PROTESTANTS AUTORISÉS A SORTIR DE FRANCE
A côté de ceux qu'on n'expulsa que de guerre lasse, et parce qu'ils avaient résisté à tous les moyens de conversion alors usités, il y avait certains personnages, huguenots incorruptibles, que leur illustration avait préservés de la persécution. Comment permettre, en effet, qu'on dragonnàt ou qu'on emprisonnât un Du Quesne, un Schomberg, à qui la France devait tant de victoires; un Ruvigny et la famille d'Herwarth, dont on n'avait pu oublier les longs et considérables services ? Le respect humain fit reculer le fanatisme; l'autocrate qui ne voulait plus tolérer de protestants dans son ro3'aume, fut contraint d'offrir à plusieurs la liberté de conscience. Ils refusèrent noblement et sollicitèrent la permission d'aller professer leur foi à l'étranger.
Les Schomberg, les Ruvigny, la princesse de Tarente, la comtesse de Roye et la marquise de Gouvernet sont les seuls, d'après Benoit, qui obtinrent cette autorisation. « On ne fit, dit-il V, 898, la même grâce à nul autre». C'est une erreur. M™" Herwarth, M. et M'"^ d'Olbreuse, le marquis et la marquise de La Roche-Giffard, la comtesse de Ducé et Henri Du Quesne l'obtinrent également, ainsi que le hollandais De Laët père, réclamé par les États-Généraux, bien qu'il eût été, au dire de la police, naturalisé français (Fr. 7060 f" 107 et 7o5i f" 3i8) '. D'autres demandèrent
' D'apris \a. France protestante (z" édit., M. N. Weiss a eu l'obligeance de nous
IV, 438), le comte Georges-Henri de communiquer une liste des permissions
Clermont Saint-Aignan, aurait aussi ob- temporaires et autres, antiiiicures à la
tenu la iiiûme permission, et serait en- Révocation, qu'il a relevée aux Archives
suite rentré en France, où il obtint une du ministère des Atlaires étrangères,
charge de maistre de camp en i68g. Parmi les temporaires, nous mentionne-
Protestants autorisés a sortir de France.
vainement la faveur singulière de quitter leur patrie et leurs biens, pour aller vivre dans la pauvreté, mais en liberté, à l'étranger: Ausset, M™'^ de La Contaudière, le peintre Petitot, Marie Picot, veuve d'Etienne Neveu; les anciens de Charenton, Bezard et La Bastide (celui-ci fut plus tard expulsé du royaume); le chevalier de Sainte-Hermine, le duc de La Force, la sœur de Turenne, M""^ de Duras, dont, suivant Sourches, la fin fut hâtée par le refus que lui opposa Louis XIV. « Il y eut même des provinces entières, dit Gaultier de Saint-Blancard, et entre autres celles du Bas-Languedoc et des Cévennes, qui envoyèrent des députés à la cour avec ordre d'aller se jeter aux pieds du roi, pour le supplier de mettre quelques bornes aux persécutions,... ou de nous permettre de sortir du royaume avec nos familles. Mais nos cruels ennemis... nous envièrent jusqu'à ce bannissement volontaire» {Hist. apologét., I, 272).
Du Quesne lui-même, notre plus grand homme de mer, ne put obtenir cette autorisation; elle lui fut déniée dans la crainte qu'il ne révélât aux étrangers le secret de nos forces navales; crainte singulièrement déplacée vis-à-vis d'un patriote qui, avant de mourir, fit prêter à son fils le serment, religieusement respecté, de ne jamais combattre contre la France. — Le roi lui permit seulement de demeurer à Paris sans être inquiété pour la religion'. «On lui laissa la liberté de conscience, dit Benoit, afin de ne le réduire pas à se sauver par quelque artifice, si on le menaçait de quelque contrainte». Le glorieux vieillard passa dans la retraite les deux années qu'il vécut encore. Il mourut subitement frappé d'apoplexie, le i"' février
rons les suivantes (France 9Ô3, f" i53; 960, f" 20; 973, I°i4i; 974, f» 17; 976, f" 24): à Herwarth, conseiller au Parlement, celle de passer trois mois en Allemagne (2 mai 1682); à Jacques-Etienne Cornieu, parisien célibataire, âgé de vingt-cinq ans, celle de voyager en Angleterre et ailleurs (29 décembre i683); à la marquise de La Barre, celle de demeurer six mois en Angleterre avec ses neuf domestiques (22 mai iGSb); à Marqueron, marchand de Paris, celle d'aller en Hollande sans ses deux enfants (8 janvier i683); au chevalier de Caron, celle de passer six mois en Hollande (17 octobre i683). Notons encore quelques-unes des non temporaires (France 963; 964, f» 142 ; 971, f"^ 161 et 204); à la demoiselle Du Moulin, celle de demeurer le reste de sa
vie en Hollande (1" septembre 1082); à La Forët-Susanet , à Henri et Louis de Chivré, celle d'aller servir en Danemark (5 mai i683); au comte de Guichard, avec douze domestiques, celle d'aller servir au même lieu (14 avril 1684); à Elisabeth de La Fosse, parisienne, celle de se rendre auprès de la reine de Danemark (6 mai 1684).
