PRISONS ET COUVENTS
Les peines auxquelles on eut recours pour contraindre les protestants à l'abjuration, furent ainsi graduées : privation d'emplois officiels, exclusion des professions libérales, des métiers, dragonnades, réclusion dans les prisons et les couvents, relégation dans les provinces et détention dans des prisons d'Etat : Amiens, Ham, Guise, Saumur, Nantes etc., le tout accompagné de la saisie des biens. «Sa Majesté, écrivait Seignelay à La Reynie, le 5 janvier 1686, est persuadée que les garnisons feront un effet considérable, et opéreront la conversion de la plupart de ceux chez qui on les mettra...; mais quand cela n'arriverait point, il reste l'expédient de mettre en prison ceux qui demeureraient opiniâtres, que vous savez avoir été jusqu'à présent infaillible, de les chasser de Paris et les envoyer dans les provinces». — «La prison éloignée, dit Foucault dans ses Mémoires, a plus attiré de gentilshommes à l'Eglise, que les dragons». — Si nombreux que soient les documents relatifs à cette partie de notre travail, nous sommes persuadé que l'ensemble de ces pièces offre des lacunes considérables, qui diminuent d'autant le chiffre des victimes.
Il ne subsiste aujourd'hui que deux des huit prisons proprement dites qui existaient alors : Vincennes et la Conciergerie. Les six autres ont disparu : la Bastille, le Grand-Châtelet, qui s'élevait là où est la place du Chàtelet ; le Petit-Chàtelet, qui se trouvait à l'extrémité méridionale du Petit-Pont, à l'entrée de la rue Saint- Jacques ; le For-l'Évèque, représenté par le n° 65 de la rue Saint- Germain-I'Auxerrois et par le n° 16 du quai de la Mégisserie ; la prison de l'Abbaye, située au carrefour formé par les rues Gozlin,
264 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
du Four, de Bucy, actuellement traversé par le boulevard Saint- Germain ; et la petite prison Saint-Eloi, qui se trouvait non loin de la façade orientale du Palais de justice.
La Bastille se composait de huit grosses tours rondes, jointes par des massifs en maçonnerie. Les murs des tours avaient six pieds d'épaisseur, et ceux des massifs, neuf pieds. Dans la première cour, séparée de la seconde par un fossé et un pont-levis, se trouvaient les casernes, les écuries et remises du gouverneur ; dans la seconde, son hôtel et les tours du Puits et du Coin. La troisième, de 34 mètres de long sur 24 de large, était environnée des tours de la Liberté, de la Bertaudière et de la Bazinière (du côté de la ville), de la Comté, du Trésor et de la Chapelle (du côté du faubourg), et des massifs qui les reliaient entre elles. Grâce à la hauteur des constructions, cette cour était un vrai puits, où l'air se renouvelait peu et où la chaleur se concentrait horriblement. Les calottes ou chambres du cinquième étage, où l'on ne pouvait se tenir debout qu'au milieu, étaient les plus fâcheuses après les cachots. En été il y faisait une chaleur insupportable, en hiver un froid excessif. Les cachots étaient à plus de six mètres au-dessous de la cour, et à cinq pieds environ au-dessus du niveau du fossé; on y manquait d'air, de clarté; l'atmosphère y était humide, empestée par les défécations; les crapauds y pullulaient, ainsi que les araignées et des rats gros comme des chats; pour lit il n'y avait qu'une grosse pierre recouverte de paille, bientôt passée à l'état de fumier. A cette pierre était scellée une grosse chaîne à laquelle on attachait les ahénés et les furieux. Pendant les crues de la Seine, l'eau pénétrait dans ces cachots; on en retirait alors les prisonniers ', quand on y pensait ; mais il arrivait aussi qu'on les oubliât, comme dans l'inondation de juillet 1697, qui coûta la vie à plusieurs d'entre eux {Mercure historique, p. 89). La Bastille pouvait contenir cinquante prisonniers logés séparément, et jusqu'à cent en en réunissant plusieurs dans une même chambre 2. On n'y mettait, dit Jean Rou, «que des gens un peu distingués». Aucune chambre n'était meublée''; le roi ne donnait aux prisonniers que le vivre et le couvert, et dans les autres prisons il
' Revue historiq., janvier 1890, La paille, et la seule fenêtre par où entrait le
Bastille d'après ses Archives, par M. jour était une double grille sans la
Funck-Brentano. moindre vitre ni châssis»; circonstance
' Mém. de Linguet, p. 240. qui lui valut un commencement de ma-
3 aJe ne trouvai, pour tout meuble, dit ladie. Jean Rou, I, b<), qu'une petite chaise de
ne donnait pas même la nourriture *. Il y avait à la Bastille deux chapelles, où l'on obligeait les prisonniers catholiques d'assister aux offices. De même que le médecin de l'île Sainte-Marguerite n'osait saigner un malade avant que l'autorisation lui en eût été envoyée de Versailles, de même celui de la Bastille se croyait tenu de demander la permission d'administrer le moindre remède, ainsi que le montre ce billet de Seignelay :
28 août 1686. Au sieur AUiot, médecin'.
Vous pouvez faire donner du quinquina aux prisonniers de la Bastille qui en auront besoin, et le roi donnera ordre pour faire payer ce qui sera fourni. Mandez-moi qui sont les femmes affligées de cancers qui ont besoin de quelque secours, pour en rendre compte à Sa Majesté (O ' 3o).
«Au For-l'Evêque, écrivait Pierre Clément^, le préau destiné à la promenade de quatre ou cinq cents prisonniers, était dominé par des bâtiments très élevés; les prisonniers sans ressources étaient jetés dans des trous obscurs, sous les marches de l'escalier ',ou dans des cachots au niveau de la rivière ». « Là, dit «un magistrat du XVIIP siècle, sont pratiqués des réceptacles « de cinq pieds de large sur six de long et où l'on enferme «jusqu'à cinq détenus... Le Grand et le Petit-Châtelet sont encore «plus malsains... Comme au For-l'Évêque, l'enceinte et le préau «sont trop petits, les murs trop élevés, les cachots souterrains pour «le moins aussi horribles. La seule prison dont le séjour ne soit «pas mortel est la conciergerie du Palais ^.. Cependant les cachots «pratiqués dans l'endroit qui servait de cuisine au roi Saint-Louis, «auraient besoin d'un écoulement pour les immondices. Les loge- «ments des femmes sont trop petits. L'infirmerie est malsaine; elle « consiste en une salle fort basse ; les malades presque tous dépour- «vus de toute assistance, sont quatre à cinq dans chaque lit... Tel «est l'état des prisons de la capitale». S'il était tel au XVIIP siècle, que devait-ce être au XVII=?» Faute d'argent, une partie des prisonniers restait des mois et des années sans se faire couper la barbe
' L'arrêt du Conseil du 17 février 16S8 * L'ordonnance criminelle d'août 1670,
porte que les frais de capture et de prison qui disait: «Voulons que les prisons
des fugitifs seront pris sur leurs biens soient sûres et disposées en sorte que la
(B. du prot., n» 3S5 in-4°). santé des prisonniers n'en puisse être
' Le 3 septembre 1687, le sieur Lallier incommodée» (Isambert, XVIII, "iip), était
obtint à son tour un brevet de médecin donc restée lettre morte comme tant
de la Bastille (0> 3i). d'autres.
' La Police sous Louis XIV, p. i36.
206 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
et les cheveux, et sans changer de linge ni de vêtem ent. Ces malheureux étaient bientôt rongés de vermine et de gale.
Un personnage qu'on n'accusera ni de sensiblerie, ni de tendresse intempestive, va nous édifier sur le régime de la moins horrible de ces prisons. Incapables de supporter plus longtemps les violences auxquelles ils étaient en butte, trois détenus de la Bastille s'évadèrent, et l'un d'eux, nommé Fleury (Arsen. Ms. Bast. 10468), valet du major de La Berlière, alla raconter à Louvois ce qu'on leur faisait endurer. Celui-ci le renvoya à la Bastille (3 août i685), en recommandant au gouverneur «de le recevoir et garder... avec toute la douceur que mérite un homme qui vient se rendre lui-même en prison». Le 6, il écrivait à La Reynie: «Sa Majesté veut que vous teniez la main à ce que le valet du major de Bourgogne, qui s'était évadé de la Bastille et qui est revenu, ne soit pas plus maltraité qu'auparavant». Et le 7: «Je ne doute point que vous n'ayez appris, par les interrogatoires de ce valet, combien les prisonniers sont durement traités à la Bastille et mal gardés, et qu'ils communiquent d'une chambre à l'autre, au vu et su de ceux qui leur portent à manger » {Arch. Bast., VIII, 33i).
Il y avait pourtant un lieu de détention encore plus redoutable et plus exécré, c'était l'Hôpital-Général (la Salpétrière), « ce grand cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à sept mille âmes. Condamnation barbare et d'horrible sous-entendu, dit Michelet. Avec le désordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des maladies, des vices, des libertés du crime, la Gomorrhe des mourants? Je frémis quand j'entends de la bouche de Louis XIV : Je lui donne trois mois ; puis elle ira à l'Hôpital- Général. Cela veut dire jetée aux bêtes'... Les sains et les malades couchaient pêle-mêle, quatre, six, dans un lit. Cette promiscuité hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens couverts d'ulcères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un vieux soldat estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué, flagellé par les rues. Des femmes furent traitées ainsi. Toute maladie contagieuse régnait là, éternisée par l'entassement des ordures et de l'infection 2 ». D'un seul coup, en 1699, de pieuses huguenotes. M""" Isaac Châtelain, M""' Troussart et Jeanne Guibillon, y furent jetées avec leurs quinze enfants. En avril 1700, nouvel holocauste non moins abominable: la «Sodome des fureurs libertines», reçut le même jour seize femmes de La Rochelle, condamnées a être rasées et
' Louis XIV et la Révocation, p. 330. « Ibid., 317.
Prisons et Couvents. 267
recluses à perpétuité pour avoir voulu sortir du royaume. On les en tira au bout d'un mois pour les envoyer chez les Nouvelles- Catholiques *. Dans le dessein de faire sa cour, l'ambassadeur D'Avaux ayant envoyé de Hollande cinq enfants de pauvres réfugiés pour qu'on en fît des catholiques, il se récria quand il sut qu'on les avait mis à la Salpétrière, et fit aussitôt demander (2 décembre 1686) qu'on les en tirât. « Ce lieu, disait-il, effraie tous ceux qui le connaissent » (Fr. 7o53 f°= 86 et 88).
Nous trouvons dans Le Mercure historique de septembre 1699 (p. 307) la description tout aussi peu engageante d'un autre hôpital.
Les sieurs Jacques Tavernier, Louis Hauduroy et Job Pellé, nouveaux réunis et chefs de famile de Villiers-le-Bel, furent enlevés le 9 de ce mois [d'août], accusés de n'aller point à la messe et ont été mis à Bicêtre, dans un lieu obscur, avec une troupe de misérables détenus pour crimes, dont quelquesuns ont les fers aux pieds et aux mains, et qui ne cessent de jurer et de blasphémer. La puanteur du Heu et la mauvaise nourriture, avec les hurlements de ces malheureux, rendent leur état fort pitoyable. Ils ne peuvent respirer l'air que l'un après l'autre, par un trou qui est près du plancher, où ils ne peuvent atteindre qu'en montant sur une chaise. On a aussi mis plusieurs femmes et filles du même village dans un autre hôpital nommé la Salpétrière, qui souffrent les mêmes misères.
Ne fallait-il pas aux malheureux jetés dans ces horribles lieux, une constance presque surhumaine pour résister, ne fut-ce que peu de temps, aux obsessions des convertisseurs qui ne cessaient de répéter : Un seul mot peut mettre fin à vos souffrances ; on ne sort d'ici que par la porte de l'abjuration ? Les geôliers et le gouverneur même de la Bastille se mêlaient des conversions : il le fallait pour être bien en cour. Seignelaj' écrivait à De Besmaus, le 14 janvier 1686 : « Vous ne sauriez rien faire de plus agréable à Sa Majesté que d'obliger les gens qui sont à la Bastille de se convertir ». Aussi le gouverneur s'acquittait-il de cette tâche avec ardeur, et se piquait même d'y avoir acquis une certaine habileté. Cependant les hommes du métier ne lui manquaient pas; et Seignelay recommandait à La Reynie de les choisir avec le plus grand soin :
II décembre i685.
