‹ La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inéditsChapitre 32 sur 46 · MUISSON · texte numérisé non relu

MUISSON

Jacques Muisson, sieur de Toillon, Rieux, Bailleul et Barré, né le 16 septembre i636, était fils de Henri Muisson et de Péronne Conrart, et neveu du fondateur de l'Académie française. Il épousa, le II septembre 1672, Anne de Rambouillet de La Sablière, fille de

' Ni les extraits des registres de Cha- cadet de l'ancien de Charenton, le titre

renton, ni aucune des pièces qui ont de conseiller au Parlement, que lui

passé sous nos yeux, ne donnent à attribue par erreur La France protestante

Richard de Rozemont, né en lôSg et frère (IX, aïiga et 2' édit., II, 389).

368 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

la protectrice des gens de lettres immortalisée par La Fontaine, et en eut au moins quatre enfants: Philippe (1674), Antoine (1676), Henri (1678) et Anne-Madelaine (1680).

L'arrêt du conseil du 28 novembre i685, qui le dépouillait de sa charge, à moins qu'il n'abjurât, l'ayant laissé insensible, on essaya de compléter sa ruine en faisant entendre à ses fermiers qu'ils pouvaient se dispenser de tenir leurs engagements envers lui *. Seignelay s'exprimait ainsi dans sa lettre du 19 décembre au lieutenant-civil Le Camus: «J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit au sujet de la demande qu'ont faite les fermiers du sieur IMuisson, et Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle sera même bien aise qu'un homme aussi opiniâtre dans sa religion, trouve un embarras de cette nature dans ses affaires domestiques » (O' 29I II fallait de plus cruelles épreuves et d'un autre ordre pour ébranler l'intègre magistrat huguenot.

Le 12 janvier 1686, à dix heures du soir, en vertu de la déclaration publiée dans la journée (.O^ 3o), et portant que les enfants protestants au-dessous de seize ans seraient remis à leurs parents catholiques, la police envahit le domicile de l'ex-conseiller, enleva ses enfants malgré leurs cris, et, en attendant qu'on les envoyât dans des couvents, les conduisit chez leur grand'mère M""' de La Sablière, que ses mœurs peu rigides avaient mal disposée à souffrir pour la religion, et à qui l'abjuration avait procuré une pension de 2000 livres quelques mois avant la Révocation. M""-" Muisson, menacée le même jour d'être enfermée aux Ursulines ou aux Nouvelles-Catholiques, fut conduite le i5 aux Miramiones. Le 20, La Reynie signifiait au mari qu'il serait exilé à Montargis, ainsi que son collègue Théodore de Bérinj^hen, s'il ne se hâtait d'obéir aux ordres du roi. Le malheureux père commençait à hésiter: il voulut consulter sa femme. En conséquence, Seignelay écrivait, le 24, au procureur-général: «Sa Majesté trouve bon que M"'^ de Miramion permette à M. Muisson de voir sa femme, pour prendre ensemble une résolution sur leur conversion». L'entrevue, qui aurait pu relever leur courage, eut un résultat contraire; les époux convinrent de fléchir. On le voit par une lettre du 3o, dans laquelle Seignelay invite Harlay à différer l'emprisonnement des enfants, tout en prenant avec le père, «encore bien qu'il se convertisse,...

' Le même moyen de conversion fut rien acheter à ses fermes, et aux fermiers

employé en d'autres occasions, notam- de payer leurs fermages [BuUet., XI,

ment à l'égard de la baronne de Neuville 484). Voir aussi La Force, en Picardie. On fit défense secrète de

des expédients pour assurer leur instruction dans la R. C. ». Toutefois ^1""= i\'luisson plia la première; le 2 lévrier, Seignelay ordonnait à M""" de Miramion de lui rendre la liberté. Muisson ne tarda point à suivre l'exemple de sa femme. En récompense de leur faiblesse, on leur rendit leurs enfants (c'était tout ce qu'ils désiraient) et Muisson fut rétabli dans sa charge. Le billet suivant lui fut adressé, le i5, par Seignelay:

A Monsieur Muisson, conseiller au Parlement.

Monsieur,

J'ai expédié avec beaucoup de plaisir l'arrêt que je vous envoie pour retirer votre démission des parties casuelles; je vous prie de croire que je serais bien aise dans des occasions de vous montrer que je suis, etc.