' Ses domestiques semblent avoir joui de la même prérogative, au grand mécontentement de l'exempt Desgrez, qui écrivait le 29 septembre 1686: Michon et deux enfants, domestiques de M. et M"" Du Quesne, sont encore protestants, ainsi que le valet de chambre Chabanne, le cocher et le garde-chasse Champagne, bien que celui-ci ait fait sa réunion (Fr. 7053, f" 3i5l.
1688. Il demeurait alors dans la rue Bourbon-Pré-aux-Clercs, actuellement rue de Lille*. Son corps fut transporté nuitamment dans la terre du Bouchet, près d'Étampes, que Louis XIV lui avait donnée en lui interdisant d'y faire aucun exercice de religion. Le cœur fut recueilli par son fils Henri dans le temple d'Aubonne (canton de Vaud), où il mit une fastueuse inscription que Voltaire résume ainsi: «La Hollande a fait ériger un mausolée à Ruyter, et la France a refusé un peu de cendre à son vainqueur^». La mort de l'hérétique dont il avait été obligé de tolérer la présence, délivra l'intolérant monarque d'une contrainte dont il eut hâte de se venger : le 8 février, tous les biens du défunt furent saisis et une garnison mise dans sa maison, «le roi, est-il dit, ayant résolu d'en user à présent à l'égard de la famille du sieur Du Quesne ainsi qu'il a été fait à l'égard de tous les autres religionnaires opiniâtres^». Le même jour, La Reynie alla signifier à la veuve l'ordre de se convertir ou de sortir du royaume. Gabrielle de Bernières, qui s'était faite protestante pour épouser le héros, feignit d'abjurer, et obtint, le 12 mars, le renvoi de la garnison et la main-levée de la saisie opérée un mois auparavant. Elle mourut en 1697, après avoir refusé de se confesser et de communier dans sa dernière maladie. Son quatrième fils, Jacob, s'était établi à Saint-Domingue en i685; l'aîné, Henri, fut autorisé, le 3o juin 1686, à se retirer dans sa terre d'Aubonne, avec sa femme, deux domestiques et une femme de chambre '*, tandis que les deux autres, Abraham et Isaac, nouveaux convertis, étaient mis en possession des biens de leurs frères. Mais bientôt en proie aux remords, Abraham passa aussi à l'étranger. C'est sans doute lui qui, de concert avec Henri, alors en Hollande, sollicitait sa mère de les rejoindre, et lui envoyait, en 1692, un guide chargé de la conduire près d'eux. Ce guide, nommé Du Toit, fut arrêté avant d'avoir pu remplir sa mission. En 1702, les biens du marquis Du Quesne furent accordés à son frère, et ceux de leur mère, au sieur Bosc, conseiller du roi, maître des requêtes (O 46 f" 1 15).
Le maréchal de Schomberg avait été bien des fois sollicité d'embrasser le catholicisme. Le 3o juillet 1675, après quelques conférences avec des ecclésiastiques, il avait refusé de se convertir,
' Il avait habité, en 1676, la rue des avait quitt(îe pour la rue de Bourbon
Douze-Portes (auj. rue de Villeliardouin), (.lai, Du Quesne, II, 373, 5i6). puis, de iGSo à i683, la rue du Sépulcre * Bullet., XI, 4(11.
(actuellement rue du Dragon) et enfiji la ■' Corrcsp. adm., IV, 377.
rue de (îrcnelle-Saint-Germain , qu'il * Jal, Du Quesne, II, 53i.
