‹ La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inéditsChapitre 19 sur 46 · APRÈS LA RÉVOCATION · texte numérisé non relu

APRÈS LA RÉVOCATION

Les emprisonnements et la dragonnade n'excluaient nullement l'emploi de l'argent comme moyen de conversion. Aussi continua-t-on de s'en servir après le 22 octobre. Le 23, Seignelay écrivait à La Reynie : « Vous trouverez ci-joint un mémoire des gratifications que Sa Majesté a accordées conformément à ce que vous avez demandé » (O' 29).

L'interdiction du culte, la fermeture des écoles et l'exil des pasteurs ne suffirent pas à rassurer complètement le roi. Les anciens et les diacres, privés du droit de se réunir, n'étaient-ils pas capables de travailler individuellement à soutenir leurs pauvres comme par le passé, et d'empêcher par là les abjurations? Louis XIV leur fit l'honneur de le craindre, et décréta en conséquence, ainsi qu'on l'a vu plus haut (II 18). Il les fit surveiller, et par son ordre, les commissaires de police allèrent chez les pauvres « pour les assurer qu'on aurait soin d'eux pourvu qu'ils se fissent catholiques, et pour les menacer d'un traitement sévère s'ils n'obéissaient pas à la volonté du roi. Ces misérables qui n'avaient pas de quoi vivre, et qui, dans la pitoyable confusion où était le royaume, ne savaient à qui s'adresser pour avoir du pain, succombèrent

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pour la plupart à cette épreuve. Ceux qui résistèrent furent mis dans des cachots où on les nourrit de pain et d'eau durant quelques jours : mais on observa de ne leur en donner que pour les empêcher de mourir de faim. Cette persécution les fit plier presque tous» (El. Benoit, V, 906).

On trouvera plus loin une liste incomplète des assistés du consistoire secourus par La Reynie; elle comprend cinquante-trois personnes appartenant à dix-sept familles, à la plupart desquelles la police ne fit que continuer le secours hebdomadaire, variant de vingt sols à quatre livres, que leur donnait leur Eglise. Toutefois Marguerite Aubré et sa sœur, filles âgées, dont l'une recevait annuellement 200 livres du consistoire, sont inscrites chacune pour 40 sols par semaine. A Flamand, ouvrier en soie, fugitif arrêté à Vervins avec sa femme et dépouillé de toutes ses hardes, la police accorde 40 livres, parce qu'il a trois enfants à nourrir. A la veuve Morin, qui demandait vingt écus, ou n'en accorde que dix, et pareille somme à sa fille, qui en demandait cent ; mais on la fera, en outre, recevoir maîtresse couturière. Les familles Papellard et Picard reçoivent aussi chacune 40 livres. Isaac Desbordes, savetier, n'est porté que pour 20 sols par semaine, mais avec promesse d'obtenir la maîtrise.

Il faut joindre à cette liste les noms de trois pauvres convertis qu'on avait oublié de secourir, et pour lesquels un commissaire demandait, le 14 janvier 1686, «la charité du roi»: François de Mouy, courtier de chevaux, et Jeanne Brière, sa femme, manchote, qui avaient abjuré le 5 novembre, et Jeanne Godin, boutonnière de la rue Transnonnain, qui recevait de Charenton 40 sols par semaine, et avait abjuré le i5 novembre à Saint-Nicolas-des- Champs.

Vers la fin de novembre, quand il fut bien établi qu'à n'accorder de gratifications qu'après avoir obtenu l'agrément du roi, on perdait beaucoup de temps et quelquefois l'occasion propice, le fonds demandé par Delamare fut créé et confié à La Reynie. Voici quelques billets relatifs à cette création:

Seignelay à La Reynie.

20 novembre i685.

Sa Majesté a ordonné qu'il vous soit remis 3ooo livres pour distribuer aux nouveaux convertis qui auront besoin d'être secourus, et je donne au sieur De Lubert, trésorier de la marine, l'ordre de vous porter cette somme. Il faut

Revocation de l'Édit de Nantes à Paris.

que vous la ménagiez le mieux qu'il se pourra, et que vous m'envoyiez toutes les semaines un mémoire de ce que vous aurez distribué, et à la fin de chaque mois j'expédierai une ordonnance sur le trésor royal de ce que vous aurez fait payer (O ' 29).

Seignelay au procureur-général.

23 novembre i685.

A l'égard des aumônes, Sa Majesté a fait remettre un fonds entre les mains de M. de La Reynie, qui sera renouvelé toutes les fois qu'il sera nécessaire, et il vous plaira lui adresser ceux que vous estimerez devoir être assistés et lui marquer les sommes que vous croirez leur devoir être données (Fr. 17421, f° 214).

Seignelay à La Reynie.

23 novembre i685.

M. l'archevêque de Paris et M. le procureur-général demandent des sommes pour des particuliers nouveaux convertis. Je leur ai fait savoir qu'ils s'adressent à vous pour cela, et il faut, s'il vous plaît, que vous leur fassiez donner ce qu'ils estimeront nécessaire sur les fonds que vous avez entre les mains, et qui vous seront remis dans la suite lorsque vous me ferez savoir que vous en aurez besoin (O ' 29).

Seignelay à La Reynie.

5 décembre i685.

J'ai vu la distribution que vous avez fait faire de la somme de 3ooo livres que le trésorier de la marine vous a remise, et je vous envoie un ordre pour recevoir de lui pareille somme (O ^ 29).

Nous avons retrouvé les deux listes de distribution (voir plus loin) des 6000 livres versées à La Reynie le 21 novembre et le 7 décembre. La première comprend soixante-sept familles et cent cinquante-trois personnes, dont l'abjuration revenait en moyenne (la somme de 3ooo livres ayant été dépassée) à 21 fr. i5 par tête. Deux noms de familles déjà assistées reparaissent ici : celui d'André Pinguay pour cinquante livres, et celui de Noël Magdelaine pour trois cents livres. Outre quelques innommés auxquels est affectée la somme de 141 livres, la seconde liste comprend quatre-vingtdix-neuf familles et cent dix personnes (onze du quartier Saint- Denis, quatorze du quartier Saint-Honoré, cinquante du quartier Saint-Antoine, soixante-dix-huit du quartier Saint-Marcel), auxquelles on partage 8045 livres, soit 26 fr. 40 par tète. Cinq des

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nouveaux noms avaient déjà figuré dans l'une ou l'autre des listes précédentes: Gabriel Bonnegarde auquel la seconde liste attribuait 24 livres, en reçoit encore 18 sur une troisième; Thomas Haran figure sur la seconde pour 40 livres, sur la troisième pour 12 livres; Philippe Marie porté pour 60 livres sur la seconde, est porté pour 75 livres sur la troisième; Antoine Marivaillers auquel la première attribuait 48 sols par semaine touche 3o livres sur la troisième ; François Prévôt porté pour 60 livres sur la seconde, reçoit encore 100 livres sur la troisième. Les trois listes comprennent cent quatre-vingt-trois familles et trois cent seize personnes; nous y avons joint trois nouveaux noms, total trois cent dix-neuf.

