‹ La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inéditsChapitre 30 sur 46 · LES JAUCOURT · texte numérisé non relu

LES JAUCOURT

Philippe de Jaucourt, sieur de Villarnoul et baron de La Forest-sur-Sèvre, commissaire de l'Édit en Saintonge, mort en 1659, était le septième fils de Jean de Jaucourt et de Marthe de

> Bullet., 2* sér., XV, 180.

Prisons et Couvents. 357

Mornay. Du mariage de sa sœur Catherine avec Paul de l'Isle, sieur du Gast, naquit Louis de l'Isle-du-Gast, qui épousa, en 1664, sa cousine Marthe de Jaucourt. Marie du Gast, que nous rencontrerons tout à l'heure, était probablement la sœur de Louis. D'après le Bulletin (I, 402), Philippe de Jaucourt et sa femme Marguerite de Guéribalde, fille de Paul, sieur du Breuil, eurent « neuf enfants, qui quittèrent tous la France, plutôt que de renier les principes qu'ils considéraient comme leur plus précieux héritage». La France protestante, au contraire, leur attribue douze enfants, cinq fils: Jean-Philippe, réfugié en Hollande; Paul, sieur de Rouvray, réfugié en Brandebourg, lieutenant-colonel tué à la bataille de Nerwinden, 1693 ; Jean-Louis, sieur de Bussières, réfugié en Hollande, où il servit comme lieutenant-colonel; Louis-François, marquis d'Ausson, lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie en Brandebourg; Benjamin, qui mourut au service des États-Généraux de Hollande, et sept filles dont les noms sont inconnus, sauf celui de Marthe, qui épousa en 1662, Jacques de Mauclerc, sieur de Marconnay. Selon La France protestante {VI, 48 b), Louis- François, marquis d"Ausson, serait rentré en France, au moment de la Révocation, avec l'espoir d'emmener sa mère et ses sœurs, et dans l'impossibilité d'accomplir son dessein, n'aurait pu franchir luimême la frontière qu'à travers mille dangers.

Au mois de janvier 1686, indignée de l'abjuration de son gendre, la veuve de Philippe de Jaucourt vint à Paris avec ses filles non mariées, dans l'intention de passer à l'étranger; mais on ne lui en laissa pas le temps. La Reynie écrivait à Harlay, le 24 février:

Le sieur Auzillon arrêta hier M"° de Villarnoul, la mère, et quatre de ses filles, dont la plus jeune a dix-neuf ans, dans une maison vers l'Estrapade, où elles étaient seules avec une servante depuis cinq semaines. Elles ont été mises à la Bastille (O 1 3o).

Le 16 mars, le roi permit au nouveau catholique Marconnay de voir les prisonnières à la Bastille; le 2 avril, la même permission fut accordée à M"*^ de La Roche-Chenard, fille d'honneur de la duchesse de Bourbon. Le 6, M- De Besmaus informait La Reynie que les deux plus jeunes demoiselles de Villarnoul voulaient «songer à leurs affaires», c'est-à-dire inclinaient vers une résolution qui permît de les mettre en liberté (Fr. 7o53 f° 443}. En vertu d'une lettre de cachet du i5 juin, elles furent conduites, le 26, aux Nouvelles-Catholiques, par Auzillon, qui les nomme M""^^ d'Ausson et de Rouvray {Ibid., î° 166).

358 Révocation de CEdit de Nantes à Paris.

Les convertisseurs ne s'empressaient pas moins autour de M""* de Yillarnoul, qui parut d'abord ne pas les repousser trop vivement. Dès le 4 mars, M. de Besmaus annonce qu'elle «prend plaisir à raisonner avec M. de Lamon» (F. 17421 f° 48). Le 8 août, Desgrez écrit qu^elle a été fâchée d'apprendre que le ministre apostat Marchand était retourné en Poitou, et qu'elle consent à recevoir un autre ministre apostat, le sieur des Loges, beau-frère de Marchand, qu'il prie La Reynie de lui envoyer (Fr. 7052 f° 263). Contrairement à l'avis du P. Charles Bordes de l'Oratoire, La Rej'nie refusa de laisser pénétrer près d'elle sa belle-sœur. M""" du Breuil, nouvelle convertie, qui ne lui semblait sans doute pas assez affermie [Ibid. f' 79). Le 18 septembre, Seignelay écrivait au lieutenant de police :