Protestants autorisés à sortir de France. 417
et partant d'être fait maréchal ; mais comme on avait besoin de ses services, il fallut passer outre et lui donner le bâton, bien qu'à contre-cœur. Le brevet de 12000 livres de pension qu'on lui accorda le 22 mars i685, fut accompagné de sollicitations plus pressantes, incessamment renouvelées jusqu'à la Révocation. On lit, en effet, dans la Gazette de Harlem: «Paris 11 septembre. Le roi a donné 20 000 écus au maréclial de Schomberg et 18000 au comte de Roye, et il leur a dit qu'il leur accorderait davantage, s'ils le désiraient». Et dans le numéro suivant: «Paris, 19 septembre. Lorsque le roi a donné 20000 écus au maréchal de Schomberg, il y a mis la condition qu'il irait s'entretenir avec l'archevêque de Paris au sujet de la religion'. Le maréchal l'a fait; mais comme il trouvait les arguments de l'archevêque peu convaincants, cet entretien n'a fait que le confirmer dans sa résolution de rester huguenot» (Biillet, 2^ sér., XIV, 546). En décembre, Sourches écrivait dans ses Mémoires I, 377 : « On disait alors que M. le maréchal de Schomberg avait reçu une lettre de la part des huguenots de France, par laquelle ils l'exhortaient à se venir mettre à la tête de 40000 hommes qu'il trouverait prêts à lui obéir, lui promettant qu'il ne manquerait de rien dans cette entreprise ; on ajoutait qu'il avait porté cette lettre au roi et que Sa Majesté lui avait répondu : « Monsieur, je sais qu'il y a quatre jours que vous avez cette lettre ». Sourches ajoute en note : « Ce qui pouvait être un reproche de ce qu'il ne la lui avait pas apportée plus tôt. D'autres s'imaginaient que le roi lui avait fait écrire cette lettre pour éprouver sa fidélité ». Quoi qu'il en soit, le monarque, qui pensait qu'on peut tout acheter avec de l'argent, exprima bientôt au maréchal son très vif mécontentement de le voir si fermement attaché à la religion proscrite; c'est ce que nous apprend la Gazette de Harlem : « Paris, 4 janvier 1686. Il y a quelques jours le roi a accordé à MM. de Schomberg et de La Force ensemble, une audience qui a duré plus d'une heure. On a remarqué qu'ils étaient tous les deux fort consternés en sortant du cabinet » {/bid., XV, 401).
Enfin Schomberg obtint la permission de sortir de France; mais il ne lui fut pas permis d'aller où il voudrait; on lui désigna pour résidence une contrée voisine, d'où les rigueurs de l'Inquisition
' Autorisé à se faire accompagner d'un Louis XIV s'empressa, dit-on, de faire
controversiste de son clioix, Schomberg voir au maréchal une lettre portant que
désigna Rozemont, ministre de Gien, ce pasteur venait de se convertir (Jal,
qui passait pour l'un des plus habiles. A. Du Quesne, II, 522).
ir S7
4i8 Révocation de PÈdit de Nantes à Paris.
et le désir de combattre pour la cause protestante, l'éloignèrent bientôt. A la date du 12 mars, les registres du Secrétariat mentionnent le passeport accordé au maréchal, s'en allant en Portugal avec sa femme, le comte de Schomberg, son fils, un gentiltiomme, un secrétaire, un écuyer, un page, un maître d'hôtel, un chirurgien, cinq valets de chambre, deux sommeliers, deux cuisiniers, deux garçons de cuisine, deux cochers, deux postillons, deux palefreniers, un maréchal-ferrant, un suisse, un jardinier, onze laquais, cinq femmes, quatre-vingt-sept ballots et coffres et huit muids de vin. Le 29, Schomberg n'était point encore parti, bien qu'il eût pris congé du roi et de la cour; mais il ne tarda pas à s'éloigner, «au grand regret de toute la France, qui perdait en lui le meilleur et le plus expérimenté de ses généraux» {Mcni. de Soi/rc/ies II, 5). L'année ne s'était pas écoulée, qu'il avait déjà gagné l'Allemagne. Aussi M™'= de Sévigné écrivait-elle le 25 octobre 1688 : « Que ditesvous de ce héros qui gâte si cruellement la fin d'une si belle vie?»^ et le 1 3 novembre: «On dit que M. de Schomberg est avec le prince d'Orange. C'est un grand malheur pour le maréchal et pour nous»; et enfin le 12 janvier 1689: «M. de Schomberg est général des armées en Hollande, à la place du prince d'Orange, et son fils a la survivance ; voilà le masque bien levé ». A cette nouvelle, l'irritation du roi ne connut plus de bornes: ne pouvant châtier le transfuge, il essaya du moins de le déshonorer. Voici ce que dit à ce sujet le Mercure historique de février (p. 167) :
On fait le procès au maréchal de Schomberg, de qui l'on ne voulut pas recevoir le bâton de maréchal de France lorsqu'il le renvoya il y a quelque temps. L'on prétend que, comme officier de la couronne, il n'a pas dû s'engager au service d'aucun prince sans la permission expresse du roi, et que la qualité d'étranger ne l'exempte pas du crime de félonie. Celui de M. Muisson, ci-devant conseiller au Parlement et qui s'est retiré en Hollande pour la religion, est fait et parfait, et il a été condamné aux galères perpétuelles.