A la fin de décembre, cette seconde caisse des conversions passa des mains de La Re3'nie à celles de M. Le Fouyn. Le 3i, il reçut 3ooo livres « pour les pauvres nouveaux convertis », et pareille somme le 12 janvier 1686. Le i^"" février, il reçut pour les pauvres de Charenton i5oo livres, qu'il eut l'ordre d'aller distribuer sur les lieux. Le 10 mars, il reçut encore 3ooo livres. Enfin Seignelay lui écrivit le 28 avril :

Le roi a réglé à 5ooo livres par mois les aumônes à faire aux nouveaux convertis des paroisses de Paris, y compris ceux qui en particulier auront besoin d'être assistés, et je donne ordre au sieur De Lubert de vous remettre cette somme pour le mois de mai.

Aucun des états dressés par M. Le Fouyn et par son successeur n'a été retrouvé. Les seuls détails que nous possédions concernent cinq personnes et élèvent à trois cent vingt-quatre le chiff"re connu des nouveaux convertis secourus après la Révocation. Le commissaire Gazon écrivait le 8 janvier 1686 à La Reynie:

M. le curé de Saint-Sulpice vient de me dire que le nommé Mariette, de la rue du Four, qui se mêle de chirurgie, est demeuré malade depuis sa réunion. Il a été longtemps à la Charité et est maintenant aux Convalescents [rue du Bac], il demande assistance. Vous ne m'avez ordonné de donner qu'à ceux qui étaient à l'aumône de Charenton (Fr. yoSi, f" 47).

Le i3 mai, Seignelay invite M. Le Fouyn à comprendre dans ses charités le sieur Serres et sa femme, nouveaux convertis âgés de quatre-vingts ans, qui ont besoin de secours et étaient assistés du consistoire. Le 11 juin, il écrit à La Reynie:

Comme M. Le Fouyn a 5ooo livres par mois qu'il doit distribuer aux nouveaux catholiques, si vous estimez que les nommées Magdelaine Conin et Magdelaine Charonnet doivent avoir part à ces gratifications, vous prendrez, s'il vous plaît, la peine de lui dire (O ' 3o).

214 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

Le zèle de M. Le Fouyn, chargé de soulager des misères, mais pour opérer des conversions, se ralentit quand la presque totalité des huguenots demeurés à Paris eut abjuré. Une partie des 5ooo livres mensuelles restait sans emploi. A la fin de l'année 1687 la caisse contenait un reliquat de 8789 livres 9 sols, sur lequel Seignelay invitait le distributeur à prendre les 5ooo livres du mois de janvier, « le surplus devant, disait-il, être employé de concert avec M. de La Reynie, à faire des charités et à secourir ceux des nouveaux catholiques qui en auront le plus de besoin ». Au reste, M. Le Fouyn mourut dans le courant de l'année et eut pour successeur M. de Clairambault, ainsi qu'il résulte du billet que Seignelay adressait, le 25 octobre, à M. Le Fouyn fils, conseiller au Parlement:

Le sieur de Clairambault a été commis pour faire aux pauvres nouveaux catholiques la distribution dont Monsieur votre père était chargé; ainsi il faudra, s'il vous plaît, que vous lui remettiez l'ordonnance de 5ooo livres du mois de septembre qui vous est demeurée, et que, quand il aura reçu cette somme, il vous paie de celle de 2198 livres 16 sols dont vous êtes en avance (O * 32).

Lorsque la terreur causée par les dragonnades se fut un peu dissipée, nombre de pauvres, nouveaux catholiques en apparence, s'abstinrent de paraître dans les églises. Aussitôt on les menaça de les rayer de la liste ; l'assistance à la messe et la participation aux sacrements, étaient la condition siiic qita non de la continuation des secours. La nouvelle caisse des conversions s'était transformée en caisse des nouveaux catholiques pratiquants. Au lieu de rémunérer un acte isolé d'hypocrisie, elle obligeait les malheureux à une hypocrisie perpétuelle. Notons en passant que, au mois de novembre 1693, La Reynie demandant un secours pour la femme de Pierre Guy, Pontchartrain lui répondait, le 28, d'adresser cette femme à Clairambault, en fixant le mensuel qu'on lui devait fournir. Un mémoire postérieur à la déclaration du 10 février 1698, nous apprend que « l'aumône de 5ooo livres par mois » continue toujours ; mais «il semble, dit le rédacteur, qu'il ne faudrait plus faire de distinction des pauvres de l'une et de l'autre religion, et les secourir tous indistinctement » (Fr. 7045 i° 99). Cependant des gratifications provenant d'une autre source étaient encore distribuées en 1700 et 1701 aux nouveaux convertis. En admettant que dès 1698 la caisse de Clairambault ait cessé d'être particulièrement affectée à ceux-ci, elle n'en avait pas moins distribué jusqu'alors 720000 livres. Sans parler des pensions, on peut donc évaluer à près d'un million de

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livres, c'est-à-dire près de quatre millions d'aujourd'hui, la somme emplo3'ée à convertir les protestants de Paris.

