‹ La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inéditsChapitre 24 sur 46 · LES CARON ET LES LA FERTE-CIVILE · texte numérisé non relu

LES CARON ET LES LA FERTE-CIVILE

Embarqué comme cuisinier sur un navire, un descendant de Français réfugiés en Hollande bien avant la Révocation, était devenu directeur du commerce hollandais au Japon et membre du conseil des Indes. A Colbert, qui voulait l'attirer en France, il objectait les entraves apportées à l'exercice du culte protestant, et des craintes relatives au sort des membres de sa famille qui lui survivraient. Colbert trouva une réponse à ces objections : un contrat signé en i665 assura au négociant huguenot, auteur de la Description du Japon, une entière liberté de conscience, et stipula que, après sa mort, sa femme et ses enfants auraient le droit de se retirer en Hollande ou partout ailleurs ; François Caron accepta et fut fait directeur de la compagnie des Indes-Orientales, et chevalier de l'Ordre de Saint-Michel. Il périt en 1674, dans un naufrage, avec la riche cargaison qu'il conduisait en Portugal, ayant appris dans la Méditerranée que ses ennemis avaient décidé Louis XIV à lui faire un fâcheux accueil. D'après les extraits des Registres de Charenton ', il eut de son mariage avec Constance Bandant (alias Beaudean, De Boudan, Bondaen) cinq enfants, dont le dernier mourut jeune: 1° Balthasar, sieur de Heuqueville (1648), marié en 1674 à Sara Pittan, fille de Jean, orfèvre du roi, laquelle lui donna une fille baptisée, en 1678, sous le nom de Charlotte de Caron ; 2° Jean, témoin du mariage de Balthasar; 3° Susanne, mariée, en 1669, à un gentilhomme du paj^s de Caux, François de Civile, sieur de La Ferté, d'Heuqueville et de Rame, autrement dit De Rame de

' Ces registres mentionnent d'autres Saint-Christophe (parvis Notre-Dame),

Caron: Charles, fils d'Adrien, et de Nicole baigneur et perruquier suivant la cour,

Leroy, présente' au baptême, en 1637, «le plus opiniâtre du quartier», qui de-

par Charles Drelincourt, docteur en mandait à être instruit le i5 octobre

médecine; Catherine, femme de Jacques i685, et abjura, le 20, en l'église Saint-

Maugé, marchand à Rouen (voir Fr.pr., t. ouis, rue Saint-Antoine; et enfin Jacques

VI, 3a), dont le fils Jacques, graveur, Caron, apothicaire de Lizy-sur-Ourcq,

âgé de vingt-trois ans, épousait, en 1681, de la famille duquel descendait le célèbre

Elisabeth, fille de Pierre Bigorne, sculp- Beaumarchais, teur, et d'Elisabeth Roy; Caron, de la rue

298 Révocation de Œdit de Nantes à Paris.

La Ferté-Civile; 4° Marie, mariée, en 1675, à François de Civile, sieur de Riant de Villerets, cousin du précédent et fils de feu Pierre de Civile et d'Elisabeth Lecomte de Nonant ; 5° François (lôSg), inhumé en 1666.

Balthasar de Caron fut naturalisé anglais le 18 janvier i685, avec Susanne, sa femme. Constance, Susanne, Marie, Antoinette et Charlotte, ses filles. Jean, son frère, fut enfermé le 3 février 1686, comme «religionnaire», au For-l'Evêque, oîi il se trouvait encore au mois de décembre (Fr. 7o5i f°= 286 et 262). Après avoir été emprisonnée du i^ février 1686 au 2 mars dans le couvent de Notre-Dame-de-Liesse (hôpital Necker), leur sœur M™'= de Riant de Villerets s'enfuit à l'étranger*, où elle attendit vainement son mari, qui mourut dans les prisons du Vieux-Château de Rouen. Elle revint en France en 17 18, dans l'espoir de recouvrer les biens du défunt; mais comme elle ne faisait « aucun devoir de catholique», il est plus que probable qu'on ne les lui rendit point, non plus que les siens propres, donnés, en 1688, à sa nièce Constance de La Ferté-Civile, nouvelle convertie âgée de quatorze ans, qui avait mérité l'approbation du clergé et les faveurs du pouvoir (TT 225 et 226).