Le puéril arrêt dicté par une colère impuissante, n'empêcha point Schomberg de remporter la victoire de La Boyne, qui décida définitivement du sort de la dynastie des Stuart. Moins sensible à l'irrémédiable défaite de Jacques II qu'à la mort du maréchal, qui avait péri dans le combat, la cour de Louis XIV n'eut pas la pudeur de cacher la joie qu'elle éprouvait de ce tragique événement : M'"" de Sévigné écrivait à Bussy-Rabutin le i5 août 1690:
Je viens de recevoir des lettres de Paris, par lesquelles on me mande que le prince d'Orange n'est pas mort, et qu'il n'y a que M. de Schomberg. Nous
Protestants autorisés à sortir de France. 419
aurions été plus aises de la mort de celui-ci, si on ne nous avait fait attendre à l'autre. Mais ce sera pour une autre fois'.
Le 23 mars 1686, la chambre du domaine enregistrait la permission de sortir du roj'aume accordée le 26 janvier à une autre famille. Dès le 29 janvier, trois passeports avaient été délivrés au nom du marquis de Ruvigny, allant avec sa femme, ses deux fîls, Henri, Pierre, sieur de La Caillemote, et trois domestiques, en Angleterre, « oii il ne devait pas laisser, disait une lettre du 2 février, de rendre de bons services au roi^». Enfin, le 19 du même mois, un quatrième passeport était adressé à La Caillemote pour le carrosse et les chevaux de son père. — Dès 1680, décidé à quitter la France quand le protestantisme y serait proscrit, Ruvigny s'était procuré des lettres de nationalité en Angleterre. Louis XIV l'ignorait peutêtre; mais connaissant à fond le fidèle serviteur avec lequel il avait vécu dans une longue intimité, et le sachant «aussi entêté de sa religion qu'un ministre^», il n'espéra probablement jamais le ramener au catholicisme ; aussi semble-t-il n'avoir conçu aucun dépit de son inflexible fermeté, car il continua d'avoir pour lui, même après la Révocation, des égards qu'il n'eut pour aucun autre. On lit dans la Gazette de Harlem: «Paris 5 février 1686. Le roi n'a pas seulement permis au marquis de Ruvigny de se retirer en Angleterre; mais il lui a laissé la jouissance de ses pensions sa vie durant» {Bidiet., 2^ série, XV, 408). De même Saint-Simon dit: «Ruvignyemporta ce qu'il voulut et laissa ce qu'il voulut, dont on lui permit la jouissance». On lui accorda même une faveur que nous croj-ons unique, savoir un brevet, du i3 août 1686. l'autorisant à vendre trente-six arpents de terre situés près d'Abbeville (O' 3o). Chargé d'années (il était né avec le siècle), Ruvign}' s'éteignit dans l'exil le 28 juillet 1689, après avoir fondé une Église française à Greenwich, où il s'était établi.
Le roi reporta sur l'aîné des fils la bienveillance qu'il avait eue pour le père, témoin le billet adressé à l'intendant de Picardie, dans le ressort duquel se trouvait une de:, propriétés de la famille, le marquisat de Rayneval.
' La grande dame n'était ici que récho ^ Jal, A. Du Quesiie, II, 523.
des passions vulgaires. I.a fausse nou- ^ Expression empruntée aux lettres plus
velle de la mort du prince d'Orange ou moins authentiques de M"»» de Main-
s'étant répandue dans Paris, la populace tenon à M"' de Saint-Géran. avait fait des réjouissances publiques (Oi 34).
420 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
14 septembre 1689.
A M. Chauvelin.
Le roi voulant bien que M. de Ruvigny jouisse des biens qu'il a en France, ainsi que faisait feu M. de Ruvigny, son père, Sa Majesté m'a ordonné de vous en donner avis, afm que s'il avait été fait quelque saisie de votre part sur ces biens, vous lui en fassiez, s'il vous plaît, doimer main-levée (O ' 33).
Ces biens étaient considérables ', mais grevés de 600 000 livres de dettes, et les créanciers avaient eu recours à la justice pour en empêcher la liquidation. On les mit en régie, et tout alla bien jusqu'à la bataille de La Boyne (1690), où Pierre succomba héroïquement. Henri y prit aussi une part brillante, qui lui valut la comté de Gallway et la pairie d'Irlande, en même temps qu'elle l'a fait accuser d'ingratitude par Saint-Simon.