La dame de Villarnoul qui est à la Bastille, ayant fait entendre que si elle était dans un couvent, elle ferait plus de progrès pour son instruction, je vous prie de me mander si vous croyez qu'il convienne de la mettre dans une communauté, et où il sera à propos de la mettre (O ^ 3o).

Le 3o du même mois, Marconnay écrivait à son beau-frère le marquis d'Ausson: «J'ai toujours eu la liberté de voir M™^ votre mère, par une permission du roi; elle est toujours à la Bastille, je tâche de la tirer de ce lieu-là pour la faire reléguer chez M. du Breuil, son frère, pour y passer son hiver. Je vois aussi vos soeurs. 11 y en a deux à la Bastille et deux aux Nouvelles-Catholiques, et une dans un couvent du Poitou » '.

Vers le même temps que M"" de Villarnoul, sa bru Marie Gareau, femme de Jean -Philippe de Jaucourt, marquis de Villarnoul, était venue à Paris chercher les moyens de s'arracher avec ses filles^ à l'odieuse servitude qu'on prétendait leur imposer. Elles se cachèrent successivement dans diverses auberges en dissimulant leur nom et leur religion, et réussirent quelque temps à échapper aux recherches de la police, pourtant toujours en éveil.

' Après cette cnumération, il semble moment, une septième demoiselle de

difficile d'admettre que M"' de Villarnoul Jaucouit se trouvait chez les Hospitalières

eût alors plus de cinq filles en vie: M"" de Saint-Gervais. L'absence de prénoms

Marconnay, détenue dans un couvent de crée ici un véritable dédale de difficultés.

I.oudun, paraît même comprise dans les * La France protestante lui en donne

cinq. Cependant le P. Bordes, qui les trois: Catherinc-Renéo, Marguerite et

suivait de très près, parle à plusieurs Marie-Bénigne, que nos documents ap-

reprises de cinq filles prisonnières à Paris, pellent Marie-Bénédicte. Ils attestent

trois à Sainte-Agnès et deux à la Bastille, l'existence d'une quatrième, qui devait

sans compter M"'° de Marconnay, qui ne s'appeler Aimée. fut pas détenue à Paris. Et au mémo

Prisons et Couvents. 359

La jeune M™" de Villarnoul ne put supporter cette vie d'alarmes et de privations, sa santé s'altéra gravement; à peine avait-elle depuis quelques jours trouvé un asile chez Spanheim, envoyé extraordinaire de Brandebourg, qu'elle y mourut, le i8 ou le 19 janvier 1686 (Fr. 7o52 f'' 204). On l'enterra clandestinement dans la petite cour de l'hôtel, situé rue de Grenelle Saint-Germain. Trois jours après, Spanheim ayant appris qu'une femme de chambre catholique, imprudemment renvoyée, était allée faire des révélations à la police, les pauvres demoiselles furent obligées de chercher un autre refuge (Fr. 7o5i f'' 41). Leur gouvernante, Marie du Gast, de Montaigu en Poitou, demoiselle âgée de trente ans et parente de jyjme (]g Villarnoul, veilla sur les orphelines avec un dévouement sans égal, ainsi qu'elle l'avait promis à la mourante; mais elle ne réussit point à les préserver ni à se préserver elle-même des convertisseurs et de l'abjuration.