Au mois de juin 1686, la mère de M"'= de Villerets et la grand'mère de Constance, M™'' Caron, domiciliée rue des Saints- Pères, proche la Charité, faisait encore, dit un rapport de police, profession de la R. P. R., ainsi que sa femme de chambre. Beaucoup de gens la fréquentaient, et on la soupçonnait même de donner asile à un pasteur du Désert. La police crut un moment qu'elle avait prit le carrosse de Bruxelles pour sortir du royaume; le i3 août, Seignelay ordonnait qu'on courût après ce carrosse pour rattraper la fugitive; puis, le 16, il chargeait La Reynie de faire tout ce qui était possible pour découvrir si elle n'était pas retirée chez Spanheim, envoyé de l'Electeur de Brandebourg, ou chez M. de Meyercron, ambassadeur de Danemark. M"^ Caron ne tarda pas à être arrêtée et confinée dans le couvent des Filles de la Conception ou Filles de l'Assomption^ rue Saint-Honoré. — C'est ainsi que le fils aîné de Colbert tenait l'engagement formel signé par son père dans un intérêt patriotique. Après avoir abjuré au mois de novembre. M"" Caron communia et ne fut cependant pas remise en liberté. Elle protesta le 21 janvier 1687, en se

' Voir sa lettre au chap. de l'hmigration. tion de la Vierge peinte par Charles La- * Ainsi nommées à cause de l'assomp- fosse sur la coupole de leur église.

Prisons et Couvents. 299

plaignant de ce que nul ne s'occupât d'elle, sauf un gendre mal intentionné', et demanda les biens de ceux de ses enfants qui étaient passés à l'étranger (Fr. 7o53f°^328et33o). Le 28, Seignelay autorisait La Reynie à la faire sortir du couvent dès qu'elle aurait reçu les sacrements de confirmation et d'eucharistie, à la réception desquels elle se préparait.

Elle sortit peu de jours après et obtint même une pension de 5oo livres; mais avant de la lui paj^er, le roi voulut savoir si elle faisait « son devoir de catholique » , et La Reynie fut chargé, le 26 juin, de s'en enquérir. Cette difficulté étant levée, le ministre des finances en souleva d'autres; de sorte que le P. Bourges^ convertisseur, écrivait à Seignelay, le i5 juillet : «La pauvre M""^ Caron a bien besoin de la protection que vous lui promîtes dimanche; elle est plus abattue des rebuts du contrôleur-général que de la séparation de sa fille, M'"'^ de La Ferté- Civile^» (Fr. 7o53 f° 3i). Au mois de septembre, nouvelle lettre du P. Bourges : M"'^ Caron continue à murmurer, sa pension ne devant être payée qu'en octobre, tandis que d'autres nouveaux convertis sont gratifiés considérablement; elle redemande la confiscation en sa faveur ou du moins la jouissance des biens de ses enfants fugitifs {Ibtd., f° 8). On finit par la croire assez bien convertie pour lui remettre, le 9 octobre 1687, sa petite-fille Constance de Rame de La Ferté-Civile, détenue au couvent des Filles de Sainte-Marie à Rouen, celle-là même à qui furent donnés l'année suivante les biens de son frère Wenceslas et ceux de leur tante M""^ de Villerets.

François de Rame de La Ferté-Civile avait eu d'un premier mariage un fils nommé François (1657); Susanne Caron lui donna Jean, inhumé en 1673, Constance (1674), Marie-Susanne (1675), Wenceslas (1678) et quatre autres enfants non mentionnés dans les extraits des Registres de Charenton: une troisième fille, deux garçons dont le plus jeune naquit en i683, et un fils ou une fille en 1687. Susanne Caron résistant à toutes les sommations qu'on lui faisait de se convertir, Seignelay donna l'ordre de lui enlever ses enfants :

* Sans doute M. de La Ferté-Civile qui, hollandais réclamèrent vainement la res-

dès le II décembre i685, avait fait sup- titution des biens d'un fils de Caron,

plier Sa Majesté d'empêcher la dame donnés à sa mère et à ses sœurs (Mém.