Le Mercure galant s'empressa d'annoncer que M. et M'"^ Muisson «avaient fait, leur abjuration, après avoir pris un soin très particulier de se faire instruire, et employé un long temps pour chercher la vérité qu'ils avaient enfin reconnue ». Ce « long temps » avait duré huit jours !

Peu à peu, de cette attitude triomphante les convertisseurs passèrent à la défiance. Le 7 septembre, Seignelay mandait le nouveau converti pour lui parler de la part du roi, et le même jour il écrivait au procureur -général :

On a dit au roi que M""' Muisson est mal convertie, et que ses enfants ne peuvent être bien instruits étant près d'elle, et comme vous vous êtes mêlé de la conversion du sieur Muisson et de sa femme, Sa Majesté m'a ordonné de vous prier de vous en informer.

Il était fortement question d'envoyer les fils chez les Jésuites, et la fille aux Nouvelles-Catholiques. Muisson se récria : n'avait-il pas, conformément à sa promesse, pris pour précepteur et pour gouvernante des catholiques approuvés du curé de Saint-Eustache et de l'abbé Varet? Il somma le procureur-général de tenir, de son côté, l'engagement qu'il avait pris de lui laisser ses enfants. Le 18 septembre, le roi donna gain de cause à Muisson; dès lors celuici ne songea plus qu'à fuir avec sa famille.

Dérober aux deux espions qu'il était obligé de conserver, les préparatifs de l'évasion, n'était pas chose facile ; cependant Muisson y réussit. Un beau matin, le précepteur et la gouvernante se trouvèrent seuls dans la maison. Ce dut être vers le mois de septembre ou d'octobre 1687. Le i""" novembre, Seignelay annon-

370 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

çait à De Ménars qu'on venait de saisir à Paris (24 octobre) les biens de M. et M""' Muisson, et l'invitait à faire de même dans son département, notamment en ce qui concernait leur terre située près de Senlis. En attendant la confiscation, la régie en avait été donnée à M"" de La Sablière (O' 3i). Prononcée le 24 janvier 1688, la suppression de la charge de Muisson fut enregistrée en vertu d'un ordre du 21 mars. Le procès du fugitif eut lieu en février 1689*. «On a vu, disait un écrivain du temps ^, ce célèbre magistrat condamné aux galères [perpétuelles], sans que la dignité de son caractère ait pu le distinguer, ni l'exempter de l'infamie apparente de cet arrêt, qui sera dans tous les siècles à venir sa gloire et celle de sa famille. Ne dirait-on pas, à voir cette inflexible rigueur, que vouloir servir Dieu selon la conviction de son cœur et les mouvements de sa conscience, fût le plus grand de tous les crimes et le plus irrémissible de tous les attentats ? »

Réfugié en Hollande, où il retrouva ses beaux-frères, François Morin, sieur du Sendat, ex-guidon des gendarmes du roi, Jacques de Dompierre, seigneur de Jonquières, Adam de la Basoge, baron de Heuqueville, et Théodore Le Coq, sieur des Moulins et de Saint-Léger, ancien de Charenton, Muisson s'empressa de faire une édifiante réparation de sa chute. Il en parle encore en 1690 dans son testament, qui débute ainsi: «Je déclare avant toutes choses que je demande pardon à Dieu de tout mon cœur de toutes les fautes et péchés que j'ai commis pendant le cours de ma vie contre sa majesté souveraine, et notamment du péché énorme que j'ai commis en signant que je me rangeais à l'Eglise romaine » {Bullct., XII, 3o7j. Il mourut à La Haye en septembre 1697, âgé de soixanteet-un ans, après avoir rédigé l'un des trois mémoires remis aux plénipotentiaires qui allaient signer la paix de Ryswick ^. Ancillon, aux yeux de qui Muisson était «un de nos plus glorieux confesseurs »^ s'exprime ainsi dans ses Mémoires concernant les vies et les ouvrages de plusieurs modernes etc., Amst., 1709, in-8", p. 70:

Ce généreux magistrat avait abandonné une charge des plus considérables du royaume de France, et des biens-fonds de terre et en argent, qui le rendaient un des plus riches et des plus puissants de sa compagnie; il a fait voir par là que la religion était ce qu'il avait de plus cher et de plus à cœur; il a

' Mercure MUnriq., p. 167. (Jurieu, Relation de tout ce qui s'est fait

- Hist. des souffrances de Louis de dans les affaires de la religion. ...de-

Marollcs, p. 12. puis le commencement des négociations,

" I.es deux autres étaient l'icuvre d'Élic etc. Rotteid., iG<j8, in-4", p. G.)

