‹ La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inéditsChapitre 40 sur 46 · ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

ÉMIGRATION

Quand on vit clairement que le roi ne céderait pas, qu'il se faisait une gloire et un point d'honneur de soumettre par les garnisons, la Bastille, la relégation etc., jusqu'au dernier de ceux qu'il appelait opiniâtres; quand on vit qu'il fallait non-seulement se soumettre à une abjuration menteuse parce qu'elle était contrainte, mais encore professer une religion imposée^ au nom de laquelle tant d'abus de pouvoir et tant d'infamies étaient journellement commis; le désir de fuir une patrie sans entrailles, où le père de famille pleurait sa femme et ses enfants, qu'on lui avait enlevés, devint presque universel. La conscience huguenote se révolta contre l'omnipotence tyrannique et finit par en triompher, non toutefois sans que d'innombrables victimes eussent été frappées. En vain ferma-t-on les frontières, en vain l'ordonnance du 26 avril 1686 attribua-t-elle aux gardes, aux paysans et aux délateurs, les dépouilles des fugitifs; en vain la déclaration du 7 mai stipula-t-elle contre eux la peine des galères et de la confiscation des biens; les plus résolus, les meilleurs, ceux qui contribuaient le plus à la gloire et à la prospérité de la France, prirent le chemin de l'exil, et quelques-uns emportèrent une partie de ce qu'ils possédaient. Malgré l'habileté de la police, malgré les espions que les ambassadeurs entretenaient en Hollande et en Angleterre, malgré toutes les passions ameutées, même au son du tocsin, contre les fugitifs, une foule considérable parvint à s'échapper, portant à l'étranger des ressources d'hommes et d'argent, de probité active et de force morale, dont la France épuisée devait avoir bientôt un si grand besoin. Comment ne pas

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ressentir une amère douleur, à la pensée que la Prusse n'a été érigée en roj'aume (1701), que grâce à l'accroissement de population produit par la Révocation!

On a vu plus haut le concours prêté aux fugitifs par le consistoire de Charenton, soit directement, soit par l'intermédiaire de M""" Berthaut, et comment Claude, imité par M"'= Monglas, avait fait passer en Hollande plus de 80,000 livres, appartenant à des amis qui se préparaient à quitter la France. On a vu également que, plus de quatorze millions, avaient été retirés de la place de Paris, et que sur l'initiative de François Amonnet, la Hollande avait, dès le 7 mai 1681, décrété des mesures propres à attirer chez elle un grand nombre de réfugiés. Le Danemark et l'Angleterre (édit de Hamptoncourt, 28 juillet) suivirent promptement cet exemple; tandis que la Suède se bornait à charger le comte Lilieroot, son envo3'é, d'invoquer le traité de Westphalie pour empêcher la dragonnade de pénétrer en Alsace. La Révocation eut pour effet le prodigieux accroissement de l'émigration, qui n'avait guère cessé depuis 1666. A l'édit du 17 octobre i685, l'Électeur de Brandebourg répondit par un édit du 29, offrant aux protestants français «une retraite sûre et libre », accompagnée de franchises et d'avantages de toute sorte. Sous la pression de l'opinion publique, et bien qu'il fût pensionnaire de Louis XIV, Charles II d'Angleterre rendit un décret semblable; de même, nonobstant l'intolérance du clergé luthérien, le roi de Danemark renouvela sa déclaration de 1681. Quant à la Suisse, elle allait accueillir en frères les proscrits et faire preuve à leur égard d'une inépuisable charité *. Telles étant les dispositions des puissances protestantes, les hôtels de leurs représentants à Paris se transformèrent naturellement en lieux d'asile et en foyers d'émigration.

« Quelques réfugiés originaires de Paris, sauvèrent une partie de leur fortune en la confiant à l'ambassade suédoise, et surtout au sieur Palmeguiste, secrétaire du comte de Lilieroot, qui leur fît rendre à leur arrivée en Hollande les sommes qu'ils lui avaient laissées en dépôt» (Ch. Weiss, II, 3i2).

Le 25 octobre i685, Seignelay écrivait à M. Robert, procureur du roi:

Sur ce que j'ai dit à Sa Majesté, que vous m'aviez donné avis que ceux de cette religion portaient leurs meubles chez l'ambassadeur de Hollande et

' «Lorsqu'un pauvre soldat du canton dominante, tous ses concitoyens ressen-

de Zurich, mutilé au service de la tirent cet affront et déclarèrent sur le

France, eut été chassé des Invalides, champ qu'ils donneraient asile à 3ooo

parce qu'il n'appartenait pas à la religion huguenots» (Ch. Weiss, II, 2o3'l.

43o Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

chez les envoyés de Brandebourg et de Suède, elle m'a ordonné d'écrire à M. de La Reynie de faire observer quand le transport des meubles se fera, pour les faire saisir avant qu'ils entrent chez les dits ambassadeurs, à quoi Sa Majesté veut que de votre côté vous teniez la main (O ' 29).

Parmi les fugitifs qui demandèrent asile à l'envoyé de Danemark, nous trouvons M"'= Suzannet deLaForest, nièce de Dangeau, M"" du Breuil, des environs de Crécy en Brie, et une jeune fille de Châteaudun, nommée Angélique, qui passa jusqu'à son départ pour servante de M""= l'envoyée. Au mois de mars 1686, questionné relativement à M. de Théobon, qu'on savait être à Paris et qui demeurait introuvable, M. de Meyercron répondit : Le marquis n'est point dans mon hôtel, je vous en donne ma parole. — Mais n'y avait-il point été et depuis quand n'y était-il plus? C'est ce que M. de Meyeixron n'eut garde de dire. En août, La Reynie reçut l'ordre de faire tout ce qui était possible pour découvrir si M"^ Caron ne se trouvait point chez Spanheim, envoyé de Brandebourg, ou chez son collègue de Danemark (O' 3o). Enfin, le 11 décembre 1693, Pontchartrain écrivait: «Le roi a été informé qu'une demoiselle nommée Dupré se donne beaucoup de mouvement à Paris avec M. de Meyercron pour débaucher les nouveaux convertis» (O' 87).

L'ambassadeur et l'ambassadrice d'Angleterre étaient dénoncés, le 27 mai i685, comme devant emmener, chacun de son côté, plusieurs jeunes protestants qu'ils inscriraient au nombre de leurs domestiques (O ' 29). En conséquence, la police fut chargée d'examiner avec soin leur personnel au moment du départ. Le 3o juin, les officiers de l'amirauté reçurent l'ordre de ne laisser embarquer aucun officier de la R. P. R. sous prétexte d'appartenir à la maison des ambassadeurs ou des princes étrangers. Le 25 avril 1686, la police signalait la présence d'une dame cachée à l'ambassade anglaise (Fr. 7o53 f° 224). Au mois de mai, Desgrez découvrait que M™" Desnoyers, de Tours, déguisée en homme, devait gagner l'Angleterre avec son fils, à l'aide d'un passeport anglais où elle était désignée comme un camarade de ce fils (O' 3o), Plus tard, deux enfants confiés à Vion, furent arrêtés munis d'un passeport provenant de la même ambassade (Fr. 7o53 f" 870). Au commencement de 1687, Marie Monglas, disposée à s'enfuir, cherche momentanément asile chez Spencer (Fr. 7o5i f°^ 4, 23i, 3ii). En 1688, nouvel avis relatif à la prochaine évasidn de plusieurs nouveaux convertis, qui devaient accompagner l'ambassadeur hors de France. Dix ans plus tard, D'Argenson recevait l'ordre d'observer la conduite de plusieurs français que l'ambassadeur avait la permission

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d'emmener; et, le 28 octobre 1699, Pontchartrain écrivait à D'Herbigny, intendant de Lyon:

Milord Exester partit de Paris le 21 de ce mois pour se rendre en Italie par la route de Lyon, ayant à sa suite trois carrosses et trente-deux personnes. Comme on a su de ses gens que plusieurs personnes françaises, faisant profession de la R. P. R., ont dessein de se joindre à son équipage dans l'espérance qu'il facilitera leur évasion. Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire de vous attacher à distinguer ses véritables domestiques d'avec ceux qui voudraient abuser de son nom pour sortir du royaume au préjudice des défenses {Corresp. adni., IV, 492).

L'ambassade de Hollande fut certainement l'une des plus actives: son secrétaire, nommé Molle, distribuait un opuscule imprimé où étaient énumérés les avantages offerts par les Pays- Bas, la route à suivre, les précautions à prendre etc. '. En feignant de vouloir émigrer, l'exempt Desgrez réussit à s'en procurer un exemplaire, qu'il envo3'ait à La Reynie le 26 mars 1686. J'ai trouvé, disait-il, le secrétaire occupé à recevoir de l'argent, et j'ai la persuasion que, depuis deux mois, il a fait sortir de France plus de 200,000 livres (Fr. yoSS f*" 122). Pendant le siège de La Rochelle, M""' Daillé s'était réfugiée à l'ambassade de Hollande ; en i633, pour éviter la prison, Aubertin y avait fait un long séjour ; menacé aussi d'arrestation, le ministre Gilbert y passa une bonne partie de l'année i685, et n'en sortit que pour prendre le chemin de l'exil, ainsi sans doute que Claude et sa femme. Le guide Humfrey affirmait que des quatre enfants de M. de Massanes cachés à Paris, deux se trouvaient à l'ambassade de Hollande (Fr. 7o53 f" i83). Seignelay écrivait, le 2 avril 1686, que deux enfants du sieur de Rambouillet de La Sablière, trouvés dans une auberge, avaient été remis au guide Du Thry par Molle (O' 3o). De son côté, Desgrez écrivait le 2 juin: «L'ambassadeur de Hollande vient d'arriver; les domestiques qu'il se propose de faire partir sous peu de jours, sont des protestants logés chez lui qu'il veut envoyer en Hollande» (Fr. 7o53 î° 294); et le 3o: «Les deux hommes qui passent quantité de femmes sont partis ce matin avec deux filles

' <iJe me donne l'honneur d'envoyer à soit ici fort aigri sur les affaires de la

Votre Majesté, écrivait D'Avaux, ambas- religion, je ne vois pas d'apparence, jus-

sadeur de France en Hollande, un im- qu'à cette heure, qu'on chasse les catho-

primé que l'Électeur de Brandebourg fait liques de ce pays, cooime le bruit en

distribuer ici, pour inviter les huguenots avait couru» {Ségociations de M. le

de France à aller dans ses États, sous Comte D'Avaux, Paris, 1762, in- 12, V,

l'espérance des grands avantages qu'il ig3 et 201). leur promet!). Il ajoutait: «Quoiqu'on

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prises chez l'ambassadeur de Hollande. Ils ont pris la route de Rouen » (Fr. 7o53 f° 288). Avant sa malheureuse tentative d'évasion, un page de Schomberg, Louis Lévesque de Fouroulte, avait séjourné à l'hôtel de Hollande; Colonia, hollandais naturalisé français, s'y retira également, de même qu'une multitude d'autres dont les noms restent inconnus. Le guide Plat avoua, dans son interrogatoire, que les personnes, qu'il avait passées, étaient munies d'un passeport signé Molle, et protégées par Mollaire, consul Hollandais de Bordeaux, auquel il remettait un tiers des bénéfices, en vertu de l'association qu'ils avaient conclue (Fr. 7o53 f° 5o). Aussi l'ordre d'arrêter Mollaire, s'il revenait à Paris, ne se fit-il pas attendre: il est daté du 18 novembre 1686. Enfin le guide Félix, aussi arrêté, racontait qu'un de ses amis avait fait plusieurs voyages, emmenant chaque fois une dame qui, conformément à un passeport délivré ad hoc, passait pour l'ambassadrice de Hollande (Fr. 7o52 f° 8).