Caron de vendre ses biens et de détourner et actes de la paix, in- 12, IV, 36i). ses effets. 2 La Reynie venait de l'arrêter et de la

A la paix de Ryswick, les ambassadeurs renvoyer en Normandie.

3oo Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

Sa Majesté, écrivait-il le lo novembre i685 au licutcnant-généi-al de police, a été informée que le sieur de La Ferté-Civile/dont la femme est fille du sieur Caron, hollandais, et demeure à Paris près la Charité, pourrait se convertir, si Sa Majesté ôtait des mains de sa femme, qu'on dit être fort opiniâtre, les enfants qu'il a eus d'elle et qu'elle a dessein de faire passer dans les pays étrangers, sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle veut que, suivant l'ordre que vous trouverez ci-joint, vous fassiez prendre ces enfants, et que vous fassiez mettre les garçons aux Nouveaux-Catholiques et les filles aux Nouvelles-Catholiques, avec ordre qu'on les instruise et qu'on les traite mieux qu'on n'a accoutumé de traiter ceux qui sont ordinairement dans ces maisons ^ (0»29).

Le secrétaire d'Etat était mal informé ; il n'y avait plus à s'occuper de la conversion du sieur de La Ferté- Civile, puisqu'il avait abjuré dès le 8 janvier 1674 entre les mains du jésuite Du Moncel, son parent. Sur sa réclamation, on lui permit, le 29 novembre, de reprendre ses enfants ; mais on changea d'avis avant de les lui avoir rendus. Craignant que sa belle-mère ne vendît ses biens pour retourner en Hollande, M. de La Ferté-Civile fit supplier le roi d'empêcher M"^ Caron de détourner ses effets, et le 11 décembre, des ordres furent donnés en conséquence. On prit sans doute cette démarche de la cupidité pour une preuve de zèle catholique; car le 21 du même mois, Seignelay écrivait à La Reynie :

Sa Majesté veut bien que vous fassiez rendre au sieur de La Ferté-Civile l'enfant de deux ans [oui, deux ans!] qui est aux Nouveaux-Catholiques; mais pour l'autre et les deux filles, il faut que vous lui fassiez entendre que l'intention de Sa Majesté est que les filles demeurent aux Nouvelles-Catholiques, et que son fils soit mis aux Jésuites, et qu'il paie leur pension (O ' 29).

Les deux filles, entrées aux Nouvelles-Catholiques le 20 novembre i685, n'en sortirent que le 24 avril suivant (Fr. 7052 f° 25).

Un. enfant de deux ans arraché à sa mère, et emprisonné dans une maison religieuse, n'est-ce pas l'odieux et l'absurde portés à leur dernière puissance? M'"^ de La Ferté-Civile ressentit vivement cet outrage fait à la nature humaine, et se raidit contre la violence. Arrêtée et enfermée dans un couvent le i'-'' février 1686, c'est-à-dire le même jour que sa sœur M""" de Villerets, elle céda moins rapidement. Le 17, son mari reçut l'invitation de mettre ses enfants au collège de Rouen, et, le 2 mars, l'autorisation de toucher 1000 livres sur les revenus de M""^ Caron ^. Le 18 mars,

' On les y conduisit dans un carrosse ^ Le texte porte, sans doute par erreur:

dont la location coûta six livres (!•>. 7o!)o}. usur sa pension».

Prisons et Couvents. 3oi

Seignelay signait l'ordre de faire sortir du couvent Sainte-Marie M™^ de La Ferté, disposée à faire abjuration entre les mains de l'abbé Chalucet, nommé à l'évêché de Toulon ; mais en même temps il ne lui accordait que «quinze jours pour achever sa conversion», et recommandait, en outre, de l'observer, afin de l'empêcher de sortir du royaume. Fut-elle prise au dernier moment d'un remords qui changea sa résolution, ou bien avait-elle feint de vouloir abjurer pour se procurer une occasion de fuir, et fit-elle une tentative d'évasion ? Nous ne savons ; mais elle fut mise à la Bastille en vertu d'un ordre du 8 avril, et, le i8, iM. de Besmaus demandait pour elle la permission de revoir l'évêque de Toulon. La Bastille et les convertisseurs firent leur œuvre de termites ; le 3 juillet, en lui envoyant l'acte d'abjuration de la prisonnière, M. de Besmaus écrivait à La Reynie :

Le complimen;, Monsieur, que vous avez eu la bonté de m'inspirer de faire à M""" de La Ferté, a fait l'opération entière de sa réunion entre les mains du P. Bordes, à qui, sans perdre un moment, j'ai envoyé mon carrosse; il s'en est retourné aussi satisfait que M. de Lamon de ses soins. Écrivez, s'il vous plait, à M. de Seignelay ce que vous jugerez à propos pour sa liberté; elle désire avec passion s'en aller au plus vite avec JVL de Villerets joindre son épou.x {h'T. 7053, f 449).