Une première tentative d'évasion ne réussit point. Il était convenu que, moyennant la somme de quinze cents livres, un nommé Lombard, dit Brion, rendrait saines et sauves à l'étranger les deux demoiselles de Villarnoul et leurs deux sœurs encore enfants, sous le pseudonyme de La Tremblaie, et M"*' du Gast, sous celui de Delamotte. Lombard les fit conduire par Agé en un lieu voisin de Paris, où un second guide, nommé Du Théron, les attendait avec des chevaux. Ayant rempli son office. Agé revint, disant que le voyage était heureusement commencé. En approchant de la frontière. Du Théron se souvint qu'il risquait les galères, s'il était pris, souleva des difficultés de tout genre, prétendit qu'il y avait péril à aller plus loin, bref, emporta les quinze cents livres et abandonna les fugitives. Sans perdre courage, elles écrivirent à Lombard qu'elles n'avaient pu dépasser Péronne, et qu'il fallait leur chercher une auberge à Paris, où elles allaient rentrer (Fr. 7062 i° 107). L'aînée alla demeurer chez un de leurs parents, M. de Rozel-Beaumont, logé avec sa femme à l'hôtel de Luyne, petite auberge de la rue Gît-le-cœur. Lombard trouva ensuite un officier allemand disposé à les conduire, et le mit en rapport avec IVI. de Rozel, qui conclut le marché à raison de quarante-cinq louis. Mais l'affaire fut rompue, parce que Lombard conçut des soupçons sur la fidélité de l'officier, qui lui parut un affidé de la police. On se rabattit ensuite sur un Suisse, nommé Pilota Perrin, qui demandait cinquante louis, mais ne pouvait emmener que quatre personnes, son passeport n'étant que pour lui, sa femme et trois enfants de treize ans et audessous. L'aînée des Villarnoul, âgée de dix-sept ans, ne pouvait

36o Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

naturellement partir avec Pilota. Il fallait, coûte que coûte, qu'elle se séparât des autres. Lombard lui procura deux guides, Le Breton et Isaac Virouleau, dit La Capelle, lieutenant de la compagnie de Journiac au régiment de Picardie. On lui adjoignit comme compagnon de route un jeune La Mothe, fils du médecin de Chàtellerault, que La Capelle devait faire passer pour son valet. Le double départ fut fixé au ii mai, et l'on attendit le jour avec une impatience mêlée de crainte; mais il était écrit que les filles de Jean-Philippe de Jaucourt ne rejoindraient point leur père, qui les attendait à La Haye.

L'aînée fut arrêtée près de Saint-Denis, et emprisonnée, de même que ceux qui l'accompagnaient. L'autre troupe, composée de M"" du Gast, de Marguerite, âgée de treize ans, de Marie-Bénédicte, âgée de trois ans, et de la plus jeune sœur, eut le même sort: elle se laissa prendre avec Pilota, dans le coche d'eau de Joigny (Fr. 7o52 f°= 204 et 288). Le dimanche 12, le commissaire Delamare procéda à l'interrogatoire des prisonniers. Le lendemain, La Reynie reçut l'ordre d'arrêter le gentilhomme qui avait négocié la retraite des demoiselles ', de faire le procès à leur gouvernante, et d'envoyer les demoiselles dans des couvents: Marie-Bénédicte, aux filles de la Croix du faubourg Saint-Antoine; Marguerite, aux Miramiones, qui ne tardèrent point à lui faire dire et signer ce qu'elles voulurent ; l'aînée, aux Nouvelles-Catholiques, où elle abjura presque aussitôt. Condamnée à être rasée et enfermée à perpétuité, M"" du Gast, fut envoyée, le 6 juin, par ordre du 26 mai, chez les Filles-Dieu de la rue Saint-Denis, qui refusèrent de la recevoir, et ne lui ouvrirent leurs portes que lorsque La Reynie les eut

' Mis à la Bastille, le i3 mai 1686 France comme inconvertissable, et se ré-

(Arsen. F. Bast. 19+71), Jean-Jacques de fugia à Berlin, oîi il devint aussitôt con-

Rozel, sieur de Beaumont {Fr. pr., IX, seiller d'ambassade, et successeur de

t")6a), y fut en relation avec Théodore de Persode comme juge de la colonie fran-