Outre que l'abjuration permettait aux débiteurs d'ajourner presque indéfiniment le paiement de leurs dettes (voir Catillon de Montoron à l'art. Du Vigneau), les nouveaux catholiques furent longtemps l'objet de l'active et toute-puissante protection des autorités. Le 20 janvier 1686, Seignelay adressait au procureur-général les lignes suivantes, concernant Philippe Roux, graveur-orfèvre du Pont-au-Change, qui, à la fin de l'année précédente, avait reçu une gratification de 3o livres :

Le nommé Roux, prisonnier à la Conciergerie, ayant demandé d'être mis en liberté à cause de l'abjuration qu'il a faite avec toute sa famille, il a représenté qu'il n'est détenu que pour dettes, qu'il pourrait acquitter s'il avait la liberté; sur quoi le roi m'ordonne de vous écrire de prendre la peine d'examiner quel expédient il y aurait à prendre pour soulager cet homme en parlant à ses créanciers, ou par quelque autre moyen que vous trouverez le plus à propos (Fr. 17421, f 23).

De son côté, le commissaire Delamare écrivait à La Reynie le 27 octobre i685 :

Vous aviez trouvé bon, Monsieur, qu'un pauvre tailleur de Blois, nouveau converti, nommé Mortier, travaillât quelque temps ici, en attendant qu'il eût travaillé à la conversion de sa famille; il loge rue de Harlay chez le nommé Divry, le plus opiniâtre et le plus mal intentionné de tous les P. R. de mon quartier. Il est le seul de catholique dans cette maison et deux autres maisons à côté; je m'en servais pour savoir ce qui se passait, et je l'ai fait veiller plusieurs nuits pour faire les découvertes dont j'avais besoin. Divry le soupçonnant et s'en trouvant incommodé, a donné avis aux jurés-tailleurs qui l'ont saisi et viennent chez lui presque tous les jours avec une fort grande affectation. Je leur ai parlé et je les ai priés de laisser passer ces temps de mouvement, et qu'avant la fin de l'année cet homme cesserait de travailler; ils m'avaient promis de lui rendre quelques hardes qu'ils lui ont prises, cependant ils n'en ont rien fait et, au contraire, l'ont encore visité. Depuis, M. le procureur du roi leur a écrit, etc. (Fr. yoSo, f" 214).

Le 12 février 1687, il était ordonné à l'intendant Feydeau de Brou de faire entendre des menaces au sieur Chauvin de Varangeville, gentilhomme de près de Dieppe, pour l'obliger à venir en aide à sa fille M'"<= Falaiseau, qui avait abjuré à Paris. Le 19, Seignelay transmet à La Re3'nie un placet du nommé Poisson, qui demande un secours pour tenir un privilège de chirurgien, qu'il prétend que La Reynie lui a permis de prendre. Le 1" janvier 1688, Seignelay écrit au comte D'Avaux, ambassadeur en Hollande :

2i6 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

Le sieur Alvarez se plaint de la violence qu'on lui a faite à Amsterdam, en le mettant en prison à la requête de la veuve Alvarez, à cause de certains effets (7000 livres) à elle appartenant, qu'il a eu ordre de retenir pour son fils qui est venu d'Angleterre en France pour se convertir, et a même dit qu'il a été condamné par le juge d'Amsterdam en 1200 livres d'amende pour avoir fait quelque résistance lorsqu'il a été arrêté; sur quoi le roi m'ordonne de vous écrire que son intention est que vous vous employiez pour le faire décharger de cette condamnation.

Ce personnage fort peu digne de la recommandation du monarque, était un israélite de Londres, dont les convertisseurs avaient mis le fils Abraham chez les dominicains anglais de Paris. Sa pension s'étant fait attendre un moment, ce retard avait obligé Delamare d'écrire le 17 janvier 1686, que^ si on cessait de la payer, il était à craindre qu'Abraham ne retournât en Angleterre (Fr. 7o52 P 164). — Un nommé Du Thuilé ayant demandé une rente de 20 livres que Jean Margas avait autrefois donnée au consistoire de Houdan, La Reynie fut chargé, le 10 juin 1686, de s'informer si ce Margas n'était pas celui qui venait d'abjurer, parce que, dans ce cas, le roi serait plus aise de la lui donner qu'à tout autre (O' 3o). Le 24 mai 1687, Seignelay écrivait à l'intendant De Harlay- Bonneuil :

M"° de Dolon, nouvelle catholique, ayant représenté au roi que les biens que son mari et elle possèdent en Bourgogne ont été saisis, parce que M. de Dolon est encore engagé dans la R. P. R., et que par ce moyen elle ne peut toucher aucune chose de son revenu, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire que son intention est que, faisant distraction des biens de cette dame d'avec ceux de son mari, vous lui laissiez l'entière jouissance des siens, et lui fassiez délivrer les revenus qui sont échus depuis la saisie.

Le 16 mars 1701, l'intendant De Bouville était invité à s'informer pourquoi Gaspard Pajon, greffier en chef de Blois, refusait d'envoyer de l'argent à son fils, âgé de vingt-trois ans et logé à Paris chez la veuve Rivery, depuis qu'il le savait disposé à abjurer.

Des assistés et autres gens besogneux, les convertisseurs passèrent aux artisans. Le 20 novembre i685, Seignelay annonçait à La Reynie la faveur que le roi avait résolu de leur accorder :

J'ai rendu compte au roi de vos mémoires; Sa Majesté estime que pour exciter d'autant plus les artisans à se convertir, il faudrait donner à ceux qui seraient capables de faire leur chef-d'oeuvre la moitié ou du moins le quart de ce qu'il en coûte pour être reçu maître. Prenez la peine de me faire savoir s'il n'y a point d'inconvénients à cela ; car en ce cas j'expédierai l'arrêt nécessaire à cet effet.

Conversions mercenaires après la Révocation. 217

L'arrêt fut évidemment rendu ; car, le 22, Seignelay informait M. Robert, procureur du roi que les artisans nouveaux convertis seraient reçus maîtres en ne payant que le quart des droits habituels, et qu'au besoin, on leur fournirait la somme; et, le 26, il adressait à La Reynie l'invitation suivante, réitérée le 21 décembre en ce qui concernait Hortemel : j

Sa Majesté désire que vous facilitiez autant qu'il sera possible la réception de David Hortemel, hollandais nouveau converti, à la maîtrise de libraire, et celle de David Roger, aussi nouveau converti, qui veut être reçu maître orfèvre, ledit Roger étant habile en sa profession, et méritant de recevoir quelque grâce en considération de sa conversion.

Le 17 décembre, autre invitation à favoriser la réception de Dupin, nouveau converti, à la maîtrise de marchand de points ou de dentelles.

