution de l'article XXI de l'Edit de Nantes ', c'est-à-dire la suppression des imprimeries et librairies protestantes de Paris. II ne restait qu'à choisir la voie à prendre, celle de l'appel au Parlement, ou celle d'un arrêt du conseil (Fr. 7o5o); ce fut cette dernière qu'on choisit. Non seulement le conseil royal trouva bon d'étendre à toute la France la mesure proposée pour Paris, mais foulant aux pieds ce même article XXI qui permettait l'impression et la vente des livres aux lieux où se célébrait l'exercice, il ordonna à tous les imprimeurs et libraires protestants de cesser sur le champ leur commerce. L'arrêt rendu le 9 juillet ne fut imprimé que le 26, et publié que le 3o. Le 3 août, Delamare informait La Reynie que, dès le lendemain de la publication de l'arrêt, c'est-àdire dès le 3i juillet, les libraires de Paris avaient fermé leurs boutiques. Toutefois ce «féroce idiot», comme l'appelait Eugène Despois, n'était pas encore satisfait. Il demande 1° dans combien de temps on doit les obliger à se défaire de leurs fonds ; 2° si, en attendant, on ne pourrait pas les obliger à enlever leurs livres de leurs boutiques pour les mettre en magasin ; 3° si les relieurs sont compris dans l'exclusion de l'arrêt ; 4° si les boutiques de libraire qui sont à Charenton doivent rester dans le même état et avoir la même liberté de vendre des livres près du temple ; 5" s'il sera permis aux libraires catholiques de vendre les psautiers, prières, sermons et autres livres de la R. P. R. qui ont été tolérés jusqu'à présent, à condition de mettre ces livres en un même endroit sous

'«Ne pourront les livres concernant l'exercice public de ladite religion est ladite R. P. R. être imprimés et vendus permis», publiquement, qu'es villes et lieux où

i32 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

la clef. — Dans le cas, ajoute-t-il, où l'on ferait quelque défense aux autres relieurs, il conviendrait de donner toute latitude à Dupin, dont la famille est convertie depuis deux ans et qui est très pauvre (Fr. 7052 i° 248). — L'arrêt était formel et ne comportait point d'exception pour Charenton. Aussi les six libraires, qui avaient commencé par obéir, présentèrent-ils au roi, le 3i juillet, une requête dans laquelle ils représentaient que cet arrêt ne les réduisait pas seulement à la mendicité; mais qu'il les obligeait à faire banqueroute à leurs créanciers (un seul d'entre eux devant plus de 3o 000 livres au sieur Mabre Cramoisy). En conséquence, ils suppliaient Sa Majesté de leur permettre d'exercer leur profession pendant une année, afin qu'ils pussent débiter leurs marchandises et payer leurs dettes, et d'enjoindre à leurs créanciers de prendre des livres en paiement aux conditions accoutumées ; ils demandaient en outre la permission de vendre leurs meubles et de se retirer hors de France avec leurs familles au bout de l'année, en emportant ce qui leur resterait de marchandises (Fr. 21740 i° 64). A cette requête le roi répondit par l'arrêt du conseil d'Etat du 11 août, « accordant terme et délai de trois mois aux libraires de la R. P. R. établis à Paris, pour se défaire de leurs marchandises», nonobstant l'arrêt du 9 juillet {Ibid., f^ 65 et 67) '.

Feignant de croire que les calomnies des ministres étaient le seul obstacle à la conversion des protestants, l'assemblée du clergé réunie extraordinairement pour hâter la Révocation, supplia le roi de défendre aux ministres non seulement d'écrire contre le catholicisme, mais même d'en «parler directement ou indirectement»^; elle demanda en outre la suppression de tous les ouvrages protestants. Sachant que qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, ce clergé sans scrupules espérait qu'on n'entendrait bientôt plus que la cloche romaine et que tout deviendrait catholique, de gré ou de force. Un édit du mois d'août fit droit aux demandes de l'assemblée^, et défendit d'imprimer, vendre ou débiter d'autres livres protestants que la «profession de foi, les prières et les règles ordinaires de la discipline ». En enregistrant cet édit le 25, le Parlement invita l'archevêque de Paris à dresser le catalogue des ouvrages qui devaient

' La copie de ces deux pièces nous a De Bezons recevait l'ordre de s'informer

été communiquée par M. N. Weiss. quel était le Moucheron d'Orléans sous

' Nota, dit Benoit, qu'il ne restait plus lequel venaient d'iJtre soutenues deux

vingt Lg'ises où l'on eût le droit de tlièses renouvelant la philosophie nouvelle

prêcher. que le roi avait défendu d'enseigner

' Descaries n'était pas mieux traité que (O' 20). le protestantisme: le 9 juillet, l'intendant

Livres et Imprimeurs. i33

être saisis. M. de Harlay en désigna plus de cinq cent vingt-cinq, en tète desquels il plaça la Bible et le Nouveau Testament de la traduction des ministres avec leurs annotations'; puis venaient les écrits de Calvin, Bèze, Du Plessis-Mornay, Du Moulin, Am3frault, Blondel, Mestrezat, Daillé, Drelincourt, Rivet, Jurieu, des traités de Luther, de Bucer, Mélanchton, Œcolampade, Sleidan, la Confession de foi chrétienne faite et déclarée en l'Eglise française de Strasbourg, par Jean Garnier, X Histoire des persécutions et martyrs de l'Eglise de Paris depuis l'an ijjj jusqu'au temps de Charles IX, etc., etc. Les psaumes de Marot étaient compris dans les Bibles et Nouveaux Testaments, puisque le tout se reliait ensemble. A ce catalogue était annexé un mandement dont le paragraphe qui suit fera suffisamment connaître l'esprit:

L'Église qui de tout temps a condamné les hérésies, a toujours compris dans leur condamnation les mauvais livres qui les soutenaient; et non seulement elle a puni par censures ceux qui les liraient ou les retiendraient, mais encore elle a eu recours à l'autorité des princes chrétiens pour en arrêter l'impiété. Constantin ordonna qu'on fit brûler les livres des Ariens; Théodose, ceux des Nestoriens, etc.

Le 6 septembre, le Parlement rendit un arrêt ordonnant la suppression de ces livres, et enjoignant à tous les officiers de police de les rechercher soigneusement «tant chez les imprimeurs et libraires que dans les maisons des ministres et anciens ». Restaient les particuliers. Le parlement n'avait point osé ordonner la violation de leur domicile, comme semblait l'y inviter le mandement archiépiscopal; toutefois la recherche ne tarda pas à devenir universelle, même à Paris, où la police montra bientôt qu'elle était entièrement dégagée des préjugés parlementaires. — Le 27 septembre, La Re3^nie ordonnait aux commissaires Nicolas Delamare et Claude Lepage, de se rendre le lendemain à Charenton pour y saisir les ouvrages prohibés, et de ne partir que l'après-midi, c'est-à-dire après la publication de l'arrêt. Le 28 au matin, les autres commissaires reçurent l'ordre dé faire sur-le-champ perquisition chez les ministres et les anciens, « sans éclat et avec toute la douceur et l'honnêteté possible » (Fr. 7o5o f ' 100), en se faisant accompagner d'un huissier « pour plus de décence et même pour faciliter la visite». Ils devaient dresser procès-verbal dans chaque maison, qu'il s'y trouvât ou non des ouvrages huguenots '.

• En revanche Rabelais n'était pas dé- ' Outre la chanson antiprotestante sai-

fendu. sie le 26 juin i685 {voir t. I, 556), il semble

i34 Révocation de tÉdit de Nantes à Paris.