A la fin de 1688, sollicité de s'opposer à ce que l'ambassadeur de Hollande reçût les meubles que les émigrants faisaient conduire chez lui, le roi refusa, de peur qu'on ne rendît la réciproque à D'Avaux (O' 32). En effet, dès qu'il eut résolu que les réfugiés ne pourraient hériter de leurs parents restés en France, la Hollande ne permit point aux Français d'hériter de leurs parents émigrés.

L'envoyé de Brandebourg fut sans doute, après l'ambassadeur hollandais, celui qui déploya le plus de zèle. « On voudrait savoir, écrivait, en i863, M. Archinard {Bidlct., XII, 104), si Spanheim a fait quelque chose pour s'opposer, durant son séjour à Paris, aux persécutions contre les protestants et à la révocation de l'Edit de Nantes ». Sans doute ces expressions rendaient mal la pensée de l'auteur: Qu'était, en effet, le Brandebourg, qui ne comptait pas deux millions d'habitants, pour tenter de s'opposer au dessein du plus altier des potentats? Ce que l'on peut dire, c'est que Spanheim fit tout ce qui était en son pouvoir. Par ses soins, l'édit de Potsdam du 29 octobre i685 fut secrètement répandu en France, et son hôtel était littéralement encombré de fugitifs, auxquels il facilitait la sortie du royaume, non sans exciter le vif mécontentement du roi, qui le menaça de le faire rappeler par l'Electeur, et qui, en 1689, malgré un passeport en règle, fit visiter ses bagages, sous prétexte qu'il emportait les effets de plusieurs réfugiés'. Le

' fc:nvoy(2 extraordinaire de 1680 à 16H9, bassadeur, et y passa encore cinq années Spanheim revint en France comme am- de iCJgy à 1702.

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23 novembre i685, le sieur de Grandmaison ' dénonçait l'hôtel de l'envoyé de Brandebourg, rue de Grenelle-Saint-Germain, comme renfermant quantité de meubles de gens de la R. P. R. qui se préparaient à partir à sa suite (Fr. 7o53 f'' 187). Un rapport dressé le 21 janvier 1686 par le commissaire Gazon, confirmait amplement cette dénonciation:

Il est venu ce soir une femme de chambre de M'°° l'envoyée de Brandebourg, qui est catholique et qui a été congédiée aujourd'hui du service de ladite dame, qui m'a dit qu'il y a un grand monde retiré en la maison du sieur envoyé; que la dame de Villarnoul, de Normandie, y est morte et y fut enterrée samedi dernier dans la petite cour; que les deux demoiselles ses filles y sont encore. Plus le sieur Desfontaines, sa femme et ses enfants, qui sont de Rouen; le sieur Gandalot et sa fille , aussi de Normandie; le sieur Falaiseau, avocat (en marge, de la main de La Reynie : Le fils aîné de Falaiseau est premier secrétaire de M. de Brandebourg), et la demoiselle sa femme, qui demeuraient rue du Battoir, et encore quinze autres personnes de qualité, entre lesquelles sont la demoiselle de La Houssaj'e, fille, la demoiselle Moreau, du Poitou, qui a ses enfants à Paris sans savoir où ils sont, et la demoiselle Nanette, fille. Que ledit envoyé a encore chez lui un jeune garçon de quatre ans de la maison de Suze, qui passe pour son page; que dans cette maison il a été apporté par ceux de la religion des biens immenses; qu'il y a dix coffres dans le cabinet du secrétaire, pleins d'argent, qu'il en fait tenir à ceux qui sont passés aux pays étrangers (Fr. 7o5i, f" 4 1).

Le lendemain, le commissaire ajoutait :

Alexis Gaillard, maître serrurier, qui a sa maison vis-à-vis de celle de l'envoyé de Brandebourg, m'a dit qu'il a été plusieurs fois faire des ouvrages dans ladite maison; qu'il avait ouvert et fermé, même raccommodé des coftresforts qui étaient dans le cabinet du secrétaire au nombre de dix, pleins d'argent; qu'il a aussi travaillé à un balancier qui est dans ledit cabinet pour peser les sacs d'argent; qu'il avait vu apporter en la même maison nuitamment dans des carrosses et autrement quantité de choses; que tous les lieux de cette maison étaient pleins jusqu'au grenier de gens qui s'y sont retirés; que les carrosses de louage entraient la nuit dans la cour, etc. (Ibiii., f» loi).

Spanheim lui-même s'exprime ainsi dans sa Relation de la cour de France (p. 227):

Seignelay s'avisa un jour que je me trouvais à l'antichambre du roi,... de m'y aborder pour me dire qu'il se croyait obligé de me donner à entendre de savoir de bon lieu, qu'il y avait un grand nombre de gens de la R. qui étaient réfugiés en cachette dans ma maison de Paris, et que la marquise de Villar-

' Ce devait être Franciiii de Grand- renton; car il demandait tout à la fois maison, officier de police, qui avait sur- une récompense et un rôle dans la riîveillc la démolition du temple de Cha- pression.

434 Révocation de V Edit de Nantes a Paris.

noul, femme du frère aîné de M. d'Ausson, y était morte peu de jours auparavant, et enterrée dans un tel endroit et à une telle heure qu'il nomma. Il tira même là-dessus de sa poche l'avis de tout cela qui lui était mandé de Paris, et oii, en effet, on nommait diverses personnes qui étaient encore actuellement chez moi, comme entre autres le père et la mère de M. Falaiseau, envoyé de Suède, et plusieurs autres. A quoi il ajouta, comme si on fen] était aussi informé, que ma maison était toute pleine de hardes de réfugiés, et que je pouvais bien croire que le roi ne l'approuverait pas quand il le saurait. Je lui dis là-dessus ce que je devais et en coupant court, puisque comme il n'était point alors ministre d'État, et moins des affaires étrangères, je n'étais nullement obligé de lui rendre compte de mes actions, ni lui en droit de m'en demander raison. Aussi en demeurai-je là que ces prétendus avis étaient bien outrés et exagérés en toutes manières, que je ne disconvenais pas, et qu'aucun chrétien n'aurait refusé de donner retraite à une personne mourante, d'un nom et d'une qualité connus, comme la marquise de Villarnoul, pour lui donner lieu de mourir en repos, moins de lui refuser les devoirs de l'enterrement; qu'il y avait véritablement quelque peu de hardes chez moi depuis assez longtemps, qui appartenaient à des Français passés au service de son Altesse électorale il y avait déjà quelques années, et avec permission et de bons passeports du roi; qu'après tout je n'étais nullement en peine de rendre bon compte de ma conduite là oii il écherrait, et sur laquelle on avait eu jusque-là aucune prise; comme d'ailleurs je me croyais en droit de m'attendre à tous les égards qui étaient dus à un ministre de mon caractère, et de plus d'un prince allié de Sa Majesté. Cependant, et pour le dire en passant, cet avis me servit pour y prendre mes mesures et m'y précautionner sur ce que je crus bien que M. de Croissy ne pourrait que m'en dire dans la suite, sur l'information qu'on ne manquerait pas de lui en donner, comme il arriva quelques jours après, etc.

Plus tard, un autre envoyé de Brandebourg, le comte de Schwerin, se compromit au point d'envoyer à ses frais sept ou huit familles de passementiers et de cordonniers dans la terre de Landsberg, dont elles durent s'éloigner aussitôt pour aller s'établir à Berlin, parce que les habitants refusaient de leur vendre des aliments.

Tant que Schomberg n'eut point quitté Paris, son hôtel fut aussi un lieu d'asile; en janvier 1686, un crocheteur y portait encore les meubles de la veuve Allaire, qui allait s'éloigner. Parmi les quarante-deux domestiques emmenés par le maréchal, plusieurs ne l'étaient assurément que de nom et seulement pour franchir la frontière. Jusqu'au moment de son départ, la comtesse de Roye favorisa également la fuite de plusieurs de ses coreligionnaires; elle fit notamment passer en Hollande une partie de la fortune de Matthieu Amonnet, et des catholiques même participèrent à ce périlleux acte de charité. Non moins zélée. M'"'' de Monginot donnait de quoi faire le voyage à plusieurs de ceux qui manquaient de ressources pour l'entreprendre (Fr. 7o53 f" 802). Jusqu'au moment où elle fut elle-

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même arrêtée, la marquise de Peray fut un autre ange consolateur des proscrits. Bon nombre d'entre eux l'allaient trouver de nuit: elle prenait leurs noms, leur adresse, leur cherchait une retraite et leur procurait des guides (Fr. 7o53 f° 177). L'hôtel de Soissons n'était pas moins suspect à la police, qui le surveillait de très près. Le 29 avril 1686, prévenu que M"'' Juliot de la Pénissière s'y était réfugiée avec deux enfants, Seignelay invitait la princesse de Carignan à les envoyer aux Nouvelles-Catholiques. Après les avoir mis en sûreté, la compatissante princesse répondit qu'ils n'étaient pas chez elle (O* 3o). Le guide Duval avoua, dans son interrogatoire, qu'il avait pris trois femmes à l'hôtel de Soissons pour les conduire à l'étranger (Fr. 7o53 f° 18). Bien que Louis de Launa}^, comte d'Entragues, eût abjuré, sa maison n'en était pas moins ouverte aux fugitifs : Il y a encore des protestants inconnus à l'hôtel d'Entragues, écrivait Desgrez le 12 février 1686. Avant et après la Révocation, l'ancien de Charenton Gervaise favorisa la fuite de beaucoup de personnes, qu'il adressait à son fils membre du consistoire de la Savoye à Londres. En dépit de leur abjuration, le faible Lardeau et M""^ Janiçon, femme d'un de ses collègues, rendirent aussi des services aux fugitifs. De Château-Chinon, où il était en exil et dragonne, un autre ancien, Aufrère, confiait sa maison à un ancien catholique pour y recevoir des protestants qui y attendaient la venue des guides. M""' Amonnet fut accusée de complicité non seulement dans l'évasion de son mari, mais aussi dans celle des Formont. En 1698, les banquiers Bert et Trinquant, et, en

1699, leurs confrères Foissin et Voisin, ainsi que Lavigne, de la rue du Roi de Sicile, qui se servait de l'entremise d'un sieur Jourdain, aidèrent à s'évader un grand nombre de personnes, en se chargeant de faire passer leurs fonds à l'étranger (O ' 43). Le sieur de Fresnay, ci-devant capitaine des gardes de Schomberg, fut soupçonné, en

1700, d'avoir participé à la fuite de Marie de Vieilmaisons et à la vente de ses effets \0 248, TT 39 et i58). Le 3 mars 1701, la dame d'Aubonne, Suissesse (ce n'était pas la femme de Du Quesne fils, qui venait de vendre cette propriété pour se retirer à Genève), fut arrêtée à Paris comme coupable d'avoir recueiUi des fonds destinés à faciliter l'évasion des religionnaires (O 248). Hors de Paris, la dame d'Esly, village d'auprès de Roye (Somme), et le comte de Gorenflos, dont la terre était située près d'Abbeville, aidèrent bien des fugitifs à franchir la frontière (O ' 44 et Fr. 7052 f° 118).