Le 3o, Seignelay recommande à l'intendant De Creil de favoriser la terminaison des affaires de Paul Girardot, marchand de Paris, «à cause de sa conversion'».

Le i5 janvier 1686, La Reynie est informé que Sa Majesté désire qu'il favorise « autant qu'il se pourra » les frères Jean et Jacques Clayes, qui ont demandé «en considération de leur conversion la permission de travailler de leur métier» de metteur en œuvre de pierreries. Le 29, Seignelay écrit encore: «Sa Majesté veut que vous fassiez recevoir maîtres orfèvres les nommés Jacques [Pierre] Seheult^ et Vautier, en considération de leur conversion». Le 8 avril, nouvelle invitation analogue en faveur de Vautier, Rival, Plancy et Macé le jeune, metteurs en œuvre. Le registre des arrêtés du conseil rendus en 1686, porte qu'en effet, les sept orfèvres susdits et les sept suivants : Barbier, Du Garnier (Louis), Dupré, Du Ru, Erondelle, Gobille (Jean) et Roger (Daniel), n'obtinrent que grâce à l'abjuration la permission d'ouvrir boutique l Dès 1682, elle avait valu le même privilège à Abraham Seheult. Le 9 décembre 1687, M. Robert fut à son tour invité à faire recevoir maître, «sans rien payer», Etienne La Coste, teinturier, nouveau catholique, qui avait longtemps demeuré à Londres et à Amsterdam. L'orfèvre Jean Erondelle obtint la même permission en 1688, et

' Le I"- novembre, M. de Chauvelin, lande avec sa famille pour embrasser la intendant de Picardie, avait reçu l'ordre R. C.

de faire recevoir maître coutelier à Abbe- 2 Le 3 avril Seheult fut reçu orfivre-

ville Jacques I.efebvre, revenu de Mol- joaillier.

son confrère Jean Gobille, le 8 août 1690. D'après le document sus-mentionné, les orfèvres Dupré, Louis Guernier (ou Dugarnier"), Barbier et Du Ru, ne durent aussi qu'à leur abjuration le droit d'ouvrir boutique.

Les plus avisés n'abjuraient qu'en faisant leurs conditions; les exemples de marchandage abondent : nous n'en citerons que quelques-uns. Le 26 octobre i685, Delamare écrit à La Reynie que la demoiselle Petcofsky, âgée d'environ dix-sept ans, et mise par ses père et mère aux Filles de la Croix depuis neuf mois, désire se rendre catholique ; mais qu'il faudrait la faire subsister après qu'elle aura abjuré (Fr. 7052 f° 253). Le 27 décembre, le commissaire Labbé informe le lieutenant de police que Laurent Campot, tapissier, signera infailliblement, si on lui promet de le faire passer maître, n'y en ayant point de la religion dans son métier (Fr. 7o5i f° 182). — Un rapport de police du 3 janvier 1686 s'exprime ainsi :

M"" la comtesse de Quintin a auprès d'elle une fille de qualité nommée M"= De Vins, de la province de Nivernais, proche Clamecy, dont le frère est capitaine d'infanterie dans le régiment de... Cette fille est sollicitée de se cacher jusqu'à ce qu'elle trouve une occasion de sortir du royaume. Une personne de mérite et d'esprit la détourne de ce dessein, l'engage à entendre raison sur sa conversion, et m'a assuré que, s'il plaisait au roi qu'on lui donnât une fois payées vingt ou trente pistoles pour se retirer chez ses parents, elle ferait dans peu de jours sa profession de foi, et la ferait faire à une autre fille qui est encore chez M'"" de Quintin, pour laquelle on ne demande rien (Fr. 70^4,

Le 26 août 1687, le P. Bordes, convertisseur, avertit La Reynie qu'une hollandaise, femme d'un français nommé De La Sablonnière, ferait sa réunion, si elle pouvait espérer de quoi subsister, étant menacée d'être abandonnée de ses parents, si elle retournait en Hollande (Fr. 7o53 f° 5).

Outre les pensions qu'il payait pour les huguenots enfermés dans des couvents 1, le trésor royal fournissait encore aux nouveaux convertis des gratifications dont le chiffre excédait le taux habituel de la caisse de M. Le Fouyn: le 3o janvier 1686, Seignelay ordonnait au trésorier de la marine de remettre 200 livres au marquis de Briquemault lorsqu'il se présenterait; celui-ci, qui était à la Bastille, abjura le lendemain et alla toucher son salaire^. Le marquis de La

• Voir Couvents et N'i«'-Calholiq. fenips-Ià le roi ilonna au marquis de

' On lit dans les Mémoires de Sourchcs Vcrac ragrc'nient d'une des lieutenances

(II, 03), à la date de mai iGSG: « Kn ce de roi de Poitou..., et Sa Majesté lui fit

Conversions mercenaires après la Révocation. 219

Couture de Benacq reçut une pension de 1000 livres en récompense de la docilité avec laquelle il avait écouté l'archevêque de Paris. Après avoir résisté six semaines à une garnison de quarante fantassins renforcée par quatre-vingt-dix-neuf cuirassiers, M'^'= de Cahanel, de Saint-Lô, enfin convertie (!), reçut, le 22 septembre, une gratification de 2000 écus ; le 18 octobre, M'"^ de Saporta, née Cotton, nouvelle catholique, reçut i5oo livres. Le 23 janvier 1687, le roi accordait 200 livres à la demoiselle Petcofsky, nouvelle catholique sus-mentionnée, et le 20 février, 3oo livres pour équiper la demoiselle écossaise dont le curé de Saint-Séverin avait entrepris la conversion ; il ordonnait en outre de la mettre à Port-Royal. Le 14 juin 1688, il accordait à la dame De Malnoé 600 livres (don renouvelé le 14 mai 1690); le 3o septembre, 400 livres à Du Ru, orfèvre nouveau catholique, et i5o livres à Catherine Guérault, nouvelle catholique recommandée par La Re3'nie. Le 29 décembre 1697, Pontchartrain écrivait au supérieur du séminaire d'Aubervilliers :

Sur le récit que vous m'avez fait de la conversion sincère du sieur Papus, le roi a bien voulu lui accorder une gratification de 36o livres.