Plusieurs prisonniers de la R. P. R. arrêtés sur la frontière et amenés à Paris, se sont plaints que ceux qu'on a envoyés dans les prisons pour les convertir, étaient plus capables de les scandaliser que de leur faire quitter
' Mercure historiq. d'avril et mai, p. 482 et 5 18.
268 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
leur mauvaise religion, et sur les plaintes qui en ont été faites au roi de plusieurs endroits Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire d'entrer en commerce avec ceux qu'on emploie pour parler à ces prisonniers, afin de ne commettre à cette fonction que des gens capables de travailler utilement à leur conversion (O ' 29).
Outre les aumôniers attitrés, qui paraissent avoir été les abbés Gerbais et Gobillon *, un grand nombre de prêtres fréquentèrent la Bastille de i685 à 1700, à titre de convertisseurs, entre autres, Courcier, théologal de Notre-Dame, le curé de Saint-Germainl'Auxerrois, celui de Saint-Étienne-du-Mont; Dupuis, curé de Saint- Laurent^, Blampignon, curé de Saint-Méderic, Guillaume de la Fontaine, prêtre de Saint-Gervais, Varet, vicaire de Saint-Eustache, Cellier, vicaire de Saint-Barthélémy, Perceval, vicaire de Saint- Paul; les abbés Bru eys (apostat), Bruzeau, deFeuquières,Deschamps, Du Lignon, De Laveau, Gilbert, Girard, Pageot, Pavillon, Pirot, Sainte-Marthe, supérieur de l'Oratoire; le chanoine Desmahis, d'Orléans (Grostête) mininistre apostat^; les Pères Bordes, Dubois, Bourges, Samuel d'Aliés de La Tour (apostat), le capucin Vincent, les jésuites Robinet et Riquelet, (ce dernier, àitV Inquisition française, était plus dangereux que tous les autres, il garda Cottereau dixhuit ans à la Bastille après l'avoir fait abjurer sous promesse de sortie); l'abbé Chalucet, nommé à l'évêché de Toulon; l'abbé de Champigny, évêque de Valence; l'archevêque de Sens, et Bossuet. Celui-ci alla conférer dans le donjon avec le célèbre peintre Petitot, avec Cahanel et avec le sieur de Thévalles, qu'il eut le déboire de voir expulser de France comme inconvertissable, après l'avoir fait relâcher comme étant bon catholique. Nous ignorons s'il sut triompher de la résistance de l'ancien de Charenton, Girard, qu'il voulut avoir près de lui pour le catéchiser à son aise, et qu'on envoya au couvent de Saint-Faron de Meaux; mais nous savons que son éloquence demeura impuissante sur Le Coq de Germain, qui ne fut conduit à Mons et expulsé définitivement qu'après avoir passé huit jours à l'évêché même *. N'oublions pas le prêtre Jean de Lamon,
' Voir l'art. Jaucourt. — Au pre- ' Il fut autorisé à voir en 1690 quatre
mier rang des laïques qui allaient à la prisonniers du diocèse de Luçon, Cha-
Bastille solliciter à la conversion leurs ligny, La Javelière Grimaudet et Majou
parents ou leurs amis, il faut citer Mon- de Lousigny.
tausier et la duchesse d'Uzts, autorisés à * De mûme, au lieu de chasser de
voir tous les protestants qu'ils désiraient France Bernard, procureur au Parlement,
(0'3o, 20 avril 1686). on l'envoya, en 1G88, passer trois mois
2 Fort honnête homme et bien mitigé chez l'évêque de Tournay, sur le chapitre de la religion, dit M'"" Du Noyer, dans ses Mémoires.
Prisons et Couvents. 269
ancien abbé de Notre-Dame de La Châtre, qui s'était distingué dans la mission du Poitou ; l'abbé Pirot, censeur royal, lui ayant refusé l'autorisation de publier un sermon sur Saint-Pierre, où il élevait trop l'autorité du pape, l'ardent prédicateur^ imbu du principe que la fin justifie les moyens, passa outre et fut mis à la Bastille pour avoir surpris un privilège. On lui permit de dire la messe et de se promener dans la cour sans parler à personne. Il viola la consigne et réussit à ébranler quelques protestants. Cette heureuse désobéissance fut pour lui un moyen de salut. Seignelay écrivait à De Besmaus, le 17 décembre i685: «Puisque l'abbé de Lamon a du talent pour les conversions, vous pouvez l'employer auprès de ceux de la R. P. R. qui^ontà la Bastille». On lui rendit la liberté le 21 juillet suivant. Théodore de Béringhen accusait la plupart de ces prêtres de manquer de droiture, et de recourir dans l'exercice de leur ministère à des mensonges grossiers. Il nous semble impossible cependant que plusieurs, l'abbé Pirot, par exemple, qui en mainte circonstance donna des preuves d'élévation morale, n'aient pas eu, au moins vaguement, conscience de l'indignité du rôle de tentateur qu'on leur faisait jouer.
Nous ne voyons pas du moins que leur zèle ait été tarifé comme celui de tant d'autres, pour qui le métier de convertisseur était devenu un gagne-pain, notamment le P. Krattmann, Léger de la Verbissonne et Chardon. «Sa Majesté, écrivait Seignelay, veut bien payer la pension du P. Krattmann, afin qu'il continue à travailler à la conversion des hérétiques et à prêcher en ^allemand» (O' 29). Le i3 février 1686, le grand convertisseur Léger de la Verbissonne, qui s'était chargé notamment de Villiers-le-Bel, supphait La Reynie de lui faire obtenir du roi un secours pécuniaire :
J'en ai besoin en toute occasion, et principalement dans l'état présent où ma famille est réduite, étant composée de neuf enfants, sans aucun bien ni autre emploi depuis huit mois que celui des conversions, dont six à sept cents (!) personnes en ont été réunies à l'Église, sans y ajouter celles qui les y ont précédées depuis dix-sept années que je m'y suis appliqué assez heureusement (Fr. 7053, f° 106).
Le 17 août 1687, en priant l'évêque d'Amiens d'envoyer des ecclésiastiques capables à la citadelle de la ville et au château de Montreuil, pour convertir M"'^ Le Coq et d'autres dames, Seignelay ajoutait: «Sa Majesté veut bien payer à ces ecclésiastiques ce que vous jugerez à propos, pour le soin qu'ils en prendront » (O' 3o). De même, en 1708, le descendant des serviteurs de Renée de France, et le prosélyte de Bossuet, Zacharie Chardon de Lugny,
270 Révocation de t Edit de Nantes à Paris.
prêtre de Saint-Sulpice, demandait une pension pour avoir travaillé douze années à la conversion de ses anciens coreligionnaires dans la maison des Nouveaux-Catholiques (O 25o, 21 mars).
Outre cette maison et celle des Nouvelles-Catholiques, véritables prisons à l'usage des protestants, il en existait quelques autres du même genre, créées à leur imitation, notamment celle des Filles de la Providence de Dieu, fondée en 1643 par M"'' de Pollalion. D'abord établies dans l'Hôpital de la Santé, au faubourg Saint- Marcel, ces religieuses essaimèrent et créèrent de nouvelles communautés : celle de Saint-Louis-en-l'Ile et l'hospice de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, puis celles de la Ville-Neuve et du faubourg Saint-Germain, 82, rue Saint- Dominique (Hélyot, Ordres monastiq-, VIII, 143).
Les Filles de la Madelaine du Tresnel, dont le prieuré, fondé en Champagne au milieu du XII^ siècle, fut transféré à Melun en 1622 et à Paris en 1654, entreprirent aussi de travailler à l'œuvre des conversions. La régente Anne d'Autriche voulut poser ellemême la première pierre de leur monastère, situé rue de Charonne n° 88. Fénelon fut plus tard le supérieur de ces Bénédictines, chez lesquelles le lieutenant de pohce D'Argenson porta le dérèglement des mœurs.
Tous ces refuges, comme on disait alors, avaient paru insuffisants à une sorte d'illuminée, disciple de Vincent de Paul, Anne de Croze (1625-1710) qui, sous l'inspiration du prêtre Jean-Antoine Le Vachet, et avec le concours de Marguerite de Martaigneville, en établit un nouveau en 1661, sous le nom de séminaire des Sœurs de l'Union Chrétienne, pour lesquelles Bossuet fit un règlement. Logées d'abord à Charonne dans une maison donnée par la fondatrice, ces religieuses achetèrent en i683 l'hôtel de Saint-Chaumont, rue et proche la porte Saint-Denis, et s'y transportèrent en i685 ; de là leur nom de dames de Saint-Chaumont. Elles eurent pour première supérieure Renée Desbordes; la seconde, Anne de Croze (1677-1691), fut remplacée par M"'^ de Martaigneville, et celle-ci par la sœur Papineau (1698). Anne de Croze reprit la direction en 1701, et Marie Dhoin ou Dohin remplissait les mêmes fonctions en 1722. L'établissement subsista jusqu'à la Révolution. Les dernières élections du chapitre datent de 1785. Les premiers supérieurs furent MM. de Benjamin, Jaloux, l'abbé de Verthamon (1698), l'abbé François-Élie de Voyer D'Argenson (1694) et l'abbé Emmanuel de Roquette (1703). Une vingtaine de succursales établies à Alençon, Angoulème, Auxerre, Bayonne, Caen, Chartres, Fontenay-le-Comte,
Prisons et Couvents. 271
Le Mans, Libourne, Loudun, Luçon, Mantes, Noyon, Parthenay, Pau, Poitiers, Les Sables-d'Olonne, Saint-Lô, Sedan, Tours, Villeneuve etc., «furent en peu de temps, comme le sémindire, remplies de nouvelles catholiques et autres personnes que la cour y envoyait». (A. N., L io56, LL 1667 et 1668).
Le Petit Saint-Chaumont ou la Petite Union Chrétienne, communauté fondée en 1679 sur le modèle de celle de Charonne, était situé au n° 82 de la Lune claire. En vertu d'une autorisation du mois de février i685, un sieur Berthelot lui fit don d'une maison sise dans cette rue, et pouvant servir de retraite aux «filles qui étaient persécutées de leurs parents pour s'être converties à la foi catholique» (O' 29). Les historiens de Paris rapportent que, faute de ressources, l'établissement fut cédé à l'Union Chrétienne le i3 mai i683. Cette assertion est erronée, comme l'attestent la date de la donation sus-mentionnée, et celle d'un contrat de location de maison passé le 18 février 1766 au nom des dames du Petit Saint- Chaumont (L io56).
Voici les passages les plus saillants des Règles et constitutions de l'Union Chrétienne (A. N., LL 1668) : «A l'égard des nouvelles catholiques, on se rendra plus facile à les recevoir ; mais on les veillera avec plus de charité principalement dans les commencements.
«On pourra recevoir les femmes sans le consentement de leurs maris, les enfants sans celui de leur père et les domestiques sans celui de leur maître. . .
« Quand les nouvelles catholiques feront quelque faute, on les avertira avec beaucoup de douceur; si elles continuent, on les reprendra avec charité; si elles persistent dans leur désobéissance, la supérieure leur imposera des pénitences proportionnées à leur faiblesse; si elles se rendent incorrigibles, on pourvoira à leur sûreté », c'est-à-dire on les jettera dans un cachot, d'où elles ne sortiront peut-être que frappées d'aliénation mentale, cas prévu, comme chose probable et fort naturelle, dans le Règlement de visite dressé le 19 mai i685 par le prêtre Nicolas Coquelin, supérieur de l'établissement 1 et chancelier de l'Église et de l'Université: « S'il arrive qu'il y ait des personnes insensées parmi les pensionnaires, nous défendons très expressément tant aux sœurs qu'aux pensionnaires de s'y arrêter et de s'en divertir, ni de se mêler de
' Il le fut près de dix ans; en 1690 l'archevêque de Paris lui donna pour
successeur le chanoine Robert.