Une industrie nouvelle, que la police ne put réprimer, s'était rapidement développée, nous voulons parler de la vente clandestine

436 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

des passeports et des certificats de catholicité qui en tenaient lieu. Quelques personnes ayant réussi à passer la frontière à l'aide d'attestations de ce genre (notamment Nesle, accusé d'en avoir surpris une à l'arclievèque de Paris, et Dorothée Bertheau, à qui Marthe Œillet avait remis la sienne accompagnée de son baptistère), des catholiques s'empressèrent de vendre la leur (O' 3o). Il se trouva aussitôt des prêtres qui en fabriquèrent de fausses et en firent le commerce, notamment le curé de Boué-sur-Noirieu (Aisne) et Jean Gale, de Saint-Denis. L'espion Tillères dénonçait le dernier à D'A vaux en ces termes, le 17 janvier 1686: «Il gagne beaucoup à donner des certificats aux Réformés qui lui en demandent pour se sauver. J'en ai vu beaucoup qui en ont reçu, où il certifie qu'ils sont très bons catholiques et romains. Au reste, il semble qu'on ferme les yeux à la sortie de tous ces gens-là, puisqu'il en sort de tous côtés une quantité prodigieuse ' ». Un correspondant de la Gazette de Harlem lui écrivait de Paris, le 3o novembre i685: «On a pendu un homme qui vendait aux nouveaux convertis de fausses attestations, portant qu'ils avaient comparu devant le curé de leur arrondissement » {Bullet, 1" sér., XV, 267). Sans doute, l'ordre formel d'exiger des passeports en règle fut bientôt expédié partout; aussi les fugitifs s'ingénièrent-ils à en trouver. On en empruntait ou on en achetait-. Un ancien capitaine^ le comte de Guichard, fils de la marquise de Peray, prêta le sien à plusieurs personnes qui passèrent heureusement. Celui que s'était procuré Mariette, servit successivement à quinze de ses amis. C'est pourquoi Seignelay écrivit à Colbert de Croissy, le 5 mars 1686 :

Le roi ayant été informé que les étrangers qui obtiennent des passeports, les négocient et s'en servent pour faire sortir du royaume les sujets de Sa Majesté en renvoyant ces passeports plusieurs fois en France, elle m'a ordonné de vous avertir de mettre, dans les passeports que vous expédierez à l'avenir, une clause portant qu'ils seront visés par les gouverneurs des villes frontières, et au défaut des gouverneurs par les juges des lieux, afin que par ce moyen on puisse éviter une pareille surprise (O ' 3o).

Un ancien valet de chambre de l'évêque de Coutances céda le sien à Massanes, qui, grâce à cette acquisition, put s'embarquer pour l'Angleterre. De Thry, qui s'en était fait délivrer un pour la

' Ch. Weiss, II, 431. huguenots, parmi lesquels il y en avait

'^ «On ne donnait pas même aux calho- de considérables, qui auraient donné la

liques de passeports pour sortir du moitié de leur bien pour pouvoir sortir

royaume, écrit Sourches {Méin., I, 384), de France.

de peur qu'ils ne les donnassent à des

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Hollande, le vendit à Galdi. Marthe Lulier fut emprisonnée pour en avoir vendu un à une demoiselle qui ne dépassa pas Vincennes. On en vendait partout, dit Benoit. Les employés des ambassades, les concierges mêmes, en procuraient à leurs affidés autant qu'ils en voulaient. Le commissaire Delamare dénonçait, en 1686, Esther Nicole, passée au commencement de l'année à Guernesey, d'où elle devait envoyer à ses amies Françoise et Jeanne Lemaistre de faux baptistères, qui leur permettraient d'obtenir des passeports par le suisse de l'ambassade anglaise (Fr. 7082 i° 182). En 1697, Bosredon fut mis à la Bastille pour en avoir fait venir de Hollande. En 1700, le guide Pigeon en tirait des quantités du major de Mons. Aussi Desgrez, fort au courant de tout ce trafic, proposait-il de ne tenir nul compte des passeports, et de faire arrêter indistinctement tous ceux qui se présenteraient à la frontière, sauf à relâcher ensuite ceux qui justifieraient clairement de leur innocence.

A Paris, où les provinciaux accouraient en foule dans le dessein de s'échapper, la difficulté était d'abord de se cacher. Quelquesuns faisaient appel au dévouement de leurs amis de l'une ou de l'autre religion; d'autres se logeaient dans des auberges et feignaient d'être catholiques. Beaucoup furent arrêtés. Cependant les agences d'émigration où l'on trouvait le logement et les guides nécessaires, s'étaient multipliées avec une extrême rapidité. Quatre ou cinq seulement finirent par être bien connues de la police, qui ne possédait sur les autres que des renseignements fort imparfaits, à peine quelques noms: Divry, aubergiste, chez lequel viennent d'arriver trois femmes de la province; la Lemaistre, qui a mis bien des gens aux mains des guides (Fr. 7o53 f° 802); M™"" Cape, de la rue du Cherche-Midi, qui a entre les mains un petit garçon de M. Le Coq (Fr. 7o5i f° 82); Boyer, perruquier de la rue Saint-Honoré, peu zélé pour la R., chez lequel loge le guide Saint-Martin (Fr. 7o58 f° 279); la femme Damoiseau, au bout de la rue Guénégaud, près du Pont- Neuf, qui a toujours chez elle des gens de la R. et n'ouvre pas à tout le monde (Fr. 7o58 f° 281); Boisbourdon, qu'on mit à la Bastille où il resta deux ans {Arch. Bast., X, 67) ; Jeanne Brochon, de Lausanne et la hollandaise Marguerite Van der Bourg, envoyées au château d'Angers ; l'auberge de la Ville de Blois, celle du Dauphin, rue de Harlay, tenue par Bacq, d'où devait partir le 16 mai 1686 de grand matin, une vieille demoiselle de Normandie, qu'on ordonna de n'arrêter qu'au premier gîte, où d'autres se joindraient à elle (Fr. 7o52 f°^ 147, 149''; une auberge de la rue Troussevache où logeait Abe, officier du roi d'Angleterre, qui faisait passer beaucoup

438 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

de personnes (Fr. 7o53 f° i83). «On a reçu avis de La Haye (mars 1686) que trois particuliers, un desquels se nomme Jean Thieroit, de Champagne, lequel est français, doivent partir pour venir à Paris, afin de faciliter l'évasion des sujets du roi, et qu'ils logeront à Paris chez la dame Talon, rue Dauphine.... On mande aussi que le nommé La Roche, lieutenant des grenadiers de M. le prince d'Orange, doit partir pour le même dessein que les trois autres» (O ' 3o). Nous trouvons encore dans les avis donnés au roi ce qui suit : 14 septembre 1686. Lebrun et Lapierre sont deux guides qui retourneront sous peu à Paris (Fr. 7062 f" 8). Marguerite de La Fricaudière, hollandaise, vient souvent à Paris chercher des personnes de la R.; elle loge ordinairement rue de la Monnaie, chez un gantier, proche le Saint-Esprit (Fr. yoSS f" 144). Leduc apporta de Hollande une lettre à deux demoiselles de Dolon, qui sont logées à l'hôtel d'Ecosse, rue Guénégaud, elles étaient sur le point de partir pour aller joindre leur sœur en Hollande, sans une lettre qu'elles ont reçue de leur frère, qui leur marque qu'il doit aller joindre sa compagnie, qu'il les verra en passant à Paris (Ibid.). M'""= Joly demeure avec sa sœur, M"^ Bruguier, veuve, au bout de la rue de Savoie. Leduc doit la conduire (Fr. 7o5o f° 242). Enfin une note envoyée d'Angleterre en 1688 est ainsi conçue :

Le nommé Persan, français âgé d'environ quarante ans, de visage maigre et blême, portant une perruque courte et brune, un habit brun tirant sur la feuille morte et presque toujours des bas rouges ou gris de fer, devait partir de Londres au commencement de ce mois pour venir à Paris, où il logera chez M°" Naze, dans la rue des Gobelins, ou chez le sieur Bernard, à l'Écu d'Orléans, au Palais. Il amènera à son retour en Angleterre le nommé Caries ou Carlier, fermier fort riche, demeurant auprès de Tours, et changera de nom pour passer.

Il y a un prêtre du diocèse d'Amiens ou d'Arras qui a été chassé par son évêque et qui a été dépouillé d'un bénéfice. Il se nomme Aldabat, a les cheveux roux et fort crépus, de taille médiocre, le visage plein, il va souvent à la Sainte-Chapelle à Paris; c'est un intrigant qui fait quelquefois des voyages en Angleterre et en Hollande, et qui se mêle de faire passer des fugitifs (Fr. 7044, f« 273).

Tombé aux mains de Desgrez, au milieu de novembre 1686, le guide Lespine avoua que Louis, fruitier et débitant de bière dans la rue de Charenton, près la barrière, fournissait des guides aux fugitifs, et l'avait conduit rue de la Cossonnerie dans une maison où se trouvaient trois demoiselles disposées à tenter le passage ; que, dans la rue des Marais, à main gauche en entrant par la rue de Seine, il y avait dans une maison neuve, à une porte cochère

Emigration. 489

qui est enfoncée*, des gens de qualité prêts à s'en aller; que chez M""= Bourdon, au faubourg- Saint-Antoine, se tenaient la fîlle d'un ministre réfugié à Amsterdam et trois ou quatre enfants prêts à partir (Fr. 7o53 f" iSgl. — Lejeune, avocat, était noté comme recevant les guides et les mettant en rapport avec les fugitifs. 11 tomba malade de chagrin quand il vit arrêter Gervaise, avec lequel il devait partir, ce qui ne l'empêcha point de faire un grand nombre de copies des Plaintes de Claude qu'un guide lui avait apportées. A la suite d'une assemblée tenue chez lui au moment de l'arrestation du baron de Serres, c'est-à-dire au commencement de 1687, Pradal et lui furent l'objet d'un redoublement de surveillance. On finit par l'enfermer et l'expulser du royaume en 1688.

Delamare écrivait le 20 mars i685 : «Lebel, orfèvre anglais demeurant près du Collège des quatre nations, est l'un de ceux qui s'emploient le plus à débaucher les jeunes artisans et à les envoyer à l'étranger ^ ».

Le Heritter, natif de Nurenberg et âgé de vingt-quatre à vingtcinq ans, demeurait chez Spanheim en qualité de commis, tenant la caisse et les comptes pour les affaires particulières de l'Electeur de Brandebourg, rue du Bac au faubourg Saint-Germain^; il fut mis à la Bastille, le 3 juillet 1686, pour avoir facilité l'évasion de M. et de jyjme Formont, par le transport de leurs effets à Hambourg. Il sortit de la Bastille le 4 avril 1687.

Charles Lombard, dit Brion, petit boiteux réfugié à Londres avec sa femme, était frère de trois pasteurs '*. Revenu en France pour emmener son neveu et le fils de M™^ Pélissari, il séjournait à Paris en attendant qu'ils fussent prêts, et s'occupait de procurer des guides aux fugitifs. Ce fut à lui que M"" Du Gast s'adressa pour se faire passer avec les demoiselles de Villarnoul. C'est aussi lui qui

' Cette maison qui porte le n» 21, a abjuration, et d'envoyer ses enfants chez

été habitée par Racine, Adrienne Le le vicaire de Saint-André pour les faire

Couvreur et M"= Clairon. instruire» (O' io).

' Seignelay écrivait à La Reynie le 1°' ' Spanheim habitant la rue de Grenellefévrier i685: «Sa Majesté approuve que Saint-Germain, nous ne nous expliquons vous attendiez jusqu'à dimanche à faire pas bien comment son employé pouvait se enlever les enfants du nommé Lebel... trouver rue du Bac.

