LA DRAGONNADE A PARIS
II DÉCEMBRE l685 — MILIEU DE FÉVRIER 1686
Claude écrivait à son fils, le 19 octobre i685:
Nous attendons de jour en jour des gens de guerre pour nous faire ce qu'ils ont fait partout ailleurs. Ma personne et celle de ma femme sont à couvert, grâces à Dieu, et pour le reste de nos meubles ils le sont aussi mais non passés; car il n'en passe plus à la douane. Tout est ici dans une dernière désolation et déroute, chacun tâche de se sauver, mais il n'en est plus temps; car les passages sont gardés à toute outrance '.
Dans l'opuscule qu'il composa en 1686, le même ministre s'exprime ainsi ^:
On a couvert de dragons les provinces qui n'en avaient pas encore eu, comme la Normandie, la Picardie, la Champagne, le Berry, le Nivernais, l'Orléanais, le Blésois et l'Ile-de-France. Ils y exercent les mêmes violences et y déploient les mêmes fureurs que dans les autres provinces. Paris même où il semblait que cet article [le douzième de l'édit révocatoire] devait être mieux observé, puisqu'on y vit sous les yeux du roi, et presque immédiatement sous le gouvernement de la cour, Paris, dis-je, n'a pas été plus ménagé que le reste du royaume.
Après avoir raconté ce qui se passa chez Seignelay le 14 décembre, l'auteur des Plaintes poursuit:
A ces voies on en ajouta d'autres plus terribles, qui furent les prisons, la saisie réelle des effets et des papiers, l'enlèvement des enfants, la séparation
' Biblioth. de Leide. ' Les Plaintes des prot. cruellement op-
primés. Cologne, t686, in-12, p. gS.
i88 Révocation de l'Edtt de Nantes a Paris.
des maris et des femmes, et enfin le grand moyen, c'est-à-dire les gens de guerre et les garnisons. On envo3^a à la Bastille et au For-1'Évèque les plus fermes en qui l'on trouvait plus de résistance. On fit sceller dans leurs maisons et dans celles de ceux qui s'étaient cachés et qu'on ne pouvait pas découvrir. On fit fourrager celles de plusieurs autres et l'on s'en prit à leurs personnes, ni plus ni moins qu'on avait fait ailleurs.
Il avait déjà dit (p. 68), à propos des provinces terrorisées par les dragonnades: «La Cliampagne, la Picardie et l'Ile-de-France, en y comprenant Paris, ont subi le même destin ».
Sauf en ce qui concerne Paris, cette assertion est confirmée par l'auteur de l'Histoire de l'Edit de Nantes ' :
On n'en faisait pas moins aux environs de Paris et sous les yeux de la cour. Dans les terres même des princes on logeait des troupes à discrétion. Le prince de Condé voyait, pour ainsi dire, des fenêtres de sa maison de Chantilly, piller ses sujets, ruiner leurs maisons, traîner les inflexibles dans les cachots. On assure que du seul village de Villiers-le-Bel il fut emporté par les soldats, ou d'autres voleurs qui prenaient le nom de dragons, plus de deux cents charretées de bons meubles, sans ceux qu'on brûlait, ou qu'on brisait, comme trop difficiles à emporter. Cela m'avertit de remarquer en passant que, pour avoir part au profit de ce pillage, souvent les paysans se déguisaient en dragons, et faisaient plus de ma! que les dragons mêmes... La belle maison que Misson ^, l'un des conseillers au Parlement de Paris, avait dans les environs de cette ville, fut traitée comme les autres dont j'ai parlé. Les dragons y coupèrent les arbres d'un très beau jardin, et y firent un dégât général de tous les ornements dont on a le soin d'embellir une maison de plaisance.
11 n'y eut de tous les lieux du royaume que la ville de Paris où les troupes ne logèrent point. On n'osa hasarder de les faire entrer dans un lieu où elles pouvaient causer plus de désordres qu'on ne voudrait, et où la populace voyant piller par des soldats la maison de quelque hérétique, se pouvait sentir tentée de piller aussi celles des catholiques. Mais les Réformés de cette ville n'en furent pas mieux traites '^.
Plus loin '*, sans s'inquiéter de la contradiction qu'il atténue, Benoit, analysant Les Plaintes, parle de l'arrivée des troupes en
• Tome V, p, 902, etc. ^ V!i\Ae.MT AthaFrance loulc catholique,
^Jacques Muisson, sieur du Toillon. Bayle, s'exprime ainsi (p. 42): «Rouen,
Louvois c-crivait à M. de Ristord, le 16 Dieppe, Caen et toute la Normandie ont
janvier 1G8G: « Le roi ayant fait réflexion souffert des logements de soldats qui ont
que la maison du sieur de Muisson ap- forcé tout le monde ou à s'enfuir ou à
partient à ses enfants, lesquels sont dleviîs signer; les habitants de Paris ont été
dans la religion catholique. Sa Majesté exposés, environ le mûme temps, à mille
trouve bon que vous retiriez la garnison souffrances»,
que vous avez mise dans ladite maison * Tome V, p. 939. par son ordre» (Arcli. Guerre).
La dragonnade à Pans. 189
Picardie, dans l'Ile-de-France et « Paris même dont elles désolèrent les environs ».
Jurieu semble s'écarter plus encore que Benoit du sentiment de Claude : « Paris, dit-il', et les environs de Paris ont été attaqués les derniers. Toute la France était couverte d'efifroi, de larmes et de sang; Paris et la Brie ne voyaient tout à l'entour que des troupes sanguinaires et des émissaires chargés des dépouilles des Réformés et rougis de leur sang. C'est un grand miracle que ces objets sans les approcher de plus près les aient vaincus ».
Par deux lignes du Siècle de Louis XIV^ Voltaire a aussi contribué à propager l'opinion de Benoit : « Paris ne fut point exposé à ces vexations ; les cris se seraient fait entendre au trône de trop près. On veut bien faire des malheureux, mais on souffre d'entendre leurs clameurs ».
Entre Claude et Benoit le désaccord est formel: d'après le premier, la dragonnade eut lieu à Paris comme partout, « ni plus ni moins qu'ailleurs » ; le second prétend, au contraire, que Paris en fut préservé, et assigne à cette exception des motifs trop plausibles pour que le gouvernement de Louis XIV n'ait pas été obligé d'en tenir compte. Si dignes d'attention que soient les raisons invoquées par Benoit, elles ne peuvent contrebalancer ni l'affirmation de Claude, naturellement mieux informé sur ce point que le pasteur d'Alençon, ni celle d'un attaché de l'ambassade de Hollande, qui adressait de Paris à la Gazette de Harlem, des renseignements de la plus grande exactitude, aujourd'hui confirmés par les documents
' Lettres pastorales, I, iq. la misère et la ruine de ses propres su-
' Édit. d'Amsterd., lyÔD, in-12, H, 278. jets».
Charles Weiss a dit aussi, dans sa Henri Martin (Hist. de Fr., i85g, XIV,
belle Hist. des réfugiés prot., I, 86, qui 52) répète le même thème agrémenté de
renferme quelques graves erreurs: plusieurs autres inexactitudes: « Louvois,
«Toutes les provinces du royaume furent dit-i!, n'osa montrer de tels spectacles à
soumises successivement à ce régime, à la société de Versailles et de Paris; le
l'exception de la généralité de Paris. roi ne les eût pas supportés. Le peuple
Comme tout s'y passait sous les yeux du de Paris alla démolir le temple de Cha-
roi, les vexations y furent moindres renton (!), objet de sa vieille animosité:
qu'ailleurs, soit que les chefs de la per- le pouvoir pesa fortement sur les huit ou
sécution craignissent que les plaintes'des neuf mille huguenots qui restaient dans
opprimés ne parvinssent jusqu'aux la capitale, et en entraîna les deux tiers,
oreilles du monarque, soit que les au- par l'intimidation, à une conversion si-
torités locales fussent plus éclairées et mulée; mais il n'y eut point de violences
plus humaines que celles des provinces éclatantes, si ce n'est l'exil des trente (!)
plus éloignées, soit enfin, comme les Ré- anciens du consistoire en divers endroits
formés aimaient à s'en flatter, que Louis du royaume, et les soldats ne parurent
XIV fut naturellement compatissant et pas». bon, et qu'il ne prit pas de plaisir à voir
igo Révocation de PEdit de Nantes à Paris.
authentiques. Or parmi ces renseig-nements, se trouve la date de l'entrée des troupes à Paris: fait non mentionné dans les pièces officielles, avec lesquelles il concorde cependant au point d'en dissiper les obscurités et d'en résoudre les contradictions apparentes.