272 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
ce qui les regarde si elles n'en sont chargées, ou si la supérieure ou celle qui en aura le soin ne les en prient » (A. N., LL 1667).
L'auteur de la Vie manuscrite d'Anne de Croze (A. N., L io56), porte aux nues sa « surabondance de charité pour les nouvelles catholiques », dont le roi lui confia un grand nombre. « On y en vit, dit-il, de toutes les sectes et de tous les pays de l'Europe, juives, luthériennes, calvinistes. Il y en vint de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la Hollande, de la Suède et du Danemark, et autres pays du Nord où l'hérésie faisait tant de ravages». Malheureusement ajoute l'écrivain, et c'est la seule plainte que lui arrache la Révocation de l'Éditde Nantes, beaucoup déjeunes filles ne payaient pas leur pension, parce que leurs parents passés à l'étranger avaient mis leurs biens à couvert. — Outre la maison de la rue Saint-Denis dans laquelle les jeunes filles étaient censées apprendre un métier, les dames de Saint-Chaumont en avaient deux autres oîi il n'y avait que des filles avancées en âge que l'on n'instruisait pas (Fr. 7o52 f° 35o).
Les Miramiones ou Filles de Sainte-Geneviève, chez lesquelles beaucoup de demoiselles de condition étaient mises en pension*, avaient aussi la prétention de convertir les hérétiques. Leur maison, située au n° 5 du quai de la Tournelle'^, près de Saint-Nicolas du Chardonnet, et presque en face du fort de la Tournelle, était attenante à l'hôtel de M. de Nesmond, mari de la fille de M"'" de Miramion. M™" de Maintenon conduisit elle-même dans cette communauté plusieurs demoiselles protestantes, auxquelles elle fit donner des pensions sur la caisse de Pellisson''. Nous y trouvons aussi un certain nombre de femmes ou de filles dont les Nouvelles-Catholiques s'étaient débarrassées à tout prix.
La multiplicité de ces soi-disant refuges n'empêchait pas La Reynie d'écrire à Harlay, le 2 décembre i685: «Les prisons sont fort chargées, et dès que ces gens-là sont plusieurs ensemble, ils se nuisent les uns aux autres et se fortifient réciproquement» {Arch. Bast., VIII 356). Aussi M. de Besmaus reçut-il à diverses reprises l'invitation d'empêcher les détenus protestants de communiquer entre eux (O' 3i). Au mois de mai 1686, la Bastille était
• Mém. de Soiirchei, Paris, i83o, in-8", sisté jusqu'à nos jours, et la maison des
I, 286. Miramiones semble n'avoir pas non plus
" En 1870 la portion du quai bornée changé d'aspect,
par la rue des Hernardins et par la rue " Bruneau-Avenant, M'"' de Miramion,
de Pontoisc, s'appelait encore quai des Paris, 1873, in-8°, Miramiones. L'hôtel de Nesmond a sub-
Prisons et Couvents. 278
remplie presque uniquement de Réformés. Théodore de Béringhen parle de quatre-vingts témoins qui y souffraient courageusement avec lui pour la défense d'une même vérité. Nous en connaissons au moins soixante-huit, dont la plupart demeurèrent fermes : Ammonet, ancien de Ctiarenton, et sa femme; la veuve Archer; Aufrère, ancien de Charenton; Ausson, Battet, le manufacturier Bayie, M. et JM""^ Beck, De Boncœur, P. Boujonnier, Jeanne Brochon, ]y[me Bruneau, présidente de Saumur; M""= Brunier, MM. de Cagny, Cahanel, Constans, Crommelin, M. et M"^ de Bessé-Bataillère, du Poitou; M"*" de Lespinay, le comte Dolon de la Goupiilière, De Donon, Gangnot, sieur du Breuil; De Fargot, Gobelin, De Grimpré, Gédéon Guineau, De Jandun, M"'' de la Ferté-Civile, M™'' de la Fontaine et ses deux filles; De la Héronnière, M"'' de la Moussaye, De Langey, De Launay, M. et M""' Mallet, Malnoé et son fils; Masclari, fils de l'ancien de Charenton; M™'= Melon, le médecin Monginot, Morel, Morisset, Pesson, Pigeon, De Rapin, De Romeron, De Rozel-Beaumont, De Saint-Jean-de-Védas, M""' de Saint-Seurin, De Sainte-Hermine, M""= Schenœuvre, De Sécherye, Soulet, François Tallemant, Testa, De Théligny, le marquis de Thors, de Vrigny- Joigny (Leclerc de Juigné, sieur), M"° Vanderbourg, De Verdelle, jyjme (^g Villarnoul et deux de ses filles, et enfin De Virazel. Du renseignement donné par Th. de Béringhen, il résulte que la Bastille ne contenait qu'environ le sixième des protestants enfermés dans les prisons en 1686, soit 5o6 (sans compter ceux des couvents), et que les cinq autres sixièmes étaient détenus à Vincennes à la Conciergerie, au For-l'Évèque, aux deux Chàtelets, à l'Abbaye et à Saint-Eloi.
Toutes les prisons regorgeant, il fallut aviser à les dégarnir; on commença par envoyer dans des forteresses de province ceux qui avaient été pris conduisant des fugitifs hors du royaume. Par ordre du 29 août 1686, treize guides furent expédiés aux châteaux de Boulogne, Doullens, Péronne, Guise, Ham, Pont-de-l'Arche, Angers, Angoulème^ à la citadelle d'Amiens, à celle du Havre et au Vieux Palais de Rouen. Au mois de novembre. Sa Majesté donna l'ordre de faire accommoder des logements dans deux ou trois de ces forteresses pour y mettre les opiniâtres qui embarrassaient à Paris (O' 3o). A dater de ce moment, on évacua en province tous ceux dont il n'y avait rien à espérer. Le 16 juillet 1687, les commandants des châteaux de Montreuil, Nantes, Boulogne, Le Havre, Lafère, Péronne, Doullens, etc. furent invités à déclarer combien ils avaient de chambres disponibles. Par ordre du 4 août, seize
274 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
hommes, dont trois anciens, Amonnet, Gervaise, Masclary, — Thiéod. de Béringhen, Cahanel, De Cagny, Focart, Le Coq de Germain, Monginot, De Monteil, Morisset^ De Romeron, Saint-Jean de Védas, De Verdelle, De Virazel, De Vrigny, et seize femmes, M""'^ Amonnet, Brunier, delà Fontaine, Le Coq de Germain, iVI"^^Dury l'aînée, Dury cadette, Guignart, Jacquinot, de Larroque, Lejuge, les trois sœurs JNlonyer, JV1"'=^ Monsset, d'Orignac et de Saint-Seurin, furent transférées de la Bastille et des couvents de femmes de Paris dans les châteaux d'Angers, Loches, Saint-lVIalo, Angoulème, Amiens, IVIontreuil et Nantes, dont les gouverneurs devaient mettre tout en œuvre pour triompiier de leur fermeté.
Cet encombrement doit être d'autant plus remarqué que, par une mesure hardie, Louis XIV avait transformé en maisons de détention à l'usage des huguenots et surtout des hugenotes, tous les couvents de Paris et des environs, ainsi que nous l'apprend un billet que Seignelay adressait, le 5 janvier 1686, au procureurgénéral :
Sa Majesté a donné l'ordre à M. l'archevêque de Paris de faire recevoir dans toutes les maisons convenables les femmes que vous y enverrez, et cet ordre doit avoir lieu non seulement à l'égard de Paris, mais à l'égard de tous les monastères du diocèse (Fr. 17421).
Après cela il ne fut plus permis de se laisser émouvoir comme avait fait l'abbesse de Jouarre, touchée des cris que poussaient les petites Mirât. Il fallut obéir, même quand l'arrivée des hérétiques devenait une gêne et une charge '. Les Filles-Dieu de la rue Saint- Denis essayèrent bien de reganber en refusant, le 6 juin 1686, de recevoir IVl"^ de l'Isle du Gast; mais elles s'empressèrent d'ouvrir leur porte dès que La Reynie les eut menacées de la faire enfoncer.
Voici la liste des autres maisons religieuses où, d'après nos documents, des protestantes furent détenues : l'abbaye de Penthemont, rue de Grenelle-Saint-Germain; le couvent des chanoinesses du Sépulcre, rue Bellechasse; la Visitation Sainte-Marie, 58 rue du Bac; les Religieuses de l'Immaculée Conception, dites Récolettes, 70 même rue; l'Abbaye-au-Bois, à l'entrée de la rue de Sèvres; les Incurables, 64 même rue; les Bénédictines de Notre-Dame-de-Liesse, même rue (aujourd'hui hôpital Necker) ; les Filles du Bon-Pasteur,
' M"'" de licrinyhen, abbesse de Fariuou- geôlière Je M"'° de Chevry; mais une lettre tiers, semble avoir hésité à se faire la de Bossuet dissipa ses scrupules.
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36 rue du Cherche-Midi; les Religieuses du Précieux-Sang, 60 rue de Vaugirard ; les Religieuses du Calvaire, 28 même rue ; les Filles du Saint-Sacrement, rue Cassette; la Visitation Sainte-Marie, au faubourg Saint-Jacques; les Ursuhnes, 248 rue Saint-Jacques; les Feuillantines, 12 impasse des Feuillantines (même rue); les Carmélites, 67 rue d'Enfer ; Port-Royal ', aujourd'iiui la Maternité ; les Cordelières du faubourg Saint-Marcel, les Bénédictines de la Présentation Notre-Dame, 84 rue des Postes ; les Religieuses anglaises du faubourg Saint- Victor; les Filles de la Congrégation Notre- Dame, 6 rue neuve Saint-Étienne; la Pitié, au faubourg Saint- Victor; les Chanoinesses de Saint- Augustin, à Picpus ; l'abbaye de Saint- Mandé; Notre-Dame-de-Bon-Secours, 95 rue de Charonne; les Annonciades de Pincourt; Sainte-Perrine, à la Villette; les Filles du Saint-Sacrement, rue Saint-Louis-au-Marais; les Hospitalières de la Place royale; les Filles de la Croix, 4 impasse Guéménée, les Religieuses de la Visitation, 214 rue Saint- Antoine; les Hospitalières de baint-Anastase, dites Filles de Saint- Gervais, rue des Hospitalières-Saint-Gervais; les Ursulines de la rue Sainte-Avoye ; les Madelonnettes, 14 rue des Fontaines; la Charité de Saint-Jean-en- Grève; la maison de la paroisse Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle pour la retraite des filles venant de province; les Filles-Repenties, rue d'Orléans-Saint-Honoré ; Notre-Dame-du-Refuge; Sainte- Agnès, rue Jean-Jacques Rousseau ; les Filles de la Conception ou de l'Assomption, rue Saint-Honoré; la Visitation Sainte-Marie à Chaillot. Les Ursulines de Saint-Denis, la Visitation Sainte-Marie du même lieu, Tabbaye de l'Eau près de Chartres, celles de Gercy et de Chelles, les Filles de la Providence d'Auxerre, la Visitation Sainte-Marie de Tours, les Filles Sainte-ÎVIarie de Reims, le couvent de Saint-Eutrope dans le parc de Chanteloup, les Ursulines de Montargis, le couvent de Notre-Dame de Soissons, etc., reçurent aussi des prisonnières envoyées par le lieutenant de police, sans parler des maisons particulières, dans lesquelles d'autres protestantes étaient placées sous la surveillance de quelque parent ou ami qui les cautionnait ou se chargeait de les convertir, notamment Drouard, Tassin,Joly, Sonnet, Le Jeune, la princesse de Soubise, la maréchale d'Humières, la marquise de Courtomer, M"" de Saint-Hilaire, de Mailloc, Bertrand, Catillon, Colombet, Coulon, Des Bergeries, la demoiselle Laurenceau, etc.
» Cette maison était si encombrée que, M"» Cuningham y entra pourtant au mois le 2+ août ï6S6, La Reynie reçut l'ordre de février suivant, et nous y voyons entemporaire de n'y plus envoyer personne. core des huguenotes en iGgS.