Vous verrez par le mémoire ci-joint ce * André, pasteur à Calvisson; Pierre,

qu'on dit de lui et de ses enfants; il est mort pasteur à Lussan; Jean, pasteur à

bon de l'avertir que, s'il ne prend garde Poitiers, condamné à l'amende vers 1671

à ses enfants, on les lui ôtera même pour contravention aux édits, naturalisé

avant le temps qui lui a été donné». Et anglais en 1688 avec sa femme, Françoise,

le 3: «Je vous envoie la profession de et ses fils, Daniel et Philippe-Daniel. Ce

foi que Lebel, orfèvre, a signée devant dernier, aussi pasteur, aécrit une //l'i/oire

moi; il m'a promis de faire incessamment des persécutions (.Agnew, III, 47, 209).

440 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

fit conduire, par Vertot, Coignard, de Rouen. Afin de dépister la police, il changeait de domicile tous les trois ou quatre jours, et logeait parfois au Dauphin, rue de Harlay, chez Bacq, nouveau converti, où il se faisait adresser ses lettres. Les guides Félix et La Capelle faisaient de même. Mais le traître Bacq' hvrait tout à Desgrez. Aussi Lombard fut-il bientôt signalé comme travaillant aux évasions, entretenant commerce avec les guides, notamment Marie Vincent, comme rendant de fréquentes visites à M™^ de Dolon, qui songeait à fuir, et à M"^ Quenevault ou Quenouault, de Bretagne, demeurant rue Neuve-Saint-Eustache (25 mai 1686). On ne tarda pas à l'enfermer au For-l'Evêque. Le 21 août, il écrivait à jyjme Quenevault qu'il était au cachot et au secret, et la priait d'intercéder en sa faveur auprès de La Reynie, afin qu'on le mît en chambre, ou que du moins il eût la permission de monter les aprèsmidi pour respirer l'air (Fr. 7o53 f° 90). Deux jours auparavant, Seignelay avait signé l'ordre de l'envoyer à la citadelle du Havre (O' 3o); il y resta près de deux ans. Le 4 juillet 1688, le duc de Beauvilliers reçut l'ordre de le mettre en liberté, en l'avertissant que, s'il se mêlait de nouveau de faire sortir du royaume les Réformés, il serait sévèrement puni. On ne l'expulsa pas du royaume, parce qu'il avait abjuré (O' 32 et Fr. 7052 f°^ 107, i35, et 7o53 fo 374).

Jean Breton, natif de Vitry-le-Français et domicilié dans la Grande rue Taranne, près de l'ambassade hollandaise, était un ancien laquais fort pauvre, qui avait acquis de l'aisance en s'associant avec Beck pour faire passer un grand nombre de protestants à l'étranger avant la Révocation. « Il avait, disent les Mémoires de la Bastille, beaucoup d'habitudes et de relations en Allemagne avec plusieurs princes et seigneurs, et comme cela ne pouvait pas tellement se cacher qu'il n'en parût quelque chose dans son quartier, pour couvrir ses intrigues il avait pris quelquefois la qualité d'agent des affaires de M'"" la princesse de Tarente, et d'autres fois celle de résident de M. le prince palatin. Il s'était lié avec un nommé Carita qui s'en était allé en Allemagne, et qui avait emmené avec lui plusieurs artisans, et entre autres des tapissiers de haute lisse du faubourg Saint-Antoine, et avec le nommé Braque, hollandais, qui tenait chambre garnie [rue du Colombier]».

Un agent de la police secrète envoyé, le 4 juin i685, chez

' Il ne doit pas être confondu avec le rue du Colombier et s'était lié avec Brehollandais Braque, qui tenait un hôtel ton, confrère de Lombard.

Emigration. 441

Breton, pour lui proposer une affaire, fut accueilli favorablement par la trop confiante M™° Breton ; elle lui dit que son mari était en Allemagne, et lui donna l'adresse d'un aubergiste nommé Cotel, en ajoutant qu'il y avait à Paris plus de cinquante personnes qui faisaient le même commerce (Fr. 7052 f" 210). Non moins imprudent, Cotel dit que M. de Hombourg, prince de la maison impériale, logé à l'hôtel de Braque, rue du Colombier, recrutait des colons, ainsi que M. d'Isembourg, prince souverain de Hesse, logé à l'hôtel impérial rue du Four-Saint-Germain ; que celui-ci devait partir dans quatre jours, et avait envoyé à Metz plusieurs jeunes gens qu'il y prendrait en passant {Ibid., f° 212). Le lendemain, le commissaire Delamare informait La Reynie que les deux portiers de Charenton avaient conduit chez Breton huit personnes, soupçonnées d'être des ministres et de vouloir passer à l'étranger. La présence de ces portiers, disait-il, rend cette assemblée fort suspecte ; « car s'ils agissent par l'ordre de leurs maîtres, il s'ensuivrait que le consistoire serait d'accord avec Breton et les autres qui débauchent les sujets du roi pour les faire sortir du royaume. Je crois qu'il sera bon de faire observer cette maison» (Ibid). En conséquence, un autre agent de la police alla trouver M"" Breton, feignit d'être protestant et la pria de lui fournir les moyens de passer à l'étranger. Elle promit de le mettre le lendemain en rapport avec un marchand de chevaux de Reims, qui avait fait passer plus de cent personnes. Le prix, dit-elle, est de quinze livres d'or (i5oo fr.?) qu'on paie à Notre-Dame-de-Liesse (lieu de pèlerinage célèbre, d'où l'on pouvait gagner la frontière par Vervins et Hirson, ou par Pontavert, Sedan et Gironne). Ceux qui ne peuvent aller à pied, vont par le coche jusqu'à Liesse, où ils trouvent des chevaux dans un cabaret pour continuer le voyage. A partir de là, on ne marche que la nuit. Le coche est parti depuis deux jours et ne reviendra que dans huit jours. Il y a ici une femme qui a vendu tous ses meubles et qui l'attend pour partir avec un enfant. «J'espère que voilà de la confiance, écrivait, le 11 juin, Desgrez, déjà tout heureux de sa prochaine capture. Je ferai en sorte de connaître ladite intrigueuse afin qu'elle ne chape [n'échappe] point» (Fr. yoSi f''3o). Qu'arriva-t-il ensuite ? Comme on ne trouve à ce moment aucune trace d'arrestation, il semble probable que, grâce au flair du marchand de chevaux, l'affaire manqua. Quoi qu'il en soit, à son retour • d'Allemagne (18 juillet), Breton fut arrêté, mis à la Bastille et sans doute relâché au bout de quelques mois. En effet, dans le courant de l'année suivante, soupçonnant l'avocat Constans, qui faisait à

442 Révocation de PEdit de Nantes à Paris.

Paris «les fonctions de ministre», de s'être réfugié chez l'envoyé de l'Électeur Palatin, La Reynie ordonnait de l'y arrêter sans hésitation si on l'y pouvait trouver.

Jean Breton fut emprisonné de nouveau par ordre du 17 juin 1690. Le 3 février 1697, il rédigeait à la Bastille un placet pour obtenir sa liberté. D'après La France protestante {2." édit., III, 112), il était réfugié à Berlin en 1700. D'après les Archives de la Bastille (IX, 247), au contraire, il serait mort le 18 avril 1700 aux îles Sainte-Marguerite, et Pontchartrain aurait demandé, le 3i, quel était cet homme et le sujet de sa détention. Il a dû y avoir deux personnages de ce nom.

L'aubergiste Louis Vion et sa femme, qui était anglaise, faisaient aussi « un grand commerce des passeports des ministres étrangers» (Fr. 17421 f" 42). Le 5 février 1686, comme le mari allait mettre M™" Mallet et ses enfants dans le carrosse de Bruxelles, où il leur avait retenu des places, il fut arrêté et conduit au Petit- Chàtelet. La femme, arrêtée le i5, bien que la lettre de cachet ne soit que du 17, fut mise à la Bastille, et leur servante, à la prison de l'Abbaye, où elle était encore le 2 avril (Fr. 7o53 f° iio). Au mois de juin, Vion réclamait la liberté, dans un placet où le vrai et le faux sont étrangement mêlés. Il a souffert, dit-il, les cachots depuis quatre mois; il est au pain et à l'eau depuis trois mois; sa femme est prisonnière comme lui; leurs enfants, tout jeunes, sont à l'Hôpital-Général; le commissaire Gazon lui a saisi tout son bien, 2000 livres de meubles, 6co livres de marchandises, 400 livres d'argent comptant, et le malheureux n'a rien pu obtenir pour sa subsistance. Il est ancien domestique de Courtin, ambassadeur en Angleterre, et a toujours vécu en bon catholique. Il prétend s'être laisser emprisonner en Angleterre plutôt que de changer de religion; il a abandonné les biens qu'il y possédait pour revenir en France. Il a converti sa femme, qui a fait abjuration à Saint-Sulpice, il y a .sept ans. Leur disgrâce provient, poursuit-il, de ce qu'on les a soupçonnés, bien à tort, de favoriser les évasions. Il n'a commis d'autre crime que d'aller innocemment retenir des places au coche de Bruxelles pour une Anglaise, et de recevoir en pension deux enfants (les De L'Isle du Gast), l'un de sept ans, l'autre de neuf, amenés par des Anglais, et munis d'un passeport de l'ambassadeur d'Angleterre (Fr. 7o53 i° 370). Vion n'a garde d'ajouter qu'il avait déjà été mis à la Bastille l'année précédente, par ordre du 4 janvier i685. Mais la police le savait; aussi la seule réponse qu'il obtint fut un ordre de transfert au château d'Angers, daté du 29 août.

Emigration. 448

Le 2 mars, Seignelay demandait qu'on lui envoyât l'interrogatoire de M™" Vion, afin de faire connaître «la mauvaise conduite du sieur Trumbol », sans doute aussi compromis dans le négoce de l'émigration. La prisonnière avait affirmé que le sieur et la dame de Grave, étaient cachés à Rouen dans le dessein de s'enfuir ; mais la délation ne se trouva pas exacte. Suivant les Mémoires de la Bastille, M""= Vion s'en évada. On ne s'en évadait pourtant guère. Aussi n'est-ce pas de la Bastille qu'elle réussit à s'enfuir, mais d'une maison voisine, dans laquelle on l'avait transférée, pour cause de maladie, en vertu d'un ordre du 8 juillet (O' 3o). Bientôt reprise, elle fut envoyée au château d'Angers, où nous la voyons au mois d'octobre nourrie à raison de i5 sols par jour. Elle n'en sortit que le i^"" octobre 1688, avec défense de revenir à Paris. — Une autre Anglaise, Anne Herost, « embaucheuse de M"" de Peray » et femme d'Antoine Laperle, hôtelier et marchand de vins de la rue des Boucheries au faubourg Saint-Germain, fut arrêtée, le 4 mai, comme inculpée dans l'affaire de Vion. Elle ne tarda pas à abjurer entre les mains du curé de la Sainte-Chapelle, dans l'espoir de recouvrer la liberté; cependant huit mois après elle n'était pas encore relâchée (Fr. 7o5i f°^ 261, 299; 7o52 f°' 268, 867 et 7o53 f° 455).