Ayant vu ces pièces, l'auteur de la Police sous Louis XIV^ s'est le premier affranchi de l'opinion commune ; il est regrettable toutefois que M. Pierre Clément n'ait pas approfondi le sujet avant de formuler un jugement qui atténue singulièrement la dragonnade parisienne: «Le spectacle des conversions par logements paraît avoir été, dit-il, sauf pourtant de rares exceptions, épargné à la capitale ». Ath. Coquerel fils, était plus près du vrai, lorsqu'il disait: « On a écrit souvent que Paris fut exempt des dragonnades. C'est une exagération. Mais elles y furent plus rares, moins atroces et moins bruyantes qu'ailleurs^». «Moins atroces et moins bruyantes», nous le croyons; mais «plus rares» nous semble inexact. Près de la moitié des abjurations parisiennes ne fut arrachée que par la dragonnade; on n'en exempta que très peu de familles et toutes de la plus haute noblesse. Cette faveur ne fut accordée à Du Quesne que conditionnellement: «Le roi veut bien, écrivait Louvois à De Ménars, le 26 décembre, que l'on diffère jusqu'à nouvel ordre d'envoyer des gens de guerre dans la maison de M. Duquesne, pourvu qu'il n'y ait point d'autres religionnaires retirés » (Arch. Guerre).
Au moment où Louis XIV chargeait Bonrepaus de démentir le bruit des «prétendues persécutions» souffertes par les protestants, le même Louvois écrivait au duc de Noailles (5 novembre i685): « Sa Majesté désire que vous vous expliquiez fort durement contre ceux qui voudront être les derniers à professer une religion qui lui déplaît », et au marquis de Vérac : « Sa Majesté veut qu'on fasse sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas se faire de sa religion; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité'»; enfin à M. de Beaupré, qui venait d'arriver à Dieppe à la tête des cuirassiers^: «Au lieu de vingt sols par place et de la nourriture, vous pouvez en laisser tirer dix fois autant, et permettre aux cavaliers te désordre nécessaire pour tirer ces gens-là de l'état oîi ils sont, et en faire un exemple dans la province qui puisse être
» Paris, 1866, in-80, p. 273. * Bxaict., XI, 38b, et Camille Roussel,
'' Paris-Guide, 1867, in-i2, I, 760. Hist. de Louvois, 111, 491.
8 Bullet., Il, 53.
La dragonnade à Paris. 191
autant utile à la conversion des religionnaires, qu'il serait préjudiciable si leur opiniâtreté demeurait impunie ». Dans la même « dépêche enragée », selon l'expression de M. Rousset, Louvois ordonne de « faire vivre fort licencieusement » la cavalerie chez les huguenots.
Louis XIV ne trouvait nullement mauvais que la soldatesque arrachât des abjurations à la réalité desquelles il avait la simplicité de croire ; mais si partisan qu'il fût des « rigueurs salutaires », il avait pour le désordre une grande répugnance partagée par La Reynie, responsable de la tranquillité de la capitale, et ne voulait point encore le 21 octobre qu'on fit aux hérétiques « des violences très considérables ». Aussi refusa-t-il longtemps de permettre que les troupes vinssent à Paris, dans la crainte qu'on ne pût les maîtriser et que la populace ne suivit leur exemple, crainte trop justifiée par des faits dont les billets que voici donneront une idée :
Seignelay à La Reynie.
29 octobre i685.
Sa Majesté veut que vous teniez exactement la main à la punition des soldats qui ont pillé un fruitier de la R. P. R., sous prétexte d'avoir ordre de se mettre en garnison chez lui, étant très important d'empêcher les suites d'un tel désordre.
Seignelay à M. Robert.
25 décembre i685.
Sa Majesté a fait arrêter ici les soldats des régiments des gardes qui o nt été chez des gens de la R. P. R., disant qu'ils avaient ordre d'y aller en garnison. Et Sa Majesté veut que vous fassiez les diUgences nécessaires pour faire punir les gens se disant gardes du corps et mousquetaires qui ont enlevé un prisonnier ' (O ' 29).
L'intervention des troupes étant écartée comme trop dangereuse, le procureur-général, le procureur du roi et le lieutenantgénéral de police proposèrent d'autres mesures, dont ils espéraient une action moins prompte mais aussi efficace.
Ces mesures revenaient à ceci: persuader aux protestants, par l'enlèvement des enfants, par l'emprisonnement des « opiniâtres », etc., qu'aucun d'eux ne serait souffert dans la ville s'il ne faisait profession de catholicisme; à ces honnêtes moyens de persuasion
' Il s'agit évidemment de pillards dé- capturé par la police et délivré par ses guises en soldats, dont l'un avait été camarades.
iga Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
devait s'ajouter la menace perpétuelle des dragons, qu'on ferait aller le plus lentement possible autour de Paris. En effet, le 7 décembre, Louvois ordonna à De Ménars de faire passer d'élection en élection les six compagnies des dragons du régiment de la reine, et de les y faire demeurer le temps voulu pour que tout fût terminé le i5 mai suivant (Arch. Guerre).
Spectacle plus lamentable encore peut-être que celui des guerres civiles; car la violence n'était que d'un côté, sans représsailles! Soixante mille hommes de cavalerie et d'infanterie, bientôt désignés indifféremment sous le nom de dragons, avaient parcouru les provinces du Midi, du Centre, de l'Est et de l'Ouest, pillant, dévastant, incendiant, outrageant les femmes et les traînant à la messe par les cheveux. Aux horreurs habituelles du saccagement des villes prises d'assaut, ils ajoutaient des tourments et des supplices auxquels l'abjuration seule mettait fin, et qui, selon Saint- Simon, causèrent la mort de milliers d'innocents de tout sexe. Comme exemple de ces atrocités nous ne citerons que celui de M. Jacob de Bie, consul de Hollande à Nantes. « Les dragons, lit-on dans la Gazette de Harlem^, étant tombés dans sa demeure, ont tout brisé, ont défoncé les barriques de vin, l'ont tiré hors de son lit et forcé d'allumer cent chandelles dans toute sa maison. Ils ont allumé un grand feu devant lequel ils l'ont attaché à un poteau du lit, et l'ont ainsi rôti tout nu, surtout les pieds qui étaient tout déformés. Ensuite ils lui arrachèrent le poil des jambes. Il criait: «Tuez-moi plutôt; je ne puis changer, la foi vient d'en haut »; mais ils répondirent : « Nous ne voulons pas vous tuer, mais vous torturer jusqu'à la moelle des os ». Enfin, ne pouvant plus supporter ces souffrances, il promit de changer. Il a dû faire les cérémonies extérieures de l'abjuration, ce dont Dieu lui fasse grâce ».
De proche en proche la terreur avait gagné Paris; elle redoubla quand les dragons envahirent la demeure des protestants disséminés tout à l'entour dans un rayon d'une quinzaine de lieues, notamment à Villiers-le-Bel, Chennevières-sur-Marne, Montmorency, Senlis, Verneuil, Brenouille, Belle- Eglise, Compiègne, Cuts, Villeparisis, Villeroy, Claye, Lagny, Condé, Mortcerf, Quincy-Ségy, Nanteuil-les-Meaux, Mareuil, Meaux^, Lizy-sur-Ourcq, Cuissy, La
' Bidlet., 20 scr., XV, 268. Meaux signalé comme un asile, et leur
'' On écrivait de Paris, le 23 novembre, besogne terminée, ils doivent accomplir
à la Galette de Harlem: «Sept hommes la même mission ailleurs» (Sm//c^, 2° sér.,
de chaque compagnie des gardes sont XV, 266).
partis pour un château des environs de De son côté Seignelay écrivait, le i5
La dragonnadc à Pans. ig3
Ferté-sous-Jouarre, Saint-Denis-les-Rebais, Chalandos, Sacy, Chauffry, Saint-Siméon, Lumigny, Maupertuis, Touquin, Galande, Rozoy-en-Brie, Brie-Comte-Robert, Bois-le-Roi, Nemours, Moret, Corbeil, Grigny, Arpajon, La Norville, Plessis-Marly, Rambouillet, Montfort-l'Amaury, Dreux, Favières, La Ferté-Vidame, Houdan, Pontoise, etc.