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Les couvents d'hommes se transformèrent également en prisons; outre l'Hôpital-Général, Bicètre et la Charité de Charenton, nos documents mentionnent Notre-Dame-des-Vertus, rue Saint- Bernard; Saint-Lazare, Saint- Victor, Saint-Germain-des-Prés, les Bénédictins, rue des Blancs-JVIanteaux ; les Cnanoines de Sainte- Catherine, rue Culture Sainte-Catherine; les Petites-Maisons, rue de Sèvres; le prieuré Saint-Martin-des-Champs, aujourd'hui Conservatoire des arts et métiers ; les Grands et les Petits-Augustins ; les P. de l'Oratoire, rue Saint-Honoré ; Saint-Magloire, rue Saint- Jacques; les Célestins, proche l'Arsenal ; Sainte-Geneviève', Saint- Pierre de Lagny, Saint-Faron de Meaux, l'évécaé de cette ville, l'abbaye de Marmoutiers ; les fours des exempts Auzillon et Desgrez.
landis que les Miramiones et les Nouvelles-Catholiques possédaient au moins quelque notion des questions controversées, et avaient la prétention d'instruire leurs pensionnaires, un certain nombre de monastères n'étaient guère peuplés que de nonnes grossières, de basse extraction, d'une ignorance extrême, qui regardaient les hérétiques comme des monstres. Accoutumées à recevoir et à donner la discipline, et n'imaginant pas qu'on pût résister à un argument de cette nature, ces fanatiques n'éprouvaient ni respect ni pitié pour les grandes dames ou les demoiselles huguenotes, et accablaient d'injures, de privations et de coups, celles qui refusaient d'assister à la messe. «A la Salpétrière ainsi qu'à Saint-Lazare, dit Mic.ielet -, la règle était le fouet. A Bicètre, le fouet jusqu'en 89 était donné aux malades». iVIalheur à la nonne encore sensible et pitoyable qui se laissait attendrir par la patience et la douceur des victimes; elle apprenait bientôt à ses dépens combien le cloître endurcit le cœur. Quant aux saintes femmes dont la résignation, la piété communicative et la foi triompliante, devenaient un danger pour les religieuses qui les entouraient, on se hâtait de les changer de couvent, de les expédier dans une forteresse ou de les expulser du royaume.
On a vu plus haut ce que l'intendant dragonneur Foucault disait de l'aversion des huguenotes pour les couvents. Cette aversion n'était que trop motivée ; les cruautés de La Rapine dans l'hôpital
' Outre ces communautcs d'hommes et Ces chiffres permettent de voir sans
les cinquante-et-une communautcs de étonnement le cardinal do Noailles men-
femmes sus-nientionnées, il en existait tionncr, dans son mandement de i/OJ,
environ quatre-vingts autres (quarante cent-quatre-vingt-douze c(;lises publiques
de cliaque sexe), dont plusieurs reçurent ou de communautcs.
sans doute aussi la même destination. '' Louis XV et Louis XVI, p. 322.
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de Valence ne faisaient que dépasser la mesure des violences ordinaires. M""" Anne de ChaufFepié a raconté {Biillet. VI, 5-J^ comment elle avait été traitée dans les prisons et les couvents qu'elle avait traversés. La Reynie avouait ingénuement que IVP'''^ de Boisragon et de Saint-Laurent avaient «été extrêmement maltraitées en province », et la future M""^ de Maintenon, détenue chez les Ursulines de Niort, écrivait à sa tante: «Vous n'imaginez l'enfer que m'est cette maison soi-disant de Dieu, et les rudoiements, duretés et façons cruelles de celles qu'on a faites gardiennes de mon corps et de mon âme».
Les supérieures entendaient que les prisonnières payassent leurs pensions, et assiégeaient le roi de demandes d'argent. Elles ne se faisaient aucun scrupule d'accepter les biens des fugitifs. En 1688, M""^ de Combé installa dans la maison de l'un d'eux la communauté du Bon-Pasteur; le 12 février 1689, le couvent de la paroisse de Bonne-Nouvelle reçut un don de 2000 livres provenant de la même source ; le 18 septembre de la même année, La Re3'nie ordonnait de prendre sur ces biens de quoi payer à l'Union Chrétienne les pensions dues pour plusieurs femmes de la R. P. R. (O' 33). Les secrétaires d'Etat eurent fréquemment à rabattre les exigences des religieuses. Pontchar train écrivait le 11 mars 1697 à l'abbesse de Gercy :
A l'égard de la pension de M"" de La Force, il faut que vous vous contentiez de mille ou douze cents livres, en lui fournissant le bois et la lumière. .Sa Majesté ne lui donne que cette pension pour toutes choses, et le peu qu'elle doit avoir d'ailleurs lui doit servir à s'entretenir (Bullef., III, 78).
Et le 17 juin 1699, à M"^ de Nesmond, supérieure des Miramiones :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous avez pris la peine de m'écrire concernant M"" de La Force. Sa Majesté a été surprise qu'après les six cents livres qui ont été payées au trésor royal, et les huit cents livres que M. le duc de La Force a données, outre une grosse pension que Sa Majesté pais, on veuille encore demander deux mille livres sur les biens de la succession de M. le duc de La Force. En bonne justice il ne faudrait plus rien donner (Ibid., p. 3o6J.
Le roi faisait pareillement écrire, le 27 avril 1 705, au lieutenant de police D'Argenson :
Sa Majesté approuve le dessein de la demoiselle de Warnelle de se faire religieuse; mais la pension de trois cents livres que demandent les religieuses augustines de Saint-Magloire est trop forte. Il faut que vous les engagiez à se contenter de moins, sinon il faudra choisir un autre couvent (O 252).
278 Révocation de l'Êdit de Nantes a Paris.
Nous voyons les dames de Saint-Chaumont commettre une véritable supercherie envers Louis XIV, qui leur payait la pension de M"'^ Charles Dicq et celle de sa fille. Huit ans après que la mère était sortie de leur maison, ces religieuses touchaient encore la somme entière. Un secrétaire d'Etat écrivait, le 27 juin 1706, à l'abbé de Roquette, leur supérieur :
Les bonnes sœurs de l'Union, qui ne sont pas apparemment scrupuleuses... pour tirer des ordonnances, ont jusques aujourd'hui reçu celle de 480 livres, comme si la mère et la fille étaient encore dans leur maison , et sur l'éclaircissement que je leur ai fait demander, elles ont répondu qu'à la vérité la mère n'y était plus depuis quelques années, mais que la fille était une jolie fille qu'elles regardaient comme propre à admettre dans leur communauté. C'est effectivement le seul but que tant cette communauté que les autres de pareille espèce semblent avoir à présent, et la conversion et l'établissement des filles qu'on leur donne est leur moindre objet. Et comme Sa Majesté n'est pas de ce sentiment,... elle m'a ordonné de vous écrire que l'attention que vous devez avoir pour empêcher ces sortes d'abus, n'est pas une des moindres charges de la supériorité qui vous est commise, ni de la moindre importance, etc.
Pour être équitable, nous citerons un trait tout opposé, le seul de ce genre que nous ayons rencontré : Dans un élan de zèle véritable, la supérieure des Ursulines de la rue Sainte-Avoye demandait qu'on diminuât, si l'on voulait, la pension des deux demoiselles Dersigny, mais qu'on les lui laissât encore six mois pour les rendre bonnes catholiques.
Les billets suivants adressés par un secrétaire d'État à la supérieure des mêmes Ursulines, signalent un autre abus sur lequel Louis XIV avait toujours fermé les yeux :
9 septembre 1722.
Je vous envoie un ordre du roi qui vous permet de laisser sortir de votre maison la demoiselle Régnier, qui y a été mise pour être instruite des vérités de la reli,:?ion. Mais comme M. le premier président, qui demande cet ordre, expose qu'elle veut se faire religieuse dans votre communauté, ce qu'elle ne pourrait tant que celui qui l'y retient subsisterait, supposé que sa vocation changeât, vous ne l'en laisseriez point user sans m'en donner avis, afin qu'on pût savoir où cette fille, dont la famille est de la religion, veut se retirer.
18 septembre 1723.
Les parents catholiques de la demoiselle /Régnier, nouvelle convertie élevée chez vous, Madame, par ordre du roi, ont représenté à Sa Majesté qu'à leur insu et sans avoir voulu leur permettre de la voir, vous lui avez fait prendre l'habit, et voulez en faire de même de sa profession, quoiqu'elle n'ait que dix-huit ans, marquez-moi, s'il vous plaît, les raisons que vous avez d'en
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user de la sorte, afii> que le roi puisse donner des ordres en connaissance de cause, et cependant Sa Majesté juge à propos qu'il soit sursis à la profession de cette jeune fille, jusqu'à ce que vous les ayez reçus (O 256).
La cupidité et la passion de recruter des novices n'étaient pas les seuls défauts des couvents, devenus beaucoup trop nombreux au gré du roi. Les scandales y étaient si fréquents que Sa Majesté donnait aux Carmélites la qualification d'entremetteuses, et finit par reconnaître qu'un tel milieu n'était nullement propre à l'œuvre des conversions. Aussi Châteauneuf écrivait-il à Pontchartrain le 8 avril lôgS: Le roi ne veut plus que les nouvelles converties soient dans des couvents ; il faut les mettre toutes dans des communautés de Nouvelles-Catholiques (Fr. 7046 f° 3o). — Cet ordre n'était point d'une exécution facile ; malgré le rapide développement de l'institution des Nouvelles-Catholiques, ses maisons ne pouvaient contenir toutes les protestantes dont le clergé avait à se plaindre. Un grand nombre resta dans les couvents.
On devine le genre d'éducation que pouvaient donner ces établissements. Deux systèmes étaient en présence. Dans l'éducation protestante, entièrement biblique, mais un peu raide et étroite (proscription absolue des jeux de cartes, des danses, des spectacles), tous les préceptes et les exemples aboutissaient à la plus scrupuleuse moralité. Sans chercher une perfection imaginaire et malsaine en dehors des lois de la nature, la piété calviniste trempait fortement les caractères, en insistant sur les devoirs respectifs des membres de la famille. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y eût pas de protestants de moeurs un peu légères, des Tallemant, des Turenne, des M""" de La Sablière; mais ils étaient relativement peu nombreux et classés parmi les indifférents. La masse protestante était plus morale, plus laborieuse, plus éclairée que la masse catholique. Préservés du dérèglement par le mariage et plus instruits que les prêtres, les pasteurs étaient aussi plus respectés et écoutés; cette supériorité irritait le clergé catholique et l'incitait à se dire persécuté par l'hérésie *. Tandis que la piété protestante se confond, pour ainsi dire, avec l'austérité des mœurs et le sentiment des droits individuels de la conscience, conquis à force de larmes et de sang, le divorce de la morale et de la piété catholique n'était nulle part plus évident qu'à la cour persécutrice de Louis XIV.
Nous n'avons garde de prétendre qu'il n'y eût pas de moralité véritable chez les Jansénistes, chez Bossuet, chez Fénelon, et de
' Michelet, Louis XtV et la Révoc-, p. 283.
aSo Révocation de PEdit de Nantes à Paris.
les rabaisser au niveau de l'archevêque de Paris Harlay; mais la cour, le peuple et une grande partie du clergé, se contentaient d'une religion superficielle et presque machinale (observances, cérémonies) qui n'atteignait pas le fond de l'individu, c'est-à-dire la conscience.
A cette dévotion aisée s'ajoutaient, dans la plupart des couvents, les mystiques élans de la dévotion à la Vierge et le culte matérialiste et repoussant du sacré-cœur, alors dans sa nouveauté. Ces erreurs de l'imagination monastique ne pouvaient remplacer la bienfaisante influence du sermon sur la montagne, et des paraboles de Jésus lues et méditées chaque soir dans le culte de famille. L'éducation catholique, extérieure à l'âme, ne la fortifiait pas suffisamment contre les tentations, même quand elle était donnée au foyer domestique.