Béringhen, qui lui adressa, le 20 avril çaise. 11 fut chargé par l'électeur de Brande-

1687, la quatorzième de ses Cinquante bourg d'installer à Baîreuth les réfugiés

lettres d'exhortation, ull était extraordi- fort mal vus de l'intolérance luthérienne

nairement attaché à sa religion, disent [ToWw^, Geschichte der franiôsischen Co-

les Mémoires sur la Bastille, I, 187; sa lonie von Magdcburg, II, 37b). En 1697 il

prise déconcerta un grand nombre de fut élu membre du consistoire. Krman et

nouveaux convertis. Tous ceux qui le Reclam (I, 279), suivis par Muret (Ge-

connaissaient et qui savaient sa déten- schichte derfran^. Colonie in Brandenburg,

tion, disaient qu'il faisait plus d'effet que p. 202), placent son arrivée à Berlin en

plusieurs ministres n'auraient pu faire 1687; cette date nous paraît, sinon

ensemble». La lettre de Th. de Béringhen inexacte, au moins douteuse; car nous

donne du parent des demoiselles de Vil- ne connaissons aucune expulsion anté-

larnoul une idée Jion moins favorable. ricure à mars 1Û88. M. de Rozcl-Beaumont fut expulsé de

Prisons et Cojivctits. 36i

menacées d'un huissier accompagné d'un serrurier, si le refus se produisait une seconde fois. A la fin de juillet, M"^ du Gast était encore chez les Filles-Dieu, où elle abjura. On l'envoya aux Nouvelles-Catholiques, afin qu'elle pût donner ses soins à l'aînée de ses élèves, assez malade pour qu'il fallût, le i3 septembre, la conduire en grand secret chez le chirurgien Aubert, devant la croix des Petits-Champs *.

Cette malade tenait le premier rang dans les préoccupations du P. Bordes, lorsqu'il écrivit à La Rej'nie sa lettre du i6 octobre 1686:

Il serait peut-être à propos de confier à la marquise de Peray, qui s'en va en Poitou, la jeune demoiselle Villarnoul, convertie depuis près de six mois aux Nouvelles-Catholiques. J'y vois cette pauvre demoiselle dessécher, étant accoutumée au grand air de ses terres. Mais cela n'est rien en comparaison des conséquences pour ses quatre tantes, qui ne feront rien tandis qu'elles n'auront pas plus d'espérance de liberté. Je les ai toutes vues assez longtemps pour les connaître, et je puis assurer que cette espérance faciliterait à MM. Gobillon et Gerbais le moyen de recueillir le fruit de nos travaux. Il y a une autre raison d'intérêt que représente M. de Marconnay, oncle et tuteur de la première, savoir qu'il ne peut rien tirer des fermiers de ses nièces à moins que l'aînée au moins ne paraisse sur les lieux... M"" de Peray, leur cousine, qui laisse sa propre fille volontairement comme otage aux Nouvelles-Catholiques, répondrait de celle-là jusqu'à son retour. J'ajouterai que M"' de La Fredonnière, autre catholique de bonne foi de Port-Royal, doit être de la compagnie jusqu'au Vendômois... Ces converties de couvent valent bien assurément celles des prisons. C'est pour cela que j'aurais pensé à propos l'élargissement de M""' de Villarnoul, la mère, pour la mettre dans quelque couvent,. . . où elle ferait apparemment plus qu'entre quatre murailles; comme elle me l'a insinué, cela pourrait donner le branle à ses filles. Quant à son autre petite-fille, convertie chez M°" de Miramion, on la pourrait sûrement confier à sa belle-sœur Du Breuil, près d'Orléans; mais cela ne presse pas tant que la première, à cause du départ de M"'^ de Peray (Fr. 7o53, f" 82).