Non content d'entretenir l'épouvante et l'effroi, Seignelay s'efforçait de les accroître et d'en prévenir l'inconvénient, c'est-àdire la fuite des protestants. « Sa Majesté, écrivait-il à La Reynie le 24 novembre, ayant été informée que plusieurs de la R. P. R., dans la crainte qu'on ne fasse venir des troupes à Paris *, se retirent aux environs et dans la ville mèm.e chez leurs amis catholiques, elle m'ordonne de vous exphquer qu'il lui paraîtrait à propos que vous fissiez publier une ordonnance portant défenses à tout cathohque de donner retraite aux P. R., sous le prétexte que vous estimeriez le plus convenable, Sa Majesté estimant à propos d'augmenter par là la crainte que ceux de Paris ojit déjà de voir venir des troupes pour les obliger à se convertir » (O' 29). Le lieutenant de police fit sans doute observer qu'une telle défense et les odieuses perquisitions auxquelles elle donnerait lieu, n'aboutiraient guère qu'à froisser et irriter les cathohques eux-mêmes; car le roi consentit, le 29 novembre, que la publication de cette ordonnance fût différée. Voilà donc une preuve indubitable que, au-dessus des passions haineuses de la foule, il s'était établi un véritable courant de tolérance : protestants et catholiques étaient unis par des sentiments de respect réciproque et des liens d'affection, qu'on est heureux de signaler, surtout au moment où la cour et le clergé travaillaient per /as et ne/as à la destruction du protestantisme -.
décembre, à M. de iMénars, intendant de ^ «Vous jugerez sans doute à propos,
la généralité de Paris: u Le roi approuve Monseigneur, écrivait le dénonciateur,
la proposition que vous faites d'aller à sans doute Harlay, d'avertir le roi que
Meaux et à La Ferté-sous-Jouarre, pour plusieurs seigneurs de sa cour ont à leur
exciter les religionnaires qui y restent à service et retirent dans leurs hôtels des
se convertir; vous avez déjà si bien gens de la R. P. R., et qu'il ne serait
réussi dans les endroits où vous avez point inutile qu'il plût à Sa Majesté de
été, que je ne doute point que vous s'en expliquer hautement et d'une ma-
n'ayez un bon succès du voyage que vous nière qui marquât sérieusement la vo-
ferez pour cela» (O' 29). lonté de Sa Majesté.
' «Des soldats aux gardes», disait un uS. A. S. Ma' le Prince a auprès d'elle dénonciateur, lequel suggéra l'idée d'une le sieur Morin, en qualité de gentilordonnance spéciale contre «tous ces homme; il était guidon de ses gardes et officieux qui empêchent indirectement, était logé dans la rue de Seine. Il a retiré et sans y penser peut-ttre, que les gens à l'hôtel de Condé tous ses meubles et a se convertissent» (Fr. 7044, fo 181). quitté sa miiison; sa femme est morte
ig4 Révocation de CÉdit de Nantes à Paris.
N'ayant renoncé qu'avec regret à la dragonnade, et pour amener insensiblement le roi à se servir de «ce moyen si efficace et si redouté», Seignelay et le procureur-général commencèrent par lui faire agréer une sorte d'équivalent adouci qui n'offrait pas les mêmes dangers. Le secrétaire d'Etat écrivait, le 14 décembre, à Harlay : «J'ai rendu compte au roi de la proposition que vous faites d'obliger les marcliands de la R. P. R. à fermer leurs boutiques, et de mettre quelques archers chez eux en garnison. Sa Majesté approuve cette proposition, et elle veut que vous la fassiez exécuter ainsi que vous trouverez le plus à propos, suivant votre prudence ordinaire» (O' 3o). Harlay donna des ordres en conséquence, et La Reynie lui répondit le 18 :
Les sieurs Gautier frères ont donné parole, Monsieur; le sieur de La Barre, orfèvre, en a fait autant; mais la veuve Dieulefit, marchande, a refusé nettement toute sorte de propositions, croyant être parfaitement instruite de la vérité de sa religion. J'ai peine à croire qu'on en puisse venir à bout. Pierre Melot, marchand de vins, n'a pas jugé à propos de venir chez moi à l'heure que je lui avais donnée.
J'ai écrit ce soir aux commissaires des quartiers, ainsi que vous l'avez jugé nécessaire. Monsieur, de fermer les boutiques, les cabarets et les caves de Piaugier, de Reynier, de la veuve Dieulefit, de Gédouin, de Dutemps, de Melot et de Marcelle, et de mettre en chacune de ces maisons deux huissiers ou sergents par forme de garnison, pour empêcher le divertissement des effets et des marchandises qu'il peut y avoir. Je ne sais si je me trompe, Monsieur; mais il me semble, quoiqu'il n'en faille guère moins parler pour cela, que ceux à qui on parle présentement sont beaucoup moins raides que ceux que l'on a vus dans les commencements (Fr. 17420, P igS).
A une époque fort ancienne les collecteurs de l'impôt avaient imaginé de loger chez les contribuables récalcitrants, ou trop pauvres pour payer la taille *, des gens de guerre qui se faisaient grassement nourrir et exigeaient en outre une indemnité pécuniaire qu'on appelait l'ustensile. C'est de ce procédé de contrainte que sortit la dragonnade. «Le logement des gens de guerre, lourde charge, n'était pas une charge nouvelle, dit IVI. Camille Rousset^ les désordres qu'entraînait le logement des gens de guerre n'étaient pas non plus des maux inconnus jusqu'alors. Ils parurent nouveaux
depuis peu de jours à Chantilly; il n'a lequel Martin, à ce qu'on dit, s'est fait
qu'un enfant. catholique depuis peu; mais son gendre
«M. le duc a aussi à son service en ne l'est pas, ni sa femme et ses enfants»
qualité d'écuyer !e sieur de Merveillou, (Fr. 7014, f» 181).
qui est un garçon de la même R. P. R. » Pierre Clément, Hhl. de Colbert,
"Et dans le même hôtel, il y a encore Paris, 1874, in-80, I, 182.
un apothicaire, gendre du sieur Martin, ' Hist. de Louvois, III, 445.
La dragonnade à Paris. igS
cependant, parce qu'on vit pour la première fois [en 1681] les hommes qui étaient chargés de prévenir et de réprimer la licence du soldat, la souffrir et la provoquer même». L'envoi des archers dans une maison, qu'ils transformaient aussitôt en prison d'où rien ni personne ne pouvait sortir, correspondait à une véritable saisie des biens et des gens, obligés en outre de payer par jour à chacun des garnisaires un «ustensile» de six livres (vingt-quatre francs d'aujourd'hui). Comme ils ne s'éloignaient qu'avec une promesse d'abjuration, il 3' allait de la ruine pour les malheureux qui ne s'empressaient pas de faire cette promesse. En voyant arriver les huissiers ou sergents, Gédouin et Du Temple se déclarèrent prêts à abjurer (19 décembre) plutôt que de laisser fermer leurs boutiques, tandis que la veuve Dieulefit, n'en ayant point, ne faiblit que le 8 janvier '. Nous ignorons l'accueil fait aux garnisaires par Piaugier, Rej'nier, iVIelot et IVIarcelle; mais il est certain qu'ils finirent par abjurer.
Pendant que Pierre Jacob, marchand et bourgeois de Paris, enfermé au For-l'Evêque résistait aux convertisseurs, ses effets furent saisis et vendus au nom de ses créanciers, par ordonnance du mois de décembre i685 ; et quand le malheureux eut abjuré et sortit, ruiné, de prison, il eut encore à payer 400 livres au sergent Roger, qu'on avait établi gardien des scellés (Fr. yoSS f° 407).