La nouvelle convertie sortit le lendemain de la Bastille.

A peine arrivée en Normandie, elle fit à Tinsu de son mari ses préparatifs pour passer à l'étranger avec ses enfants; de sorte que, le i3 septembre 1686, en rentrant chez lui, M. de la Ferté-Civile trouva la maison vide ou à peu près. C'était un esprit faible, dominé par l'intérêt. L'épouvante le saisit; dans la fuite de sa femme il vit surtout une menace de ruine; on allait l'accuser de complicité, confisquer ce qu'il possédait, peut-être même l'emprisonner. Aussitôt il prit la plume et avertit le P. Ronserolles, supérieur des P. de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré. M""= de La Ferté- Civile vient, dit-il, de s'enfuir avec ses trois filles et un petit garçon, ne laissant que l'aîné. Elle va sans doute droit à Paris et devra loger chez M"'= Caron, sa mère, au faubourg Saint-Germain, rue des Saints-Pères, vis-à-vis l'hôtel de Cossé ^ Elle est dans un carrosse neuf et armorié à quatre chevaux noirs ; le cocher porte une livrée verte ; elle ne peut arriver avant dimanche ou lundi et

' L'ancien hôtel de Cossé est contigu au côté sud de la Bibliothèque du protestantisme.

entrera dans Paris soit par la porte Saint-Denis, soit par la rue Saint-Honoré. IM. de La Ferté supplie le révérend Père de la faire arrêter, dans l'espoir que ses chevaux, meubles, etc., ne seront pas perdus, et termine en disant qu'il lui est impossible de payer une pension à ses enfants (Fr. 7o55 f° 47).

Le P. Ronserolles transmit cette lettre à la police, qui fît part de son contenu à Seignelay. Celui-ci répondit à La Reynie, le 18 :

J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit au sujet de l'iiomme revenu d'Hollande après y avoir conduit une servante, et du soupçon que vous avez que la dame de La Ferté-Civile pourrait être une de celles qui se disposent à passer par cette voie; sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous recommander de faire chercher ladite dame de La Ferté-Civile et de la faire arrêter, et si son mari avait quelque part à cela, il faudrait aussi le faire arrêter 0 1 3o).

En conséquence, la fugitive et ses quatre enfants furent saisis, le 20, par le capitaine Desgrez, qui les conduisit aux Nouvelles-Catholiques. Après un voyage de cinq jours. M"'' de La Ferté-Civile s'était logée d'abord dans le faubourg par lequel elle était arrivée, et avait été, le soir même demander des nouvelles de sa mère à la femme de charge de l'ambassadeur de Hollande ' ; elle avait ensuite élu domicile chez la demoiselle de Rieux, dans la rue Saint-Honoré, vis-à-vis le Cadran. Ce fut là qu'on l'arrêta. Tel est le résumé de l'interrogatoire que le commissaire Delamare lui fit subir le 21. Quelques jours plus tard, elle écrivit à La Reynie la lettre suivante, qu'elle signa de son nom de fille et des initiales de son nom de femme, Caron de L. F., comme sa mère signait De Bondaen de Caron (Fr. 7o55 f" 52) :

Ce mardi après-midi aux Nouvelles-Catholiques.