Cet oratorien était accommodant, il entrait dans les raisons de ceux qu'on lui donnait à convertir, et l'expérience lui avait appris qu'il fallait peu compter sur la force pour opérer des conversions^;

' On ne comprend pas bien pourquoi Ton vient ici quérir ce qu'il faut, le secret la mère Garnier, auteur du billet suivant, assurément ne sera pas gardé... La malade adressé à La Reynie, tenait tant à ce que ''' f°" '''<=° ^^'^'^ '^ compliment de sortie, il

la chose restât secrète : '^""'"^ "'°" """l ^" f»--"^ =°ifnt revenues

pour se mettre elle-même dans le carrosse...

" 13 septembre 1686. Monsieur^ notre ma- Je crois que M. le curé de Saint-Laurent ser-

lade est en son lieu, Dieu merci, et M"« du virait à la malade plus qu'un autre, etc.»

Gast avec elle ; nous l'avons mise dans un (Fr. 7053, fo 73).

carrosse, couchée sur un matelas avec des « ^ r i • j i • j -

oreillers pour la soutenir... Je viens de lui . ^« f"' •"' «pendant que le roi de-

envoyer du bouillon, de Veau de poulet et ^'§"3 P°"'' dérober a la duchesse de La

de la tisane, et a dîner pour M"= du Gast. Force les derniers jours et le dernier sou-

Pour un jour cela est bien; mais pour Pave- pir de son mari, nir, Monsieur, comment ferons-nous? car si

302 Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.

mais la police, beaucoup plus positive et coercitive, tenait peu de cas de ses avis. Aussi, bien que Seignelay eût autorisé, le 3o septembre, l'envoi de M'"'' de Villarnoul dans un couvent, la retrouvons-nous encore à la Bastille le 14 décembre 1686, avec sa femme de chambre et deux de ses filles. Des deux mises aux Nouvelles- Catholiques le 26 juin, l'une (M"" de Rouvray) était notée, le 14 décembre, comme étant «de bon exemple», c'est-à-dire en voie de devenir bonne cathoUque (Fr. yoSi f" 248), et l'autre (M"^ d'Ausson), comme ne donnant «aucune espérance», le 17 du même mois [Ibid. f° 246). On les mit peu après à Sainte-Agnès, où une de leurs sœurs, différente des deux qui étaient à la Bastille, se trouva, paraît-il, avec elles.

Quant à leurs nièces, le 4 janvier 1687, Seignelay invitait l'intendant Foucault à faire payer, sur les biens de feu leur mère et au besoin sur ceux de leur père, leur pension s'élevant à 25oo livres. Le même jour, il autorisait l'aînée à sortir des Nouvelles-Catholiques, et Marguerite à sortir de chez M"^ de Miramion, pour se rendre toutes deux à Sainte- Agnès, près de leur tante M"'^ de Rouvray, convertie comme elles. M"^ du Gast les y rejoignit vers le milieu de l'année (Fr. 7o53 f° 166).

Le 24 juin, il ordonnait de recevoir au couvent des Hospitalières de Saint-Gervais une demoiselle de Villarnoul (évidemment Villarnoul-Guéribalde), qui apparaît en ce moment pour la première fois, et que nous voyons encore à Saint-Gervais le 28 juillet. Le P. Bordes ne nous apprend pas d'où elle venait ; il écrivait pourtant le 1 5 juillet :

Nous n'avons pu encore gagner la conversion de M"" de Villarnoul, la mère, depuis un an et demi qu'elle est à la Bastille. Je ne sais si on ne gagnerait pas davantage en la mettant ailleurs, oîi elle aurait plus de secours, comme à Sainte-Agnès, près Saint-Eustache, quoique trois de ses filles nouvelles catholiques' y soient. La mère est moins"dangereuse que son autre fille de Jaucourt qu'elles voient librement; leurs caresses et les services de M"" du Gast pourraient lui aider davantage. Il serait bon aussi de séparer les deux aînées de Villarnoul qui restent à la Bastille. La seconde parait moins dure et pourrait peut-être faire quelque chose aux Nouvelles-Catholiques. L'aînée de toutes semble la plus désespérée (Fr. 7o53, f" 7).