Jugement injuste et superficiel. Sans doute Louis XIV avait accordé aux Ruvigny un rare privilège, en ne leur faisant pas tout le mal qu'il faisait aux autres, c'est-à-dire en ne les dépouillant point de ce qui leur appartenait. Fallait-il donc, en reconnaissance de cette étrange faveur, déserter une cause plus chère que la vie, fouler aux pieds l'honneur huguenot, et laisser la croisade catholique poursuivre en Angleterre l'œuvre de destruction et de ruine qu'elle avait accomplie en Bohème, en Autriche, en Hongrie et en France? En allant combattre le protégé de Louis XIV, les deux frères n'ignoraient certainement pas la gravité des représailles' qu'ils encouraient: comme ils imposèrent silence à leur intérêt personnel, ce n'est pas leur ingratitude, mais leur magnanimité qui nous frappe. Les représailles, en effet, ne se firent pas attendre; l'héritage paternel fut bientôt confisqué sous prétexte de félonie.
Ce n'est pas, comme dit à tort La France protestante, de 171 1 que date la confiscation : un brevet du 18 juillet 1694 accorda au sieur De Launay, commissaire des vivres, « tous les biens meubles et immeubles » ayant appartenu à Ruvigny fils et à sa mère. En apprenant que les négociations qu'il avait entamées avec les Cantons catholiques de la Suisse, n'avaient échoué que par les menées de lord Gallway, Louis XIV ordonna (décembre 1694) que les terres qu'on avait laissées à celui-ci en Boulonnais fussent immédiatement données au duc de Vendôme {Bullet., 3*= sér., IX, 377). A la mort de la mère de lord Gallway (1698), les Tallemant,
' Outre le marquisat de Rayneval, et celle de La Caillcniote, pris Calais, Kuvigny possédait entre autres la terre aH'erniée 2000 livres. d'Ksues en Touraine, affermée 1400 livres.
Prolestants autorisés à sortir de France. 421
prétendant hériter de leur tante, intentèrent à De Launay un procès en restitution, et nombre d'autres parents entrèrent en lice. Un arrêt du conseil du 14 juin déclara surpris et révoqué le don fait à De Launay; l'année suivante, un autre arrêt du Conseil mit en possession les héritiers collatéraux et les créanciers, à dater du I" juillet. Mais le roi avait au préalable diminué l'héritage, en faisant remise de leurs dettes à plusieurs débiteurs, le marquis de Puisieux, le sieur du Bordage ', la demoiselle de Saint Luc et le premier président Harlay, à qui Ruvigny avait confié en partant une somme dont il ne savait que faire. Etant allé s'accuser auprès du roi d'avoir reçu ce dépôt, Harlay fut, comme il l'espérait, autorisé à se l'approprier. En outre, la maison de Sully devait aux Ruvigny une somme de 40^000 livres depuis i655, et bien que condamnée en 1669 à payer cette somme avec les intérêts, elle n'avait jamais exécuté le jugement; par un brevet du i5 mai 1701, le roi fit don de la somme des intérêts exigibles à la duchesse de Lude, dame d'honneur de la duchesse de Bourgogne. Ne fallait-il pas que tout le monde eût part à la curée?
Comme s'il eut pris à tâche d'épuiser toutes les combinaisons de l'arbitraire et de la versatilité, ces biens confisqués, puis donnés à un courtisan, puis rendus aux parents, le roi les reprit à ceux-ci et, par un brevet du 3i mars 1711, les donna en totalité au cardinal de Polignac, pour l'aider à paj'er ses dettes, donation confirmée par un autre brevet du 4 mars lyiS, lequel réservait toutefois le don fait à la duchesse de Lude et la succession de Marie Tallemant. La même année, par une autre faveur confirmée en 1726, le roi déclara éteinte la dette de 40,000 livres des Sully. De même que le commissaire des vivres, le cardinal fut bientôt dépossédé. A la prière du roi d'Angleterre, par un brevet du 17 juillet 1720, que le parlement refusa d'enregistrer et qui fut pourtant entériné et scellé à la chambre du domaine, le duc d'Orléans permit à lord Gallway « de reprendre la possession des biens meubles et immeubles que ses père et mère avaient en France, nonobstant tous dons que le feu roi pourrait en avoir faits », de les vendre pour payer ses créanciers et appliquer le surplus à ses besoins personnels, toutefois « sans préjudice du droit acquis aux acquéreurs de bonne foi ». Le marquis d'Esclainvilliers s'empressa de demander que la terre du Rayneval fût exclue de la restitution, se fondant sur ce qu'il l'avait achetée et payée en justice 25o,ooo livres.
' Voir ce nom dans un des chapitres suivants.