Dupin ^, marchand de points de dentelles, demeurant au bout du pont Saint-Michel, au coin de la rue Saint-Louis, ne s'était point rendu, le 14 décembre, chez Seignelay, oii il était mandé ; prévoyant que cette désobéissance allait être punie d'un séjour à la Bastille, il avait caché ou vendu ses marchandises, et s'était enfui de Paris, le 20 décembre, abandonnant, pour passer à l'étranger, sa femme et deux filles qu'il avait eues d'un premier mariage: Anne- Marguerite, âgée de six à sept ans, et Madelaine, de trois à quatre ans. En quelques jours de dilapidation la garnison d'archers envoyée chez lui réduisit sa famille à la plus horrible misère. Le
' Le commissaire Delamare écrivait le ' Deux autres Dupin figurent avec celui-
10 juin 1686: o La veuve Dieulefit, qui ci sur la quatrième liste des commerçants
demeure au bout du Pont-au-Change, dressée pour la préparation de la journée
qui a fait abjuration, mais qui n'est au- du 14 décembre : l'un, marchand rue
cunement convertie, se mêle à présent Grenier-Saint-Lazare, et l'autre, mar-
d'aller montrer à lire et le catéchisme chand de points de dentelles, rue de
aux enfants des nouveaux convertis dans Buci. Un quatrième Dupin , nommé
leur maison, et leur donne des instruc- Charles, maître relieur et tenant boutique
lions fort dangereuses». Elle s'appelait de libraire au Mont-Saint-Hilaire , abju-
Susanne Auvray et était sans doute fille rait le 20 octobre iC85. Sa fille Susanne
de l'un des libraires de ce nom. fut mise à l'Union Chrétienne.
ig6 Revocation de FÉdit de Nantes a Paris.
commissaire Delamare s'exprimait ainsi dans son rapport du 27 décembre:
Il ne reste plus dans mon quartier que treize chefs de famille, y compris Dupin et Neveu qui sont absents. La femme et les enfants de Dupin sont demeurés aujourd'hui sans un sou; le boucher et le boulanger leur refusent des vivres, et le propriétaire de la maison va faire vendre les meubles samedi; il n'y aura pas de quoi le payer. L'on n'a aucune nouvelle de Dupin, de sorte, Monsieur, que, demain passé, la garnison ne pourra rester dans cette maison (Fr. 7o5i, f" 190).
Le commissaire propose ensuite de mettre les deux enfants aux Nouvelles-Catholiques, ainsi que leur belle-mère «Je crois, dit-il, que si on la menaçait de la prison et qu'on lui proposât cette alternative, elle choisirait les Nouvelles-Catholiques ». Delamare se trompait: M""' Dupin choisit la fuite. Le 28, au moment où l'on s'emparait des deux petites filles pour les conduire à l'Union chrétienne de la rue Saint-Denis (Fr. 7062 f° 82), elle s'échappa et rejoignit son mari. La garnison chassée par la famine, réclainait encore à la fin de mai 1686 son salaire à Delamare, qui résumait d'un mot la situation du fugitif: « A l'égard de Dupin, il ne lui est resté aucune chose, et l'on ne sait même o\i il est ». Cependant il fallut prier le roi de payer la pension des enfants que les religieuses refusaient de garder plus longtemps à crédit. Au bout de six mois, le père revint avec sa femme, dans le dessein d'emmener ses fîUes, et abjura pour qu'on les lui rendît. Mais Delamare, consulté à ce sujet, répondit, le 6 août, que la conversion de Dupin n'était qu'apparente, et fit écarter sa demande (Fr. 7o53 f" 32).
A la fin de i685 ou dans les premiers jours de l'année 1686, M"= de Liambrune (voir au chap. XXII) reçut dans une auberge de Paris où elle était logée, une garnison de deux huissiers, auxquels elle faillit échapper sous un déguisement, à l'aube du second jour. Il fallut courir pour rattraper la prisonnière, et la garnison renforcée veilla toutes les nuits dans la crainte d'une nouvelle évasion. La courageuse dame persistant dans son refus d'abjurer, l'ordre de la mettre aux Nouvelles-Catholiques fut donné le 25 janvier. Les huissiers qui l'avaient gardée n'étaient pas encore payés le premier juin: Delamare demandait pour eux huit livres par tête et par jour, au lieu de six, parce qu'ils s'étaient nourris à leurs frais.
Appliqué durant six jours sur une échelle restreinte, ce système qui consistait tout au moins à ruiner les gens, produisit quelques abjurations; mais il y avait loin de ces résultats partiels aux effets foudroyants de la véritable dragonnade, qui, en quelques heures ou
La dragonnade à Paris. 197
tout au plus en quelques jours, précipitait dans les églises la population meurtrie et affolée d'une ville entière •. Deux mois s'étaient écoulés depuis la Révocation, toute la France était catholique et les «conversions» ne s'opéraient à Paris qu'avec une lenteur extrême. Tandis que Louvois triomphait, Seignelay, son rival humilié, rongeait son frein et s'épuisait vainement à faire comprendre que qui veut la fin doit vouloir les moyens. Enfin, à demi-vaincu, le roi reconnut l'insuffisance des garnisons de deux hommes^ et l'insuffisance de leur nombre, beaucoup trop restreint pour briser « une résistance coupable, qui appelait la plus sévère répression ». Il mit donc à la disposition de Harlay toutes les troupes de police et lui fit écrire par Seignelay, le 21 décembre:
Sa Majesté ne voulant point se résoudre à faire venir des troupes à Paris, ni à se servir des soldats du régiment des gardes pour mettre cirez ceux de la R. P. R., elle m'a ordonné ce matin de vous dire qu'elle croyait qu'on pourrait faire le même effet par les sergents du Châtelet, les archers du prévôt de l'Ile, du lieutenant-criminel de robe courte et ceux du guet, et que, sur les avis que vous prendrez la peine de m'envoyer, elle fera expédier les ordres pour en envoyer dans chaque maison lel nombre que vous jugerez à propos. Je crois qu'il faudra faire tout d'un coup un grand mouvement dans Paris, faire entendre aux bourgeois de la R. q\i'en attendant des troupes. Sa Majesté se servira de CCS archers, et tâcher par ce moyen de tirer le même avantage qu'on a tiré dans les provinces par le moyen des troupes (Fr. 17420, f" 197).
Est-il nécessaire d'ajouter qu'on ne pouvait tirer des archers «l'avantage désiré» qu'en leur lâchant la bride, comme on faisait aux troupes en province? Le mouvement général eut lieu le lendemain, 22 décembre, et dès le soir même La Reynie put féliciter Harla}' du succès de cette première dragonnade : «J'ai exécuté les ordres que vous m'avez donnés, Monsieur, et on a ôté et mis les garnisons ainsi que vous l'avez ordonné... Au reste, Monsieur, la récolte et la moisson que' vous avez faite aujourd'hui, montre bien la grandeur de l'ouvrier, et elle peut seule justifier qu'aucune autre voie ne peut et ne doit être employée» (Fr. 17420 f° 199). Favorable aux grands coups frappés par les soldats de police, qui ne dépendent que de lui et qu'il croit capables d'une certaine modéra-
' ails font clianger des provinces tout ^ On avait mis en province jusqu'à entières en huit ou dix jours, écrivait cinquante et cent dragons dans une seule Jurieu (Réflexions sur la cruelle perse- maison. A la fin de novembre, il en était cation, p. 36)... Que gagnent-ils )■ Des arrivé deux cents au château de Neuvillecorps, des signatures, des bouches. Saint-Riquier près d'Abbcville. Cro«ent-ils qu'on change de sentiment par violence r»
198 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
tion dans la violence, La Reynie ne veut point entendre parler des dragons qui pourraient jeter la confusion et le trouble dans Paris, et l'obliger à partager avec quelque autre l'honneur des conversions. Le rapport qu'il avait envoyé le 21 à Versailles, évaluait à 1280 le nombre des 'abjurations obtenues, et à 3823 celui des abjurations qu'il restait à obtenir (O' 3o); à la lecture de cette pièce, le roi étonné qu'une poignée de Parisiens osât le faire attendre, eut un mouvement d'irritation dont on retrouve la trace dans la lettre qu'il fit adresser, le 22, au lieutenant de police :
Sa Majesté, lui écrivait Seignelay, a vu le dénombrement que vous m'avez envoyé de ce qui reste de P. R. dans Paris. Il est bien important que ces conversions avancent, Sa Majesté paraissant en disposition de prendre bientôt une dernière résolution sur ce qui regarde Paris, et, comme elle ne veut point y faire venir des troupes, il faut nécessairement y suppléer par les garnisons d'archers, cl agir plus durement sur ceux qui res.'enl qu'on n'a fait jusqu'à présent, afin que quand Sa Majesté prendra la résolution de les chasser de Paris, cela ne s'étende qu'à un petit nombre (O^ 29).