Benoit et de Théodore de Hérin^hen

Prisons et Couvents. 871

préféré la vérité et la liberté de sa conscience à tous ces avantages, dont un homme avare, vain ou ambitieux, aurait tait tant de cas; il s'en est vu dépouiller, raser ses maisons de campagne, dégrader ses bois, traiter en un mot avec fureur, en haine de sa retraite, les choses animées et les choses inanimées pour peu de rapport qu'elles eussent avec lui; tout cela ne lui a donné aucun regret, et il a fini tranquillement une si belle vie par une mort douce et édifiante, laissant le soin d'une belle et nombreuse famille à une épouse sage et vertueuse, qui avec la bénédiction de Dieu en a déjà établi solidement une partie en Hollande et en Angleterre.

Le 12 décembre 1697, pressée par le besoin, sa veuve, qu'il avait instituée seule tutrice de ses enfants, supplia Ezéchiel Spanlieim, ambassadeur de Brandebourg-, d'acquitter une dette qu'il avait contractée envers la famille. Cette lettre, où l'on voit la misère d'une grande dame, est trop remarquable pour que nous la passions sous silence. La voici presque en entier :

Je ne puis m'empècher de vous faire part, Monsieur, de la perte que j'ai faite de iVl. Muisson depuis trois mois. Je suis persuadée que vous ne l'avez pas sue, et je me flatte que M""' Spanheim m'aurait témoigné quelque bonté dans mon malheur, puisqu'elle en a toujours eu pour moi et que je n'ai rien fait qui ait pu la diminuer. Mais comme j'ai appris que votre mérite vous avait fait nommer ambassadeur en France, et que je vous vois par là plus en état que jamais de me sortir de la petite aftaire que nous avons ensemble, je prends la liberté, Monsieur, de vous supplier très humblement de vouloir penser à moi. Je sais que vous nous avez payé au commencement de cette année les intérêts et une partie du principal, et nous avons regardé cela comme un plaisir que vous nous faisiez, parce qu'alors nous en avions un grand besoin; je puis vous dire avec vérité que je vous en aurais à présent une véritable obligation si vous me faisiez l'affaire, puisque je dois, que je suis très mal à mon aise, et que par la paix je suis hors d'espérance non seulement de rentrer dans notre bien, mais aussi d'en jouir... Au nom de Dieu, Monsieur, tâchez de me payer le tout, ou du moins une partie, il ne reste plus que 4000 et quelques livres, monnaie de France, cela va à peu de chose monnaie d'ici. Je suis persuadée que si vous voulez avoir un peu de bonté pour moi, vous le pouvez faire dans cette occasion. Je vous le répète encore. Monsieur, je suis en état de vous en avoir la même obligation que si vous me le donniez, etc. {Bullet., Xn, 3o6).

En 1704, les biens confisqués sur IVI. et M'"'' Muisson furent donnés à Marguerite de Rambouillet, femme du sieur de Noce, et à Renée-Madeleine de Rambouillet, femme de Trudaine.

Le Bulletin (XII, 409) contient une lettre inachevée dans laquelle Muisson réfute en bon style et avec une grande modération l'Avis aux réfugiés. « On le croit, dit La France protestante, l'auteur d'une Requête au nom des protestants de France, imprimée en Hollande

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en 1697, que d'autres attribuent à Jacquelot», et qui nous paraît être l'œuvre de Baj'le'.

Mentionnons encore comme fugitifs Madelaine Bazin^ veuve de Philippe Muisson {France prot., 2= édit., I, io83), partie avec son neveu Théodore Bothereau de Lormois ; un autre Philippe Muisson, sans doute fils de Jacques et d'Anne de Rambouillet, né en 1674, admis dans l'Église de La Haye le 17 avril 1688, et qui fit baptiser à La Haye, en 1700, 1708 et 1707, deux fils, Jacques-Théodore, Henri-Philippe et une fille, Dorothée, que lui avaient donnés sa femme Charlotte Le Coq. Le 25 janvier 1714, il adressait aux États-Généraux une requête en faveur des cent six galériens relâchés (Ms., B. du pr.).

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