422 Revocation de l'Ecîit de Nantes a Paris.
Sur ces entrefaites lord Galway mourut (6 septembre 1720), testant en faveur de sa nièce lady Russel, à laquelle furent accordées, en 1721, des lettres-patentes que le parlement refusa encore d'enregistrer. Mais on passa outre, et lady Russel obtint, le 26 juin 1723, un arrêt pour entrer en possession. Agée de quatrevingt-quatre ans et prévoyant des difficultés peut-être insurmontables, elle vendit ses droits, moyennant 60,000 livres, à Henri de Salis, comte de La Battue, et à Salomon de Sourdeval, secrétaire du cardinal Dubois, lesquels se prétendaient seuls héritiers légitimes, et semblaient devoir se débarrasser promptement d'une nuée de prétendus héritiers et de créanciers plus ou moins véritables, notamment la princesse de Conti, qui^ demandait la succession à titre de déshérence et à charge d'en payer les dettes. Au reste, les concessionnaires n'eurent garde de payer les 60,000 livres convenues, et furent poursuivis de ce chef par la duchesse de Devonshire, fille de lady Russel, puis par les fils de la duchesse, dont l'un était vice-roi d'Irlande, et un autre, capitaine des gardes du roi d'Angleterre.
En 1725, une veuve Violaine de Bréau, se disant parente d'Hélène Dailly, bisaïeule de Ruvigny, demandait l'annulation de l'arrêt de 1728, de concert avec un notaire d'Amiens nommé Caron, qui prétendait à un cinquième de la succession, et accusait de faux les titres de la veuve Violaine. Un arrêt du 24 mars 1781 débouta les Tallemant de leurs prétentions; il statua, en outre, que le fils n'avait pas hérité du père, et qu'il y avait lieu de partager l'héritage de celui-ci : partage effectué le 4 septembre par un nouvel arrêt. Toutefois le procès continuait encore en 1744, où Sourdeval et Gastelier, héritiers de La Battue, obtinrent un jugement en leur faveur. Fut-il le dernier? C'est du moins le dernier de ceux qu'on trouve aux Archives dans le dossier de cette succession, qui fit couler tant de flots d'encre, de chicane et d'argent (TT 200).
Ce ne fut qu'à la sollicitation de plusieurs cours allemandes, que la princesse de Tarente, fille du landgrave de Hesse-Cassel et veuve de Henri-Charles de La Trémoille, la bonne amie de M'"^ de Sévigné, obtint la permission de retourner dans sa patrie, et d'aller mourir à Francfort-sur-le-Mein en 1698. On lui fit toute sorte de difficultés au sujet de deux femmes dont elle voulait se faire accompagner. «Sa Majesté a donné les ordres nécessaires à ce sujet», lit-on dans les papiers de Harlay, à la date du 3o janvier 1686; et deux jours après: «L'une des deux, qu'elle a permission
Protestants autorisés à sortir de France. 428
d'emmener, est la demoiselle Autestre; la demoiselle de Meneuse [Menours] n'en est point, ni de celles qu'on lui a refusées. Savoir si cette fille a envie de se convertir, parce qu'en ce cas Sa Majesté ferait défense à M"'= la princesse de Tarente de l'emmener» (Fr. 17421 f° 3i et 32). La seconde fut Marie Dor, femme de Jacques de Rozemont, ancien de Charenton (voir Pasteurs et anciens).
A la demande du duc de Brunswick -Zell-Lunebourg, mari d'Éléonore d'Olbreuse, le frère de celle-ci, Alexandre Desmier, marquis d'Olbreuse, et sa femme Madelaine-Sylvie de Sainte- Hermine, parente de M"^ de Maintenon, eurent au mois d'avril 1686, l'autorisation de passer en Allemagne, tandis qu'on emprisonnait M"^ de Sainte-Hermine, son fils le chevalier, et sa fille Anne-Marie- Françoise (0 1 3o). La marquise d'Olbreuse devint première dame d'honneur de sa belle-sœur, auprès de qui l'on trouve également M"« de La Motte, de Charriard, de Maxuel de La Fortière, de Melville, M°"=^ de La Motte-Fouqué, de Beauregard et Marguerite de Machecoul, marquise de La Roche-Giffard {France prot., 2^ édit V, 35o).
Le correspondant de la Gazette de Harlem, d'accord avec les Mémoires de Foucault, écrivait de Paris le 29 janvier 1686 :
Le marquis de La Roche-Giffard [Henri de La Chapelle] et sa femme ont obtenu permission de quitter le royaume, mais à la condition de céder leurs biens à M. de Thianges [Claude-Philibert Damas, marquis de Thianges] qui a épousé leur fille unique.
Et le 19 juillet:
Le marquis de Thianges, qui était parti avec sa femme, W de La Roche- Giffard, pour aller prendre possession de ses terres, vient de perdre sa femme, à la suite de la naissance d'un enfant mort-né. M'" de La Roche-Giffard avait été confiée longtemps aux soins de l'abbesse de Fontevrault, par l'ordre du roi. Ses parents ayant reçu la permission de quitter le royaume, emportent environ So.ooo écus; l'on dit que toutes les terres situées principalement en Bretagne et en Poitou restent à leur fille unique. On en évalue le revenu à 100,000 livres ' {Bitllet., 2' sér., XV, 402).