Camus et Picard, commissaires du quartier de la place Maubert, se présentèrent chez le pasteur Mesnard; il leur dit que, ayant eu connaissance de l'édit du roi, du mandement de l'archevêque et de l'arrêt du parlement, il avait confié tous ses livres défendus à son frère, parti avec la permission du roi, pour se rendre en Danemark, où il était appelé en qualité de ministre de la reine. Il ne se trouva dans son cabinet que des ouvrages autorisés: les Conciles du P. Labe en dix-huit vol., Saint- Augustin en dix vol., Saint-Cyrille d'Alexandrie en sept vol., Justin Martyr en un vol., les histoires de l'Église d'Eusèbe et de Socrate en trois vol., Saint-Cyprien en un vol., Tertullien en un vol., huit volumes in-f° des Pères de l'Église, vingt volumes des historiens grecs et latins, Bellarmin en trois volumes, douze volumes de dictionnaires en plusieurs langues, vingt volumes de commentateurs catholiques, cent volumes d'auteurs classiques, et cent volumes in-4° d'histoire, de critique et d'humanités. Chez Claude, rue de Seine, les commissaires Gazon et Dyeure ne saisirent que quatre ouvrages, restant de la bibliothèque qu'il avait envoyée à son fils. Chez Allix, rue Neuve-Saint- Eustache, les commissaires Fleury et Gourby ne trouvèrent rien à saisir, le ministre ayant envoyé en Angleterre ceux de ses livres qui figuraient au catalogue dressé par l'archevêque. Le commissaire Camuzet, du quartier Saint-Denis, ne saisit que neuf ouvrages chez Gilbert, toujours absent, et apprit de la femme du ministre que sa bibliothèque était restée à Melle, entre les mains de son fils, qui lui avait succédé dans cette Église. Les infirmités de Daillé, qui demeurait dans le même appartement que Joseph Falaiseau, son beau-père, l'ayant obligé à la retraite, il s'était défait d'une partie de ses livres ' ; aussi le commissaire Poiret, du quartier SainteOppor-

qu'un autre ouvrage catholique ait égale- l'exécuter. Je travaillerai aussi avec M.

ment eu l'honneur de la suppression: Lepage à nettoyer délivres le quai Pelle-

Le pèlerinage du petit troupeau de Paris lier».

à Cliarcntoii &u\v\ diVInstructioii de la fille • Cinq ballots ou caisses contenant une

de Calvin dcmasquée par le sieur de Ros- partie de la bibliothèque de Daillé, que

tagny, ib85, pet. in-8°. On voyait dans son beau-père essaya de lui expédier au

ce dernier la figure symbolique de Bèze, mois d'août i(i86, furent saisis par le

accompagnée d'un commentaire ironique, commissaire Gallerand, et le roi en or-

et de plusieures pièces de vers adressées donna la confiscation (O' 3o et Fr. 7o53,

à Monginot, à M"» et à M' de La Force, f" 47Ô). Notons encore un détail caracté-

etc. (Voir Bullet., iSgS, p. 77). C'est ristique dans la lettre de Claude du 14

au sujet de CCS deux ouvrages que Delà- septembre ii)85: «Il y a quelqu'un qui

marc écrivait à l-a Reynie le 3o sep- se fait de fête de m'envoyer les Nouvelles

tembre: «J'ai reçu l'arrct du conseil de la rcpubliq. des lettres par le courrier.

que vous m'avez fait l'honneur de m'en- Je vous prie de tâcher de découvrir qui

voyer, je ne manquerai pas demain de c'est et de le faire cesser; car en voilà

Livres et Imprimeurs. i35

tune, ne trouva-t-il chez lui rien de prohibé, et nota seulement une trentaine d'ouvrages que le pasteur promit de représenter au besoin, entre autres, trois éditions de la Bible hébraïque de Robert Estienne, une Bible hébraïque de Plantin, une de Bresse (Brescia) 1494, le Talmnd bahilonicnm en 12 vol. in-folio, des Commentaires rabbiniques sur l'Ecriture sainte en 8 vol. in-folio, et La grande critique de la Bible, in-folio (Fr. 21740). Le nom de Charles Bertheau ne figurant pas dans les procès-verbaux des commissaires, il y a lieu de penser que celui-ci était déjà parti pour Londres.

La police saisit quelques volumes chez les anciens Masclary, Falaiseau, Beauchamp, Tassin, Aufrère; une Bible, un Nouveau Testament et un psautier chez Amonnet; la Bible, un psautier et un ouvrage de Buchanam chez le marchand de bois Girardot qui possédait des auteurs latins et français; deux vieilles Bibles chez Bezard; mais elle ne trouva rien à enlever chez Gervaise, Girard, Janiçon, La Bastide, Papillon, Gaucher, Le Coq, Lardeau, Conrart, Bouilly, Grostête et De Massanes. La plupart déclarèrent avoir envoyé leurs livres condamnés à l'étranger: Papillon, en Hollande; Girard, chez sa nièce Carteret, à l'île de Jersey. Gaucher dit s'en être défait en faveur de son gendre passé en Angleterre. Gervaise affirma les avoir fait enlever et ne savoir où on les avait transportés. Massanes prétendit les avoir donnés à son fils, habitant la même maison que lui; comme le commissaire voulait aller chez le fils, Massanes répliqua que celui-ci était absent, et que l'arrêt ne concernait que les pasteurs et les anciens. L'avocat Paul de Toulieu et Vincent Favin, originaire de Lj^on, qu'on prit à tort pour des anciens, reçurent aussi la visite des commissaires, qui saisirent cinq volumes chez le dernier. En revanche, on oublia de perquisitionner chez les anciens Des Marchais, Rozemont et De Béringhen. La police commit encore une autre erreur: ignorant que Robethon avait changé de quartier, elle l'alla demander à la maison qu'il avait quittée, et ne trouva rien à saisir dans son nouveau logement, les livres condamnés ayant été remis à son frère qui les avait envoyés en Hollande et était parti en cour pour solliciter la permission d'aller les rejoindre (Fr. 21780 f""" 96-123).

Il y avait à Charenton, dans la salle du consistoire, une bibliothèque remarquable, dont chaque ouvrage était inscrit au catalogue

assez pour me faire une grosse affaire, un livre qu'il faut que je jette au feu dès sans compter que je ne suis pas assez que je l'ai reçu», riche pour payer un écu de poit pour

i36 Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.

avec le nom du donateur; voici un fragment de cette curieuse pièce •:

Fin de l'année i525. Les Centuries de Magdebotirg, en 8 vol., in-f", ont été données par M. Malleray, avocat à Poitiers.

Calvin, en 8 vol. in-f'', par M. de Saint-Rauy.

Luther, en 8 vol. in-f".

Melanchthon, en 4 vol. in-f", par M. De Netz, auditeur des comptes et ancien de cette Eglise.

Saint-Jérôme, en 4 vol. in-f', par M. Du Tems, trésorier de l'extraordinaire des guerres à Metz, Toul et Verdun.

Saint- Augustin, en 5 vol. in-f°, par M. Arnauld, conseiller du roi et contrôleur-général des restes.

Les Conciles, de l'impression de Cologne, en 5 vol. in-f°, par M. Lhoste, sieur de Montfermeil, conseiller et secrétaire du roi.

Les Conciles, de l'impression de Rome^ en 4 vol. in-f", par Messire Henry de Chivray, marquis de La Barre.

Les Annales de Baronius, en i3 vol., par Messire Gilles de Maupeou, intendant et contrôleur-général des finances.

Saint-Chrysostôme, en 10 vol., par Messire Ciiarles de Harlay, baron de Dolot.

Les Œuvr es de Philippe de Mornay, en i3 vol. divers, par M. Marbault, conseiller et secrétaire du roi et ancien de cette Église.

Les Œuvres du cardinal Du Perron, en 4 vol. in-f°, par M. Martineau, sieur du Perron.

Les Œuvres de François Hotnian, en 3 vol. in-f'', par M. de Villiers-Hotman, fils aîné de l'auteur.

Les Œuvres de Charnier, en 4 vol. in-f°, par M. de Montmartin, député-général.

La Bibliothèque des Pères, en 9 vol. in-f", par Messire Henri de Clermont d'Amboise, marquis de Gallerande, député-général.

La Bible avec la glose ordinaire (sic) et les pastilles de Nicolas de Lyra, par Messire François Vallée, sieur de Chenailles, conseiller du roi, etc.

La grande Bible royale d'Anvers, en 8 vol. in-f", par M. Hérouard, conseiller du roi et contrôleur-général des fermes de France (hébreu, chaldaïque, grec et latin).

Une Bible latine, de l'impression de Plantin, en 5 vol. in-24, par M. Chevalier, secrétaire de la chambre du roi.

' B. N., Saint-Victor, 818 in-4».

Livres et Imprimeurs. 187

Les Œuvres d'Erasme, en 9 vol., par M"^ Le Roy.

Salmeron, en 7 vol. in-f°, par M. Du Bordage.

Nomocanon Photii, in-4°. — Codex canomim Ecclesiœ universœ, in-8°. — Canones Ecclesiœ africanœ, in-S", par M. Justel, conseiller et secrétaire du roi.