Les enfants enfermés dans les couvents n'avaient plus en réalité ni père ni mère; on les avait faits orphelins en les arrachant à leur famille, quelques-uns dès l'âge de deux ans. Au lieu d'une mère toujours prête à épancher ses trésors d'infinie tendresse, de pardon et de relèvement, les pauvres petites huguenotes ne trouvaient que de vieilles filles acariâtres, formalistes et menteuses, qui n'avaient point connu la maternité (sans parler de celles qui n'étaient entrées dans le cloitre que pour expier les désordres d'une jeunesse abusée), ne savaient que gronder, menacer et s'emporter contre celles qui repoussaient leur culte idolàtrique. En faisant violence à ces jeunes âmes, en brisant en elles le ressort intime, on risquait de les livrer sans défense à l'entraînement des passions. UHistoire d'un Augustin décrite par hd-mcme, curieux document découvert et publié par M. Louis Lacour ', prouve que ce danger ne fut pas toujours évité. On y voit deux jeunes converties qui s'étaient liées au couvent des Nouvelles-Catholiques de Paris, se laisser débaucher par des moines, les suivre dans leur cloitre, accepter des rendezvous dans Notre-Dame, et solliciter du consistoire de Charenton l'argent nécessaire pour aller, disaient-elles, abjurer le catholicisme en Angleterre. D'ailleurs si Louis XIV ne comprit pas que c'était un crime que d'ôter les enfants à leurs mère.s, il vit clairement que les religieuses donnaient une mauvaise éducation et les en blâma maintes fois, témoin la lettre suivante qu'il faisait adresser, le 3i mars 1706, au supérieur des dames de Saint-Chaumont:
A l'égard de la nommée Le Blanc, que vous appelez Mademoiselle, elle est fille d'un pauvre orfèvre de Paris, qui ne tient point boutique; voulez-vous,
» BuUet., VIII, 245.
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par la raison qu'elle est fille d'un protestant, que le roi soit obligé de lui payer pension toute sa vie, au lieu que, si elle était fille d'ancien catholique, elle serait mise en métier ou en service, ou dans les maisons de pitié ou autres de cette sorte, où l'on reçoit les enfants de Paris qui sont pauvres? Contentezvous de ce que le roi, à cause de la religion des père et mère, a bien voulu la faire nourrir et entretenir et instruire pendant cinq ou six ans, et voyez à lui faire prendre un parti convenable à son état dans le courant de cette année, parce qu'il ne sera plus rien donné pour elle au-delà. Il y a nombre de filles de naissance envers lesquelles un tel secours serait mieux employé; mais je dois toujours vous répéter que le défaut des Filles de l'Union Chrétienne, est d'élever dans une grande oisiveté toutes celles qu'on leur donne, et de les ériger en demoiselles, de quelque naissance qu'elles soient, sans se mettre en peine de ce qu'elles deviendront à l'avenir; je suis persuadé que vous avez trop bon esprit pour ne pas connaître cet abus et y remédier.
Indépendamment des 5 pasteurs bannis, de 82 « opiniâtres », dont 20 anciens, exilés, nous connaissons igg personnes emprisonnées à Paris en i685: 12 pasteurs en appel de jugements iniques,
8 députés de plusieurs provinces venus pour se plaindre des dragonnades, 66 pour tentative de passer à l'étranger, 24 comme complices de l'émigration, et le reste, c'est-à-dire 89 pour refus d'abjuration. Total 286 attentats contre les personnes, et ce n'était qu'un début. Le chiffre fut bien plus élevé l'année suivante, il atteignit 722: 12 exils et 710 incarcérations dans des monastères et les prisons: 464 pour refus d'abjuration, 178 pour tentative de fuite, 59 pour complicité dans les évasions, i pour vente de livres huguenots, I sous prétexte de dettes, 12 pour crime d'assemblée. Si l'on y joint les 189 arrestations de 1687 *, les 68 de 1688, et celles de
9 personnes qui avaient certainement été enfermées à Paris avant leur expulsion du royaume, on obtient un total de 11 74 exilés ou emprisonnés avant que les protestants fussent censés avoir tous abjuré. Dans le nombre il y avait certainement quelques catholiques, arrêtés comme guides ou complices d'évasion. Plusieurs des forçats pour la foi enfermés à la Tournelle, n'appartenaient pas non plus au troupeau de Charenton, d'ailleurs sensiblement diminué par l'émigration.
' Il faudrait ajouter à ce nombre i3 du i3 janvier i6S6 où le commissaire
femmes envoyées à Paris par l'intendant Labbé signalait u l'opiniâtreté insurmon-
Foucault, 8 jeunes gens arrêtés avec la table de la femme de Lasserre, marchand
veuve Lemaistre, 6 personnes, au moins, de vins, et de celles de Rattier, chande-
arrêtées avec le guide Serguières, etc.; lier, et de Duvivier, ouvrier en soie, La
mais nous n'en possédons pas les noms, Reynie a écrit: «Prendre une ou deux
et, sauf de très rares exceptions, nous de ces femmes et les mettre à l'Hôpital-
n'avons point enregistré d'anonymes dans Général». Mais laquelle ou lesquelles.'
les listes qu'on trouvera plus loin. Voici Dans le doute nous nous sommes abstenu, un autre exemple. En marge d'un rapport
282 Révocation de l'Edù de Nantes à Paris.
Beaucoup n'abjurèrent que dans la ferme résolution de passer à l'étranger dès qu'ils auraient recouvré la liberté, entre autres, Amian, chirurgien du roi, l'ancien Aufrère, le comte de Belcastel, Dorothée Bertheau, M""^ Bertrand, femme d'un peintre du roi. De Boisragon, De Boncourt,*Marie Bonnelle, Anne Bordier, Jean-Louis Bosc, la marquise de Briquemault, M""^ Caron, M""^ Du Ry et ses cinq filles, M. et M"'= de Jandun, La Combe, une demoiselle de La Force, les trois sœurs La Planche, Malnoé et son fils, Meusnier, M"'= Monginot, M'"^ Muisson, Susanne Mutel, M"^ de Peray, Rambouillet de La Sablière, M"'= de Riant de Villerets et les Tavernier. D'autres ne réussirent qu'à la seconde tentative, comme David Renouard, le major La Berlière, La Melonnière, M'°'= Vaillant, Samuel-Louis Crommelin, M"^ Du Garnier, Marie-Anne Bourdon, Charlotte-Marie Catillon, son frère Pierre et la femme de celui-ci. Plusieurs, comme M™^ de Larroque et ses filles, furent arrêtées deux fois sur les chemins conduisant à la frontière. Un bon nombre ne capitulèrent qu'après des années d'horribles souffrances: Daniel Bernard, arrêté en 1686, n'abjura que le 3i août 1689; M™^ Viriot etM"^ Soustelle ne faiblirent qu'au bout de quatre années; trois enfants Bernard restèrent enfermés huit ans et demi; l'emprisonnement de Sara Giles dura douze ans ; celui de M""^ de Norrois, treize ans; Elisabeth de Monceau fut détenue depuis l'âge de deux ans jusqu'à sa vingtième année dans un couvent de Montargis; De Gagemont, arrêté en 1686, ne parut converti et d'une manière encore douteuse qu'en 1704: il avait soixante-sept ans et en avait passé vingt sous les verrous. M""= Cochard subit treize années de forteresse. Six femmes furent, en désespoir de cause, mises à l'Hôpital-Général: M"'^ Caire, M"" Cardel, la nommée Chàlons, Claude Cheron, la nommée Démarque et Anne Mijon, sans parler d'une jeune fille qu'on enleva de chez la veuve Poisson, en vertu d'un ordre du 28 avril i685 (O' 29). Sept firent une abjuration sérieuse: deux demoiselles de La Force, qui devinrent religieuses; M"* Prévost, qui, en 1689, voulait être bénédictine; trois demoiselles de Roye de La Rochefoucauld, enfermées toutes jeunes et dont l'une épousa Pontchartrain; M"'= Claire des Champs de Marsilly, mariée au marquis de Villette en lôgS.
Un grand nombre de ceux qui avaient abjuré furent bientôt incarcérés de nouveau: Jeanne Brochon, Vion, Chaligny, André Crommelin, Des Minières, etc. Des Loires n'échappa à un second emprisonnement que par la faute de la police, qui ne put le trouver. Les frères Touchimbert étaient encore suspects en 1700, bien
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que l'un d'eux eût trois filles à Saint-Cyr. Le nommé Brunier, transféré à l'Hôpital-Général en 1700, était probablement Charles, déjà emprisonné quinze années auparavant. Retournée à la Bastille, M"'^ Amonnet s'y montra si repentante de sa chute et si ferme dans sa foi, qu'il fallut faire pour elle une exception et l'expulser du royaume. D'autres, comme Desvallons, qui avait supporté sans broncher cinq années de Bastille, ne succombèrent qu'après avoir été envoyés dans des châteaux forts, dont le régime était absolument inhumain, ainsi que l'atteste la lettre adressée à M. de La Bavière, le 27 novembre lôgS, par un secrétaire d'Etat :
Je reçois souvent des plaintes de la dureté que vous avez pour les prisonniers qui sont au château de Loches à cause de la religion, et de la mauvaise nourriture que vous leur donnez; il y en a entre autres qui disent qu'ils sont dans des lieux souterrains très humides, dont ils ne sortent point pour prendre l'air; ce n'est pas l'intention du roi qu'ils soient ainsi traités, et pourvu que vous preniez vos précautions pour leur sûreté, vous devez, autant que vous le pouvez, adoucir leur prison en leur faisant prendre l'air à certaines heures de la journée (O ^ 87).
Repris en 1696 et mis au château de Pont-de-l'Arche, Desvallons fut classé parmi les inconvertissables qu'on allait chasser de France; mais on le raya parce qu'il avait fait abjuration dans sa première captivité.
Comme il s'était trouvé, en i685 et en 1686, des laïques assez dévoués pour visiter leurs frères et les prémunir contre l'abjuration, l'avocat Constans, Bernard Dorain, Jacques de Monteil, Rozel de Beaumont, qui «faisait, dit la police, plus d'effet qu'un ministre», il s'en trouva également plus tard qui travaillèrent au relèvement des lapsi, entre autres, Du Condut, sieur du Clusel, Vivans, comte de Panjas, et Saint-Amand, lequel figure parmi les prisonniers de la seconde période, ainsi que les prédicants Hudel et La Gaillarderie. Mis à la Bastille en 1690, Hudel passa un quart de siècle dans divers châteaux forts, et recommença ses prédications dès qu'on l'eut relâché. La Gaillarderie, arrêté en 1691, resta vingt ans, soit à la Bastille, soit *au château de Nantes, soit à celui de Saumur. Moins héroïque, le proposant Mercat plia au bout de dix années de séjour à la Bastille. Enfermée aussi dans le donjon, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, Louise Mercier, qui apprenait aux enfants à lire dans le catéchisme, abjura au bout de trois ans (i7o3) entre les mains du prêtre Gilbert qui, au lieu de la faire relâcher suivant sa promesse, la fit envoyer à l'Hôpital-Général, où elle mourut en 1707.