Le 17 mars 1700, Bohlen reçoit «encore une fois 200 livres»; le 10 juin, « Sa Majesté veut bien donner 200 livres pour mettre en apprentissage Marie-Anne Cornet, nouvelle catholique. » A la date du 20 octobre, nous lisons dans les Registres du Secrétariat ce billet, adressé au successeur de La Reynie: «A l'égard de Geneviève Lefèvre, mandez-moi en quoi et de quelle manière le roi pourrait contribuer à son étabhssement». Le 4 avril, Catherine Faur, femme de Nicolas Picard, reçoit 100 livres; le 5 mai, Marie-Marthe Bruneau, 200 livres; Marthe Cornet, déjà mentionnée, 60 livres, et Angély, pareille somme. Le i3 juillet, le secrétaire d'État chargé des affaires de la religion écrit à D'Argenson :

Sa Majesté a été bien aise d'apprendre la conversion sincère de la nièce du ministre Blondel.

Sa Majesté veut bien accorder 200 livres à Catherine Sousset, nièce du ministre Jurieu, et je vous en enverrai au premier jour l'ordonnance.

présent de 40,000 livres pour payer la vertissant, mais il travailla même fort

moitié de cette charge. - Etant huguenot utilement pour avancer les desseins du

et voyant commencer les affaires de la roi dans la province de Poitou, et le roi

religion, comme il avait bon esprit, non l'en récompensa de la manière que je

seulement il prit le bon parti en se con- viens de diren.

220 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

Le 20, Sa Majesté accorde 200 livres une fois payées à la demoiselle Braguet, nouvelle catholique; le 26 octobre, «3oo livres à Marie Gallois, nouvelle catholique, pour se faire maîtresse couturière, lorsqu'on aura trouvé à la marier avec un ancien catholique»; et le 17 décembre, une gratification de i5oo livres au sieur de Monceaux « pour sa conduite sur la religion ».

La caisse de Pellisson, la caisse de M. Le Fouyn et le trésor ro3'al, sans parler des cotisations qu'on faisait dans certaines paroisses, notamment à Saint-Sulpice, parurent insuffisants pour achever l'œuvre des conversions; car on y joignit les biens confisqués sur les fugitifs et même les biens du consistoire de Charenton. Une lettre du i3 octobre 1686 ordonne à M. de Ménars de supprimer les pensions de 5oo et 400 livres qu'on payait aux sieurs Raffou * père et fils sur les revenus de ce consistoire. Sa Majesté leur ayant expédié des ordonnances sur le trésor. On ne saura sans doute jamais exactement ce qu'a coûté à la France la rétribution des abjurations. Dans notre cercle assez restreint, nous avons relevé, de 1679 a 1700, quatre-vingt-quatre pensions dont le total s'élevait à i3o,45o livres ^, sans parler de la rente de 100,000 livres que le roi fit, dit-on, au duc de Caumont-La-Force, pour le récompenser d'avoir dragonne ses vassaux. Trente-quatre n'atteignaient pas 1000 hvres ; quinze étaient de 2000 livres, et quelques-unes plus élevées : Madelaine Charas, M"'= Chabot de Brion, M"" d'Haucourt, de Sainte-Hermine, l'abbé de Caumont-La- Force, le marquis de Coignée, Gaspard de Gillier, conseiller au Parlement, touchaient 3ooo livres; Elisabeth de Pons, comtesse de Miossens, 4000 livres; M"'= de Bacalan, Mazel, colonel d'infanterie, Henri de Vivans et la duchesse de Deux-Ponts, 6000 livres, M"= de Théobon, 8000 livres, et le comte de Roucy, fils aîné du duc de La Rochefoucauld 12,000 livres. Il eut, en outre, le régiment Royal- Cravates, «par préférence à un grand nombre de mestres-decamp plus anciens que lui, qui l'avaient demandé »^. En 1712, la marquise de Langey, rentrée en France pour abjurer, recevait une pension de 4000 livres, et sa fille, qui l'accompagnait, une de 2000. En 1713, une parisienne, veuve de Guy de Chaumont, marquis d'Orbec, recevait une pension de i5oo livres, à titre de nouvelle convertie. Le i" janvier 1788, Louis XVI ordonnait de fournir 400 livres aux missionnaires qui travaillaient à la conversion des

' Ce nom figure dans les Kxtraits des ' On en trouvera plus loin le tableau.

Reg. de Char. ^ Mém. de Sourches, I, 178.

Conversions mercenaires après la Révocation. 221

protestants du Poitou*. En 1791, la monarchie pa^-ait encore à Christine-Marguerite Planstrum une pension de 3oo hvres, « en considération de sa conversion à la foi catholique ».

Sur le chapitre des corruptions, qui s'étendaient même aux étrangers résidant en France 2, les Registres du Secrétariat sont d'une clarté terrible. L'irrécusable précision des billets suivants, ne peut être dépassée :

Seignelay à La Reynie.

20 juillet i685.

Le roi veut bien donner 200 livres de pension pour le gentilhomme de la R. P. P. prisonnier au Châtelet, lequel vous dites être en résolution de se convertir, et je vous en enverrai incessamment l'ordonnance.

Seignelay à la comtesse de Lauzun.

12 mai 1686.

A l'égard de Messieurs vos enfants, Sa Majesté fera considération sur leurs services, et vous ne devez pas douter que votre réunion à l'Église n'en gage fortement Sa Majesté à leur donner des marques de sa protection ^.

Seignelay à l'évéque de Strasbourg.

9 juin i686.

Aussitôt que j'ai reçu les certificats que vous m'avez fait l'honneur de m'envoycr de l'abjuration de M"« De La Mouche, j'ai parié au roi de l'expédition du brevet de la pension de 1000 livres qui lui a été accordée; mais Sa Majesté m'a ordonné de vous faire savoir que, lorsqu'eUe a promis cette pension, c'était dans la pensée que cette fille vînt en France*.

Seignelay à La Reynie.

23 août i638.

Sa Majesté veut bien faire expédier pour la dame De Montesquiou le brevet de 5oo livres de pension dont je vous ai écrit; mais il faut auparavant qu elle revienne en France et qu'elle fasse abjuration.