Outre son envoyé, le Brandebourg avait aussi à Paris un résident, nommé Jean de Beck, originaire de Trêves, conseiller de Sa Sérénité Electorale, et résident de quelques autres princes d'Allemagne, de la ville libre de Strasbourg' ainsi que de quelques-unes des villes hanséatiques^. Il avait épousé à Charenton, vers 1660, Anne Cassiopin, de la famille du peintre du roi. En 1669, il signait comme témoin au mariage de Jean Rou, avocat au Parlement, et de Louise Elle, fille du peintre du roi Pierre Elle, dit Ferdinand, cousine de sa femme au premier degré. Ce fut lui qui mit le poète Chapelain, son intime ami, en rapport avec Rou (Mém. de Rou, II, io3), qu'il présenta aussi à l'historien Mézeray (I 40). Les extraits des Registres de Charenton ne mentionnent pas le fils de Beck, mais seulement ses deux filles: Elisabeth, mariée en 1681 à Louis Le Forestier, sieur de Bouley-Saptel, lieutenant de cavalerie; Constance-Emilie, mariée en 1682 à Jacques Barbot de la Porte, natif de La Rochelle et banquier à Paris, qui figure dans la troisième

• Bullet., 2« sér., XII, 21. adressait à la duchesse on lit: « Recom-

' Erman et Reclam, IX, 29. Il avait mandé à M. Beck, à l'hôtel de La Tré-

aussi été au service de M™» de La Tré- moille (Bullet., 2« sér., VII, 234 et 284).

moille; car au dos d'une lettre que Morus

444 Révocation de l Edit de Nantes a Paris.

catégorie des négociants mandés chez Seignelay le 14 décembre i685 (Fr. 7o52 f° 224).

Dès avant la Révocation, il avait fait de son appartement, situé au premier étage de la maison des Ferdinand, rue Mazarine presque à l'angle de la rue Dauphine, une véritable officine d'émigration. La fuite d'une de ses filles fut un nouveau grief contre lui. Au mois de mai 1686, après avoir été cachée trois jours dans un grenier, et avoir confié un collier de perles à une dame catholique, qui fut fort tentée de le garder, Constance-Emilie (Catherine-Emilie d'après Erman et Reclam, et Charlotte-Emilie d'après les papiers de La Reynie) réussit à passer la frontière et arriva heureusement à Amsterdam (Fr. 7082 f" 296); elle gagna sans doute ensuite l'Angleterre, où Jacques Barbot, son mari, fut naturalisé le 5 janvier 1688. Le 1 3 août 1686, le commissaire Gazon continuaifà signaler l'appartement de Beck comme l'asile de plusieurs personnes suspectes :

Les trois femmes desquelles je me donnai l'honneur de vous parler parle mémoire de dimanche dernier, demeurent chez le sieur Beck... La dame Varlet, qui tient la maison vis-à-vis, m'a dit qu'il y a chez lui cinq femmes qui y demeurent depuis quelque temps. Elle ne sait si elles sont françaises ou étrangères; mais elle voit tous les jours beaucoup de monde venir en carrosse dans cette maison. Cela se peut sans cause particulière, parce que Ferdinand père et fils sont peintres; d'un autre côté, comme ils sont en cette maison tous nouveaux réunis que l'on ne voit point aux églises, du moins à celle de Saint- Sulpice, leur paroisse, l'appaj-tement dudit sieur Beck peut être favorable pour s'assembler. Ces trois femmes pourront retourner au prêche [de l'ambassade] dimanche prochain; au retour, je pourrai dans les rues leur parler et les faire arrêter si elles sont françaises, en cas que vous le trouviez à propos (Fr. 7052, f» 282).

Le 3 octobre. Gazon écrivait encore qu'il y avait plusieurs dames logées chez Beck, qu'en outre un grand nombre d'autres montaient chaque jour à son cabinet, au donjon du quatrième étage, et qu'un ami de Ferdinand, le bonhomme Bernard, logé au second, était surpris et frappé de ces continuelles allées et venues (f" 284). Il revenait à la charge dans les premiers jours de novembre :

Le sieur Beck est allemand; sa femme hollandaise [erreur, à moins qu'il n'eût perdu sa première femme et se fût remarie]. Us ont chez eux la dame de La Roche [De Larroque] de Rouen, nouvelle réunie ', la demoiselle Falaiseau, femme du sieur Falaiseau, qui est auprès de son altesse l'Électeur de Brandebourg, laquelle est encore de la R... Ladite demoiselle Falaiseau dit

' Voir aux N^o'-Catlioliq.

Emigration. 44^

avoir permission de vous, Monsieur [de La Reynie], de rester à Paris. Ledit sieur Beck a encore chez lui le fils de la dame de Cussy de Brie [De Neuville ou De MoUien], qu'elle y a laissé pour apprendre à écrire; il est âgé de douze ans. A l'égard de son propre fils, Beck dit qu'il y a quinze jours qu'il l'envoya porter une lettre à M"" la duchesse d'Orléans à Fontainebleau, et qu'au lieu d'y aller il lui a mandé qu'il se rendait en diverses cours des princes étrangers qu'il n'avait pas encore vues, et qu'il lui présentait ses excuses pour être parti sans autorisation (f" 285).

Ces plaintes réitérées irritèrent le roi qui, n'osant violer les privilèges des ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande, ne se crut point obligé d'user de la même réserve à l'égard du Brandebourg, puissance naissante, et signa, le 4 novembre, l'ordre d'expulser Beck du royaume, en ayant soin d'ajouter que «cet homme» n'avait «aucun caractère» officiel. Quelques jours plus tard, l'expulsion fut jugée un châtiment insuffisant. Le i5, Seignelay ordonnait à La Reynie de mettre sur le champ le résident à la Bastille, s'il se trouvait encore à Paris, et de s'informer de la route qu'il avait prise, s'il était parti, afin qu'on pût courir après lui. Beck, souffrant d'une maladie de la vessie qui l'empêchait d'aller en voiture et l'obligeait à ne se nourrir que de lait, n'avait pas quitté Paris ; il fut arrêté le 17, avec M""* Beck (Fr. yoSi f'' 269), que Desgrez conduisit le même jour à la Bastille. Le mari n'y fut écroué que le 26. Dans l'intervalle une garnison avait occupé son appartement, où elle resta longtemps. Le 19 novembre. Gazon écrivait encore à La Reynie:

Les sergents qui sont en la maison du sieur Beck me viennent de donner avis que la dame Falaiseau et les trois demoiselles qui sont avec elles, reçoivent beaucoup de visites d'hommes d'épée et d'autres, qu'on leur apporte beaucoup de lettres... Vous me donnerez, s'il vous plaît, l'ordre que ces sergents doivent tenir sur ce sujet. Je leur ai dit cependant de retenir les lettres. [En marge, de la main de La Reynie : Retenir les lettres et me les envoyer. Point de visite.] Ladite Falaiseau a failli se sauver par un escalier dérobé inconnu aux sergents (Fr. 7052, f" 286).

Desgrez retourna dans la maison le 24 novembre, y prit les trois petites-filles de Beck et les conduisit aux Ursulines de la rue Sainte- Avoye (Fr. 7o53 f° 168). Les extraits des registres de Charenton n'en mentionnent que deux : Constance-Emilie Barbot, née en juin i683 et baptisée par AUix; Anne-Élisabeth, née en mai 1684. S'il y en avait réellement une troisième, elle ne pouvait être née qu'en i685. En vertu d'un ordre du iS'décembre, l'une fut remise à l'abbé de Feuquières, et l'autre, à M. de Besmaus (O ' 3o). Une enfant de cet âge à la Bastille ! L'aînée fut confiée à un oncle nommé Du Saptel, au sortir du couvent des Ursulines, qui la gar-

dèrent sept ans et lui apprenaient, grâce sans doute au ministère des «maîtresses fouetteuses», à dire en voyant le portrait de son père: «Fi! le vilain huguenot! ». En 1706, elle alla rendre visite à sa mère réfugiée à Emden, en Hanovre. Elle devint ensuite la femme de Jacques Cabrit, pasteur de l'Eglise française de Cotbus (Ms. de la biblioth. du prot.), dont l'autobiographie a paru dans le Bulletin, 3® série, X, 584).

Dès le 27 novembre, Seignelay avait ordonné de tirer M. et M"'' Beck de la Bastille, et de les conduire à quinze lieues de Paris, en leur enjoignant de sortir du royaume. Le 2 décembre, Beck fut autorisé à prendre un bateau pour descendre jusqu'à Rouen, et à rester à la Bastille jusqu'au moment où il serait en état d'entreprendre le voyage. Il en sortit le 4 (Arsen. Ms. Bast. 10471), avec sa femme. Le 11, le commissaire Delamare envoyait à La Reynie quelques lettres trouvées chez Beck : deux de M""" Jean Rou, une de L'Huilier de Chalandos, sieur du Breuil, une de Claire Du Moulin (sans doute Claire Raquet de Mollien), datée de Châtillon en Brie, près Rozoy, et remise à Beck par M'" du Breuil de Chalandos. Au dos de la dernière Beck avait écrit: «M^^ Du Moulin est à Uresel»; d'où Delamare concluait que Beck avait trempé dans sa fuite. Au reste, ajoutait-il, Beck a fait passer plusieurs autres membres de cette famille: vers le milieu d'octobre, deux demoiselles de Chalandos, logées rue d'Anjou, à la Ville de Montpellier; le carême dernier, une demoiselle des Bergeries, cousine des demoiselles de Chalandos, logée rue Lamoignon, à la Ville de Montpellier^; au mois de mai dernier, le sieur L'Huilier du Breuil, et une dame que Beck fils alla chercher le soir rue de Lamoignon. Le sieur du Breuil et cette dame partirent le lendemain matin, tandis qu'une demoiselle du Breuil demeurait chez Beck en attendant une autre occasion qui se présenta bientôt 2. La lettre de L'Huilier annonçant son arrivée en Hollande, était datée de La Haye, 6 juin 1686, et adressée à M. Beck, au bout de la rue Guénégaud, tout contre un cabaretier, rue Mazarine. Cependant Beck gagna le Brandebourg et se réunit à l'Église française de Berlin, dont il fut l'un des membres les plus distingués. Ce vénérable vieillard, que rien n'avait pu contraindre à renier sa foi, mourut dans cette ville le 2 février 1695, âgé de quatre-vingts ans (Erman et Reclam, II, 87). C'est lui

' Deux autres maisons, l'une dans la 23 juin, comme venue de Cre'cy en Brie

rue Saint-Honoré, l'autre dans la rue de cl retirée depuis quatre jours chez l'en-

Seine, avaient aussi la même enseigne. voyé de Danemark.

'■• C'est celle-ci que Delamare notait, le

Émigration. ^^-j

qui envoyait à Christophe Guntzler, directeur de la chancellerie de Strasbourg, les précieuses Chroniques parisiennes, dont des extraits ont paru dans le Bulletin, 2^ série, XII, 21 etc.

Dans la rue Saint-Honoré, en face de l'éghse et du cloître de ce nom, c'est-à-dire vers le milieu de l'emplacement des magasins du Louvre, il existait à la fin du XVIP siècle une maison ayant pour enseigne : A la ville de Montpellier. Au quatrième étage de cette maison habitait une femme qui, malgré quelques faiblesses, se montra définitivement une des plus vaillantes huguenotes dont la révocation de l'Édit de Nantes ait empoisonné l'existence. Cédant à la contrainte, Elisabeth Bonnefonds avait abjuré comme tout le monde, mais des lèvres seulement' ; elle vivait séparée de son mari, François de Rieux, avocat à Montpellier, qui, disait-elle, mangeait son bien et la maltraitait. Étant besogneuse, elle recevait annuellement du consistoire 200 hvres, auxquelles quatre dames charitables ajoutaient chacune six louis d'or, et tenait une agence d'émigration. C'est chez M""= de Rieux que ^1""= de La Ferté-Civile était allée préparer son évasion et avait été arrêtée, le 20 septembre 1686.