284 Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
Jusqu'à la fin de 1688, on n'avait emprisonné, sauf les fugitifs et leurs complices, que pour contraindre à l'abjuration. A dater de ce moment l'abjuration est achevée ; on a expulsé de France tous ceux qui ont persévéré sans faiblesse. Cependant les emprisonnements continuent, d'abord en moins grand nombre, il est vrai, puis avec une recrudescence très marquée dans les dernières années du siècle: nous en trouvons 80 en 1689, 87 en 1690, 12 en 1691, 35 en 1692, 18 en 1698, 19 en 1694, 40 en 1695, i en 1696, 24 en 1697, 45 en 1698, 104 en 1699, 69 en 1700, soit 484, qui, joints aux 1174, forment un total de i658 arrestations de i685 à 1700, chiffre évidemment fort inférieur à la réalité'. Les motifs d'emprisonnement diffèrent généralement de ceux de la période précédente, et rien ne démontre mieux qu'on n'avait obtenu qu'une vaine satisfaction d'amourpropre, en faisant une «France toute catholique». En effet, ces motifs sont les suivants : fuite à l'étranger, assistance au culte des ambassades, aux assemblées présidées par des prédicants, puis par des pasteurs rentrés au péril de leur vie, et par des pasteurs apostats qui se relèvent, mariages célébrés par des pasteurs, par des prêtres à qui les futurs conjoints présentent de fausses attestations de catholicisme, transmission d'aumônes aux forçats, envoi d'enfants à l'étranger, conversion d'enfants ramenés à la foi paternelle, correspondance avec les fugitifs, exhortations adressées aux mourants, non fréquentation des églises, refus de participer aux sacrements, et ce qui est plus digne encore d'attention, conversion à la religion proscrite. Cet emprisonnement sans but, sauf les cas où il s'agissait de contraindre à la messe, à la confession et à la communion, n'était plus qu'une punition, on peut dire une vengeance, presque toujours atroce. Ainsi, arrêté et mis à Vincennes en i685, puis à la Bastille en 1690, Jean Cardel, de Tours, y meurt en 1715, c'est-à-dire au bout de trente ans d'incarcération. La nommée Fouquet, enfermée durant cinq années chez les Filles du Saint-Sacrement, y serait restée plus longtemps, si les religieuses n'avaient pas demandé qu'on la leur ôtât. M""= Prou demeure six ans au château de Ham, d'où elle réussit à s'évader; M™= Cochard y est encore au bout de treize ans. Charles Dicq reste cinq ans à la
' Sainte-Beuve s'indignait (Nouveaux fluence triomphante des Tartufes sur la
lundis, X, 353) de la captivité du jansé- conscience de Louis XlVn. Qu'eût-ce
niste Vuillart, qui demeura douze ans à été, si, au lieu d'un emprisonnement
la liastille et n'en sortit qu'en lyiS, après illégitime, il en eût vu des milliers;' Mais
la mort du roi, pour mourir lui-même pourquoi parler à cette occasion des Ta r-
prcsque aussitôt aprùs. 11 y voyait «un tufesf Les persécuteurs, Bossuet,Fénelon,
des crimes moraux qui signalèrent l'in- étaient sincères dans leur fanatisme.
PrtsoHs et Couvents. 285
Bastille; Dardignave, six ans; Pierre Dicq, Guy, Pardieu, sept ans; Farin de Garlie, dix ans; Verlhac, onze ans. Un prosélyte, gentilhomme et ancien prêtre, Imbert, s'y consume de 1692 à 1698; après quoi on l'envoie à Saint-Lazare, où on le garde, bien qu'il se soit refait catholique; enfin en 1720 on l'expédie dans un château fort. Avant d'être envoyé dans la forteresse des iles Sainte-Marguerite, Breton, agent de l'électeur de Brandebourg, avait passé sept années dans le donjon de la rue Saint- Antoine. Vivans, qui y avait déjà fait un séjour antérieur, y retourne et n'en sort également qu'au bout de sept ans.
Parmi les autres glorieux récidivistes, il faut citer Chaligny, De Thevalles, autre gentilhomme poitevin, M"^ de Liambrune, M'"^ de Blessé-Bataillère, M"'= de la Pénissière^ M"^ Guillaume Flamand et ses trois filles. Dumesnil, libraire de Rouen, sorti de la Bastille en 1695 et expulsé du royaume, y revint; l'ordre de l'arrêter de nouveau fut donné le douze mars 1698. Relâché en 1692, Moreau fut repris avec Chartier en 1701, pour évasions. Arrêté en 1689, Grimaudet passe quatre années à la Bastille et en divers châteaux; repris en 1699, il n'est relâché qu'en 1700. Des Minières, arrêté pour la troisième fois, en 1690, est envoyé au château de Loches en 1692, et en 1694 à l'abbaye de Lareau, où il dut mourir quelques années plus tard. Mallet, repris aussi pour la troisième fois, en 1690, ne sort qu'en 1693; il est resaisi pour la quatrième fois en 1698, et sa femme n'est relâchée qu'en 1705. Trois fois arrêtée, M'"'^ de Rieux est finalement envoyée à l'Hôpital- Général, où elle rejoint la nommée Lagrange et la vénérable Louise Mercier. Après avoir passé neuf années à la Bastille, Jean Duclos se fait guide, est arrêté de nouveau en 1702, et abjure vainement, en 1707, à Bicêtre, où on le trouve encore en 1714 avec cette mention: «L'y laisser».
Ce tragique nom de Bicètre évoque le souvenir de la plus terrible des infortunes que puissent causer l'abandon, l'horreur des cachots, les mauvais traitements, en un mot l'excès des souffrances et le désespoir. Sur plus de seize cents détenus, exposés aux fureurs des missionnaires, des religieuses et des geôliers exaspérés par leur résistance, nous ne connaissons que trente-deux malheureux frappés d'alinéation '. Il y en eut certainement davantage, témoin le règlement sus-mentionné, qui prévoit les cas de maladie mentale
1 Nous ignorons si la nommée Montai- le 20 octobre 1691, avait perdu l'esprit en lier, qu'il fallut mettre aux Petites-Maisons prison ou dans les couvents (Fr. 17+24).
286 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
comme chose toute naturelle et fort ordinaire. Nous n'en avons rencontré ni au For-l'Évèque, ni aux deux Chàtelets, ni à la Conciergerie, ni dans les châteaux de Ham, Nantes, Loches etc. Le couvent des Nouvelles-Catholiques ne nous a fourni que quatre cas (,1a fille d'un marchand de Pans, M'"" de La Fresnaye, M"*= Le Coq des Forges et M"*^ de Brusse) ; Port-Royal, un (la demoiselle Clinchantj; Saint-Éloi, un (la nommée Dussaussoy '}; Bicètre, un (Duclos) ; la Tournelle, un (Druet, qui fut gracié) ; les galères, un (Cosson de Chayssac, prêtre converti) ; une prison inconnue, un (Malo); le caàteau de Saumur, un (IVl"'-' de Chaiandos) ; l'île Sainte- Marguerite, quatre (,les pasteurs du Désert, Cardel, De Salve, Malzac, Giraud ou Givryj ; la Salpétnère, deux : M°"= Bourgeois, dite Gaujard, qu'on y garda jusqu'à sa mort à cause de ses accès d'imbécilhté ; Judith Mesliii, dont les folies étaient «plus rares et moins dangereuses» en 1704, et qui s'approchait des sacrements avec plus de règle et de circonspection (Ravaisson, X, 363) ; la Bastille, dont l'histoire est mieux connue, fournit le reste, c'est-àdire treize ^ : le capitaine Désimberts, revenu de l'étranger et «insensé»; Pinet, «espèce de fol», qu'on transféra au château d'Angoulême; M'"'^ de La Contaudière, arrêtée avec IVlalzac en 1692 et encore enfermée en 1700, bien qu'elle eût «l'esprit affaibli»; Cottereau, dont les vertiges « approchaient fort de la fohe » ; iVI. de Briquemault, « qui ne parlait que des visions de l'Apocalypse » ; Jean Cardel, mort entièrement fou dans un cachot fangeux; Charas, qui, après s'être frappé au cœur de deux coups de couteau, essaya de s'ouvrir les veines en 1699, et ne recouvra Jamais sa lucidité, circonstance qui permit de lui extorquer, en 1703, une abjuration qui ne lui ouvrit pas les portes de la prison; M"" D'An-
' On lit dans les Registres du Secié- était sinon absolument aliène, au moins
tariat, à la date du 7 mars iGSS: « Lorsque tombé en enfance.
l'oHicier qui est chargé de conduire plu- '' Sans parler de M. Le Noir, théologal sieurs religionnaires hors du royaume, de Séez, du curé de Livry et de bien a été aux prisons de Saint-b.loi pour d'autres qui ne rentrent pas dans notre prendre la nommée Dussaussoy, que vous cadre. La multitude des cas d'aliénation m'aviez mandé avoir l'esprit taible, il l'a mentale ne saurait ttre passée sous sitrouvée entiérenient ioUe, sur quoi le roi lence dans une histoire de la Bastille, a donné ordre qu'elle soit reçue aux dont le régime fut à la fois humain pour Petites-Maisons, supposé qu'elle ait l'esprit la catégorie des gens de haut parage ou assez aliéné pour cela, ou bien à l'Hopi- bien recommandés, et inhumain pour tal-Général. L'horloger Malo, porté aussi d'autres catégories, parmi lesquelles se sur la liste d'expulsion, fut mis à l'in- trouvaient beaucoup de huguenots et de lirmerie des Petites-Maisons, sous pré- jansénistes, qu'on savait être détestés texte qu'il était sourd et âgé de quatre- du roi. vingts ans. Il y a tout lieu de croire qu'il
Prisons et Couvents. 287
glebernes, qui, bien qu'aliénée, ne put être domptée à la Bastille, et qu'on envoya, en 1689, au château d'Angoulèrae ; Braconneau, qui se frappa aussi d'un coup de couteau, s'enfonça un clou dans la tête et, plus heureux que Charas, mourut de ses blessures ; Gemuit et Lafuitte, à l'égard desquels le despotisme fit preuve de la plus inconcevable ténacité; Bonneau, transféré à la Charité de Charenton, où il mourut en 1706, après avoir «fait paraître dans les derniers jours de sa vie assez de raison pour mériter les sacrements de l'Église » ; Armet de La IVIotte, oublié quarante ans à la Bastille, et transféré à Charenton à l'âge de quatre-vingt-dix ans, quand il eut perdu la raison; il ne mourut qu'au bout d'une captivité qui avait duré cinquante-quatre ans, cinq mois et dix jours, et enfin le prêtre Sorel, qui, enfermé dans le donjon en 1702, pour mariages contraires aux ordonnances, y perdit bientôt l'esprit (voir chap. XXVI).
Genuit, serrurier de la paroisse Saint-André-des-Arts, âgé d'environ trente-quatre ans, fut mis à la Bastille par ordre du 8 septembre 1700. Le crime de ce nouveau converti était de s'être «perverti en Hollande, et de se déclarer contre la religion [catholique] avec des expressions sacrilèges ».
Le 22 octobre, le tailleur parisien Lafuitte, « accusé d'être protestant et de tenir des assemblées chez lui dans la place Dauphine», était écroué dans la même prison par ordre du 20. — L'esprit des deux prisonniers s'exalta par la souffrance, et il semble qu'ils furent en proie aux crises nerveuses qui, grâce à la guerre des Camisards, allaient devenir habituelles dans les assemblées du Désert. On les crut fous, et ils furent transférés à Bicètre le 3 septembre 1708, en vertu d'un ordre du 3i août, par lequel Pontchartrain recommandait de les enfermer soigneusement afin qu'ils ne pussent s'évader, et où il disait de Lafuitte qu'il « faisait le prophète et l'illuminé et qu'il empêchait plusieui-s familles de nouveaux catholiques de faire leur devoir». Voici, année par année, le rapport que leur consacrait le lieutenant de poUce D'Argenson :
18 novembre 1704.. R. Genuit et Lafuitte. Ils sont venus de la Bastille oii ils avaient été conduits pour leurs visions qui sont de la même espèce que celles des illuminés et des fanatiques; ils en paraissent même plus remplis et plus entêtés que jamais, ainsi je n'ose encore vous proposer leur sortie.
En 1705. La folie de Genuit parait encore augmentée, la seule vue d'un ecclésiastique le met en fureur; il parle de temps en temps d'un ton de prophète, mais ce qu'il dit n'a ni suite ni arrangement. Il aft'ecta de ne pas reconnaître sa femme lorsqu'elle le vint visiter il y a quelques mois, disant qu'il
288 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
était au Très-Haut et qu'il n'avait aucuns parents. — Son camarade est beaucoup plus tranquille, mais il n'est guère plus raisonnable.
En 1705. Leur situation est toujours la même, et par conséquent leur détention plus nécessaire que jamais.
En 1707. Lafuitte est mort depuis l'état arrêté; il a déclaré en mourant huguenot qu'il était ravi de donner sa vie pour la vérité, et l'on craint avec beaucoup d'apparence que Genuit ne meure dans les mêmes dispositions, puisque son indocilité augmente de jour en jour et va jusqu'à l'insolence.
En 1708. Il est attaqué du scorbut et en quelque danger.
En 1709. Il est guéri et n'en est que plus furieux dans ses mouvements et impie dans ses discours.
En 1710. On a été obligé de le mettre parmi les insensés, où il est à propos qu'il reste.