L'humiliante cérémonie ne suffit plus à mériter les faveurs ; pour conserver les pensions, aussi bien que les secours, il fallut

! f ""'■■'•' '^"/' '^i: . . ., , . ^ Au mois d'août .G«9, repentante et

- Aux exemples deia cites, .1 faut a,outer plus protestante que jamais, elle vit sans

^'"""il. ?° ^"^' demandée le 3 faiblir ses biens confisques au profit du

janvier i6S6 par le P. Bordes, et bientôt roi.

accordée à M- de La Fredonnière, pauvre ."Elle revint sans aucun doute, puis-

HoUandaise, qui avait obtenu d'entrer qu'une lettre du 3o juillet porte qu'elle

dans le couvent qu elle voudrait (Fr. 7o53, touchait sa pension. Nous trouvons une

t 3i), et la pension donnée avec une fa^nie De La Mouche dans les Extraits

compagnie de cavalerie a un étranger qui jgs j^eg jg Char, prenait le titre de baron de Meaux [Corresp. adm., IV, p. XXIV).

222 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

pratiquer ostensiblement le catholicisme et faire preuve de zèle. Nous en avons pour garant la circulaire adressée le 26 mars 1689 aux intendants Bossuet, De Ménars, De Creil et sans doute à plusieurs autres :

Le roi m'ordonne de vous écrire d'examiner si les nouveaux catholiques auxquels Sa Majesté donne des pensions dans l'étendue do votre département, font leur devoir de catholique, et de m'en donner avis; vous devez avoir la liste de ceux à qui on en donne, tant sur les économats (caisse de Pellisson), que sur les revenus des biens des religionnaires fugitifs, je vous envoie le mémoire de ceux qui en ont sur le trésor royal.

Le chiffre total des pensions alimentées par ces trois sources a dû être énorme: pour le quartier d'avril 1688 la régie des biens des fugitifs eut à fournir 124,790 livres 10 sols, soit pour l'année 374,372 livres (arrêt du cons. du 10 novembre); or l'arrêt du 8 janvier i68g porte que Sa Majesté en « accorde journellement » de nouvelles •. Nous trouvons un autre renseignement dans un mémoire^ que ses contradictions jansénistes nous portent à attribuer à D'Aguesseau, alors procureur-général. Les gratifications de pensions aux nouveaux convertis, y est-il dit, sont bonnes et nécessaires en quelque occasion ; mais il y a plusieurs inconvénients à éviter: «Le premier est celui de marchander et de capituler. Il n'est jamais permis de mettre la religion en commerce, ni d'acheter les conversions. Ce serait un crime encore plus odieux que la simonie ordinaire, et on ne ferait que de très mauvais catholiques par cette voie ». On a été obligé, poursuit l'auteur, dès le commencement de la guerre de suspendre les pensions des ministres et autres nouveaux convertis, et ils sont devenus la risée des opiniâtres qui se fortifient par là dans leur erreur. Enfin il donne cet aperçu général :

Pensions des ministres et de leurs veuves en 1697 , 3i,625 livres » aux proposants ou à leurs veuves. . . . 4,95o »

36,575 livres » aux religieux ou pensionnaires des couvents 6,640 » » à des gardes du corps et autres de la maison du roi io,95o »

» à divers particuliers ii,55o »

65,7i5 livres

'■PWatte, Édils, déclarations et airétsetc. » B. N., Fr. 7045, f» 43.

Conversions mercenaires après la Révocation. 223

La pension des ministres apostats dont le nombre ne dut pas dépasser cent vingt à cent trente ', ne s'élevait guère qu'à 600 livres; ainsi il y en avait encore une cinquantaine de pensionnés en 1697 et une dizaine de proposants. Les 6640 livres attribuées aux couvents pour la nourriture des protestants, attestent que ces prisons pieuses détenaient encore environ deux cent-vingt prisonniers ou prisonnières; car on ne leur payait généralement que 3oo livres par tête. Le chiffre suivant montre qu'il y avait dans la maison du roi un petit nombre de nouveaux convertis qui avaient cédé à l'attrait de l'argent, et plus encore sans doute au désir de conserver leur place. En effet, dès avant la Révocation, il fut résolu que les catholiques seuls, anciens ou nouveaux, pourraient en faire partie^. On écrivait de Paris le 2 août 1684^: «L'on doit ôter du régiment des gardes tous les étrangers et ceux de la R. ». Ce bruit n'était peut-être répandu que pour hâter et multiplier les conversions. Sans doute les pensions furent substituées à l'exclusion ; car on acheta les abjurations dans l'armée comme dans toutes les classes de la société. Le roi donnait cent écus à tout officier qui se faisait catholique ^ Nous lisons dans les Mânoires de Foucault, publiés à la suite de ceux de Sourches ^ : « Le 27 octobre, M. Louvois m'a mandé de faire donner trois pistoles aux cavaliers de la R. P. R. qui se convertiront, et deux à chaque soldat ». Le 10 décembre, Louvois tient ce langage aux inspecteurs d'infanterie: Sa Majesté vous recommande « d'avoir un soin particulier de faire convertir le plus de sergents et de soldats qu'il se pourra, et a trouvé bon de m'ordonner d'écrire à MM. les inspecteurs de faire donner quatre pistoles à chacun des sergents et deux pistoles à chacun des soldats qui se convertiront». Les récalcitrants seront menacés de privation de congés, de la perte de leur droit d'ancienneté, etc. « Vous ne devez rien écrire sur ce sujet » (Fr. 7044"*. — Machiavélisme inutile. Si ceux-ci se taisent, les pierres niâmes crieronf^. Ce sont les ordres mêmes signés de la main de Louvois qui nous révêlent ces monstruosités. Le dragonneur du Béarn, du Poitou et de la Normandie, Foucault, constate le revirement qui s'opéra bientôt à ce sujet dans cette cour égarée qui allait à l'aventure et comme ne sachant où donner de la tête.

' \o\t Les premiers Pasteurs du Désert. ^ Ballet., 2." sér., XII, 70.

2 Dès 1662, la cour avait profité du * Bullct., 2° sér., XV, 402.

tumulte causé à Chareiiton par quelques ^ Mcm. de Sourches, II, 3og.

mousquetaires partisans de Morus, pour " Luc XIX, 40. exclure de ce corps d'élite tous les protestants.

Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

Le 12 janvier i636, M. de Louvois m'a écrit que le roi, ayant considéré que la plus grande partie des soldats suisses et autres étrangers de la R. P. R., ne se convertissent que pour jouir de la gratification de deux pistoles, qui leur a été payée jusqu'à présent, et que quand ils étaient retournés dans leur pays, il est bien difficile qu'ils s'empêchent de retourner à leur religion, Sa Majesté a résolu de ne leur plus rien donner, et de m'en transmettre l'avis afin que je me conforme à ses intentions.