Prévoyant la proscription du culte auquel il était sincèrement attaché, le comte de Roye et de Roucy, Frédéric-Charles de La Rochefoucauld, heutenant-général des armées de Louis XIV, avait
' Voir chap. XXIX .
424 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
obtenu, en i683, la permission d'aller servir le roi de Danemark, qui le fit grand maréchal •. Après une courte apparition à Versailles, en septembre i685, le comte retourna en Danemark, d'où il ne tarda pas à sortir pour prendre part à l'expédition du prince d'Orange. «Le roi, lit-on dans le Mercure historique de mars 1689 (p. 272), tâche que le comte de Roye qui est en Angleterre pour la religion, retourne servir le roi de Danemark ; mais il n'est pas vrai qu'il lui ait fait dire de retourner en France à condition d'avoir un ministre dans sa maison». II mourut en 1690, pair d'Irlande et comte de Liflford. Il avait épousé, en i656, sa cousine-germaine, Elisabeth de Durfort, fille du marquis de Duras et d'Elisabeth de La Tour-Bouillon, qui lui donna dix enfants. On a vu plus haut (I, 5i6) de quelles scandaleuses faveurs Louis XIV avait récompensé l'abjuration de l'aîné des fils avant la Révocation. Au mois de décembre i685, un commissaire de police s'étant permis d'entrer dans l'hôtel pour s'enquérir du nombre des membres de la famille et de celui des domestiques, la comtesse s'en plaignit, et le roi ordonna qu'on ne confondît plus désormais « les gens de cette qualité avec les bourgeois de Paris» (O' 29). Cependant l'immunité attachée aux titres n'allait pas, tant s'en faut, jusqu'à préserver de la persécution.
.En effet, Seignelay écrivait à La Reynie, le 16 janvier 1686 :
Vous savez qu'il doit être publié demain une déclaration ordonnant que les enfants de la R. P. R. au-dessous de seize ans seront remis entre les mains de leurs parents catholiques pour être instruits, et comme Sa Majesté a été informée que la comtesse de Roye a plusieurs enfants au-dessous de cet âge, elle m'a ordonné de l'avertir qu'elle fasse choix de quelqu'un de ses parents catholiques pour leur {sic) remettre ses enfants (O ' 3o).
Rendu prudent par l'avertissement de décembre, La Reynie ne bougea, et fut prévenu le lendemain qu'à l'égard des enfants du duc de La Force et de la comtesse de Roye, le roi donnerait luimême les ordres. En définitive, deux des fils furent mis au collège Louis-Ie-Grand, et trois des filles, envoyées dans un couvent de Soissons.
Désormais inutile aux êtres chéris qu'on lui avait arrachés, l'inconsolable comtesse ne songea plus qu'à rejoindre son mari, et
' «Juin if)85. On sut... que le roi de dans son royaume au comte de Royc;
Danemark était allé faire un voyage de chose fort extraordinaire de donner un
deux ou trois mois en Norwcge, pendant si grand pouvoir à un étranger» (Mém.
lequel il laissait l'entier commandement de Sourclies, I, i8i).
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en «ayant obtenu avec une extrême peine la permission,... elle ne put, dit Benoit V, 886, emmener avec elle qu'une partie de ses enfants ; il fallut qu'elle laissât l'autre en France, ou comme une conquête qu'elle abandonnait au zèle des convertisseurs, ou comme des otages de la fidélité de leur père».
Ce fut le dimanche 17 mars 1686, lit-on dans les Mémoires de Sourches, II, 22, que M'°'= la comtesse de Roye vint prendre congé du roi pour se retirer au Danemark auprès du comte son mari; spectacle qui donna de la compassion à tout le monde, de voir une femme de cette qualité abandonner ses enfants, ses biens et son pays, pour une religion aussi fausse que celle qu'elle professait et dans laquelle, selon toutes les apparences, elle vivait de bonne foi.
Les deux pièces suivantes, quelque peu contradictoires, sont relatives à ses filles :
Seignelay à La Reynie.
2 mai 1686.
L'avis qui vous a été donné au sujet d'une des filles de M. le comte de Roye, qui cherche les moyens de sortir du royaume, ne peut être véritable, vu qu'il n'en est resté que deux en France qui sont toutes deux dans une abbaye de Soissons (O ^ 3o).
Seignelay à Bossuet, intendant de Soissons.