Ainsi, dès le second jour, la violence s'accentue: l'ordre «d'agir plus durement » équivaut ou à peu près à la « vie fort licencieuse » et au «désordre nécessaire» recommandés par Louvois, à qui le fils du grand Colbert n'aura bientôt plus rien à envier. Peut-être même se montra-t-il plus ingénieux dans ses procédés de conversion forcée : Le 22 juillet i685 la police l'avait averti que la plupart des gens de qualité de la R. s'étaient retirés à la campagnç, appréhendant que quelque entreprise violente ne fût tentée contre eux à la sollicitation du clergé (Fr. 7052 f° 241). Quand ils s'étaient vus menacés des dragons dans leurs châteaux, ils étaient revenus à Paris. Seignelay s'empressa de les en chasser. «Userait nécessaire, poursuit-il, que vous vous fissiez informer particulièrement de tous ceux de la R. qui ont des maisons ès-environs de Paris, parce que l'intention de Sa Majesté est de les obliger incessamment de quitter Paris, pour s'en aller dans ces maisons-là, où elle a résolu d'envoyer des troupes ».
N'était-ce pas une invention admirable que d'ordonner aux Parisiens d'aller se faire dragonner à la campagne, tandis qu'on affectait, au contraire, de garantir des dragons les maisons de campagne de ceux qui promettaient d'abjurer?
A partir du 23 décembre, le roi ne suffit plus à signer la multitude des billets de logement; il abandonna ce soin au procureur-général et à La Reynie, et leur annonça sa résolution de faire publier, le 10 janvier, qu'il reléguerait dans les provinces tous ceux
La dragonnade à Paris. igg
qui n'auraient pas abjuré dans un mois (O' 29). Il semble même qu'une ordonnance antérieure et demeurée inconnue, comme tant d'autres, obligea les protestants de Paris, du moins une certaine catégorie, d'aller habiter dans les faubourgs. Nous lisons, en effet, dans le registre des délibérations de l'Hôtel-Dieu.
16 novembre i685. Sur l'avis qu'on a donné que le sieur Falaiseau, avocat de la R. P. R. ^, vend ses meubles comme ayant dessein de se retirer, et qu'une dame de condition demande le bail de ladite maison, la compagnie a arrêté qu'on s'informerait si ledit Falaiseau vend tous ses meubles et s'il marque le dessein de sortir, pour après en délibérer.
21 novembre. On a représenté le désistement fait le 16 de ce mois par les sieurs Tassin et Falaiseau du bail qu'ils ont d'une maison de l'Hôtel-Dieu, en la rue du Battoir, pour le jour de Pâques prochain, clani obliges comme clant de la R. P. R., d'aller loger aux faubourgs, sitivaiil l'ordonnance du roi, et la compagnie a arrêté d'en faire bail à celui qui le demande.
Grâce au nouveau système de «contrainte un peu plus que morale », les abjurations se multipliaient rapidement. Toutefois comme les huguenots qu'il restait à contraindre étaient les plus résolus et ceux qui avaient le moins à perdre, on s'aperçut à la fin de l'année que l'œuvre d'iniquité qu'on appelait « le grand œuvre » ne pouvait être achevée en un mois, ni peut-être en deux, si l'on ne redoublait d'énergie et si l'on n'augmentait le nombre des convertisseurs. De guerre lasse, le roi qui voulait en finir, céda et autorisa l'appel des dragons. Un témoin oculaire écrivait de Paris, le 8 janvier 1686, à la Gazette de Harlem''': «Les soldats qui sont arrivés dans la semaine passée pour forcer les Réformés à abjurer, sont encore logés chez eux». Cette semaine ayant commencé le lundi 3i décembre, les premiers jours de l'année furent donc marqués par l'arrivée des dragons, qui dut avoir lieu lorsque, après avoir épuisé la liste des commerçants, on attaqua la liste beaucoup plus nombreuse des non-commerçants, c'est-à-dire sans doute le 4 janvier. En effet, le 3, Seignelay écrivait à La Reynie :
J'ai reçu de M. le procureur-général et de M. Robert le mémoire de l'état auquel sont les conversions dans leurs quartiers; j'attends avec impatience celui des quartiers dont vous vous êtes chargé, afin d'en pouvoir rendre compte au roi en même temps...
A présent que la plus grande partie des gens de commerce et des gens de métier sont convertis. Sa Majesté veut que vous vous attachiez fortement
• Frùre de l'ancien de Charenton, et novembre: «Les Réformés de Paris
oncle par alliance de Claude fils. semblent vouloir tenir ferme; mais on
'■^ BttUet., 2» s., XV, 402. — Le même recourra aux dragons pour les faire
correspondant lui avait déjà écrit le i3 changer» {Ibid., 266).
2DO Revocation de l'Edit de Nantes a Paris.
à la conversion des autres particuliers à laquelle vous n'avez pas encore travaillé; pour cet effet, que vous preniez la peine de vous assembler chez M. le procureur-général pour faire une nouvelle répartition entre vous de ceux à qui chacun se chargera de parler, et Sa Majesté estime qu'il faut commencer par les gens domiciliés afin d'avoir plus de prise sur eux et de pouvoir envoyer des garnisons dans les maisons des plus opiniâtres...
Elle a résolu de faire une gratification aux commissaires qui ont été employés aux conversions, et elle m'ordonne de vous demander votre avis sur la qualité de cette gratification et sur ceux qui se sont le plus distingués par leur application, et qui, par conséquent, le doivent être des autres dans la distribution de ses grâces. .. (O ' 3o) ^.
Au moment où les véritables missionnaires bottés allaient se mettre à l'œuvre concurremment avec les troupes de police, La Reynie éleva des objections qui, sous sa plume, auraient été le plus étrange des contre-sens, si elles n'avaient concerné les dragons. Seignelay répond à ces objections dans sa lettre du 5 janvier:
Sa Majesté m'ordonne de vous expliquer la conduite qu'elle es'ime qu'on doit tenir à présent à l'égard de ceux de la religion. Premièrement elle veut que vous envoyiez des garnisons dans cliacun quartier cliez les principaux de ceux qui resten/^, et sur ce que vous écrivez qu'après avoir mis ce moyen en usage on paraîtra engagé à se servir de voies plus dures ou à donner un mauvais exemple à ceux qui resteraient. Sa Majesté m'ordonne de vous répondre à cela qu'elle est persuadée que les garnisons feront un effet très considérable et opéreront la conversion de la plupart de ceux chez qui on les mettra et de ceux qui craindront un pareil traitement, mais quand cela n'arriverait point, il reste l'expédient de mettre en prison ceux qui demeureraient opiniâtres, que vous savez avoir été jusqu'à présent infaillible, et de les chasser de Paris et les envoyer dans les provinces, ce qui ne tombant que sur ceux dont l'opiniâtreté se trouvera invincible, diminuera d'autant le nombre de ceux qu'il faudra chasser de Paris dans le temps que Sa Majesté a prescrit, et elle estime qu'il est d'une grande importance de diminuer par toutes sortes de moyens le nombre de ceux qu'on chassera de Paris.
Le 8 janvier, en envoyant à Harlay trente-cinq abjurations, La Reynie confesse implicitement que les dragons opèrent bien plus efficacement que les troupes de police :
Il est vrai. Monsieur, que les sujets sont mieux disposes que jamais, et que le succès surpasse tout ce qu'on pouvait raisonitablcment espcrer. Il est venu chez moi plusieurs femmes de bonne volonté, et qui étant visitées par les commissaires se sont laissé persuader. Les hommes ont été aussi bien disposés, et je n'ai t"ouvé que le sieur Dersigny du faubourg Saint-Germain,
' Ceux que désigna I.a Reynie reçurent ' Seignelay adressait simultanément le
chacun 5oo livres. C'était de quoi les mJme ordre ;i Harlay et à I.a Reynie
rendre enragés, aussi bien que leurs co!- (!■]'. 171^1)lègues moins favorisés.
La dragoimndc à Paris. 201
qui ait été déraisonnable'; mais il nous est venu dix veuves de ce même quartier que nous avons gagnées avec le sieur Meillé, bourgeois...
Vous jugerez bien, Monsieur, que, si le secours que vous avez demandé, venait dans la conjoncture de ces bonnes dispositions, dans peu de jours après cela l'ouvrage s; trouverait entièrement e'; heureusement consommé (Fr. 17421, f" 6).
Le secours demandé par Harlay ne pouvait être qu'un surcroît de ces dragons dont l'action paraissait si merveilleuse.