Nous ne pouvons omettre le plus odieux des arguments pécuniaires mis au service de leur déplorable cause par les convertisseurs. De même que le roi avait autorisé «avec plaisir» les fermiers de r« opiniâtre» Muisson à retenir les fermages qu'ils lui devaient, Seignelay écrivait, le 12 janvier 1686, au procureur-général:

Sa Majesté estime très à propos que vous empêchiez pendant quelque temps le paiement de ce qui est dû par le receveur des consignations à quelques particuliers de la R. P. R., et même que vous vous serviez de cette raison pour les obliger à changer de religion (O ' 3o).

Le i3 mai 1691 , ce receveur reçut l'ordre de payer au duc de La Force la somme de 1281 livres qu'il lui avait refusée jusqu'alors, à cause des défenses concernant les nouveaux catholiques. En outre, on saisit les biens des opiniâtres aussi bien que ceux des absents, de sorte qu'ils n'en pouvaient toucher les revenus. Le 29 janvier 1686, Seignelay ordonnait à La Reynie de saisir 3 à 4000 livres de rente que la demoiselle Payot, demeurant chez M™'= de La Fontaine, cherchait à vendre. «Cela, disait-il, pourra la déterminer à se convertir» (O' 3o). Même après son abjuration, M""= Dolon de La Goupilière (voir chap. XXI) eut de la peine à rentrer en possession de sa fortune.

L'abjuration, qui valut des lettres de noblesse à Rozemont, l'un des trois ministres apostats dont les pères étaient anciens de Charenton, procurait à d'autres certaines immunités, notamment la dispense du logement des troupes, autrement dit de la dragonnade. En novembre i685, Seignelay prévenait l'intendant Marillac qu'André La Coste, marchand de laine à Rouen, et AUard, raffineur de Dieppe, venaient d'abjurer à Paris, et qu'il ne fallait point envoyer de soldats dans leurs maisons. Le 20, il écrivait à La Reynie : « Sa Majesté a accordé l'exemption de logement des gens de guerre à Claude Sahune, médecin de Saint-Antonin, dont vous m'avez envoyé le mémoire». Le 22, Louvois recevait l'ordre d'exempter aussi de logement la maison que le sieur Bigot de

Conversions mercenaires après la Révocation. 225

Montrogue ', disposé à se convertir avec sa famille, avait au village de Grigny. Le même jour, Seignelay écrivait à La Reynie : « Il est nécessaire que je sache où est la terre de Petitval, appartenant au sieur de Grandchamp, pour la faire exempter de logement de gens de guerre ». Le 25 décembre, le roi ordonnait de lever la garnison qui était à Chatou dans la maison d'Etienne Margas, lequel venait de prc mettre sa réunion pour sortir de la Bastille. Le 3o, l'intendant Bossuet était invité à ne pas envoyer de troupes chez M. de Liambrune, du diocèse de Soissons, qui venait de se convertir. Le 3 janvier, Louvois mandait à D'Artagnan de n'envoyer que le i5 des soldats à Sucy en Brie chez La Melonnière (gendre du sieur de Grandchamp), auquel le roi donnait ce temps (prolongé de huit jours le i6) pour se faire instruire; il lui mandait, en outre, de n'en point mettre dans les terres de Médan et de Beaulieu, près Poissy, appartenant à M"^ de Médan, nouvelle convertie ^, ni dans la terre que Monginot, qui avait promis d'abjurer, possédait près de Charenton. Le 5, il lui écrivait: «Le roi veut que l'on loge chez les religionnaires exilés comme chez les autres, à la réserve du sieur de La Bastide, auquel Sa Majesté veut bien donner ce mois-ci » (Arch. Guerre). Le ii, la terre de Pressigny, près Langres, appartenant à Heudelot, qui donnait assurance de se convertir sous peu, était l'objet de la même faveur. Le i5, c'était le tour de la maison de Champrobin en Anjou, appartenant à l'avocat Amyrault, passé à l'étranger, mais dont la femme et les enfants avaient fait abjuration. Le i6, D'Artagnan était invité à ne point mettre de garnisaires dans la maison de Le Monnier à Fontenay-aux-Roses, et à les ôter s'il y en avait déjà, parce que ce gendre de l'ancien de Charenton, Gervaise, avait abjuré avec toute sa famille. Le 20, il recevait un ordre semblable concernant la maison de Fontenailles, près de Baugenc}^, appartenant à Du Candal, qui avait abjuré le 16. Le 26, ordre était donné de retirer les troupes de la maison que M"^ d'Heucourt, nouvelle convertie, avait au village de Bondoulfe, dans le Hurepoix, à six lieues de Paris; le 8 avril, Seignelay donnait encore un ordre analogue relativement aux maisons du sieur de Peray.

Enfin l'abjuration effaçait tous les crimes. Louvois écrit au procureur-général le 19 février 1686 :

' Sans doute Isaac Bigot de La Rain- court, sieur de MJdan. Après avoir hérite'

ville, sieur de Morogues, dont le frère des biens de sa sœur, en qualité de nou-

avait abjuré Tannée précédente. velle convertie, elle passa en Hollande,

- Anne Bazin, femme de Jean Alexandre où elle se trouvait eu 1702. de Morogues en Beauce, vicomte d'Kr-

220 Révocation de l'Êdit de Nantes à Paris.

Un gentilhomme nommé Souville, qui s'est nouvellement converti, est poursuivi au Parlement pour les faits mentionnés en l'information ci-jointe, et comme Sa Majesté a l'intention de lui pardonner la faute qu'il a faite, en considération de sa conversion, Elle m'a commandé de vous demander en quel état est cette affaire, pour le faire jouir de la grâce que Sa Majesté veut lui accorder (^Corresp. aiini., IV, 334).

Le même Louvois écrit à M. de Bagnols, intendant de Lille, le 25 mars :

J'ai rendu compte au roi de la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire, par laquelle Sa Majesté a vu que le parlement de Tournay a condamné aux galères trois religionnaires fugitifs, dont l'arrêt doit être exécuté, hors à l'égard de Courtan, qui s'est converti, auquel le roi veut bien accorder sa grâce; je vous en adresserai l'expédition au premier jour.