Quinze jours plus tard, Seignelay se rendit aux instances du P. Bordes ; il fit transférer de la Bastille aux Nouvelles-Catholiques les deux demoiselles de Villarnoul et la femme de chambre de leur mère; il invita M. de Besmaus à remettre M""= de Villarnoul à

' Cette expression n'a point ici le sens Je converties; c'est ainsi qu'on désignait

alors l'universalitû des protestants.

Prisons et Couvents. 363

M™"" du Breuil, sa belle-sœur, après avoir tiré de celle-ci l'engagement de ne point la laisser sortir du royaume. Enfin, le même jour, 3o juillet, il écrivit à la supérieure de Sainte-Agnès de remettre M"^ de Rouvray et ses deux nièces à M. et M""= de Montaigu (O' 3i). M. de Montaigu, peu désireux sans doute de se charger des trois demoiselles, ne s'empressa pas de répondre à la demande qu'elles lui adressèrent, et près d'un mois s'écoula sans qu'il leur donnât signe de vie (Fr. 7o53 f° 5). Elles ne sortirent de Sainte-Agnès qu'en vertu d'un second ordre du 25 septembre. M""-' de Villarnoul, que la Bastille n'avait point effrayée *, ne se laissa pas ébranler davantage par les sollicitations de son frère et de sa belle-sœur. Sa fille mise à Saint-Gervais imitait sa persévérance; à la fin de l'année, les Hospitalières demandèrent à en être débarrassées, la tenant pour «désespérée après la sortie de M™'= Chauvet», rendue à son mari par ordre du 3o septembre. M. de Marconnay offrait «sur sa tète de la mener en lieu de sûreté chez deux dames catholiques ». Il proposait de la confier à M"^ de Pondevic ou à M"'= de Roussieu- Saint-Amant, dont les évêques de La Rochelle et de Luçon répondraient (Fr. 7o53 f° 122). C'est probablement elle que La Reynie remit à M""' de Saint-Hilaire, en vertu d'un ordre du 19 janvier

Le moment vint où le roi voulut se débarrasser de tous les inconvertissables résolus, qui n'avaient point transigé avec leur conscience. L'expulsion de M"*' de Villarnoul, de M""" d'Ausson, de sa sœur confiée à M"^ de Saint-Hilaire, fut ordonnée le 12 mars i688, sans doute en même temps que celle de M"° de Jaucourt de Bussières-Villarnoul, conduite en mars du château d'Abbeville à la frontière ^ et celle de M™* de Marconnay, qui, du couvent Sainte- Marie de Loudun, fut envoyée, le 5 août 1687, au château de Loches, d'où on la tira le 21 mars 1688, en compagnie de MM. Amonnet, Th. de Béringhen, De Cagnj^ De Cahanel, De Saint- Jean et De Sainte-Gemme^. M™* de Villarnoul eut donc la joie de voir quatre

" [.e P. Bordes écrivait le 12 septembre pérée»; il y a lieu de croire que les N"""-

1687: «Un incident à l'affaire de M"o de Catholiques eurent hâte de s'en défaire

La Roche-Chenard a empêché qu'on en la faisant envoyer à Abbeville. —

transférât de la Bastille M"» de Villarnoul. Quant à la qualification d'aînée de toutes,

Le transfert ne se fera que demain» (Fr. nous inclinons à penser qu'elle revien-

•]ob'i, fo 3i). drait plutôt à sa sœur M"» de Marconnay,

2 Rossier, Hist. des prot. de Picardie, à cause de son prénom de Marthe rappe-

p. 23o. — Nous présumons que cette de- ^3"' sa grand' mère.

moiselle est celle que le P. Bordes appe- ^ Ne pas confondre Marthe de Jaucourt,

lait l'aînée de toutes et «la plus déses- femme de Jacques Mauclerc, sieur de

364 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.

de ses filles préférer la ruine et l'exil à l'abjuration et aux faveurs corruptrices de la cour. Cette joie ne fut pas, hélas ! sans mélange; car en même temps que l'ordre d'expulsion, Seignelay signait un brevet de pension de 5oo livres à M"^ de Rouvray. Avant de quitter la France, la pieuse et vénérable dame aurait voulu embrasser sa famille une dernière fois, car elle était âgée. Cette consolation lui fut refusée.