Du 21 décembre au 9 janvier, le chiffre des protestants demeurés inébranlables était tombé de 3B23 à 917, c'est-à-dire que 2906 abjurations avaient eu lieu en dix-neuf jours de dragonnade. Au reste, voici la lettre que La Reynie adressa le 9 janvier au procureur-général :
En attendant. Monsieur, que je puisse avoir l'honneur de vous rendre moimême un compte plus exact, il me parait qu'il reste en tout
chefs de famille io5
veuves 4.4
enfants de tous âges, tant des nouveaux convertis qu'autres 293
valets et domestiques 233
particuliers 191
Dans ce nombre total, il peut y avoir environ 2do pauvres, et si avec cela on en retranchai: les enfants et les valets, resterait soit des gens de qualité ou autres environ 140 pensonnes qui mériteraient encore peut-être quelque application, et dont le nombre diminuera sans doute tous les jours avec quelque exemple justement appliqué (Fr. 17421, f' 8).
A force d'exemples de cette nature, La Reynie put écrire, le 12, à Harlay : «Par les mémoires de sept quartiers (Paris en comptait alors dix-sept^, je vois. Monsieur, qu'il faut encore diminuer le nombre des personnes de la religion de 69, qui ont fait leur réunion ou qui ont déclaré la vouloir faire»; et le 14: «Les mémoires que j'ai reçus du i3 marquent qu'il y a eu en huit quartiers différents 54 déclarations nouvelles dans ce jour, et des dispositions à en avoir aujourd'hui un plus grand nombre, et si cela est ainsi. Monsieur, il restera peu de gens de la R. dans la fin de la semaine» (Fr. 18421 f" 16). Le 17, il se plaint de ne savoir comment atteindre les valets et les domestiques, qui forment la plus grande partie de ce qui reste; le 20, il assure que «dans le temps porté par la dernière déclaration (celle qui avait été annoncée pour le 10 et qui dut être
' Voir Bastil'e.
Révocation de l'Èdit de Nantes a Paris.
promulguée quelques jours plus tard ', tout sera fini sur le fait de la religion dans Paris». — Le 28, il dresse encore un état du petit nombre auquel «la sage conduite» de Harlay a réduit ceux de la R., et ajoute que le mémoire qu'il enverra dans les premiers jours de la semaine suivante, « sera le dernier et la conclusion de l'œuvre». Il ne reste, poursuit-il, que 141 personnes, plus neuf ou dix maisons qualifiées auxquelles le roi s'est réservé de pourvoir par des ordres particuliers-^. Si petit que fût ce nombre, un faux bruit qui pouvait l'empêcher de diminuer encore causa quelque ennui à Versailles : «Il est très fâcheux, écrivait Seignelay le 3o janvier, que le bruit se répande que le roi a dessein de chasser du royaume ceux de la R. P. R. ; je puis vous assurer qu'il n'est rien parti de Sa Majesté qui puisse autoriser ce bruit, et je crois qu'il s'évanouira quand on verra que cetédit dont on parle ne sera pas expédié»(0'3o). Enfin, le i3 février, il ne reste plus que 46 protestants, dont la plupart sont des femmes, et attendent pour se décider «la dernière heure du délai qui leur a été accordé par la dernière déclaration» (Fr. 17421 f° 3g). La dragonnade, commencée le 11 décembre et achevée vers le milieu de février^, contraignit tant à l'abjuration qu'à la fuite environ 4000 personnes, c'est-à-dire bien près de la moitié des protestants demeurés à Paris'*. Voilà le fait; quant aux détails, qui seraient pour nous d'un si haut intérêt, Claude n'ayant pu les introduire dans un opuscule consacré à la France et non à Paris, ils sont demeurés ignorés, et cette ignorance a fait naître et prévaloir l'opinion de Benoit. Des craintes qui retardèrent l'entrée des troupes, et de la durée relativement très longue de la dragonnade parisienne, il semble permis de conclure qu'on n'y employa qu'un nombre restreint de soldats, afin que le désordre et le pillage ne prissent pas des proportions trop considérables. Mais rien n'autorise à penser que les veilles forcées, les obscénités, les insultes envers les
' Voir ci-dessus, p. 198. ^ On continua néanmoins plus long-
' Sans parler de Schombcrg, de Du- itemps à se servir des garnisons: M"'» de
quesne et de Ruvigny, nous trouvons Massanes (voir Anciens) ne fut débarrassée
notamment parmi les non-convertis le de la sienne qu'au mois de mars. D'autres
duc et la duchesse de I-a Force, la com- furent placées chez M"'° de Rieux, pen-
tesse de Roye,M'"" deClermont d'Amboise, dant son emprisonnement (septembre
comtesse de Saint-Aignan, le marquis de iû86), chez 13eck et M"'" Falaiseau (no-
Courtomer, M"" Du PlessisRambouiUet, vcmbre 1O8G) et chez M""" de La Ferté-
M'"" Lecoq des Forges, M"" de Chabot, Civile en 1687. On reprit le mcme sys-
M""" de Massanes, de Montmorency, de tème en 1692 pour obliger les nouveaux
I.a Garrigue, de Polignac, de Rclzunce, convertis à se soumettre aux pratiques
les de Vicq, les Béringhen, les de Netz, catholiques.
de Saint-Martin, etc. ■' Voir t. I, lûi.
La dragonnade a Paris. 2o3
femmes, et autres moyens de conversion partout usités, ne furent pas mis en usage à Paris comme ailleurs. Le rôle des garnisons n'était-il pas de se rendre insupportables et d'opérer à tout prix des «conversions»? A supposer même que les officiers eussent voulu réprimer la licence du soldat, ils n'en seraient pas venus à bout (on le voit par les lettres de Louvois) ; car le pli était pris, et la discipline, fort relâchée d'ailleurs à cette époque, dut longtemps s'en ressentir.
Nous ne connaissons presque aucun des courageu.x huguenots chez qui l'on mit ces garnisons. Parmi les huit cents actes d'abjuration que nous avons recueillis à grand peine, trois cent soixante-dix datés de la fin de décembre i685 et de janvier 1686, sont évidemment le fruit de la dragonnade ' ; toutefois, outre les noms cités plus haujt, nous ne pouvons indiquer à coup sur que ceux du célèbre peintre Petitot ; de Jean Du Bourg, orfèvre de la cour du Palais, lequel n'abjura le 27 décembre que pour être débarrassé de la soldatesque qui le ruinait; de Henri Bonne qui, «ayant méprisé toutes les instructions», fut enfermé à Saint-Eloi jusqu'à nouvel ordre, et à la femme duquel le commissaire Labbé donna 18 livres pour l'indemniser des frais de garnison; et de Catherine Foullé, maîtresse couturière de la rue Neuve-des-Fossés, au sujet de laquelle le commissaire Gazon écrivait le 8 janvier: «Je la trouve fort opiniâtre; elle dit qu'elle souffrira plutôt le feu que de se réunir à l'Eglise; possible que la garnison la ferait changer de discours» (Fr. 7o5i f" 47). La maison de Formont fut «occupée militairement» quand les fils et leur mère se furent « absentés » . Celle que Daillé possédait dans la rue Montmartre reçut un logement de Suisses, qui coûta 78 livres (TT 14). Le sergent Durot fut mis en garnison dans l'appartement de l'horloger fugitif Pierre Lemaire; la vente des meubles produisit 786 livres, sur lesquelles on prit 100 livres pour le loyer, 144 livres pour l'apposition des scellés, 420 livres, soit 7 livres par jour pour le garnisaire, de sorte qu'il ne resta que
* Nommons entre autres ceux de Jean Boulonnière Domanchin, Anne Imbert-
Bolduc, orfèvre, Marguerite Bolduc, veuve Durand, fille du ministre d'Orléans, La
du ministre Drelincourt, Bazin de Médan, Trémolière, Lémeri, médecin du quartier
Bezard fils et sa femme, l'imprimeur Jean de la place Maubert, Pierre Mesureur,
Girard et sa fille, Daniel Braconnier, concierge du temple de Charenton, Etienne
maître maçon de la rue Mazarine, Ber- OUier, chantre et lecteur à Charenton,
nard, de la ville de Montpellier, rue de Jacques Neau, tailleur, Anne Petitot,
Seine, Daniel Beugé, peintre, même rue, Pineton de Chambrun, Sonnet, célèbre
Jacques Dersigny, peintre, même rue, avocat, Vivans, à l'hôtel de Hollande,
Divri, ciseleur, Du Candal, Tillemant quai Malaquais. Ebstein, Daniel des Essarts, peintre, La
122 livres destinées à la caisse des confiscations. L:i femme de Pierre AUix, ministre d'Alençon, Madelaine Alissot, mère du célèbre ministre de Charenton, avait près de soixante-dix ans en 1686. Toutefois la police la fit garder à vue après lui avoir péniblement et bien tardivement arraché un semblant d'abjuration. Le commissaire Galleran écrivait le 3o janvier : «Continuant les perquisitions des religionnaires, j'ai trouvé dans mon quartier la mère du ministre Allix et deux filles âgées. A force de parler, la mère et une des filles ont bien voulu croire mon conseil, et je viens présentement de leur faire faire leur réunion après trois heures d'attente et leur avoir laissé un homme; il reste encore une grande fille, laquelle je viens de conduire en prison au For-l'Evèque ' » (Fr. 7o5i f'^ 36).