Messire Louis de Champagne, comte de La Suze, a fait présent de 180 fr., dont on a acheté 22 vol. in-4", qui sont pour la plupart des P. de l'Eglise.

Messire François de Roye de La Rochefoucauld, comte de Rouc}^, a donné i5o fr., dont on a acheté etc.

Messire Jean-Anthoine de Saint-Simon, marquis de Courtomer, colonel d'un régiment et lieutenant-général des troupes françaises en Hollande, a donné 44 fr. dont etc.

Messire Gédéon de Bœtzeller et Asperen, baron de Languerach et du Saint-Empire, ambassadeur ordinaire des Etats-Généraux des Provinces-Unies... a donné 70 fr. dont etc.

M. de Launay, sieur de La Mothe, conseiller et secrétaire du roi et ancien de cette Eglise a donné sa Paraphrase et Exposition sur l' Ecclésiaste et sur le prophète Daniel, de plus 80 fr. dont etc.

M. le duc de Lennox a donné 200 livres etc.

Au mois de juin 1684, 200 fr. donnés par Messire Russel, comte de Bethfort.

Ambroise Hubert, bourgeois de Paris, décédé le 26 juillet 1684, lègue par testament une assez bonne collection de livres, huguenots principalement.

Le 2 octobre 1684, donné par M. De Jousse le livre de M. Du Plessis, intitulé: Le mystère d'iniquité, in-f°, relié en vélin.

8 janvier i685, Messire Guy de Morogue, sieur d'Hercourt, donne la Bibliothèque historiale de Nicolas Vignier, 8 vol. in-f"; \ Histoire ecclésiastique du même, i vol. in-f".

M. Thomas Craven, gentilhomme anglais donne 100 fr. dont on achète 10 classiques, Hérodote, Xénophon, Polybe.

M. le comte de Devonshire, donne 200 fr., dont etc.

M. de Rambouillet, conseiller et secrétaire du roi, donne 3oo fr. dont etc.

M. Sarrazin, docteur en médecine, donne 12 vol. in-f" d'ouvrages divers.

M. Calliste Meunier lègue à la bibliothèque 200 écus etc.

Les dons mentionnés sautent de i685 à 1654, puis à 1664. Les œuvres de Grotius et celles de Vossius manquaient ; mais non

i38 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

X Histoire du concile de Trente traduite par le catholique Amelot de La Houssaye.

Quand les commissaires arrivèrent à Charenton, cette bibliothèque avait disparu. Claude l'avait envoyée, aussi bien que la sienne, à son fils, pasteur à La Haye'; après la mort de celui-ci (1695), elle passa aux mains du réfug-ié Théodore de Béringhen, et fut confiée vers 1710 au petit-fils de l'illustre pasteur. Dans la chambre des méditations, adjacente à celle du consistoire, Delamare et Lepage ne trouvèrent qu'une Bible fi-ançaise in-f°, une Bible grecque et latine et deux Nouveaux Testaments en fi-ançais in-4°, et sur tous ces livres des notes de leurs auteurs. Cependant le consistoire résolut de demander la restitution de ces quatre ouvrages et peut-être aussi de ceux qu'on avait emportés de chez Claude et de chez Gilbert. Le commissaire qui assistait aux séances, M. de Chenevière, s'empressa d'en informer un secrétaire d'Etat, qui lui fit écrire le 2 octobre :

Pour réponse à vo^re lettre du Sa' septembre dernier, je dois vous dire que vous ne devez point faire difficulté de signer la première délibération qui a été faite par le consistoire de Cliarenton, au sujet de la demande qu'ils veulent faire au roi de leur laisser l'usage des livres servant à l'exercice de leur religion qui leur ont été saisis.

Il y avait dans la cour du temple dix échoppes de libraires, quatre à droite de l'entrée tournée vers Paris, et six à gauche ; elles bordaient donc une sorte de petite rue aboutissant à la porte principale. La première boutique à main droite et la plus considérable, était occupée par la veuve De Varennes; la deuxième, appartenant à Jacques De Varennes (frère d'Olivier), passé à l'étranger depuis quatre ans, était vide; la troisième était celle d'Etienne Lucas ; la quatrième, celle de la veuve Vendôme. La première à gauche en entrant dans la cour appartenait à Louis Lucas; la seconde, à Charles Dupin ; la troisième, à Daniel Hortemel ; la quatrième, à Samuel Périer; la cinquième, à Daniel de la Martinière; la sixième, à Daniel Du Chemin. Delamare et Lepage firent transporter les livres qu'ils y trouvèrent dans la salle du consistoire, sur la porte de laquelle ils apposèrent leur sceau, et ils revinrent le lendemain, samedi 29, pour en dresser le catalogue. La plupart de ces livres était reliés. Les neuf échoppes ne contenaient que cent-dix

• Les pasteurs de Rouen n'ayant pas jésuites. Il en fut de mC'me de celle d'Ancu la même précaution, leur belle biblio- cilion. thèque de Quevilly devint la proie des

Livres et Imprimeurs. iSg

ouvrages formant deux-cent-huit volumes. Ils furent laissés à la garde de Neveu jusqu'au 26 octobre. Delamare ne les enleva que la veille de l'achèvement de la destruction du temple, et ne les fit transporter que le i5 novembre à la chambre syndicale des libraires. — Le 29 décembre, averti que Daniel Duchemin, «soi-disant encore de la R. P. R.», continuait à tenir boutique rue de Bàville, Delamare s'y rendit et ne trouva que Marguerite Périer, femme du libraire. Il saisit environ cent-cinquante volumes, qui allèrent rejoindre les autres à la chambre syndicale. Sur la réquisition de M. Robert, procureur du roi, en date du 3 août 1686, La Reynie fit mettre le tout au pilon le 20 février 1687 (Fr. 21740 f° 124).

En somme, on ne saisit à Paris chez les pasteurs et les anciens et «dans leur chambre à Charenton», qu'une trentaine d'ouvrages, et chez les libraires, tant à Paris qu'à Charenton, que moins de mille volumes (Fr. 7o5o f° 86), chiffre presque dérisoire, qui donne à supposer que les libraires étaient sur leurs gardes et avaient fait disparaître la plus grande partie de ce qu'ils avaient en magasin ^ Les Bibles confisquées furent assez nombreuses, en dépit de la recommandation de La Reynie : «Prendre garde de ne pas se méprendre sur le fait des Bibles, et de n'en saisir aucune que celles qui sont marquées dans le catalogue, surtout à Charenton ; car il faut ôter le prétexte à ces gens-là de dire, comme ils font, qu'on leur ôte des mains l'Écriture sainte» (Fr. 21740 f'' 117). Aussi Delamare crut-il devoir expliquer à son supérieur pourquoi il s'était emparé de quelques ouvrages non inscrits au catalogue :

L'exemple d'un vous fera juger, Monsieur, où était la difficulté. Il est fait mention dans le catalogue des Bibles et Nouveaux Testaments de la version des ministres avec leurs annotations : nous avons trouvé que, dans les Bibles et Nouveaux Testaments in-f'' et in-4'>, ces annotations y sont à la marge, et que dans les In-S» et les in-12 de la même version, il n'y a point d'annotations; mais il y a des préfaces sur chaque livre et des sommaires sur chaque chapitre (Fr. 735o, fJ 94).

Nous avons cru, poursuit-il, que ces livres étaient compris dans l'article, et que le mot annotations embrassait les sommaires et préfaces aussi bien que les notes marginales.

Un mot maintenant sur les imprimeurs eux-mêmes.