Pour ce qui est des deux vieillards qui sont convaincus d'avoir contrevenu à l'Édit, ils doivent être jugés sans aucune considération pour l'âge, et ce sera aux officiers des galères, quand ils seront entre leurs mains, à y avoir tel égard qu'ils jugeront à propos (Ravaisson, Arch. de la Bas/., VIII, 400).

Le marquis Du Bordage, fugitif arrêté avant d'avoir franchi la frontière, n'eut qu'à abjurer pour obtenir non-seulement la liberté, mais un brevet de maréchal-de-camp. Grimpré, officier de l'armée, arrêté dans les mêmes conditions au mois de septembre 1686, fut relâché et obtint une pension après avoir feint d'abjurer.

Samuel, comte de Chambaran et de La Rochegiffart, avait tué un huissier qui venait saisir son château en vertu d'un jugement obtenu par ses créanciers; il fut gracié, rétabli dans sa réputation et ses biens par des lettres de rémission du mois de janvier 1687, « ayant été assez heureux pendant sa détention de reconnaître l'erreur de la R. P. R., qu'il avait jusqu'alors professée » {Corresp. adm., II, 257). — Le 26 mars de la même année, le roi commua la peine des galères encourue pour crime d'évasion par Jean Toutin, de Rouen, Jean Viart, de Neuilly près Langres, Jean Maréchal, de Paris, Gabriel Coulon, de Bourbonne et Jean Pinart, d'Aulnoy près Coulommiers. Ils venaient d'abjurer (Fr. 17421 f°''i7i et 172). — Le 10 avril, on tira de la Tournelle où il attendait le passage de la chaîne un nommé Simon, qui prétendit avoir fait sa réunion dans les prisons de Sainte-Menehould (Fr. 17421 f" 157). — Hiérémie Cauvin, de Saumur, condamné aux galères pour cause de religion, avait abjuré sous promesse de la liberté ; mais comme on jugea que « la compagnie de sa femme pourrait altérer ses bons sentiments », le roi ordonna, le 18 juin, de l'attacher à la première chaîne qui partirait et de le garder quelque temps aux galères (Fr. 17421 f° 191). Le 18 juillet, Paul Druet, plus heureux, fut rappelé des

Conversions mercenaires après la Révocation. 227

galères, comme étant sincèrement converti. Cette conversion n'avait sans doute pas présenté de grandes difficultés ; car un document officiel du 3r mars suivant porte que le malheureux passe pour «un peu aliéné» (Fr. 17024 f" 2o6\ — Girard des Bergeries, gentilhomme du Boulonnois, et sa femme, condamnés aux galères pour tentative d'évasion, furent graciés en 1687, moyennant l'engagement qu'ils prirent de faire tous actes de catholicité {Bullet., Il 448 et Corresp. adin., IV, 384). Un nommé Garin, qui fit abjuration le 7 mars 1688, fut aussitôt détaché de la chaîne et rendu à la liberté (Fr. 17422 f'' 20). Jacques de la Croix, natif de Montpellier, condamné pour être sorti du royaume, attendait la chaîne dans la tour Saint-Bernard; l'exempt Auzillon, son parent, réussit à l'amener à l'abjuration, en l'assurant qu'il s'entremettrait pour lui faire rendre la liberté. Le 2 juin 1689, Seignelay priait le procureur-général de lui dire si le condamné donnait « des marques d'une véritable conversion » et méritait sa grâce. En 1699, bien que la cour reconnût depuis longtemps que la grande pensée du règne avait été une entreprise manquée, les mêmes pratiques existaient encore. Le 12 février, Isaac de Vallée, condamné aux galères pour avoir présidé une assemblée dans la paroisse d'Azay en Poitou, fut gracié après une seconde abjuration, à la demande de l'évêque de Poitiers. Le 12 septembre, Pontchartrain écrivait à l'archevêque de Paris:

Le sieur Cormier, à présent gendarme de la garde du roi, a demandé à Sa Majesté décharge de la peine des galères, à laquelle il fut condamné l'année passée en Poitou par le maréchal d'Estrées, pour avoir porté l'épée au préjudice des défenses qui sont faites aux nouveaux catholiques de porter des armes. Pour obtenir cette grâce, il a représenté qu'il fait bien son devoir de catholique, et il en a rapporté un certificat du vicaire de Saint-Roch, où il est marqué qu'il a fait ses Pâques (Corresp. adtii., IV, 488).

Un réfugié nommé Berthon, fait prisonnier par nos troupes et ramené par elles en France, se tint caché à Paris et y fut arrêté le i3 avril 1701, comme coupable 1° de fuite dans les pays étrangers, 2° d'avoir porté les armes contre le roi, 3° d'opiniâtreté dans la R. P. R., et 4° de n'avoir pas fait sa déclaration au magistrat depuis son retour. Le commissaire Delamare écrivait le lendemain à D'Argenson : « Si Dieu lui faisait la grâce de se laisser persuader, cela diminuerait bien toutes ses fautes » . On le relâcha le 3o décembre 1702, à condition de se rendre à Châtellerault dans sa famille et de s'y faire instruire dans la R. C. et R. (Ravaisson, Arch. de la Bast., X, 344).

Voyant les aumôniers des galères offrir sans cesse à leurs

228 Révocation de l'Édit de Nantes a Paris.

compagnons de chaîne de les faire relâcher, s'ils voulaient abjurer, un certain nombre de galériens catholiques feignirent d'être protestants, dans l'espoir qu'une feinte abjuration leur procurerait la liberté. On conserve aux manuscrits de la Bibliothèque nationale les dénonciations de l'un d'eux, Jean Richard, de Tibaute, qui prétendait avoir abjuré «de bon cœur» (1688), et qui, pour attester sa sincérité, s'efforçait de surprendre et s'empressait de dévoiler tous les petits secrets des galériens huguenots (Fr. 81 19 f° 147). Jean Marteilhe ' rapporte que les aumôniers des galères négocièrent deux abjurations de ce genre, suivies de libération, afin que le roi, persuadé qu'on viendrait à bout de convertir tous les confesseurs, demeurât insensible aux sollicitations de la reine Anne qui le priait de leur faire grâce.

1 Édit. de 1863, p, 345.

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