17 novembre 1687
Comme le roi a été informé par l'abbesse de Notre-Dame de Soissons qu'elle a près d'elle trois filles de M. le comte de Roye, nouvelles catholiques, et qu'il serait dangereux qu'elles vissent cette femme [M"" Grimaudet], je vous envoie de nouveaux ordres pour la faire mettre dans tel couvent de la ville de Soissons ou autre que vous jugerez le plus à propos (O 3i).
M"'' de Ro^^e mourut à Londres en I7i5, n'ayant près d'elle que son fils Frédéric-Guillaume et ses filles Charlotte et Henriette. Tous les autres étaient catholiques et restés en France. Éléonore- Christine devint la femme de Pontchartrain, non moins zélé persécuteur que Seignelay, son prédécesseur.
Suivant Benoit, l'obligation de laisser ses enfants en France fut également imposée à Esther Herwarth, fille de l'ancien contrôleur-général des finances, et veuve de Charles de La Tour-du-Pin, marquis de Gouvernet, lorsqu'on lui permit de passer en Angleterre, où elle avait deux filles, mariées, l'une à lord Eland (1684-1694), et l'autre au marquis d'Halifax. D'après les extraits des registres de Charenton, ses enfants n'auraient été qu'au nombre de quatre :
Madelaine-Esther (i658), inhumée en lôSp; Charles-Barthélémy (i663), Esther (i665) et Jean-Frédéric (1671). Il y manque au moins une fille, soit lady Eland, soit la marquise d'Halifax. Un arrêté du 20 octobre 1699, confirmé par un autre du 9 octobre 1700, lui permit de disposer de ses biens en faveur de ses enfants restés en France. Dans un codicille joint à son testament, elle parle du portrait de «son fils l'abbé», et il résulte des termes mêmes de ce testament, rédigé en 1722, peu avant sa mort, qu'il ne lui restait alors qu'une fille, la comtesse de Viriville, et qu'un fils, Frédéric de La Tour de Gouvernet, celui-là même qu'elle avait été contrainte d'abandonner lorsqu'il n'avait que seize ans, et qu'elle ne revit peut-être jamais (Agnew, in-f°, II, 197). La marquise de Gouvernet, naturalisée anglaise, le 16 janvier lôgS, fut inhumée en 1697 dans l'abbaye de Westminster (Agnew). Sa mère, Esther Vimart, l'avait accompagnée en Angleterre, ainsi que nous l'apprend une note de police datée du 16 février 1687 : « Absentes du quartier Saint-Eustache, par permission du roi, M""^ Herwarth et M"* la marquise de Gouvernet». Le 8 mai 1688, on leur confisquait une somme de 10 000 livres au profit des jésuites missionnaires en Orient (O' 82). — Une autre Esther Herwarth reçut la naturalisation anglaise le 3 juillet 1697.
A la date du i5 mars 1686, nous trouvons dans les registres du Secrétariat (O* 3o) la mention d'un passeport accordé à la comtesse d'Ussé sortant du royaume. Il s'agit très probablement d'Anne de Machecoul, veuve de Louis de Montgommery, comte de Ducé, laquelle se retira en Angleterre, selon la France protestante, VII, 483 b.
Bien qu'ennobli en récompense de ses services, le célèbre voyageur Jean-Baptiste Tavernier était un trop petit personnage pour qu'on lui accordât la faveur, si recherchée, d'émigrer. Il prétendait avoir obtenu du roi la permission de demeurer en France sans changer de religion ; il paraît, en effet, avoir été préservé de la persécution (Fr. 7052 f" 38). Le 18 septembre 1686, un commissaire de police informait La Reynie que Tavernier, délogé de son auberge, avait pris domicile chez le perruquier Mauger, et s'était trouvé mal la veille en soupant. Il ajoutait que, pour peu que le mal augmentât, le vieillard serait bientôt en danger de mort. A quoi La Reynie répondit qu'il n'y avait rien à faire, si ce n'est d'envoyer, en cas de danger, quelqu'un pour essayer de le persuader de se
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convertir (Fr. 7052 f° 170). Voulant retourner une dernière fois en Perse, Tavernier prétexta des affaires à régler avec Du Quesne fils, auquel il avait vendu sa propriété d'Aubonne, et n'obtint qu'à grand peine et moyennant une forte caution qui garantissait son retoui", la permission d'aller passer trois ou quatre mois en Suisse. La Reynie, chargé de lui remettre un passeport, souleva des difficultés de toute sorte, qui durèrent plus d'un mois, du 26 juin au 7 août 1687 (O' 3i) ; il fut sans doute peu surpris de voir qu'une fois parti, Tavernier ne revint pas, et alla mourir à Smolensk en février 1689 [Biillet., 3" sér., VIII, 441).