' Delamare écrit à La Reynie, le 5 oc- nuit du mercredi au jeudi précédent (Fr. tobre, que la veuve de Varennes a fait 7o52, f» 3i3;. enlever des livres de chez elle dans la

140 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

Du mariage de Nicolas Dupin, imprimeur, et de Charlotte Hamelin (1626), étaient nés: Susanne (1628), Louise (i633), Nicolas (1634) et Charles (lôSy). Celui-ci prenait aussi la qualification d'imprimeur-libraire lorsqu'il épousa en i663 Esther de La Bourde ; on ne lui donnait plus que celle de libraire en 1674, lors du baptême de son fils Jacques-Daniel, dont la naissance, précédée de celle d'Anne (1669), d'Elisabeth (1673), fut suivie de celle de Madelaine (1677) et de Susanne (1681). Ses affaires paraissent n'avoir pas prospéré. Profitant de la gêne dans laquelle elle se trouvait, les convertisseurs entourèrent Esther de La Bourde, femme sans caractère, qui se laissa séduire par leurs promesses et abjura le 29 mai i683. Le mari fort irrité la rudoya, et quand ses deux filles aînées, qu'on avait mises avec la troisième aux Nouvelles-Catholiques, en sortirent après avoir aussi abjuré, il refusa de les recevoir. Une famille désunie, troublée ; une mère et quatre filles (on ne trouve aucune trace du garçon) dans la plus «grande misère », tel était le résultat obtenu par les convertisseurs. Delamare intervint auprès de La Reynie pour qu'on mît en apprentissage Anne et Elisabeth. Le 22 mai i685, ce commissaire invitait La Reynie à défendre à Dupin de continuer à vendre des livres à Charenton, sous prétexte qu'il n'avait qu'un brevet de relieur, et dans l'espoir clairement exprimé que la juste défense de tenir boutique ne serait pas inutile à sa conversion (Fr. 7o5o). Le même commissaire se faisait illusion sur les sentiments du malheureux Dupin lorsqu'il écrivait le quinze octobre : « Dupin, après un an d'hésitation est venu aujourd'hui demander d'être instruit » (Fr. 7062 f^ 33o). Menacé de la prison, privé de son gagne-pain, en proie à la misère et à la terreur, Charles Dupin ne céda cependant que quand il fut à peu près impossible de faire autrement. Il abjura en l'église Saint-Louis de la rue Saint-Antoine, et le 26 octobre, c'est-à-dire quelques jours après son abjuration, on saisit des livres hérétiques chez ce prétendu nouveau converti (Fr. 70.52 f° 253). Le roi avait promis de payer la pension de Susanne, âgée de quatre ans, lorsqu'on la mit à l'Union chrétienne de la rue Saint-Denis en i685-, mais cette promesse étant demeurée sans effet, les dames de Saint-Chaumont parlaient en 1687 de mettre cette enfant dehors (Fr. 7o52 f" 6). — Nous ignorons qui étaient Paul Dupin et sa femme Charlotte, naturalisés à Londres en 1684, de même que Paul, Caroline et Marie Dupin, naturalisés au même lieu en 1687 (Agnew, III 38, 43), et Marthe assistée à Londres en 1708.

Se trouvant embarrassé dans ses affaires, l'un des fils d'Antoine

Livres et Imprimeurs. 141

Cellier, Antoine, marchand mercier, feignit d'abjurer, dès 1682, un an avant M™"" Dupin; il invoqua contre ses créanciers l'arrêt du 18 novembre 1689, qui donnait un délai de trois ans aux nouveaux convertis pour payer leurs dettes sans pouvoir être poursuivis. Quand le délai fut sur le point d'expirer, Cellier s'enfuit, laissant à sa seconde femme deux enfants, Etienne et Antoine, qu'il avait eus de la première, et dont l'aîné n'était âgé que de quatre ans. Delamare écrivait le 20 septembre i685 :

La femme d'Antoine Cellier, âgée de vingt-deux ans, est fort opiniâtre et la dernière à convertir de la famille de M"" de Loches; je lui en ai parlé plusieurs fois, elle m'a toujours opposé le désordre oîi était tombé son mari après sa conversion, qu'elle croit en être la cause (Fr. 7C62, f» 344).

Le 25, il proposait à La Reynie d'enlever les deux enfants à cette fervente huguenote. L'enlèvement eut lieu peu après, en vertu de la lettre de cachet que voici :

De par le roi il est ordonné à de conduire à l'hôpital de la Pitié

sept enfants danois et deux enfants du nommé Cellier, qui lui seront indiqués par le sieiu- de La Reynie. Fait à Fontainebleau le deuxième jour du mois d'octobre i635.

Louis (Fr. 7o5o, f" i3i).

La femme de Claude Cellier, l'un des trois frères d'Antoine, se réfugia en Angleterre avec un enfant; tous deux étaient assistés à Londres en 1702 {Fr.pr.).

Nos documents ne nous apprennent que bien peu de chose sur la veuve Vendôme. Elle s'appelait Susanne Parmentier et était veuve du libraire Jacques Auvray, lorsque Louis Vendôme, âgé de vingt-neuf ans, l'avait épousée en lôSy (Voir La Fr. pr.). On a vu plus haut qu'elle faisait fort peu d'affaires à l'approche de la Révocation. C'était, dit Delamare, « une pauvre femme et sans conséquence ». Mais elle était zélée pour les bonnes oeuvres. Au mois de mars i685, elle fut dénoncée comme faisant des quêtes pour plusieurs ministres de la province qui se trouvaient à Paris dénués de tout; et au mois d'avril, comme chargée de faire conduire à Charenton les malades pauvres dans une sorte d'hôpital clandestin qu'on avait organisé dans l'enceinte du temple, et oh il s'en trouvait déjà quelques-uns, outre sept à huit ministres des temples abattus que le consistoire entretenait momentanément en cet endroit (Fr. 7052 f°= 819 et 879).

Après la Révocation, le nom de Daniel Hortemel apparaît

142 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

pour la première fois dans les papiers de la police, à l'occasion de Marguerite Pottet, fille âgée de cinquante ans qui demeurait chez lui et résista vaillamment aux convertisseurs de tout ordre. Elle fut mandée le 12 janvier 1686 chez le procureur-général pour y signer la profession de foi, ainsi qu'elle le lui avait promis (Fr. yoSi f°= 85 et 87). Nous savons d'ailleurs que, pour conserver son privilège, ce nouveau converti crut devoir faire preuve de zèle en imprimant la Réponse à tin écrit intitulé : Lettre pastorale aux protestants de France tombés par la force des tourments (rue de la Harpe, au Mecenas), 1686 in-4° (B. du prot, n° 774 in-4°). Le premier moment de stupeur passée, Hortemel revint à ses anciennes convictions et fut bientôt dénoncé en haut lieu. Seignelay écrivait à La Reynie le 3 novembre 1689 : «Je vous envoie un mémoire donné contre Hortemel, libraire, et un autre sur des assemblées de nouveaux catholiques» (O' 33). Cependant son privilège ne lui fut pas retiré, il passa même aux mains de sa veuve, ainsi que nous l'apprend V Histoire de l'abbaye de Port Royal ^: «En exécution de l'arrêt du 12 janvier 1710, qui ordonnait la démolition de Port-Royal, M. D'Argenson voulut faire une première destruction du monastère d'un autre genre, en supprimant les estampes qui le représentaient. Une demoiselle nommée Hortemels avait gravé en six petites estampes en taille douce, le chœur des religieuses, le chapitre, la clôture, le réfectoire et une vue de tous les bâtiments ensemble. Le magistrat qui le sut, envoya le i3 mai 1710 saisir toutes les estampes avec les planches. La police s'introduisit chez la veuve Hortemels, marchande-libraire, mère de la demoiselle, sous prétexte d'y chercher des dessins pour des toiles peintes, et monta à la chambre de la fille de cette veuve. Elle y trouva et y saisit ce qu'elle cherchait. La mère alla solliciter chez M. D'Argenson quelque indulgence pour sa fille et pour la marchandise. Le magistrat lui répondit que Sa Majesté ayant ordonné la démolition du monastère, il ne convenait pas de le représenter en estampes. La mère lui représenta que ces estampes étaient faites avant l'ordonnance du roi. «N'importe, répliqua-t-il, elles doivent être supprimées. Est-ce que l'on souffrirait qu'il se fit des estampes du temple de Charenton, depuis que le roi l'a fait démolir»? La mère fut obligée de s'en retourner avec cette étrange comparaison. Cependant quelque temps après il fit rendre les estampes à la jeune Hortemels, et lui fit même donner quelque dédommagement de la

' Col., 1752, in-i2, ni, 216.