Comme je ne reçois aucune réponse depuis l'interrogation qu'on m'a faite, et que je me porte plus mal de jour en jour, je prends la liberté de vous supplier très humblement, Monsieur, d'avoir la bonté de me faire savoir ce qui a été ordonné sur mon sujet; si je ne me portais mal tous les jours, de sorte que sans une grande peine et danger même je ne puis demeurer enfermée, j'aurais patience; mais mon mal ne me permet pas d'attendre. Ayez donc la bonté, je vous en supplie, Monsieur, d'obtenir ma liberté. Et si malgré ma déposition on se défie de moi, je donnerai telle caution que l'on voudra, au moins j'espère bien en trouver... Je n'ai manqué, du reste, à rien de ce que j'ai promis en

' L'ancien hôtel de l'ambassadeur de rue des Saints-Pcres et du boulevard Hollande est situé à l'angle sud-est de la Saint-Germain.

Prisons et Couvents. 3o3

faisant ma réunion, et si je pouvais avoir l'honneur de vous voir, vous verriez, Monsieur, combien plus je suis maliieureuse et non coupable, etc.

Dans une lettre du 25, datée de Saint-Nicolas, le trop prudent mari confesse à M""= de La Ferté qu'il l'a lui-même dénoncée pour dégager sa responsabilité, et tout en récriminant, il trouve un mot touchant: «Si mon pauvre Pierrot est aux Nouveaux-Catholiques, il y sera bien mal ». Nous ne savons ce qu'on fit du « pauvre Pierrot»; il parait cependant probable qu'on ne le sépara plus de sa mère. Le 3o septembre, ses sœurs furent transférées aux Feuillantines et aux Ursulines, deux dans une maison et une dans l'autre. Onze jours après, Seignelay invitait La Reynie à mettre M""-' de La Ferté dans un couvent, et à lui faire son procès comme fugitive; et le i6 octobre, Desgrez la conduisit chez les Filles de l'Assomption, où se trouvait déjà M"^ Caron, sa mère (Fr. 7o5i f° 269). Le fils aine, resté près de M. La Ferté-Civile, fut, par ordre du 18, conduit chez les Jésuites de Rouen, pour y être mieux instruit que chez son père. iVlais quand on voulut faire payer la pension des enfants sur les biens de leurs père et mère, l'intendant de Rouen, consulté, répondit qu'on ne leur connaissait point de biens.

Au mois de janvier 1687, ^1™*= de La Ferté-Civile, enceinte, approchant de son terme, les religieuses de la Conception demandèrent qu'on l'ôtàt de la maison; Seignelay s'enquit, le 4, auprès de La Reynie, du lieu où on la pourrait placer, et renouvela sa question le 28. Ne sachant qu'en faire, on décida, le 7 février, de la remettre à la personne qu'indiquerait le mari ; mais celui-ci n'ayant sans doute point voulu se compromettre, Seignelay donna, le i3, l'ordre de la tirer du couvent et de la faire garder par des archers aux 'dépens de M. de La Ferté-Civile, jusqu'à ce qu'elle eût fait sa réunion, ou qu'on pût la reconduire au couvent. Pour éviter à tout prix l'inconvenante compagnie des archers durant ses couches, Susanne Caron se déclara la meilleure catholique du monde, atfirma que sa mère l'avait convertie dans le couvent de l'Assomption, et demanda, le 25 février, que celle-ci, récemment sortie dudit couvent, vînt la chercher, pour la conduire à l'éghse. Elle suppliait qu'on lui permit d'attendre près d'elle sa délivrance et qu'on lui rendît ses enfants '. Au mois de mars, elle continue d'adresser à Seigneley des placets où elle se montre disposée à faire tout ce qu'on voudra pour sa réunion, et persiste à demander qu'on la mette chez sa mère, comme si elle avait fait ou plutôt refait cette

' Ravaisson, Arch. de la Bastille, VIII, 442.

3o4 Révocation de [ Edit de Nantes à Paris.

réunion toujours promise et toujours éludée. Enfin le 14, le roi permet de lever la garnison mise près d'elle, son mari ayant donné parole qu'elle ne sortirait point du royaume. Ce nouveau service ajouté à la dénonciation méritait récompense: aussi, le 3 mai, M. de La Ferté-Civile reçut-il le brevet d'une pension de 1200 livres. La Reynie n'en obligea pas moins M""= Caron à donner caution pour le temps que sa fille devait encore passer à Paris.