Alléchée par cette arrestation, la pohce voulut examiner de plus près la maison; le commissaire Delamare rendit visite à M"° de Rieux le 27 septembre. Il fut frappé d'abord du grand nombre de meubles et d'objets de prix qui encombraient l'appartement; la liste qu'il en découvrit bientôt lui apprit qu'ils appartenaient à des réfugiés. Il trouva ensuite les adresses d'une foule de personnes habitant la Suisse, la Hollande et l'Angleterre ; puis un plan de la route à suivre pour aller de Paris à Gand, enfin des lettres plus compromettantes encore. Dans l'une, écrite de Bruxelles le 6 septembre, la demoiselle de Caron - informait M""' de La Ferté- Civile qu'elle était heureusement arrivée dans cette ville avec leur sœur M™" de Villerets, et l'invitait à se confier à leur guide dont elle garantissait l'honnêteté, et qui la passerait sûrement avec ses enfants. A côté de cette lettre oubliée par M""^ de La Ferté, il s'en trouva une dans laquelle M™"^ de Rieux envoyait «ses baise-mains à ses chers pasteurs Claude et Mesnard », et une autre dans laquelle elle félicitait M"* de Villerets de son arrivée en Hollande, en manifestant l'intention de quitter aussi la France dès que ses moyens le lui permettraient. Delamare mit le tout sous scellé. M'"'' de Rieux

' Elle avait une sœur cachée à Paris, ' Voir plus haut, p. 297.

vjui n'avait point encore abjuré au mois de septembre 1686.

448 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.

était convaincue d'avoir logé des fugitifs et travaillé à leur évasion, crime prévu et rigoureusement puni par les ordonnances. Elle avoua qu'elle avait donné retraite à Cottiby, de Poitiers ', et à sa fille, ainsi qu'aux trois demoiselles Monnier, entrées chez elle le 29 janvier, à raison de douze sols par jour, sorties le i" septembre et conduites le 24 aux Nouvelles-Catholiques-.

Deux jours après la visite du commissaire. M™"" de Rieux fut mise au For-l'Evêque, pendant qu'on lui faisait son procès. On conserve aux manuscrits de la Bibliothèque nationale deux requêtes qu'elle adressait, le 3 octobre et le 21 novembre, à La Reynie. Elle y dissimule et s'y excuse de son mieux^ se plaignant beaucoup de son mari et non moins de son beau-frère, M. de Rieux, maître d'hôtel du roi, qui aurait dû la protéger et dont elle n'a reçu que des rebuffades, parce qu'elle est née protestante. La seule personne, dit-elle, qui l'ait soutenue et consolée, est M. Lefouin, dépositaire des sommes ordonnées pour les convertis. Ayant suivi à la messe M""^ Tallemant, la maîtresse des requêtes et sa fille, elle prétend être bonne catholique et demande non-seulement la liberté, mais encore une pension d'au moins trois cents livres, parce qu'elle manque de pain et doit plus de 2000 livres. Le procureur du roi, qu'elle avait convaincu de sa bonne foi, conclut, paraît-il, à ce qu'elle fût relâchée; mais on ne tint compte de ses conclusions. Par ordre du 23 janvier 1687, elle fut envoyée au château d'Angers, où elle entra le 8 février. L'évêque de cette ville la vit dans la prison; elle sut le prendre et le mettre dans ses intérêts, de sorte qu'il sollicita sa libération et l'obtint le 7 juillet. Elle sortit de prison le 3o, munie d'excellents certificats. Cependant, à la même date, Seignelay lui interdit le séjour de Paris et lui ordonna de retourner dans son pays. Elle parvint à éluder ou à faire rapporter cet ordre d'exil; car non-seulement elle revint à Paris, mais encore le roi consentit, le 9 octobre, à la décharger des frais de la garnison mise chez elle pendant sa détention et lui fit rendre ses meubles et ses hardes.

L'un des effets le plus démoralisateurs de la persécution est d'enfanter l'hypocrisie, de favoriser et presque de nécessiter l'art de la dissimulation. M""= de Rieux y avait certes fait de trop grands progrès; mais elle racheta ce tort par son dévouement ultérieur à la religion proscrite. Elle rétracta son abjuration devant Paul

• Sans doute frère ou parent du mi- renton qui demeurait rue SaiiU-Thomas-

nistre apostat. du-l.ouvre, aujourd'hui place du Palais-

' Elles lui avaient i\i. envoyées par Royal. M"'° Janicon, femme de l'ancien de Cha-

Emigration. 449

Cardel, venu à Paris à la fin d'octobre 1688, et contribua de tous ses efforts au succès du ministère de ce pasteur du Désert. Sans doute même de petites assemblées, présidées par ce ministre, se tinrent dans son appartement. Le 2 mars 1689, lorsque Cardel tomba dans le piège que lui avait tendu la police, on trouva sur ses tablettes, parmi une cinquantaine d'autres noms, celui de M""= Caron' et celui de M'"'= de Rieux, qui fut aussitôt arrêtée pour la seconde fois et envoyée au château de Saumur. Elle en sortit par ordre du Sojuin, à condition de se retirer à Angers. Nous la retrouvons plus tard à Paris, où elle fut arrêtée de nouveau, le 26 février 1698, « à cause de son opiniâtreté en la religion protestante», et mise à l'Hopital- Général. La mort de son mari, la perspective de sa fin prochaine, l'avaient ramenée dans la voie douloureuse de la sincérité; nous en avons pour garant le billet que Pontchartrain, successeur de Seignelay, adre.ssait, le 16 novembre 1699, à René d'Argenson, successeur de La Rej^nie:

La nommée Elisabeth Bonnefonds, veuve de François de Rieux, dont vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, fut arrêtée au mois de février 1698, sur l'avis que je vous donnai par une de mes lettres du 19 du même mois, qu'elle • allait au prêche de M. l'envoyé de Danemark, et qu'elle faisait profession publique de la religion protestante. En effet, lorsque le sieur Desgrez l'arrêta, elle déclara hautement qu'elle n'avait signé son abjuration que par contrainte, qu'elle voulait mourir dans sa première religion, et que rien n'était capable de l'y faire renoncer. Elle était en usage de tenir ces mêmes discours, qu'elle accompagnait ordinairement d'injures et d'expressions insolentes contre la religion catholique, en sorte que tout son voisinage en était justement scandalisé. Ces motifs vous portèrent à demander un ordre du roi pour faire conduire cette femme à l'Hôpital-Général, et l'on n'a pu lui inspirer des sentiments plus modérés, ni même lui faire désirer la maison des Nouvelles-Catholiques, tant elle appréhende d'être instruite et de ne pas mourir dans son erreur. Il semble donc qu'on ne peut la mettre en liberté sans une espèce de scandale. Elle est d'un âge très avancé, et cette circonstance doit d'autant plus exciter le zèle des ecclésiastiques qui la soignent.

C'est ainsi que l'intolérance renverse le sens des mots, parce qu'elle a d'abord bouleversé les notions morales qu'ils expriment. Non-seulement on trouve légitime d'emprisonner pour la troisième fois une femme âgée dont la religion déplaît à Sa Majesté ; mais on ne voit pas qu'il est à la fois odieux et insensé de l'enfermer dans ce repaire de pourriture et d'infection, avec l'espoir qu'elle y apprendra le respect et l'amour de la doctrine catholique. On ne

' Nous n'oserions affirmer que cette fût celle qui demeurait en iô86 dans la dame Caron, de la rue Michel-le-Comte, rue des Saints-Pères.

Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

voit de scandale, que dans les expressions un peu vives dont la pauvre femme s'est servie à l'endroit de l'Église qui la persécute depuis près de quinze années.

Nonobstant la peine des galères qu'ils encouraient comme les fugitifs eux-mêmes (Déclar. du 7 mai 1686), les guides furent innombrables, en raison du bénéfice considérable que leur rapportait chaque voyage, soit de 1200 à i5oo livres et parfois jusqu'à 4000; il en surgit par centaines de toute nation et de toute condition, français, anglais, belges, hollandais, suédois, allemands et suisses. Sauf de rares exceptions, ceux que la police arrêta sont les seuls qui nous soient connus; cependant de i685 à 1708, leur nombre dépasse cent cinquante, parmi lesquels seize femmes. Indépendamment des anonymes, nous trouvons neuf guides en i685, quatre-vingt-cinq en 1686, seize en 1687, huit en 1688, trois en 1689, quatre en 1690, cinq en 1692, un en 1693, un en 1694, deux en lôgS, un en 1696, trois en 1698, dix en 1699, deux en 1700, sept en 1701, un en • 1702 et un en 1703'. Ces chiffres montreraient à eux seuls que l'émigration atteignit son maximum en 1686, et que, si elle continua longtemps encore, ce fut dans des proportions fort réduites. Bien

' En i683, Ausson, Battet, Boquet, Dûment, Jourdan, Le Beau, Levier, Mesbrinck de Grandval, Voreaux (Jean). En 1680, Abe, Age', Alglave, Angibert, Arenfeldt, Arnaud, Badois, De Barrières, Beliu, Bertheau, Besson , Bonnaire , Boutin, Brunet, Carrière, Charles, Cliastelain, Cherret, Antoine Corbeau, Marie de Courcelles, Gourion, Hélène Crampon, le curé de Boue, Descayeux, Liévin Dubourg, Dufour, Du Tliéron, Du Thry, Félix, Fergeau, Fischer, Fleury, Frédéric, Fribourg, Gabret, Gralin, Haller, Joyeux, Labbé, De La Coudrière, Marguerite de La Fricaudière, La Girardière, Lalande, Lamolte, Landrieux, Langrand, Lapierre, La Roche, femme La Violette, Le Breton, Lebrun, Le Dragon, Lefebvre et sa femme, la veuve Lemaistre, Lepère, Leroy, Lescaille , trois 1-espine, Jacob Lievcn, Marchipon, Nortlial, Noulet, Pcraire, Pilota Pcrrin, Pesson, Petitjean le Cablicau, Petitpère fils, Plat, Potin, Regnault dit Duval, Saint-Martin, De Sein, Serguières, Stoudal, l'hibaude, Thieroit, Thomas, Vcrtot , Marie Vincent, Virou-

leau dit La Capelle, David Voreaux, De Witt, Zobel. En 1687, Barbot, M"» Brisimant, Buquet, Coustil dit Beaulieu, Crosnier, Durand, Hamon, Savary Hostelain, Houzel, Humfrey, Leduc, baron de Serres, les cinq frères Tofifin. En ib88, Aldabat, César, Fauquet, Granger et sa femme, Le Bert, Oudaille. Persan. En 1G89, Du Ventre, la dame Guillotin, l.aumonnier sieur de La Motte. En 1690, Chauvel, Marthe de La Hogue, Toutain et la nommée De Trimoull. En 1692, Du Toit, Guilomeau dit Vorms, Collesson de Bcronne, Marthe Crampon, Van Bommel. En ibqS, Isaîe Martin. En 1694, Leroy. En 1O95, Ribeyre de Ricarville, Emery. En 1696, Charbonnier. En 1Û98, Pierre Berteau, Sacrelaire, Sadier. En 1(399, Brulefer, Heck, Lambrini, Ledel, Listick, Marguerit, Maurice, Poncet dit Surleau, Raillard, La Soanem. En 1700, Bonnelle, Sénégal. En 1701 , Chartier, Debeau , Hugnier, Moreau, Pigeon, Richard, Sandras. En 1702, la femme Lesprit. En 1703, la femme Lerat.