Livres et Imprimeurs. 148

perte qu'il avait pu lui causer en les lui faisant enlever ». La mère éditait en 1712 l'ouvrage suivant, sans doute œuvre d'un janséniste : Les Psaumes eu forvie de prières. Nouvelle édition, in-12. On connaît trois générations de Lucas imprimeurs-libraires à Paris, à partir de Jacques, né en i582 et mort en i635. Marie Dussy, sa première femme, lui donna: Etienne ( ), Charles (1617), et il se remaria en i632 à Marie Houppeville. — Du mariage d'Etienne, imprimeur, et de Geneviève, fille de Charles Mallet, imprimeur, et de Geneviève Geoffroy (1644) étaient nés: Pierre (1648), Jacques (1649), Claude (i65i\ mort à l'âge de quatre ans, Louis (i656), Susanne, mariée en 1678 à Philippe Eudelin, joaillier. Etienne épousa en secondes noces Claudine de Bracque (1671). — Louis, marié en i683 à Judith La Martinière, sœur d'un libraire de Caen, en eut, avant la clôture des registres de Charenton : Etienne (1684) et Suzanne (i685). — Catherine Lucas, mise aux Nouvelles- Catholiques le 19 janvier i683, était sans doute nièce de Louis. — Parmi les avis donnés au roi dans la seconde moitié de l'année 1686, figure le suivant:

Il y a un nommé Lucas dans la rue Saint-Denis qui tenait auparavant boutique au Palais '. Cet homme vend La Balance du sanctuaire , Les Plaintes des protestants [de Claude] et la Prophclie de Jurieu. La veuve de Varennes qui tient [lisez : tenait] boutique au Palais, vend les mêmes livres (Fr. 7050, f» 246J.

Une lettre adressée à La Re3-nie le 10 janvier 1687, dénonce encore Lucas comme détenteur d'ouvrages prohibés:

Sa Majesté est informée que le nommé Lucas [ex-] libraire à Paris fait relier un grand nombre des psaumes de Marot; elle m'ordonne de vous écrire que vous fassiez visiter chez lui, afin que vous fassiez saisir ce qui se trouvera de ces livres (O ^ 3i).

Delamare se rendit, le 14, rue Chartière ; il y saisit et mit sous scellé i665 volumes, dont les trois quarts étaient des Psautiers. Interrogé sur la provenance de ces ouvrages, Etienne Lucas répondit qu'ils faisaient partie du fonds qu'il possédait lorsque le commerce des livres huguenots était permis, et qu'on lui en avait déjà enlevé une partie à Charenton. Il ajouta que, si on confisquait le reste, sa famille serait entièrement ruinée, n'ayant aucun autre moyen de subsistance; que, depuis sa réunion à l'Eglise, « il n'avait

1 Cette dénonciation paraît avoir été domicile de Lucas; car celui-ci était eninexacte en ce qui concernait le double core rue Chartière en 1687.

144 Révocation de C Edit de Nantes à Paris.

garde de faire aucun débit en France, contre sa conscience et les défenses de Sa Majesté; mais qu'il se disposait à les envoyer en Angleterre,... et qu'il espérait qu'on ne lui refuserait point cette permission, accordée aux autres libraires, ses confrères, qui avaient été comme lui de la R. P. R. et qui avaient fait leur réunion » (Fr. 21740 f" 129). L'autorisation demandée par le nouveau converti semble lui avoir été accordée ; car, le 28 avril suivant, Lucas prenait l'engagement d'envoyer les ballots à la douane oi^i ils seraient visités et plombés pour sortir du royaume (f° i3o). Un nombre assez considérable d'ouvrages huguenots avait donc échappé aux recherches réitérées de l'année i685, et l'on verra tout à l'heure que, depuis la Révocation, il en était venu d'autres de l'étranger.

La maison Périer était presque aussi ancienne que celle des Lucas. Louis Périer, fils de feu Pierre, tabellion à Chàteauneuf en Thimerais, était déjà libraire lorsqu'il épousa en 1627 Anne, fille de Nicolas Bourdin, libraire', qui lui donna: Nicolas (1628) et Paul (1682). Les extraits des registres de Charenton, très probablement incomplets, ne mentionnent que ces deux enfants. Samuel, que ces registres appellent Pierre, avait épousé Jeanne Leclerc, dont il eut au moins une fille nommée Marguerite, mariée à Samuel Duchemin en 1678, et qui lui donna : Samuel (1679), Elisabeth (1684). Samuel Périer vivait encore à la Révocation et fut au nombre de ceux qui n'obéirent pas aussitôt qu'ils eurent reçu l'ordre d'abjurer. Nous le trouvons parmi les chefs de famille auxquels le commissaire Labbé enjoignait de se rendre le 24 décembre i685, à dix heures du matin, à l'hôtel de La Reynie, rue du Bouloi (Fr. 7o5i f" 188). Au mois de mars 1686, une de ses filles, qui demeurait avec lui et leur parente Anne-Marie Vincent, rue de la Calandre, fit une tentative d'évasion, en compagnie de cette parente et de plusieurs autres personnes (voir Godin). Ne pouvant dépasser Maubeuge, une partie des fugitifs revint à Paris, l'autre fut arrêtée. Au mois d'août de la même année, l'exempt Desgrez donnait avis que Duchemin, libraire de la cour, Lamoignon, et sa femme, cherchaient à leur tour à s'enfuir (Fr. 7o5o f° 258 et 7o53 f° 201). Daniel Duchemin fut naturalisé anglais en lôgS (Agnew, III, 54); il imprimait à Londres en 1700 les Sermons sur la paix de Chariot {Fr.pr., 2." édit., IV, 61).

L'imprimerie et la librairie des De Varennes datait comme celle des Périer et des Lucas du commencement du XVIP siècle

' Bourdin a iniprimiî le Psautier de Marot, à Charenton 1612, in-8o.

Livres et Imprimeurs. 140

(voir La Fr. pr.). — Après la fermeture de sa boutique, la veuve De Varennes continua de recevoir un grand nombre de visites que la police jugeait suspectes, ainsi qu'il résulte du billet que Delamare adressait à La Reynie le 5 octobre i685:

Gilbert, graveur, m'a donné avis que, la nuit de mercredi à jeudi, la veuve De Varennes fit enlever plusieurs livres de chez elle, et qu'il y a toujours chez elle des assemblées de ministres et de P. R. — A l'égard de ce dernier fait, il est véritable : elle s'excuse en disant qu'ils y viennent pour voir les livres; mais ce qu'il y a de certain, c'est que sa boutique est leur bureau d'adresses (Fr. 7052, f» 3i6).

Elle n'abjura que par contrainte, et peut-être après avoir été dragonnée. Aussi résolut- elle dès lors de quitter la France. Au mois d'avril 1686, elle revint un soir chez elle à onze heures trois quarts, en compagnie de deux hommes qui parlaient d'un voyage à faire, et qui lui promirent en la quittant de retenir sa place. Le graveur qui l'espionnait l'entendit ensuite lire la Bible à haute voix durant l'espace de deux heures, et d'une voix forte qui lui avait fait croire auparavant que des assemblées se tenaient chez-elle. Huit jours et huit nuits d'observation n'amenèrent aucune autre découverte (Fr. 7o52 f'' 142). — Un peu plus tard, elle fut dénoncée comme vendant les mêmes livres que Lucas. Elle figure avec son fils Pierre de Varennes, âgé de dix-neuf ans, sur l'état des fugitifs dressé le 16 février 1687 (Fr. 7o5i f" 317). C'est elle évidemment qui fut naturalisée anglaise en 1688, sous le nom de Jeanne De Varennes, avec Pierre et Jeanne, ses enfants (Agnew, III, 46). Les commissaires et autres agents de la police n'attendirent pas la publication de l'édit révocatoire, pour aller de porte en porte répandre de l'argent et des menaces en sollicitant des abjurations. Quand l'édit eut paru, ils redoublèrent de zèle et firent une rude chasse aux livres hérétiques. Les fidèles y tenaient d'autant plus que, privés d'assemblées, et en proie à mille maux, ils n'avaient d'autre consolation que la lecture clandestine de quelque chapitre de la Bible ou de quelque autre ouvrage de piété. Ils les cachaient d'autant plus soigneusement qu'on poursuivit bientôt comme relaps quiconque en était trouvé détenteur. Le 23 décembre 1686, Seignelay ordonnait de traduire en justice le chirurgien Desroziers, chez lequel on avait saisi les Pratiques de rcpcntance et des Sermons sur les psaumes de David (O' 3o). Françoise Deschènes, enfermée au Petit-Chàtelet le i3 février 1686 (Fr. 17421 f° 39), pour avoir colporté des ouvrages de ce genre introduits en France par Brunet et