Sa Majesté ne veut pas, écrivait Seignelay, le i3 mars, que M"' de Villarnoul vienne à Paris; ses deux filles en sont déjà parties. Il faut que vous la fassiez conduire avec les autres hors du royaume (O ^ 32).

Elle trouva un asile dans la Soc/été ou maison de refuge de La Haye, où elle mourut, le 5 février 1690'.

Ses deux petites-filles, envoyées à M. et M""= de Montaigu en 1687, étaient de retour à Paris et vivaient en liberté, mais sous l'obligation de payer la pension de leur sœur, âgée de cinq ans, enfermée au couvent des Jacobines, rue de Charonne. Cette pension leur étant à charge, elles présentèrent au roi, le 18 juillet 1688, un placet par lequel elles demandaient qu'on leur rendît l'enfant. On leur remit, en effet, Marie-Bénédicte, le 2 août, après que La Reynie eut affirmé qu'elles remplissaient leur devoir de catholiques. Il leur fut sans doute permis de se retirer dans leurs terres; car, le 10 mai 1690, Louvois ordonnait à La Bourdonnaie, intendant du Poitou, d'arrêter et de faire «conduire aux Nouvelles-Catholiques les demoiselles de Villarnoul qui tenaient une mauvaise conduite»^. Le 24 septembre 1691, Marie-Bénédicte fut envoyée à M""-' de Montaigu avec prière de «tâcher de lui faire faire sa réunion». Plus résolue que ses soeurs, Marie-Bénédicte continua de manifester son horreur pour le catholicisme. On la prévint, le 14 juin 1692, que le roi ne lui accordait plus que trois mois pour faire abjuration. Elle n'en tint compte et fut renvoyée aux Nouvelles-Catholiques, le 27 janvier 1693. La sévérité avec laquelle on la traita lui parut insupportable après la liberté dont elle venait de jouir à Montaigu : elle plia. Le 14 avril, la mère Garnier annonça qu'elle venait d'abjurer ; en conséquence, on lui permit de se retirer chez M"'^ de Saint- Hilaire.

Cependant ses deux aînées faisaient rechercher leur plus jeune

Marconnay, avec Françoise de Refuge, ' Voir pour les maisons de refuge,

femme de l.ouis de Marconnay, sieur de BuUet., 2« ser., XIII. 3i5 et 3' sér., I, G8. Châteauneuf, qui toutes deux furtnt eni- " Arcli. Bast., YllI, 435.

prisonnées, en if)86, chez les religieuses de la Visitation Sainte-Marie à Loudun.

Prisons et Couvents. 365

sœur, qu'elles avaient perdue de vue et crue un instant passée en Angleterre. Le 3i mai 1691, Pontchartrain ordonnait à l'intendant Miroménil de l'envoyer aux Nouvelles-Catholiques ; mais celui-ci ne put la découvrir. Au mois de juillet, on la cherchait à Saumur et l'on apprit qu'elle avait passé une partie de l'année précédente à la terre de La Forest. Ses soeurs assuraient, le 26, qu'elle n'avait point quitté la France. En novembre, on eut avis qu'elle était à La Rochelle, en face de l'hôtel de ville, entre les mains d'une femme Melon. Le mois suivant, l'avis fut reconnu faux, et Pontchartrain fit arrêter à Thouars un nommé Audouy, qui pouvait donner quelque renseignement sur l'évasion de cette jeune fille ^ La veuve Morin fut emprisonnée à Rouen pour le même motif. Les émissaires du grand roi ne se laissèrent pas rebuter par ce qu'il y avait d'odieux dans cette chasse à l'enfant, et qui plus est, à l'orpheline, que des gens du peuple dérobaient charitablement à leur poursuite. Ils finirent par mettre la main sur elle et l'expédièrent aux Nouvelles-Catholiques; le 20 avril 1694, la mère Garnier reçut l'ordre de remettre à M""= de Parabère la demoiselle de Viilarnoul cadette. Le 9 décembre de la même année, Pontchartrain écrivit à la mère Garnier :