Quand la dragonnade n'opérait pas assez vite, on mettait le dragonne à la Bastille en laissant chez lui la garnison, afin de le frapper de deux coups à la fois : témoin le marquis de Peray, et bien d'autres qui nous ont échappé.
On a vu, au début de ce chapitre, comment la maison de campagne que le conseiller Muisson possédait aux environs de Paris, fut dévastée; une foule d'autres eurent le même sort, notamment celle du teinturier Gobelin, celle du banquier Samuel Bernard, et probablement aussi celle de son confrère Margas. — Non content d'avoir ordonné, le ig décembre, de mettre Gobelin à la Bastille, Seignelay écrivait le 25 à l'intendant De Ménars :
Un nommé le sieur Gobelin de Paris, qui a une terre proche Étampes, appelée Gillevoisin, a refusé avec opiniâtreté d'entendre ceux qui ont voulu lui faire connaître les erreurs de sa religion; sur quoi Sa Majesté l'a fait arrêter et conduire à la Bastille, et elle m'ordonne de vous écrire qu'il sera bien nécessaire, quand vous serez de ce côté et que vous aurez des troupes, que vous chargiez beaucoup cette maison pour obliger cet homme à être plus docile (O ' 29).
Sur la liste des personnes qui devaient être mandées le 14 décembre chez Seignelay, la police avait donné au banquier Etienne Margas la qualification suivante : «Vieillard, qui ne voudra pas voir
' La grande fille, mise au For-1'Evéque 11 faut citer encore Susanne Allix, fille
le 3o janvier iûS6 (Fr. 7o5(, f° 3o5), lîtait lie Charles Allix, teinturier, et de Jeanne
lillc de Philippe Allix, marchand à Rouen, Rousseau, baptisée à Charenton en février
et d'Anne du Vidal, et parisienne par sa iG3i (parrain lùienne Gobelin, marraine
mire. Ne pouvant la faire fléchir à Paris, la femme d'Henri Gobelin), assistée à
on l'envoya au château de Pont-dc-1'Arche, Londres en 1702 avec sa fille, et la veuve
d'où elle sortit par ordre du 19 novembre de Jean Allix, â!;ée de soixante-treize ans,
(O' 3o). assistée au nicnie lieu et la mcme année.
La dragonnadc à Paris. 2o5
dégaster la belle maison qu'il a construite à Chatou ». En vain La Reynie avait dépêché un émissaire à Chatou, pour faire craindre à Margas que sa maison ne servît de logement aux troupes, en vain y envoya-t-il, le ii décembre, une garnison de quatre gardes de la prévôté, à raison de demi-pistole chacun par jour sans compter la nourriture, dans l'espoir « qu'une charge aussi forte l'obligerait enfin à prendre sa résolution». Margas ne se rendit point à la réunion du 14, non plus que ses trois gendres, et fut en conséquence mis à la Bastille le 19. La Bastille opéra ce que n'avait pu faire la crainte de voir gâter ou ruiner sa propriété : Margas promit et la garnison fut levée le 25 décembre '.
Moins résolu, Samuel Bernard avait signé le 14 décembre chez Seignelay et abjuré, le 17, avec sa femme Madelaine Clergeau et sa belle-sœur Louise-Hélène Clergeau, âgée d'environ douze ans, entre les mains de Parra, curé de l'église Saint-Michel de Saint- Denis. Il apprit à ses dépens que l'abjuration ne préservait pas toujours du pillage. Il reçut d'abord cette lettre du major du régiment des gardes :
A Monsieur, Monsieur Bernart, banquier à Paris.
Je suis bien fâche, Monsieur, d'être oblige d'établir garnison dans votre maison de Chennevières. Je vous supplie d'en arrêter la suite en vous faisant catholique A. R., sans quoi j'ai ordre de faire vivre à discrétion; et quand il n'y aura plus rien, la maison court grand risque. Je suis au désespoir. Monsieur, d'être commis pour pareille chose, et surtout quand il faut que cela tombe sur une personne comme vous. Permettez-moi donc que je vous supplie de vous solliciter au remède; car il n'y en a point d'autre que de m'envoyer votre abjuration et celle de toute votre famille. En attendant, je vais donner ordre qu'on ne fasse nul désordre dans la maison, et même je ferai subsister les soldats fort modiquement; mais comptez que ces modérations-là n'iront que jusques à demain à deux heures après-midi; car je les prends sur moi, ayant ordre du contre. Encore une fois, Monsieur, ôtez-moi le chagrin d'être obligé de vous en faire, et me croyez, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Artaignan
De Chennevières, ce 4 janvier, à trois heures après-midi 3.
* Le peintre Rousseau fut l'un de ceux soins pour tâcher de convertir Rousseau,
qui résistèrent le plus longtemps, ainsi peintre, et elle sera bien aise que cette
qu'on le voit par le billet que Seignelay conversion réussisse, parce que c'est un
adressait à Harlay le 3i décembre: «Sa homme habile» (Fr. 17420).
Majesté désire que vous continuiez vos - Bullet., V, 5o,
2o6 Révocation de l'Édit de Nantes à Parts.
On ne pouvait plus galamment faire œuvre de bandit ; D'Artagnan y mettait des formes, et c'est avec une exquise politesse qu'il prévenait le propriétaire que sa maison courait grand risque. Les ordres furent-ils mal compris ou dépassés? Tout ce que l'on sait, c'est que, malgré les efforts de Robin *, jardinier du roi, qui attestait l'abjuration de Bernard et réclamait au moins en faveur des arbres fruitiers, la dévastation était accomplie quand Bernard put envoyer au terrible major son certificat de catholicité. Il ne restait au malheureux que la ressource de se plaindre au roi, en lui remettant le placet et le mémoire suivant^:
Sire,
Samuel Bernard, marchand banquier de votre bonne ville de Paris, remontre très humblement à Votre Majesté, qu'aj'ant été élevé dans la R. P. R., il aurait néanmoins obéi à vos volontés dans les temps prescrits par vos édits et vos ordonnances. Car le 14 du mois de décembre i685 il aurait signé pour sa réunion à l'Église catholique, entre les mains et en présence de M. de Seignelay; le 17 du même mois, il aurait exécuté et consommé sa réunion avec toute sa famille; au préjudice de quoi ses ennemis lui auraient suscité un logement de gens de guerre dans sa maison de campagne, sise à Chennevières-sur-Marne, le 4 janvier de la présente année 1686, c'est-à-dire dix-huit jours après avoir satisfait à vos volontés; lesquels lui ont emporté, vendu, rompu, tous ses meubles, vins, grains, bois, ferrures des portes, brisé les fenêtres et généralement désolé toute sa maison, de telle manière que le dom. mage monte à plus de dix mille livres; et comme ce n'est pas l'intention de Votre Majesté, que ses fidèles sujets soient traités de cette sorte, il vous supplie avec tout le respect et toute l'instance possible de lui faire rendre justice sur la perte que lui a causée ce désordre, laquelle il ne s'est point attirée, puisqu'il a obéi aux ordonnances et édits; il espère. Sire, cette grâce de Votre Majesté, et lui, sa femme et ses enfants continueront leurs prières à Dieu pour la santé et la prospérité éternelle de Votre Majesté.