146 Révocation de t Èdit de Nantes à Paris.

Pigeon, fut mise en jugement avec ses complices par ordre du iS'décémbre 1687 (0'3i). Cependant la police ne put jamais empêcher complètement ce commerce. Du fond de leurs asiles les pasteurs bannis faisaient retentir leurs voix dans tout le royaume, grâce à une infinité d'exhortations imprimées qu'ils trouvaient moyen de faire parvenir à leurs troupeaux, malgré la vigilance des autorités. Les Lettres pastorales que Jurieu publia tous les quinze jours durant près de trois ans, et où il tenait tête à Bossuet, à Pellisson, à Nicole, pénétraient partout et ramenaient au bercail les multitudes que la violence avait contraintes d'abjurer des lèvres. Nous avons déjà dit que, dans la seconde moitié de l'année 1686, on avait donné avis au roi que Lucas et la veuve De Varennes vendaient la Balance du sanctuaire, les Plaintes des protestants de Claude et l'Accomplissement des prophéties de Jurieu» (Fr. 7o5o f° 246). Le mémoire contre Hortemel, que Seignelay envoyait à La Reynie le 3 novembre, contenait assurément quelque dénonciation analogue. Le 19 décembre, le procureur-général Harlay priait La Reynie de lui envoyer un exemplaire de La Vérité de la religion chrétienne d'Abbadie, dont il venait de saisir unballot^ (Fr. 7o53 f° 5o6). L'ouvrage se répandit assez abondamment en France. La janséniste M""= de Sévigné et son cousin Bussy en parlaient dans leurs lettres comme du « plus divin de tous les livres », sans s'étonner qu'il fût prohibé et sans dire jamais comme Montausier: Quel dommage que l'auteur de ce livre soit à Berlin! L'ancien huguenot sentait, mais non les catholiques courtisans, ce que le bannissement d'un tel homme avait d'odieux et de ridicule.

Le 27 février 1688, Seignelay ordonnait d'arrêter Acher, imprimeur de Dieppe, qui, après être passé en Hollande pour la R., était revenu pour vendre une foule d'ouvrages qu'il avait fait passer

1 La RépMiqne des lettres fut égale- Charenton, plusieurs "^^'^i"; ''l '^ <=°":

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ment supprimée, en vertu du billU que ^^^^ ^^ ^^^^^ ^^ ^^^^^ ^^^^^^^ ^^ contiennent

Seignelay adressait a La Reynie le ag ^^ catéchisme, l'ai besoin d'un ou deux

juillet 1C8C: « le roi ayant été informé exemplaires de ces livres, et vous me ferez

qu'il y a dans le livre de la République piajsjr jc m'en envoyer. J'ai besoin pareille-

des lettres beaucoup de choses qui sont ^cnt d'une de leurs Bibles, si vous en avez. contraires à son service , Sa Majesté j g despotisme qui prétendait supprimer

m'ordonne de vous écrire que son inten- ^^^ livres huguenots, ne tarda pas à sup-

tion est que vous fassiez les diligences primer également les livres jansénistes;

nécessaires pour en empêcher le débit». j-.^ ,(-jg(^ jj n\h à l'index les ouvrages du

> De même le procureur du roi Robert p. Malebranche, la Grammaire de Port-

avait écrit à Delamare le G décembre Royal et Vlnstructioii des nouveaux con-

,685 : vcrtis de M. de Sainl-Pons (Ravaisson,

Vous avez trouvé sans doute, Monsieur, à Ardi. de la Hast., IX, 1(4).

Livres et Imprimeurs. i^y

parmi des barils de harengs, et dont un marchand de Chartres avait apporté une partie à Paris (Qi 82). Le 24 septembre 1691, sur le soupçon qu'il répandait « de mauvais livres concernant la religion», David Blaize fut mis à la Bastille, dont il sortit le i^"^ octobre. Au mois d'octobre 1694, on saisissait des livres de la R. P. R. chez la veuve Cailloué et chez Jean Dumesnil, libraires à Rouen, et tous deux étaient mis à la Bastille (0'38).

Brousson écrit en 1688 qu'il a réussi à faire pénétrer en France 10 000 exemplaires de ses Lettres aux catholiques romains, et qu'un certain nombre d'entre eux ont été adressés aux magistrats, aux chefs du clergé et à plusieurs secrétaires d'État. Il réussit plus tard à en établir un dépôt à Romans, d'où les ouvrages de piété se répandaient en Dauphiné et en Languedoc. Un ballot à destination de Romans fut saisi à Marseille en 1696. Toutefois la pénurie de livres était si grande que Brousson faisait des copies de ses sermons et de ses autres ouvrages, pour en laisser partout où il passait. En 1697 parut une Requête présentée au roi de France par les protestants de son ro3'aume; cette pièce imprimée en Hollande *, portait comme indication de lieu : Saint-Omer, alors célèbre par sa jésuitière. Un libraire de Lyon, trompé ou feignant de l'être, par cette fausse désignation, osa réimprimer l'opuscule qui fut bientôt saisi. Mise à l'Hôpital-Général en 1698, pour distribution de livres défendus, M"<= Du Buisson ne recouvra la liberté qu'en 1701. Le 14 octobre 1699, Ponchartrain ordonnait de sévir avec vigueur contre les vendeurs du Traité historique contenant le jugement d'un protestant sur la théologie mystique (O' 48). Il écrivait à' D'Argenson, le 17 novembre de la même année :

Le roi n'estime pas qu'il doive être fait de poursuites juridiques pour la condamnation ou suppression de la Letti-e cPim tliéologicn à M. de Mcaux, ni du Trailc liistonqite composé par Jurieu; mais il faut que vous aj^ez... une grajide attention pour découvrir ceux qui les distribuent et les faire punir {Corresp. adm., IV, 190).

Et le 26 octobre 1701 :

J'ai écrit à Orléans et à Rouen sur la licence que les libraires s'y donnent d'imprimer les livres défendus, et de les envoyer à Paris. Le désordre ne parait pas encore assez grand pour se servir de la voie d'emprisonner à la Bastille leurs correspondants à Paris; mais il faut que vous leur disiez qu'ils ne pourront pas éviter ce châtiment, et même de plus sévères, s'ils ne se corrigent, et que vous avertissiez des faits particuliers qui mériteront cette peine (^Ibid., p. 462).

' Voir Les Premiers pasteurs du Désert, II, 287.

148 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

On s'avisa d'un autre stratagème. Jean Ferrier avait publié en 1602 un ouvrage qui ne contenait que des prières et des instructions protestantes, même les prières publiques prononcées habituellement dans les temples, des paraphrases de psaumes, l'explication de l'oraison dominicale, du Credo, des Dix commandements etc. Pour qu'il se répandît parmi les catholiques, il l'avait habillé à la romaine, le munissant d'un calendrier, y parlant dans le titre et dans le corps de l'ouvrage de la salutation angélique, des psaumes pcnitentiatix, et mêlant des caractères rouges aux noirs comme on fait dans les Paroissiens. Le titre : Thrésor des prières, oraisons et instructions chrétiennes etc. par M. J. de Ferricres, curé de Saint- Nicolas-des-Champs, devait compléter l'illusion et donner le change au public. On imagina de réimprimer ce livre en y ajoutant les limbes des Pères pour mieux dépister les adversaires. Le libraire Etienne Lucas en soumit une copie à deux docteurs de Sorbonne, Varet et De Rivière, qui déclarèrent naïvement que la doctrine leur en paraissait orthodoxe, et les oraisons d'autant plus excellentes qu'elles étaient toutes tirées mot à mot de l'Écriture sainte, ou composées de ses sentences les plus choisies, en un mot que cette réimpression ne pouvait être que très utile. Sur cette attestation, l'ouvrage fut réimprimé à Paris, avec privilège du roi daté du 16 janvier 1686. Les protestants en achetèrent une infinité d'exemplaires. Quand la supercherie fut découverte, on fit l'impossible pour supprimer ce livre tout huguenot ; les curés le redemandèrent du haut de la chaire, et il fallut le leur porter sous peine de griève punition (Gaultier, Hist. apol., II, i53). Les Mémoires de Rou (II, 102) nous apprennent que Chevreau, auteur de l'Histoire du monde, fit réimprimer le même opuscule ou quelque chose de fort approchant chez Jean Petit, rue Saint-Jacques, en 1696.