Le roi veut bien que M"° de Viilarnoul soit mise en liberté de la manière que vous le proposez; je serai bien aise d'expliquer à M"' de Rouvray et à M. l'abbé Girard la conduite qu'ils auront à tenir ^O ' 38;.

On découvrit cependant que la conversion de Marie-Bénédicte laissait à désirer; ce fut pour «la rendre enfin bonne catholique», que, le lo février lôgô, le roi permit qu'elle allât demeurer chez M"'' de Rouvray, sa tante -. Le i3 mars de la même année, on l'envoya chez M""= de Mailloc, nouvelle convertie, à qui l'on avait déjà confié M"'' de Vildou et M'^*' de Vargnes. Au bout de trois ans, on

* Pontchartrain écrivait le i3 août 1692 doute succédé, comme directeur des N"=sà l'intendant De La Bourdonnaie : «La Catholiques, à l'abbé Milon, successeur veuve Audouy voulant donner caution de Fénelon:

de se représenter si on veut la mettre en Le roi trouve bon que M'ie de Viilarnoul

liberté, je crois qu'il n'y a pas d'incon- sorte des N'ies-Caiholiques pour aUer de-

vénient à le faire, à la charge qu'elle meurer chez sa tante M"» de Rouvray de

travaillera, ainsi qu'elle le propose, à Viilarnoul, ainsi que vous l'avez proposé,

découvrir où est la demoiselle de Villar- Le roi vous recommande de suivre la con-

noul» lO' 36). — Jean Audouy, mar- duite de cette demoiselle, et de faire en sorte

chand de Saumur, avait obtenu, vers le '»'= '^ '■*=°'^''«= ^°^° """"«^ catholique; vous

20 octobre ,to, la permission de résider f""^" "''' 1!:'°"'''<= If ''''f"''^ "^^"-

. r,*^ . ,„ - , - tielles quil y a d entrer dans la seule et

une quinzaine a Pans (Fr. 70D0, f» 19b;. rentable religion, cette démarche lui attirera

* Voici la lettre que Pontchartrain la protecuon de Sa Majesté. (0* 39). écrivit à l'abbé Girard, qui avait sans

366 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

crut, bien à tort, que M""= de Mailloc avait finalement réussi à déraciner les principes de la Réforme si profondément entrés dans cette jeune âme; Pontchartrain lui écrivit, le 6 janvier 1698 :

Le roi a appris avec plaisir la conversion de M"= de Villarnoul, et la chose lui est d'autant plus agréable que Sa Majesté en la mettant chez vous, le faisait sans scrupule de donner à une nouvelle catholique une protestante à gouverner. Vous avez parfaitement bien répondu à la bonne opinion que Sa Majesté a eue de vous, et c'est par son ordre que je vous écris la satisfaction qui lui en reste (O ' 42).

On ne peut s'empêcher de remarquer que ces préoccupations, pour le moins puériles, hantaient le roi et son ministre au moment «oii les esprits les plus sagaces voyaient, dit Henri Martin (XIV, 335), la monarchie incliner vers l'abîme ».

D'après La France protestante, Marguerite serait morte sans alliance à Paris, en lySg; Catherine-Renée aurait épousé le comte du Bellay, à qui le roi fit don des biens laissés en France par Philippe (?) de Jaucourt, elle était veuve en 1729 lorsqu'elle fit don de 100 livres de rente à la communauté des Nouvelles-Catholiques; Marie-Bénigne ou Bénédicte aurait seule gagné la Hollande, et serait morte à Maestricht, en 1758, après avoir passé quelques années à la cour de Danemark.

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