En 1712. J'apprends qu'il y est toujours, que son fanatisme est plus opiniâtre et plus outré que jamais, qu'ainsi on ne pourrait le rendre à sa propre conduite sans les plus graves inconvénients; c'est un fanatique et un blasphémateur contre la religion [catholique], quoiqu'il soit né catholique.
En 1715. Ses fureurs et sa folie sont même devenues continuelles, ainsi l'on ne peut penser à sa sortie.
Il y avait si peu d'inconvénient à relâcher le malheureux, dont l'exaspération était due à la captivité et aux mauvais traitements, que sorti de Bicêtre à la fin de I7i5, à l'occasion du joyeux avènement du nouveau roi à la couronne, il fut six ans sans laire parler de lui. Mais la défense de fréquenter le culte des ambassades ayant été renouvelée le 22 janvier 1721, Genuit n'en tint compte. 11 fut arrêté le dimanche 2 novembre, sortant du prêche de l'ambassadeur de Hollande, et conduit aux prisons de Saint-Éloi. M. de Machault, successeur de D'Argenson et continuateur de ses iniques traditions, s'empressa d'écrire que le prisonnier « ne pourrait faire qu'un très mauvais usage de sa liberté », qu'étant toujours entêté des mêmes erreurs et des mêmes visions, «il y aurait justice et charité (!) de le faire ramener à l'Hôpital, où l'on pourrait tenter les derniers moyens pour le ramener à la religion catholique /> {Arcli. Bast. X, 252, 266, 268, 269J. Ainsi^ ce que quinze années de prison n'avaient pu faire, l'homme de la police voulait le tenter de nouveau par le même moyen.
Parmi les prisonniers de la Bastille qui persévérèrent jusqu'à la fin et ne furent délivrés que par la mort, il faut citer, outre Cardel et Braconneau, Pierre Baril, la veuve Cailloué, le ministre Mestrezat et De Villiers, frère de Vrigny et de Verdelle. Ajoutons Desmahis, qui mourut dans la prison de l'Abbaye.
On a vu qu'en janvier 1686, le roi considérait la prison et l'exil comme d'infaillibles moyens de conversion; les nombreuses abju-
Prisons it Couvents. 289
rations qui eurent lieu dans le courant de l'année, après une résistance plus ou moins prolongée, semblèrent donner raison à cette t3Tannique prétention. IVIais en 1687, il devint évident que tous les huguenots ne suivraient pas le torrent. Louis XIV se heurtait contre une puissance supérieure à la sienne; il eut l'extrême humiliation de se voir braver, lui, ses dragons, ses bastilles et ses lettres de cachet, par une multitude de consciences que rien ne put faire flécliir. «Ne pouvant souffrir que des gens si opiniâtres dans leur mauvaise religion, demeurassent plus longtemps dans son ro3^aurae » (O' 32), il dut aviser au moyen de se débarrasser de ceux qu'il n'avait su ni convaincre ni vaincre. Le 6 février 1688, Seignelay écrivait à La Reynie :
Je vous prie de prendre la peine de m'envoyer, le plus tôt qu'il se pourra, un mémoire exact de tous les religionnaires qui sont à Paris dans des couvents, dans les prisons ou ailleurs, qui n'ont pas encore fait leur réunion, afin que j'en puisse rendre compte au roi, qui désire en être informé (O ' 82).
Le même jour, Seignelay adressait des lettres analogues à l'intendant de la généralité de Paris, à De Creil, intendant de la généralité d'Orléans, à Bossuet, père de l'évêque de Meaux, intendant de la généralité de Soissons. Tous leurs collègues reçurent peu après la même invitation. Enfin, le 17 mars, Seignelay adressait à De Ménars le billet suivant :
Je dois ajouter à la lettre que je vous ai ci-devant écrite au sujet des religionnaires opiniâtres, que l'intention du roi est que si, parmi les femmes que vous devez faire sortir du royaume, il y en a quelques-unes dont les maris aient fait leur réunion et qu'ils soient encore vivants, elles soient retenues jusqu'à nouvel ordre dans les lieux où elles ont été enfermées. Il n'en est pas de même à l'égard des hommes dont les femmes auraient fait abjuration, Sa Majesté voulant qu'ils soient bannis du royaume '.
En conséquence, plusieurs milliers d'inconvertissables furent conduits, à la fin de mars, sur les frontières et bannis à perpétuité. Il va sans dire que leurs biens étaient confisqués. Ces nobles âmes prêtes à tous les sacrifices pour obéir à leur foi, étaient l'élite de la France, à jamais appauvrie et découronnée par cet arrachement. On écrivait de Paris à la Gazette de Harlem, le 3o mars 1688 : «La Bastille ne contient plus de Réformés. On laisse partir ceux qui n'ont pas voulu abjurer, parce que leur entretien coûte trop cher au roi».
' Depping, Correspond, adm., IV, 379.
Révocation de TÉdit de Nantes à Paris.
Quatre-vingt-dix-sept de ces héroïques proscrits avaient été emprisonnés à Paris; il y faut joindre douze de leurs compagnons de captivité qui, selon toute probabilité, furent aussi chassés en 1688. Le 10 avril, Seignelay écrivait encore à La Reynie :
A présent que tous les religionnaires qui avaient demeuré dans l'opiniâtreté ont été contraints de sortir du royaume, le roi m'a ordonné d'examiner de nouveau ce qu'il en peut être resté dans Paris, soit pour n'avoir pu être conduits, soit à l'égard des femmes parce que leurs maris ont fait leur réunion; je vous prie d'en faire un mémoire exact et de me l'envoyer (O 1 32).
L'expulsion continua donc sur une moindre échelle dans les années suivantes, et atteignit à la fin de 1699 le chiffre de 189 personnes, c'est-à-dire le onzième du nombre des incarcérés. En voici la liste qui forme l'une des plus glorieuses pages de notre livre d'or.
Amonnet,
Beauchamp,
Bcringhen (De),
Des Marchais,
Gervaise,
Girard,
La Bastide,
Masciari,
Massanes (De),
Papillon,
Alba (M°" d').
Amonnet (M"').
Arthuis (M">« d').
Aulnay (comte d').
Bander (Joseph).
Beaurain (Antoine)'.
Beck (De).
Beck (M"" de).
Bellory.
Bennes (Jeanne de).
Béringhen (M""" de).
Béringhen (Françoise de).
Béringhen (Théodore de).
Boncœur (De).
Bourbon-Malauze (M"" de).
Brunier (M'"°).
Cagny (De).
Cahanel (De).
Certon, servante.
Charles (veuve).
Chaussé (M"»»).
Closroger (la nommée).
çj expulsés en 16S8
Dangeau (Charlotte de).
Dangeau (Hélène de),
Delorme (M"»).
Démarque (la nommée).
Du Breuil 2.
DuPlessis-Rambouillet(M""').
Falaiseau (Adam).
Falaiseau (M^e).
Falaiseau (Elisabeth).
Flandrine (la nommée).
Foucher.
Fougiéres (Jeanne de).
Fradin, servante.
Gardouleau (la nommée).
Gasse (Jacques).
Gousset (la nommée).
Guidon (Marthe).
Hatton (veuve).
Jacquinot (M""^).
Janots (Anne).
Jaucourt de Bussière (M"').
La Guipière ^dame de).
Lalo (De).
Langey (marquis de).
Le Coq de Germain,
Le Coq (M""!}.
Lejeune.
Lejeune (M""»).
Lejuge.
Lemaistre (Françoise).
Lemaistre (veuve).
Levesque de Kouroulte.
Louvigny (Nicolas de),
Lucas (Susanne).
Maillard de Pleincbamp
(Charles).
Marmier (Hilaire).
Maulard (Madelaine).
Meusnier (Lsther).
Michon (LIisabeth).
Monginot.
Monteil ^De).
Morisset (Susanne).
Orignac (M"« d').
Pasquin (la nommée).
Ravenel (la nommée).
Rozel de Beaumont. Saint-Jean de Védas.
Saint-Martin (De) et sa
femme.
Saint-Martin (Jacques de).
Sainte-Hermine (De).
Salomon (Madelaine).
Tallemant (François).
Tallemant des Réaux (M"^), Thors (marquis de), sa
femme et leur hlle.
Villarnoul (Me de) et quatre
de ses lilles.
Vincent (Marie).
Virazel (De).
Vrigny (De).
• Envoyé en Amérique,
» Ibid.
Prisons et Couvents.
12 expulsés, la tiiêiiu année, selon ioiitc probabililé
Bellory (M-"").
Langey (M"= de).
Le Verroux.
Marchand (Pierre).
Marchand (Gérard).
Monyer (3 sœurs).
Morisset (Alexandre).
Pitan (veuve).
Saint-Seurin (M""> de).
Verdelle (De).
Dompierre (M"« de).
Hilfeld.
/ en i6Sp^
La Fresnaye (M""^ de). | Martine (la nommée)
Le Blanc deBeaulieu(veuve). |
/ en z6ço
La Tour (Mm«).
6 en i6çT
Bernard (Jeanne), senante. 1 Dolon (2 demoiselles de). Bordier, servante. | Huvé, servante.
La Moussaye (M°" de).
j en i6ç2
Bouay, femme. I Lieven. | Mel.
2 en lôçj
Amonnet (Marthe). | Guillart (Anne).
/ en i6ç4 Noblet (M"').
I en i6çs
Dumesnil.
Beauvais (Susanne).
Cibot (Mm").
Davezay (Mm» de).
6 en lôçy
Fouquet (M"").
La Fresnaye (M"" de] -.
La Taille'e (M"'» de).
L'Isle du Gast (M"« de).
4 en i6çç
Du Ventre (Jacob).
La Force (duchesse de).
Theval (le sieur de) et sa femme.
1 Voir à l'article Monginot ce qui concerne sa femme.
' Pour la seconde fois.
292 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Détail caractéristique, on fut sur le point d'expulser aussi Soustel, âgé de onze à douze ans, avec d'autres du même âge, qui, comme lui, avaient lassé la patience des convertisseui^s.
Nous n'avons point encore parlé d'une dernière prison, qui avait une destination spéciale et dont il ne reste aucun vestige, la Tournelle, où les condamnés aux galères attendaient le passage de la chaîne. Le château de la Tournelle, appelé aussi Tour Saint- Bernard, était adossé à la porte Saint-Bernard, située sur le quai, au bout de la rue de ce nom. Vers i632. Saint- Vincent de Paul avait obtenu du roi l'autorisation d'y enfermer les malheureux qu'on entassait dans les cachots malsains de la Conciergerie, jusqu'à leur incorporation à la chaîne qui les conduisait au bagne. La Tournelle, dont La Briffe était gouverneur en i685, n'avait pas tardé à devenir tout aussi malsaine. En effet, Seignelay écrivait à Harlay le 3o juin 1686 :
On a fait des plaintes au roi que les forçats qui sont à la Tournelle sont tellement serrés, que souvent les maladies qui leur arrivent lorsqu'ils sont en chemin pour Marseille, viennent des incommodités qu'ils y ont eues, sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire pour savoir de vous s'il n'y aurait pas moyen de donner de l'étendue à cette prison (Fr. 17421, 1" 83j.
Le 2 juillet, Louis de IVlaroUes, datait de la Tournelle les lignes suivantes ' :
Voici en deux mots un abrégé de notre misère : Nous couchons cinquantetrois hommes dans un lieu qui n'a pas cinq toises de longueur, et pas plus d'une et demie de largeur. Il couche à mon coté droit un paysan malade qui a sa têLe à mes pieds, e: ses pieds à ma tête, il en est de même des autres; il n'y en a peut-être pas un d'entre nous, qui n'envie la condition de plusieurs chiens et chevaux. Cela nous fait à lous souhaiter que la chaîne parte bientôt... Nous étions hier quatre-vingt-quinze condamnés, mais il en mourut deux ce jour-là ei aujourd'hui un; nous avons encore quinze ou seize malades, il y en a peu qui ne passent par là... J'ai eu cinq accès de lièvre tierce... Nous prendrons en bourgogne de nos frères, qui sont à la chaîne pour le même sujet que moi 2, qui ai eu l'iionneur d'être le premier condamné par le Parlement de Paris ^.