. On s'aperçut bien vite qu'il ne suffisait pas d'enlever leurs livres aux protestants pour les rendre catholiques, et qu'il fallait essayer de quelque autre mesure. Fénelon va nous dire laquelle, dans ses lettres du 26 février et du 8 mars 1686. Il s'exprimait ainsi dans la première :

Il nous faudrait une très grande abondance de livres, surtout de Nouveaux Testaments, et des traductions de la messe avec des explications; car on ne fait rien si on n'ôte les livres hérétiques; et c'est mettre les gens au désespoir que de les leur ôtcr, si on ne donne à mesure qu'on ôte.

La lettre du 8 mars est plus explicite encore :

Si on ùtc leurs livres sans leur en donner, ils diront que les ministres leur

Livres et Imprimeurs. 149

avaient bien dit que nous ne voulions pas laisser lire la Bible, de peur qu'on ne vit la condamnation de nos superstitions et de nos idolâtries.

Même en cette circonstance, l'Église romaine ne put surmonter complètement sa vieille antipathie pour l'Ecriture sainte en langue vulgaire ; Louis 3s IV distribua, il est vrai, des Nouveaux Testaments, mais non des Bibles, et il prit les précautions les plus minutieuses pour que ces Nouveaux Testaments ne tombassent point entre les mains des catholiques. Louvois écrivait à l'intendant Foucault le 28 octobre i685 :

Vous pouvez faire imprimer le Nouveau Testament et les Psaumes de M. Godeau en français, pour les donner aux nouveaux convertis, à condition d'en prendre tous les exemplaires pour le roi et de faire rompre ensuite les planches (Mé>n. de Foucault, p. 5i8).

On vit^ dit Benoit (V, 944), nombre de prédicateurs parler avec mépris de l'Ecriture sainte, affirmer aux nouveaux convertis qu'on contraignait d'aller les entendre, qu'elle «n'était bonne ni pour Y édification, ni pour Y instruction, ni pour la consolation. Ce fut la doctrine blasphématoire qu'un jésuite osa prêcher à Paris dans la paroisse de Saint-Séverin; doctrine par conséquent non suspecte, puisqu'on n'a jamais soupçonné les jésuites de ne prêcher pas la doctrine catholique, au lieu que ceux qui parlaient de l'Écriture avec plus de retenue étaient désavoués, mal- voulus, suspects de jansénisme, qui passait pour une hérésie au moins aussi dangereuse que la doctrine Réformée».

Parmi les cinquante-deux ouvrages désignés pour être substitués aux livres protestants se trouvaient le Nouveau Testament d'Amelote, les Psaumes de MaroUes, Ferrand et Macé *, sur trois colonnes, Xlmitation de Jésus-Christ, les Confessions de Saint- Augustin, Y Explication des cérémonies de la messe. Courtes prières durant la messe, Y Introduction à la vie dévote, de François de Sales, le Catéchisme de Canisius, celui du concile de Trente, Y Avertissement de Vincent de Lérins, les Préjugés légitimes contre le calvinisme, de Nicole, Y Exposition de la doctrine catholique, de Bossuet, la Réponse aux plaintes des protestants, le Schisme des calvinistes, de Nicole, Y Invocation des saints, Y Instruction de M. Lcfèhrc, YInstruc-

• Curé de Sainte-Opportune. — On lit psaumes en français de la traduction du dans les Mémoires de Foucault, sous la P. Adam, je'suite, et ceux de dom Andate de 16S6: «La veuve Bureau, libraire tonio, roi de Portugal, de la traduction convertie, de Poitiers, a demandé et ob- de Duriern. tenu la permission d'imprimer les

i5o Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

tion pour les nouveaux convertis, le Traité de l' EticJiaristie, celui de la Comnncnion sous les deux espèces, etc. — \J Histoire ecclésiastique de Louis Racine (XI, 284) parle de plus de 20 000 Nouveaux Testaments et Psautiers et des Ordinaire de la messe traduits, imprimés aux dépens du roi pour être distribués aux nouveaux convertis, «afin de les affermir dans la vérité et de les désabuser du préjugé qu'on leur avait inspiré dans leur secte». Les Lettres pastorales de Jurieu portent à plus de 5o,ooo exemplaires le nombre des Nouveaux Testaments et des Psautiers que l'archevêque de Paris donna l'ordre d'imprimer pour les distribuer dans tout le royaume.

L'utilité de la substitution d'une traduction catholique à une traduction protestante, qui de prime abord pourrait paraître douteuse, s'explique par le soin qu'avaient eu les traducteurs des deux Églises de tirer à eux les textes qui s'y prêtaient tant soit peu. Pour être moins graves et infiniment moins nombreuses, les altérations protestantes • n'en donnaient pas moins un cachet particulier à la version de Genève. Cependant les altérations catholiques allaient s'étendant sans mesure. En même temps que Bossuet et Fénelon insistaient sur les points communs aux deux religions et s'efforçaient de protestantiser le catholicisme en en reléguant les points distinctifs au dernier plan, d'autres qui plaçaient en première ligne les additions et les superstitions romaines, catholicisaient le Nouveau Testament. Pour qu'on y trouvât les pèlerinages, les processions, l'hostie, les péchés véniels, le culte des images, la pénitence, le purgatoire, le sacrifice de la messe, ils les y mettaient hardiment. «Cela suffit, dit Benoit (V, 495) pour faire comprendre quelle Ecriture ou voulait permettre délire aux nouveaux convertis». Le scandale atteignit son comble quand parut à Bordeaux en i636 le Nouveau Testament des théologiens de Louvain. Les jésuites y traitaient le texte sacré comme les dragons avaient traité les protestants pour les faire aller à la messe.

La distribution des Psaumes de Godeau, pour lesquels, faute de mieux, les prétendus nouveaux convertis montraient une vive prédilection, cessa bientôt, en partie par la faute de Fénelon. Travaillant sans scrupule et sans succès à achever en Aunis et en Saintonge l'œuvre commencée par les missionnaires bottés, il ne se contentait pas d'atténuer le catholicisme, de supprimer les Ave Maria et tout ce qui était trop choquant pour ses auditeurs ; dans

• Voir nos Altérations cathoUq. etprot. théologie de Strasbourg, 3« si-rie, VI, i du N. T. traduit en fr., apud Revue de et suiv.

Livres et Imprimeurs. i5i

l'espoir qu'ils deviendraient catholiques sans s'en apercevoir, il pria Seignelay ' de leur faire encore d'autres concessions:

II faudrait. .. employer des jésuites, mais choisir les plus modérés, et leur faire une loi de prêcher avec douceur, de retrancher le latin qui est inutile et de ne proposer certaines pratiques de dévotion que quand les esprits y seraient disposés...

La seconde chose, qui vous paraîtra d'abord peu importante et que je crois capiîale, c'est de leur accorder le chant des psaumes; ils demandent incessamment la paraphrase de Godeau en vers français; il faudrait la noter de manière que le chant en fût simple et facile à tout le peuple ^. On leur permettrait de chanter le dimanche dans l'église avec les catholiques quelques psaumes avant la messe et après vêpres. Ne pourrait-on pas faire pour les psaumes ce que les missionnaires font à la campagne pour certains cantiques sur les mystères, qu'ils font chanter aux paysans après l'office ^ ? Si nous pouvions leur donner cette consolation, ils seraient charmés, ils courraient en foule à l'église, ils s'accoutumeraient à notre culte, ce qui fait la plus grande difficulté. . . Il leur faut quelque chose qui frappe les sens, qui les console et qui semble nous rapprocher d'eux pour les accoutumer à nous; sans cela toutes nos instructions ne sauraient prendre racine.

L'accommodation ne trouva point grâce auprès du P. La Chaise. Écrivant aux évêques le 22 janvier pour faire supprimer les Bibles, les Psautiers de Marot et autres livres hérétiques, Châteauneuf ajoutait :

Ces nouveaux convertis ont demandé des livres de la traduction des psaumes faite par M. Godeau, et il y en a même qui ont pris l'habitude de les chanter au lieu de ceux de Marot, ce qui étant encore très capable de les maintenir dans l'éloignement qu'ils ont des cérémonies de l'Église, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire aussi qu'il faut empêcher cet usage dans l'étendue de votre diocèse, et qu'elle a même défendu à M. PeUisson d'envoyer de ces livres qui lui avaient été demandés de plusieurs endroits (O ' 3o).