Émigration. 45 1

qu'elle n'ait été que peu ou point appliquée, la déclaration du 12 octobre 1687, transformant la peine des galères en peine de mort pour les guides, contribua certainement aussi à en réduire le nombre. Il y avait parmi eux des gens tarés comme Listick, qui jouait tous les personnages; des fourbes comme Ribeyre de Ricarville, qui trahissait tout le monde, étant à la fois guide, agent de la police secrète et espion de l'étranger. D'autres étaient des bandits, hommes déterminés et prêts à tout, qui avaient déjà un compte à régler avec la justice. Après avoir conduit M""^ Descoudrais, Besson, soldat suisse, fut pris portant en croupe Anne Bordier, qui s'en allait à Genève et devait passer pour sa femme tout le long de la route; or dans l'intervalle, il avait tué une femme, nommée la Lebe, qu'il soupçonnait d'avoir fait arrêter son camarade Arenfeldt. Il y en eut, dit Benoit, qui dépouillèrent et insultèrent les personnes confiées à leur garde. Des forbans, ajoute Michelet, prenaient à bord des passagers pour leur faire traverser la Manche, et les jetaient à l'eau après leur avoir arraché tout ce qu'ils avaient'. Nous en voyons un, Du Théron, abandonner en chemin les demoiselles de Villarnoul, en emportant leurs i5oo livres. Un autre, Dumont, garde du roi, trahit M""" Dugarnier, et la fit arrêter sur la frontière avec tous ceux qu'elle emmenait. D'autres s'entendaient avec de soi-disant gardes des frontières, pour rançonner ceux qu'ils conduisaient. Il s'en trouvait aussi d'honnêtes et dont on n'avait qu'à se louer, Boutin, par exemple, et certains protestants qui n'avaient point abjuré: Isaac Virouleau, dit La Capelle; Dufour, dit Guillard, ancien valet de chambre de Monginot; Regnault, dit Duval, protégé de Masclari, de Massanes et de M"'= Pélissari; Bertheau, quincaillier de Senlis, avec lequel Claude s'était entretenu en partant pour l'exil. L'un, nommé Vertot, avait été chambellan de Monsieur. D'autres appartenaient à la noblesse: La Coudrière,

' Nous lisons dans les Mémoires de lorsqu'elle se retire; ils mettaient leur

Foucault, apud Sourches, II, 393: «Le bateau à l'ancre en cet endroit, et fai-

i3 mars 1697, j'ai jugé le procès du saient descendre les étrangers à fond de

nommé Goupil, maître de bateau, et de cale, sous prétexte qu'ils voyaient des

Tilloc, matelot, accusés d'avoir passé des bâtiments français qui venaient à eux ;

religionnaires en Angleterre et d'en avoir et lorsque la mer montait, ils fermaient

noyé plusieurs dans le trajet. Ils ont dé- l'écoutille, et débouchaient une ouverture

claré avoir noyé, en deux voyages, cinq qui était dans la chambre, par où l'eau

religionnaires, et un bourgeois de Caen entrait. Elle coulait le bâtiment à fond

qui avait tué son beau-frère. Le moyen et montait d'un pied sur le pont, en

dont ils se servaient pour les noyer, était sorte que les passagers se voyaient alors

d'aller entre les deux îles de Saint-Marcou, noyés, sans pouvoir se sauver. Goupil et

où la mer laisse le sable à découvert Tilloc ont été roués vifs».

452 Révocation de t Edit de Nantes à Paris.

gentilhomme poitevin, De Serres, baron flamand ; un plus grand nombre, à l'armée : Abe, officier du roi d'Angleterre ; le capitaine Plat, Henri Collesson de Beronne, ancien capitaine; Jourdan, lieutenant du prévôt de Lyon; La Girardière, ex-capitaine de la garnison d'Ypres, cassé pour avoir blâmé la persécution; Virouleau, dit La Capelle, lieutenant de la compagnie de Journiac; De Barrières ancien officier des troupes de Strasbourg; La Roche, lieutenant des grenadiers du prince d'Orange; Toutain, ci-devant garde-côtes; Guilomeau, dit Vorms, gendarme écossais; Mesbrink de Grandval, gendarme du roi; Martin Arenfeldt, dit Joli-Cœur, suédois, soldat de la compagnie de Champlatreux ; Besson, Fischer, Stoudal, Frédéric, Joyeux, Zobel, soldats suisses, et beaucoup de leurs camarades. A la fin de i685, Auzillon écrivait: Un Suisse est venu pour emmener Petitot et ses quatre filles, que le mauvais temps a empêchés de partir. Petitot lui a donné dix pistoles et l'a renvoyé en lui disant de revenir au commencement de mars prochain, qu'il sera prêt (Fr. 7o53 f" 144). Desgrez signalait, le 23 mars 1686, nombre d'évasions tentées ou accomplies à l'aide des papiers de ces militaires ; il écrivait le 5 avril : « Une quantité de soldats suisses, qui ont des passeports ou des congés de leurs capitaines, ont été à la Ville de Blois et ont sorti bien des femmes. Un seul en a sorti vingt-sept. Il y a un Suisse, qui a été portier dans une grande maison. Il a son congé, et doit emmener avec lui une femme et deux enfants qui se pourront arrêter prisonniers» (Fr. 7o53 f°^ 269, 277). Le 27 avril, il notait l'arrestation à Bondy du guide Stoudal et de la fille du pasteur de Coucy, M"" Mutel, déguisée en Suisse. Le 7 juin, il écrivait : « Massanes et sa femme vont passer avec un capitaine, déguisés en soldats suisses» (f° 271). Non-seulement les officiers suisses, protestants en général, étaient, de connivence avec leurs soldats ; mais jusqu'à la fin du siècle et peut-être au-delà, il y eut constamment dans les villes frontières, Mons, Condé, Ath^ Valenciennes etc., des officiers français et des officiers hollandais qui correspondaient entre eux pour assurer l'évasion de leurs clients (Fr. 7o53 f" 252). Des prêtres même se livraient à ce fructueux commerce, le curé de Boue et le prêtre interdit Aldabat, déjà mentionnés.

Les fugitifs, munis de passeports étrangers, quittaient d'abord Paris ostensiblement, comme de simples voyageurs, par les voitures publiques de Noyon, Saint-Quentin, Reims, Lille, Bruxelles ; mais la multitude des arrestations amenées par ce système trop primitif, obligea bientôt d'y renoncer. Il fallut recourir aux départs clandes-

Emigration. 453

tins, aux voyag^es nocturnes par des routes écartées et même par des chemins de traverse. Toutefois la grande difficulté était toujours de sortir de Paris, les routes du Nord qui y aboutissent étant constamment observées par Auzillon et Desgrez. Il semble qu'on ne s'avisa qu'assez tard de sortir par les portes du Sud, pour remonter vers le Nord à une certaine distance.

Comme on ne pouvait aller d'une traite à la frontière, il importait de trouver en chemin des gîtes sûrs, des conseillers fidèles, en un mot des gens discrets en qui l'on pût avoir confiance. Nombre d'aubergistes et d'hôteliers le comprirent et agirent en conséquence. A Villiers-le-Bel, au Bourget, certains guides avaient des correspondants chez lesquels ils s'arrêtaient, pour ne pas s'aventurer sans nécessité dans Paris. A Dammartin il y avait un relai chez le cabaretier Raillard, qui fut bientôt arrêté, parce que sa maison ne désemplissait pas. Il y en avait un autre à Senlis, chez le quincaillier Bertheau. A partir de là, on marchait sous bois, dans la forêt de Compiègne, si l'on prenait à gauche, et dans la forêt de Villers-Cotterets, si l'on prenait à droite. Oudaille, maître de l'Écu, de Noyon, fut emprisonné comme travaillant aux évasions. On trouvait également un refuge à Ham, un à Chauny, et deux à Lafère : l'un chez Boquet, protestant zélé, au Pain d'or et d'argent, et l'autre, au Petit Cerf. Des gens de la frontière venaient y prendre les fugitifs et les travestissaient aussitôt en paysans. En 1701, ceux qui voulaient gagner de là Hirson, traversaient la Serre au moulin de Pont-à-Bucy, en payant un tribut au meunier. Lespine avait un gîte à Saint-Quentin, sans doute chez son oncle, où il prenait des chevaux. L'aubergiste Charles- Savary Hostelain, ancien protestant, en tenait un à Guise ; il fut emprisonné pour avoir logé Marie Bonel de Villiers-le-Bel. Le chirurgien Gaberet du même lieu fut gravement et maladroitement compromis par la déposition de M™' Laroche qui, arrêtée à Louvre en Parisis, n'avait nul besoin de parler de Guise. Boquet et Le Beau, catholique d'Étreux, furent arrêtés à la fin de novembre i685 comme facilitant aux religionnaires la sortie du royaume (Arch. Guerre). Au village de Lemé, presque entièrement caché dans les bois, le guide protestant Voreaux, dont la famille subsiste encore, avait aussi organisé un relai. Enfin le dernier gîte de la Thiérarche se trouvait également au miheu des bois, à Boué-sur-Noirieu. L'aubergiste Lefebvre, associé du curé, allait prendre les fugitifs au refuge de Liesse, et par Landouzy, Hirson et la forêt de Saint-Michel, à l'extrémité nord de celle des Ardennes, leur faisait franchir la frontière non loin de la source de

454 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.

l'Oise. Le 26 novembre i685, Louvois ordonnait à M. de Vrevins [Vervins] de nettoyer ces bois des voleurs qui s'y étaient établis, sous prétexte de vouloir arrêter les fugitifs (Arch. Guerre).

Au-dessus de la Thiérache, ne confinant aux Pays-Bas que par une petite pointe, la Flandre qui les longeait dans toute son étendue, dut naturellement être envahie par le plus grand nombre des émigrants. Les routes qui y conduisaient avaient aussi leurs refuges, notamment celui de Warti (Fitz-James, depuis 1710), village situé à un kilomètre au nord de Clermont-en-Beauvoisis, dont il formait comme un faubourg. Le charron Gralin, qui l'avait organisé, fut arrêté le 5 août 1686, pour y avoir retiré successivement tous les fugitifs de Villiers-le-Bel, qui n'en était qu'à dix lieues, c'est-à-dire une étape. C'est là que De Sein, maître de l'Ecu, de Saint-Just, les venait prendre avec des chevaux. On marchait toute la nuit; les piétons passaient la Somme à Paillart, dans une huche à pétrir, et les cavaliers au pont de Corbie'. Tous se cachaient ensuite dans un cabaret appartenant à Isaac. La station suivante était à cinq ou six lieues de Paillart, et à deux ou trois lieues d'Arras; elle avait pour organisateurs Antoine Landrieu, Petitpère fils et autres, qu'on arrêta en même temps que Gralin. Au relai de la Belle-Image à Arras, Jacob Lieven, maître de l'hôtellerie du Saumon, de Courtray, attendait les fugitifs.