Celle-ci, dont on avait envoyé les enfants à Rouen, continuait à donner des inquiétudes à ses persécuteurs. Seignelay écrivait, en effet, le 25 juin, à M. de La Ferté-Civile :

Le roi a été informé que M'"" votre femme, qui est à Paris, cherciie les moyens de passer en Hollande; sur quoi Sa Majesté, qui a de la considération pour vous, m'ordonne de vous dire que son intention est que vous la fassiez revenir près de vous, pour empêcher la suite de ce mauvais dessein.

Susanne n'avait garde de vouloir retourner en Normandie; mais IVl. de La Ferté n'admettait pas que l'on résistât aux ordres de la cour. Il pria Seignelay « de prendre l'ordre du roi pour la faire arrêter et l'envoyer à Rouen par le carrosse avec son fils», et pour faire emprisonner une servante, mauvaise catholique, qui était près d'elle. Le 7 juillet, La Reynie reçut les ordres nécessaires, et, cinq jours après, Desgrez arrêta pour la quatrième fois M""= de La Ferté-Civile. Il l'eût fait partir sur le champ; mais comme elle avait une fluxion sur la joue et ne possédait pas un sou pour faire le voyage, un délai de deux jours lui fut accordé.

Sachant bien qu'il ne suffisait pas de l'expédier par force à Rouen, Seignelay aurait voulu l'amener à s'y plaire, à oublier les procédés autoritaires de son mari. Le i" octobre, il adressait à celui-ci la lettre suivante :

On a reconnu pendant le temps que M™" votre lemme a été à Paris, qu'une des principales raisons qui l'ont empêchée jusqu'à présent de se rendre chez vous, est le peu de satisfaction qu'elle y reçoit, à cause de la plupart des choses qui lui manquent pour son entretien et celui de ses enfants, et comme le roi sera bien aise que vous viviez ensemble dans une parfaite union, et que vous preniez l'un et l'autre un soin particulier de l'éducation de vos enfants. Sa IVIajcstc m'ordonne de vous écrire que vous lui feriez plaisir de contribuer par toute sorte de bons traitements à ce que cette dame demeure agréablement avec vous, et ne pense plus qu'à faire son devoir dans la R. C. qu'elle parait avoir sérieusement embrassée (O ■ 3i).

Au fond M""' de La Ferté-Civile n'avait point changé de sentiment : elle persistait à vouloir s'évader, mais non sans ses enfants, et pour les ravoir elle voulait inspirer confiance à leurs détenteurs.

'■^Prisons cl Couvents. 3o5

Le 9 octobre, Constance fut remise à M""' Caron, sa grand'mère. Le I" janvier 1688, M'"*" de La Ferté redemanda ses deux autres filles qui étaient dans un couvent de Rouen, en offrant de leur donner une gouvernante ancienne catholique. On lui rendit la seconde le 19 janvier, et la troisième le 26 février, en même temps que les sœurs, neveux et nièces de son mari (O' 32), auquel La France protestante donne six frères et point de sœurs. Le 28 septembre 1688, M""-' de La Ferté-Civile, âgée de trente-huit ans, ses filles Constance (treize ans), Susanne (douze ans) et Wenceslas, son fils, que La France protestante (2" édit., III, 778, 780) appelle à tort Wenceslas Caron, tous coupables d'avoir assisté à la messe, et Constance d'avoir, en outre, communié, firent acte de repentance publique à Londres. La rétractation de Marie- Susanne eut lieu deux ans plus tard (,Ms. Egl. de la Savoye). Cependant toute la famille n'était pas réunie. On lit dans une dépèche que Seignelay adressait, le 3o avril 1689, à Chamiliart, intendant de Normandie :

Le sieur de La Ferté-Civile a écrit qu'il a trouvé un de ses enfants, qu'il croyait être passé en Angleterre avec sa femme; sur quoi le roi m'a ordonné de vous dire de lui faire rendre cet enfant et de lui recommander de le faire élever en la religion catholique (O ^ 32).

Rentré plus tard en France, Wenceslas obtint, en 1715, la restitution de ses biens, qui avaient été donnés à sa sœur Constance, lorsqu'on ne soupçonnait pas qu'elle eût dessein de s'évader.

Abraham et Jacques Caron, naturahsés anglais le 8 mars 1682, appartenaient sans doute à une autre famille, ainsi que Catherine, naturalisée anglaise le 5 janvier 1688.

Page 1