> Lettre à M= de Beauvilliers du i6 dit M. Lièvre, se célébrait parfois dans janvier i6S6 (Verlaque, Lettres inédites les églises du Bas-Poitou que se dispute F., p. 8). taient les deui religions, et donnait lieu

* A rinsu de Fénelon , cette notation à des scènes étranges. L'auteur de la existait depuis plus de trente ans. L'une Chronique du Langon rapporte qu'au des raisons pour lesquelles les protestants commencement des troubles, en l'an demandaient qu'on leur permît de chanter i5Û2, les huguenots assistaient parfois ces psaumes, était précisément que Lar- aux offices da curé Moquet. Il prêchait denois, chantre du temple de Nîmes, plus souvent et supprimait, à cause les avait mis en musique en 1634 et qu'un d'eux, les heures canoniales et ce qui tiers de ses mélodies était emprunté au leur répugnait le plus». Il leur permet- Psautier huguenot {Clém. Marot et le tait d'intercaler dans les chants latins Ps. h., I, 671). celui du Décalogue: Levé le cœur, ouvre

^ Ce que proposait Fénelon n'était, l'oreille, et le psaume XLIII: Revenge-

toujours, sans doute à son insu, que la moi, prends la querelle {Hist. des prot.

répétition de ce qui avait eu lieu au du Poitou, I, i35). XVl» siècle: 0 Un culte bizarrement mêlé.

i52 Rcvocatio}! de l'Édit de Nantes à Paris.

Le même secrétaire d'État revient sur la question le ii février, et proscrit de nouveau /r c/iaiif des psamncs en coiiimiiii et en langue vulgaire, comme pouvant « détourner des cérémonies et autres prières usitées dans l'Eglise ». Il ordonne de supprimer l'édition qui s'imprimait à Bordeaux et celle de Paris, imprimée par Thierry, qui servait de copie {Bullet., XIII, 235). Le Parlement rendit donc un arrêt portant suppression des Psaumes de Godeau, et le i5 février, La Rej'nie reçut l'injonction de tenir la main à son exécution. Par ordre du 20, les exemplaires saisis à Paris furent portés à la chambre des libraires et mis sous scellé (O' 3o). — Coquelin, chancelier de l'université de Paris, était auteur d'une traduction des psaumes qu'on jugea bonne pour les nouveaux catholiques. Comme les imprimeurs de France étaient trop occupés, il la fit imprimer en Hollande, et les exemplaires en furent saisis à la frontière. On ne les lui rendit que grâce à l'intervention de l'archevêque, en vertu d'un ordre du 28 décembre 1686, réitéré le 10 janvier 1687 (Fr. 7064 f" 120 et O '3o et 3r).

Nous n'avons que bien peu de détails sur la distribution faite à Paris par les curés et les commissaires de police. Le 18 novembre i685, Seignelay écrivait à Pellisson:

Le roi m'ordonne de vous demander 3oo exemplaires du livre d'explication de la messe pour faire distribuer dans Paris aux nouveaux convertis (O ' 29).

Le 22 décembre, le commissaire Labbé adressait à La Reynie une demande analogue :

Il conviendrait de faire acheter des livres de prières de l'Eglise qui se vendent chez Petit, libraire rue Saint-Jacques, pour en donner aux nouveaux convertis, n'y ayant dans iceux que des offices et des oraisons convenables à la foi de l'Église, et de leur donner aussi à chacun un petit livre de l'Explication de la messe qui se vend chez ledit Petit, et pour la somme de cent livres on en aurait suffisamment pour ceux qui n'ont pas le moyen d'en acheter (Fr. 705 of" 179).

En province la distribution se fit par les évèques et les intendants. Commencée en octobre i685 et terminée à la fin de janvier 1687, elle comprit en tout 1,096,312 volumes, si nous en croyons le chiffre officiel, évidemment exagéré (Fr. 7084 P 82 et 56). Ce fut, dans tous les cas, une immense affaire de librairie.

Non-seulement Pellisson s'y trouva mêlé, mais il en eut la direction: témoin le billet du 18 novembre cite ci-dessus et la lettre du 12 mars 1686, par laquelle La Reynie est invité à faire venir

Livres et Imprimeurs. i53

les syndics des relieurs «pour presser la reliure des livres que M. Pellisson veut envoj^er dans les provinces » (O' 3o). Comme son indulgent biographe ' l'accuse d'avoir laissé se glisser ou introduit un peu de désordre dans la gestion de la caisse des conversions, nul ne s'étonnera de voir ce désordre prendre ici des proportions gigantesques. L'honnêteté du sieur Clément, chargé de cette fourniture, parut bientôt fortement suspecte : « Le roi, écrit La Re3^nie, étant informé qu'il y avait excès sur les prix... et de tout ce qui se pratiquait sur ce sujet entre le sieur Clément, Robin de Lyon et quelques libraires de Paris, envoya un courrier à M. Lebret avec ordre d'examiner... ce qui s'était passé à Lyon » (Fr. 7054 f° 35). Aussi après avoir consacré plusieurs semaines à l'examen détaillé des comptes qui lui étaient présentés, La Reynie les déclara-t-il falsifiés et frauduleux. Le tome cinquième de ses papiers ne comprend que les pièces relatives à cette affaire, dont voici l'abrégé: Pour commencer, et sous prétexte qu'il ne pouvait s'engager à prendre un nombre fixe d'exemplaires, le sieur Clément se dispensa de faire aucun marché avec les treize ou quatorze libraires auxquels il s'adressa. Ensuite il ne tint pas registre des volumes qu'il achetait, se contentant de conserver les factures des libraires, dont un certain nombre furent changées et refaites après coup pour les besoins de la cause. Voilà pour les entrées. Quant aux sorties, le sieur Clément présentait, il est vrai, un registre d'expédition, mais non recevable 1° parce que le format et la reliure des divers ouvrages n'y étaient que rarement indiqués, d'où une « différence de prix qui pourrait aller de 5 à 600,000 livres»; 2" parce qu'il était mutilé en plusieurs endroits, que des feuillets en avaient été arrachés et d'autres ajoutés pour grossir le chiffre des envois. Le sieur Clément reconnaissait que le registre avait été défait, mais afin, prétendait-il, qu'on pût le transcrire plus vite. Il fit bientôt un autre aveu plus compromettant encore. Les comptes de quartier- qu'il avait remis au roi ne concordaient pas avec le compte général. Quant La Reynie lui demanda pourquoi l'état des livres restant en magasin à la fin des quatre premiers mois de 1686, avait été diminué d'un tiers dans ce compte, il fut contraint d'avouer la falsification :

M. Pellisson ayant trouvé la dépense très considérable, et attendu que le roi n'avait pas fait payer dans le mois d'octobre les livres du quartier d'avril, il trouva à propos de diminuer ledit état (f" 9).

' M. Marcou. — Voir BuUet., 2= sér., 2 Qn comptait alors non par trimestres

XVI, 154. mais par quartiers.

i54 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

« Il est certain, conclut La Reynie, que le sieur Clément à toujours eu au moins le dessein de faire perdre au roi les 427,482 volumes restés du quartier d'avril » (f" 99). La moyenne des prix étant de 0,952 par exemplaire, les 427,482 volumes représentaient 406,815 francs, que Pellisson et Clément avaient voulu dérober au roi. — Les libraires à la coupable complaisance desquels on avait eu recours, en avaient profité pour surfaire leur marchandise: ils avaient vendu un certain nombre d'ouvrages le double de ce qu'ils leur coûtaient; sur le reste ils s'étaient contentés de gagner un tiers (f'' 64). Aussi à Léonard qui réclamait 159,890 livres et quelques sous, La Reynie fit-il un rabais de 85,576 livres i5 sols, en réduisant la somme à 78,814 livres. Muguet, dont un mémoire s'élevait à 278,771 livres 7 sols, subit un rabais de 126,674 livres et n'en toucha que 152,096. Ainsi des autres. Sur les frais de transport et de voiture portés pour 52,268 hvres, La Reynie prétendait qu'il y avait aussi environ un tiers à rabattre (f" 65)... Pour Pellisson et ses pareils, la conversion des hérétiques ne fut donc que l'occasion ou le prétexte de déprédations éhontées, qu'on n'osa punir, sans doute de peur d'ébruiter le scandale et de donner à rire aux persécutés.

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