' Voici sa lettre qui, à tous dgards, arbres fruitiers, et moi, qui suis jardinier
mérite d'ctre conservée: je suis plus sensible qu'un autre à la perte
d'un bel arbre dont on cspùre beaucoup de A M. d'Artaignan, major du régiment fruit. Excusez donc si je vous sollicite en des gardes. faveur du jardin de M. Bernard. C'est d'ail- Je crains bien. Monsieur, que vous ne soyez '^urs un très honnête homme, et qui mérite à la fin rebuté de mes importunités; mais '•' 8'''1cc que je vous demande pour lui. je ne puis refuser à M. Bernard, qui a une Votre très humble et très obéissant servimaison :\ Chenevières, un témoignage que teur. Kobm. lui et toute sa famille ont fait abjuration, et Paris, ce 5 janvier. vous prier en mCme temps de donner ordre 2 Biillet V S2 que son jardin soit ménagé. II y a de beaux '
La dragonnade à Paris. 207
Mémoire du dégât que les soldats oxt fait a Chennevières, dans la MAISON DE M. Samuel Bernard.
Ils ont vendu et bu au moins 20 muids de vin, qui vaut 5o livres sur les
lieux, ci 1,000 livres
200 de foin à 25 livres le cent, 5o ,,
Sept lits garnis de paillasse, lits de plume, traversins, matelas,
couvertures, housses, rideaux, le tout estimé à i,5oo „
Au moins 3o paires de draps à 5o livres la paire i,5o3 „
6 services de damassé à 3o livres le service 180 „
1 dito très fin de 70 „
12 chemises fines pour hommes garnies de dentelles, à 3o livres
la pièce 36o
Autant pour madame Bernard 36o „
Autant à la sœur de madame Bernard, à 23 livres pièce . . . 240 „
2 douzaines de grosses chemises tant pour homme que pour
femme, à 7 livres 10 180 „
6 toilettes, les pelotes et les étuis de peigne, le tout garni de
dentelles très-fines, à 100 livres chaque 600 „
En linge de cuisine au moins 300 „
En vaiselle d'argent au moins 700 „
En batterie de cuisine et vaisselle d'étain 230 „
Pour grand nombre de fruits très beaux, estimés 400 „
Pour plusieurs miroirs qui ne se trouvent plus 200 „
Pour dégât qu'ils ont fait dans la maison par débris de meubles qu'ils ont rompus et emportés, ensemble toutes les serrures
qu'ils ont rompues, et emporté jusqu'aux verrous des fenêtres 1,200 „
Plus pour diverses porcelaines 400 „
Pour du bois 5o „
Pour de l'huile, de la chandelle, du sel et autres provisions . . 200 „ Sept garnitures de cheminée, consistant en grille, pelle et pincette, à 18 hvres pièce 126 „
3 fusils à 3o livres pièce 90 „
7 tapis valant ensemble iio „
10,016 livres
Après avoir pris connaissance de ces pièces, Seignelay écrivit, le 23 mars 1686, à La Reynie : «Le sieur Bernard, banquier, ayant donné un placet au roi concernant un grand dégât qui a été fait dans sa maison de campagne plus de quinze jours après son abjuration, je vous prie de me mander si cet homme mérite quelque considération, parce que je suis bien aise de lui faire faire quelque gratification par Sa Majesté » {Reg. de Secret, O' 36). — Cette soidisant gratification fut la première des faveurs dont Louis XIV
2o8 Révocation de l'Eciil de Nantes à Pans.
combla le grand financier qui rendit tant de services à l'État, sans oublier jamais ses anciens coreligionnaires.
Si nos recherches n'ont pas été couronnées d'un plein succès, si le détail des noms, des tourments et de la constance des victimes nous a échappé, aussi bien que le nombre et la désignation des troupes employées (mousquetaires, gardes ou autres) ', si en un mot la dragonnade parisienne reste quelque peu enveloppée d'ombre et de mystère, il n'y a pas lieu d'en être surpris : les agents du pouvoir ont dû prendre leurs précautions pour que ce procédé de conversion laissât aussi peu de traces que possible. On sait que, conformément aux ordres de Louvois, les dragonneurs avaient soin de ne rien écrire de compromettant (t. I, 46 et 47), et l'un d'eux a trahi la pensée de tous dans une phrase digne de remarque. Au moment oîi il était question de substituer des amendes à la mission armée (février 1686), Foucault écrivit à Louvois « qu'il valait mieux se servir du ministère des dragons que de la voie de l'amende dont il restait des vestiges dans les suites» (Lièvre, II, 171). Au reste, les odieuses profanations qui accompagnèrent à Paris la mission bottée, font pénétrer dans cette obscurité un rayon lumineux et terrible. Ce n'est jamais impunément qu'on déchaîne les mauvais instincts de l'humanité : quand les protestants eurent été mis hors la loi, quand il fut décrété que le refus d'abjurer entraînait la perte de tous les droits du père de famille et du citoyen, que tout était permis envers l'hérétique durant sa vie, et que les siens devaient l'inhumer nuitamment et à la dérobée dans des lieux écartés et tenus pour infâmes, pourquoi sa dépouille mortelle eûtelle été respectée au même titre que celle du catholique? Pourquoi des soldats ivres ne l'auraient-ils pas arrachée à la tombe pour en faire un horrible jouet? Sur une liste de conversions achetées, parmi les noms des personnes auxquelles furent distribuées les 3ooo livres versées par le trésorier-général de la marine, le 21 nonovembre i685, on lit: «Pour avoir fait mettre en terre deux corps de religionnaires déterrés, 4 livres 10 sous» (Fr. 7o5of''i35). Ce ne fut point un cas isolé; la canaille prenait le goût et l'habitude de déterrer les cadavres pour s'amuser: « Il y eut hier au soir, écrivait La Reynie, le 29 décembre, trois corps exhumés dans la plaine de Grenelle, qui attirèrent beaucoup de monde; le commissaire Gazon fit faire une nouvelle fosse qu'il fit beaucoup creuser. Cet endroit produira tôt ou tard quelque grand inconvénient »
' .Nous avons vainement cbcrchii ce détail aux archives de la Guerre.
La dragonnade à Parts. 209
(Fr. 17420 f" 210). Seignelay lui répondit, le 3i : « Monsieur, j'ai lu au roi ce que vous m'avez écrit au sujet de quelques corps de gens de la R. P. R. qui ont été exhumés. Sa Majesté n'estime pas qu'il y ait rien autre chose à faire à cet égard que d'exciter les commissaires à empêcher ces désordres, et lorsqu'ils arriveront à se transporter sur les lieux pour les faire cesser » (O' 29).
Cette abomination n'inspire donc au roi ni horreur ni indignation; c'est un simple désordre dont il n'ordonne pas de punir les auteurs. Toutefois les détails semblent l'avoir fait sortir de son impassibilité; car il écrivait de sa main au dos du rapport qui lui fut adressé à ce sujet, le 3 janvier, nous ne savons par qui: «A Louvois, Seignelay, Châteauneuf ». Voici ce rapport: «Il y a des soldats aux gardes qui ont déterré depuis peu les corps des huguenots qu'on avait enterrés dans la plaine de Grenelle, les ont dépouillés et les ont exposés nus et joint les corps de différents sexes avec des postures indécentes qui blessent l'honnêteté. Au fond ce sont des corps de chrétiens que nous reconnaissons pour l'être, qu'on doit traiter avec plus de charité. Ce désordre est grand dans tous les faubourgs et il mérite attention» (Fr. 7044 f° 225). Cette pièce, conservée dans les papiers Rulhière, est la seule oîi se rencontre un mot humain, presque sympathique aux persécutés; mais ce mot ne trouva point d'écho dans la cour de sauvages, qui, copiant en quelque sorte les monstrueux amusements de la soldatesque avinée, allait rendre l'ordonnance du 29 avril 1686, prescrivant de traîner sur la claie et de jeter à la voirie les cadavres des «nouveaux catholiques» morts sans avoir reçu les sacrements. Qui le croirait ? Cette ordonnance scélérate qu'il fallut bientôt renoncer à exécuter, est datée du siècle de Pascal, de Molière, de Racine, et l'un des plus beaux génies de l'époque, le doux et mystique Fénelon, en attendait tout au moins «de bons résultats», s'il n'en est en partie responsable '. La plupart de ces monstrueuses exhibitions de cadavres eurent heu en' province; mais les immunités dont jouissait la capitale n'allèrent pas jusqu'à l'en préserver entièrement.
Nous retrouverons dans l'exil quelques-uns de ceux qui s'enfuirent devant les dragons, et à la Bastille plusieurs de ceux qui subirent victorieusement la dragonnade.
' Voir ci-dossus p. I, 99.