' C'est évidemment de Marolles qu'il pour le tirer de là, et le mettre en quelest question dans le billet du 3 août que endroit où il puisse être sùreineiic i6s6, où Seignelay, écrivant à Harlay, con- jusqu'au départ de la première chaîne i> tond la Conciergerie avec la Tournelle: (Kr. 17421, 1" (jtJ)-
«Sa Majesté est intormée qu'il y a à la * Entre autres Isaac Le Fèvre, avocat Conciergerie un gentilhomme condamné au parlement de Paris, aux galères, que tout le monde va voir ' Jurieu, Lettres pastorales, 1, mj, et |à commencer par Harlay lui-même et J. Bonnet, Uist. des soujfranees du bienpar le premier président], et elle désire heureux martyr L. de Marolles, p. DQ. que vous donniez les ordres nécessaires
Prisons et Couvents. 298
Le billet que Seignelay adressait à Harlay, le 6 novembre de la même année, révêle l'incroyable dureté avec laquelle ces malheureux étaient traités :
Le nommé Saint-Preuil m'a écrit qu'il doit partir incessamment de Paris avec cent treize forçats, et je sais que dans ce nombre il y en a plus de soixante-dix qui sont tout nus, et que vous avez défendu au concierge de la Tournelle de ne leur donner que des souliers; cependant comme nous voici dans une saison où il est nécessaire qu'ils aient les hardes que le roi a ordonnées, sans quoi la plus grande partie périrait en chemin, je vous prie de me faire savoir si vous avez quelque raison particulière qui vous ait empêché de donner les ordres d'y pourvoir (Fr. 17421, f» 120).
Le 7 mai 1688, Seignelay informait encore Harlay que la chaîne qui venait de partir se plaignait des mauvais traitements de Lamotte et des gardes de la tour Saint-Bernard (Fr. 17422 f° 32). Un forçat pour la foi, Marteilhe, dépeint de la manière suivante la Tournelle, où il fut écroué le 17 novembre 1712:
On nous fit entrer dans le vaste mais lugubre cachot de la grande chaîne. Le spectacle affreux qui s'y présenta à nos yeux, nous fit frémir... J'avoue que tout accoutumé que j'étais aux cachots, entraves, chaînes et autres instruments, que la tjTannie ou le crime ont inventés, je n'eus pas la force de résister au tremblement qui me saisit, et à la frayeur dont je fus frappé en considérant cet endroit. Ne pouvant en exprimer toute l'horreur, je me contenterai d'en donner une faible idée. C'est un grand cachot, ou, pour mieux dire, une spacieuse cave, garnie de grosses poutres de bois de chêne, posées à la distance les unes des autres d'environ trois pieds. Ces poutres sont épaisses de deux pieds et demi, et sont rangées et attachées de telle sorte au plancher, qu'on les prendrait à première vue pour des bancs, mais qui ont un usage beaucoup plus incommode. Sur ces poutres sont attachées de grosses chaînes de fer de la longueur d'un pied et demi, et à la distance les unes des autres de deux pieds; et au bout de ces deux chaînes est un collier du même métal. Lors donc que les malheureux galériens arrivent dans ce cachot, on les fait coucher à demi, pour que la tête appuie contre la poutre. Alors on leur met ce collier au col; on le ferme et on le rive sur une enclume à grands coups de marteau. Comme ces chaînes à collier sont distantes les unes des autres de deux pieds, et que les poutres en ont la plupart quarante de longueur, on y enchaîne vingt hommes à la file. Cette cave faite en rond est si grande, qu'on peut y enchaîner de la manière susdite jusqu'à cinq cents hommes. Il n'y a rien de si affreux que de voir l'attitude et la posture de ces malheureux ainsi enchaînés. Car figurez-vous qu'un homme ainsi attaché ne peut se coucher de son long; la poutre sur laquelle il est étant trop élevée, ni s'asseoir et se tenir droit, cette poutre étant trop basse, si bien... qu'il est à demi-couché et à demi-assis, partie de son corps sur les carreaux ou planchers, et l'autre partie sur cette poutre '.
' Mém. d'un prot., p. 3i5.
294 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
C'est dans cet état que le nouveau converti Girardot de Chancour trouva Marteilhe et ses vingt-et-un compagnons; grâce à son intervention ils furent exemptés de ce supplice, moyennant cinquante écus.
Nous n'avons rencontré de i685 à 1700 que soixante-sept condamnations aux galères, prononcées soit contre des Parisiens, soit par le Parlement de Paris, soit par des tribunaux voisins qui envoyaient leurs victimes à La Tournelle. Voici les noms des condamnés :
Audry, Barrois, Baudemont, Baurain, Bernard, Binot, Bonnain, Bonneau, Bonnelle, Borel, Campion, Camusat, Carrière, Cauvin, Chrestien, Cochet (Jacques), Cochet (Louis), Condut du Cluzel, Corderey, Cosson de Chayssac, Coulon^ Cousin, Cuvillier, Druet, Festu, Fouque, François, Garin, Giraut, Grinfils, Hulain, Jumet, La Croix, Laumont, Le Coq, Lefèvre, Lemaire, Leneuf, Léonard, Maréchal, Marolles, Martin, Mésange, Mesnil, Meusnier, Morlat, Fers, Petel, Pinart, Pigeon, Piron, Pressoir, Racolet, Rège, Retel, Robeline, Saudrin, Sauvage, Serguières, Simon, Tartereau, Toffin, Toutin, Vacheriat, Ventouron, Viart, Vincent.
On va voir combien le chiffre soixante-sept est au-dessous de la réalité. En effet, pas une de ces condamnations ne date de 1699. Or, en cette année, la chaîne passa deux fois; celle qui quitta Paris le 2 avrils contenait quelques fugitifs arrêtés sur les confins de Flandre; celle du 16 novembre, composée d'environ cent quinze personnes, comptait trente protestants condamnés pour tentative d'émigration, sans parler de six ou sept qui restèrent à la Tournelle (TT 464); total une quarantaine de galériens protestants dont aucun ne nous est connu '. De même nous ne possédons que le nom d'un seul (Bonnelle) de ceux qui figuraient dans la chaîne de l'année suivante, et il s'y en trouvait davantage, témoin ces lignes du Mercure historique de mai 1700, p. 5i6:
Vers la fin du mois dernier, on fit partir de Paris une chaîne de soixantetrois de ces pauvres gens condamnés aux galères, entre lesquels il y avait des personnes fort âgées, que les catholiques eux-mêmes ne purent s'empêcher de plaindre. Le peuple parut irrité d'une semblable barbarie. Mais ce qui l'irrita
' On lit dans le Mercure historique de damndes aux galères à Guise, furent
janvier 1690, p. 81: «Six personnes qui élargies vers le commencement de ce
avaient été prises sortant du royaume mois; mais depuis on en a mis cinq
pour la religion sur la fin du mois de autres à la chaîne pour le même sujet», novembre dernier, et qui avaient dté con-
Prisons et Couvents. 295
le plus, ce fut de voir trois jeunes hommes à qui le curé de Saint- Jacques avait promis la liberté, s'ils embrassaient la religion romaine, et qui, ayant eu la faiblesse de le faire, furent obligés néanmoins de marcher avec la chaîne comme les autres à qui Dieu avait fait la grâce de demeurer fermes. La populace fut en foule chez le curé, qui alla trouver le procureur-général pour s'en plaindre. La populace le suivit. Elle chargea la conscience du juge d'être responsable de cette procédure, ce qui l'obligea d'en avertir la cour, qui résolut d'envoyer un ordre pour délivrer ces trois jeunes hommes. La chaîne était déjà à plus de trente lieues lorsque l'ordre y fut arrivé.
Des soixante-sept condamnés dix-huit furent, moyennant abjuration, graciés à la Tournelle; dix y reçurent des lettres de commutation de peine; un onzième (Tartereau) fut mis à l'Hôpital- Général, sans doute parce que ses infirmités ne permettaient pas de l'expédier à Marseille; deux, sur lesquels nous n'avons aucun détail (Corderey et Giraut), manquent à la liste de La France protestante, où nous voyons figurer les trente-deux autres. Il semble fort probable que Leneuf, Fouque et Jumet, libérés, le premier, en 1698, et les deux autres, à une date inconnue, achetèrent cette faveur au prix d'un reniement. Bien qu'incomplets, les renseignements que nous possédons sur Bonnain, Camusat, Cousin, Morlat, Pressoir, Rège, Retel et Toffin, autorisent à penser que ces huit galériens s'honorèrent par leur fidélité. Deux autres (Baurain et Léonard) furent envoyés comme esclaves en Amérique. Quatorze (Bernard, Bonneau, Cauvin, Jacques Cochet, Cosson de Chayssac, François, Hulain, Le Coq, Lefèvre, IVIarolles, Pers, Piron, Racolet et Serguière) moururent glorieusement à la peine. Un quinzième (Robeline) reçut la bastonnade en 1700 pour refus de lever le bonnet pendant la célébration de la messe sur la galère. Enfin quatre (Bonnelle, Carrière, Louis Cochet et Condut du Cluzel) furent libérés et bannis de France en 1718 avec cent trente-trois de leurs compagnons.
Plus encore que les expulsés, les galériens sont la gloire de notre Eglise; pour les premiers, l'épreuve pouvait s'adoucir à la longue ; pour les seconds, elle était perpétuelle, et ils la subissaient courageusement sans se plaindre, entièrement soumis à la volonté divine. Une vertu si constante et si parfaite, inspirait le respect aux scélérats qui partageaient leur triste sort, et adoucissait jusqu'aux tigres, qui, sous le nom de comités, accablaient la chiourme de coups de nerf de bœuf. Si aux expulsés nous ajoutons les forçats pour la foi qui achevèrent leur course sans broncher, nous obtenons un total de 168, c'est-à-dire un dixième des incarcérés.
296 Révocation de l' Èdit de Tuantes a Paris.
On trouvera dans les appendices tous les renseignements que nous avons pu recueillir sur les prisonniers de diverses catégories; mais nous ne pouvons clore ce chapitre sans y rattacher quelquesunes des personnalités les plus marquantes.
VÉNEVELLES (DE)
Louis-Paul d'Espagne, marquis de Vénevelles, que Ravaisson appelle tantôt: Vermenel(VIII 884), et tantôt : Venne ville (VIII 38i), avait épousé, en i685, une des filles de Claude-Charles Goyon, baron de Marcé, et se trouvait par là beau-frère de Théodore de Béringhen. Il fut arrêté chez Janson, par ordre du i3 janvier 1686, et mis à la Bastille, d'oia il sortit le 12 juillet.
C'est sans doute à son frère Henri, capitaine au régiment de Tilladet, qui avait épousé à Charenton, en 1681, Claude Chanson, fille d'un capitaine suisse, qu'était adressée la lettre suivante, conservée dans les papiers de la Bastille (Arsenal, 10471) :
A M. de Vennevelles chez M... capitaine suisse, rue du Petit-Lion, près la rue Saint-Denis à Paris.
Que je suis affligée, mon cher frère, et que je souffre de mal. Je suis accablée de fatigue, de fluxions et d'une douleur mortelle de l'état où nous sommes réduits. Le Seigneur, notre Dieu, veuille avoir pitié de nous. J'arrive du lieu où je vous ai mandé que j'étais allée. J'y ai été très désolée, j'en suis partie à onze heures du soir avec une douleur de dents. Je suis partie en hâte. Les dragons me cherchent. Dague, le pire de tous, dit qu'il faut bien que l'on me trouve, morte ou vive; je ne sais où je vais aller: ce méchant Dague a des espions de tous côtés. Nous voilà dans une rude épreuve, ces coups-là sont accablants; mais Dieu est tout puissant et tout bon pour nous secourir; ne l'abandonnons jamais et il aura soin et compassion de nous. M"" D'Espagne est allée à Huilié [près Durtal en Anjou]. Je crains de ne pas recevoir de vos lettres; ce méchant les prend toutes : adressez-les à M"' Du Foc, et la priez de les garder jusqu'à ce que je les envoie quérir.
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