On trouvait un gîte à Verchain près de Valenciennes. Il y en avait aussi dans tout le Cambrésis, rempli de protestants, à Quiévy, à Caudry, à Clary, à l'hôtel de la Croix-Blanche, à Inchy-Beaumont, d'où l'on gagnait la frontière par Fourmies et les environs d'Avesnes. Afin de percer à jour cette organisation mystérieuse, Desgrez proposait de faire passer un agent de la police à qui rien n'échapperait; mais cette proposition ne fut réalisée que beaucoup plus tard. Arrêté conduisant plusieurs personnes dans cette direction (11 septembre 1686), Jacques Serguières n'eut garde d'indiquer le lieu où il se rendait; Seignelay n'obtint que d'une autre source ce

' On lit dans une lettre sans signature ouverte jusqu'à Mons. Il y a bien d'autres

datée de La Haye le 17 janvier 1686, et voies que Dieu fait naître à ceux qui le

adressée au marquis de Vénevelles à prient, et quand on devrait mourir dans

Paris : a II y a bien des passages lorsqu'on de telles entreprises, l'on est assuré d'une

veut prendre de la peine. Il y a un pas- recompense éternelle. Enfin je suis dans

sage sur la rivière de Somme, qui est une affliction dont j'ai peine à revenir,

une petite ville ouverte, où tous les de voir que entre tous ceux à qui j'ap-

vingticmes du mois il y a une foire; le parîiens, il ne se présente pas un seul

nom m'en est oublié. C'est à la gauche fidèle; je ne laisse pas de prier pour eux

de Péronne et on y peut venir travesti et de me dire leur serviteur» (Arsenal,

en marchand, et de là la campagne est Fonds Bast., carton 10471).

Emigration. (55

renseignement important, qu'il transmettait le 5 novembre à l'intendant Chauvelin.

Entre plusieurs avis qui ont été donnés au roi de ceux qui sortent de Paris pour passer dans les pa3's étrangers, il y en a un qui porte qu'il y a six guides qui font passer les religionnaires dans le village de Bohain en Picardie, où ils séjournent s'ils veulent, et que lorsque ces guides sont las ou qu'ils veulent retourner à Paris pour en prendre d'autres, ils mettent ces réfugiés entre les mains de six ou huit autres du même village qui achèvent de les conduire, et qu'enfin ce village n'est rempli que de guides; sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous faire part de cet avis, afin que vous puissiez prendre des mesures pour faire arrêter ceux qui se trouveront coupables de ce mauvais commerce (O ' 3o).

Dénoncé depuis sept mois à la police parisienne par un faux frère de Hollande, le fameux guide Pierre Foucault, dit Lespine, natif des environs d'Amiens et établi à Bruxelles, fut enfin arrêté par Desgrez le 6 novembre i686 et mis, le i6, au Grand-Châtelet, puis transféré à la Bastille le i3 octobre i688. Il avait commis la lourde faute de prendre pour confident l'homme de la police. Bar, chargé de surveiller sa conduite et celle de Charles. Les papiers de La Reynie contiennent sur son compte de très-curieux renseignements, dont une partie a été envoyée par D'Avaux, ambassadeur de France à La Haye ; nous nous bornons à les reproduire textuellement.

Le Bouteiller donne avis qu'un certain nommé Lespine, qui a servi à Amsterdam à la Pomme d'Orange et à !a Ville de Lyon, Picard de nation, à ce qu'on croit, de taille médiocre, catholique, fait métier de guide des réfugiés de France en Hollande. Il a déjà fait onze voj'ages et il en a fait sortir 4 ou 5oo et en doit faire sortir autant, ayant déjà gagné 7 ou 8000 livres à ce négoce 1. Il est à présent retourné à Paris pour cela, principalement pour faire sortir un nommé Mariette, marchand de vin, riche à ce qu'on dit de 600,000 livres 2; il a des routes toutes extraordinaires; il ne sait faire la marche que de nuit, et on attend son retour à Amsterdam dans dix ou douze jours. L'on ne sait que cela à présent.

Plusieurs catholiques d'Amsterdam savent déjà que ce drôle' fait ce métier; la chose est très certaine. Il a 7 ou 8000 livres qu'il a gagnées, entre les mains d'une femme qu'il entretient, de la R. P. R., qu'il doit épouser en se faisant protestant. L'on cite que le gouverneur de Mons a parlé à ce guide, et qu'il a été étonné des voies et des moyens de sa réussite. Ceux qui sont arrivés avec lui en son dernier voyage ne savent pas nommer les endroits

» Ces chiftres sont d'une inexactitude 2 La valeur des biens laissés par ce

manifeste: celui des fugitifs doit être fugitif ne s'élevait qu'à 60,000 livres.

diminué au moins d'un zéro; quant à s Dans la bouche d'un espion cette

celui des bénéfices il était assurément qualification était pour le moins originale, beaucoup plus considérable.

406 Révocation de l' Edit de hmites a Pans.

Ils disent seulement qu'ils ont passé en des forêts et à une rivière étroite et profonde sur les bords; qu'il y a un endroit où il y a des saules qu'il fait plier des deux côtés en forme de pont; qu'il a eu 400 livres de reste du gain de son premier voyage, les personnes qu'il a conduites se louent fort de sa conduite et de sa fidélité. Il a trois guides, ses correspondants, sur sa route, et plusieurs paysans partent avec le marchand Mariette. Il a un bureau d'adresses, dit-on, dans un village proche de Paris. Il loge à Amsterdam avec sa coquine (Fr. 7o5o, f" 264).

L'homme en question venant de Paris * et arrivant près de Mons, neuf personnes de celles qu'il devait faire passer lui ont été prises et emmenées en prison à Saint-Quentin. Les prisonniers ont écrit ici à leurs parents et à leurs amis, que cet homme les a trahis, et s'en est retourné vers Paris pour aller en chercher d'autres et pour amener M. Mariette, qui lui a promis deux cents louis d'or. Cet homme porte sur lui un poignard que M"" de Soissons lui a donné pour l'avoir servie, comme aussi il porte quelques papiers que le nommé Pérou (Féron?), hôte en cette ville, lui a donnés, contenant quelques obligations ou promesses pour recevoir de l'argent de quelques personnes de Paris, pour dépense faite chez lui à Amsterdam. Cet homme a reçu des prisonniers environ trois cents louis d'or.

Lespine dit savoir plusieurs chemins pour faire passer les religionnaires en Hollande, sans passer dans les villes ni grands chemins, et voilà de la manière qu'il en parle :

Pour les faire sortir de Paris, c'est les jours de marché à minuit, à cause de la commodité des barrières que l'on ouvre plus facilement que les autres jours, et ils arrivent devant le jour proche Senlis, qu'ils laissent à main gauche. D'autres vont jusqu'à Saint-Quentin et n'y entrent que les jours de marché dans la confusion du moment. Et y étant, ils ont une maison de rendez-vous, oîi ils se retirent, et où les guides les viennent prendre. Pour les faire sortir, ils s'habillent en paysans et paysannes, menant devant eux des bêtes asines. L'un des guides, qui sont ordinairement deux ou trois, passe devant, et, s'il ne rencontre personne, l'autre suit; s'il rencontre du monde, l'autre qui suit voit et entend parler, et suivant ce qu'il voit ou entend de mauvais, il retourne sur ses pas trouver les huguenots, et les mène par un autre passage,... et s'ils trouvent que ce sont des soldats, ils passent par argent qu'ils leur donnent ; comme les passages sont gardés de huit en huit jours par de nouveaux gardes, ils sont d'autant plus faciles à corrompre. Lorsque les guides les viennent prendre dans les villes ou passages où sont donnés les rendez-vous, ils ne sortent que la nuit, et principalement quand il fait fort noir, parce que cela leur fait un grand bien pour la conduite.

Il dit que s'il avait vingt hommes à passer, et qu'ils fussent aux portes de Valenciennes à la brune, il les rendrait tous le lendemain à la porte ouvrante à Mons; que les guides viennent attendre les huguenots sur les chemins, et ne disent ni leurs noms ni leurs domiciles, que la plupart des guides sont bandits qui n'ont ni feu ni lieu, et se sont sauvés des galères, lesquels n'attendent qu'à périr pour vivre.

Il assure que le petit homme "^ auquel il a parlé sur le boulevard de la

' Kn marge: Lespine. ' En marge: Petit homme important à

connaître.

Emigration. 487

porte Saint-Antoine, est celui qui les livre aux autres guides, et qu'il ne lui voulut pas dire son nom ; mais qu'il l'a suivi et qu'il sait la maison où il entra, où il faut passer trois portes. Que lorsqu'il lui parla, c'était pour passer une femme et quatre enfants, et que c'est la femme d'un cabaretier dudit faubourg Saint-Antoine, qui est fort grande; qu'il avait reçu une lettre de ce petit homme en Hollande, pour se trouver sur ledit boulevard à l'heure qu'il lui avait marquée; mais que son nom n'y était pas, non plus que la date.

Lespine a parlé à une femme appelée Madame Leroy, qui demeure rue Saint-Martin, à la Botti^, entre un pâtissier et un rôtisseur, pour la passer en Hollande, où elle a déjà une fille. Il [ajoute qu'il] y avait avec elle une autre fille qui voulait aussi passer avec elle, et que ladite dame Leroy a un autre nom qu'il croit être Berthault. Il dit aussi qu'il y a encore plusieurs familles de qualité dont il a connaissance, et que, si on veut lui donner sa liberté, il ferait prendre plusieurs desdites familles. Il connaît plusieurs guides, entre autres les deux nommés Lespine et un nommé Thomas. Il demande, si en lui accordant sa liberté à Paris, on le pourrait arrêter en s'en retournant, pour autre chose dont il pourrait être accusé. Et si, quand un homme est condamné aux galères pour ce sujet, il peut en sortir en donnant cent un écus, et à qui il faut s'adresser pour cela.

Il dit qu'un jour il trouva des huguenots sur le chemin, et que les ayant conduits jusqu'au passage de Cuverin [Quiévrain], ils se détournèrent du chemin et se mirent dans un fond, et que lui s'était éloigné des huguenots, à cause que les gardes qu'il avait aperçus les étaient venus joindre, il se serait sauvé d'eux. Mais comme c'était la nuit, les gardes ne les virent pas, et qu'ils disaient: Ne trouverons-nous point de ces b -là pour les prendre?

Il est bien vrai qu'on ne lui a trouvé aucune lettre, lorsqu'on l'a arrêté; mais qu'il y mettait bon ordre, d'autant que les recevant de Hollande ou de Bruxelles, il les brûlait aussitôt qu'il les avait lues, jugeant bien que cela pourrait lui faire préjudice.

Il a dit avoir un oncle à Saint-Quentin, où il prend des chevaux quand il s'en retourne par Bruxelles. Ledit Lespine, quoique sujet du roi, parait dans ses discours plus hollandais que français. (Ce qui suit est d'une autre main et avec la date de novembre 1686).

Il dit qu'il y a un homme qui a pris depuis peu le nom de Lespine, et qu'il demeure à Hap ou auprès, que cet homme est assez gros, que ce lieu de Hap est du gouvernement de Cambray, qu'il passe bien des protestants.

Il dit qu'il y en a encore un autre qui a pris le nom de Lespine, auprès du Pont-à-Vendin (canton de Lens, arrond. de Béthune, Pas-de-Calais) du gouvernement de Lille, et qu'il passe pareillement des protestants.

n dit qu'il y a un viUage qu'on nomme Queuil [Quiévy] à trois ou quatre lieues de Cambray, et que dans cedit village il y a un particulier nommé Le Dragon, qui est basquier(?) et va à Mons et ramène du charbon, et qu'il a un camarade qui demeure dans un autre village qu'on appelle Caudry, qui n'est qu'à une petite lieue de Queuil, et que Le Dragon et son camarade passent une grande quantité de protestants; que ledit Dragon vient à dix ou douze lieues de Paris, qu'on lui donne les protestants, qu'il les mène chez lui et les conduit la nuit à Mons.

Il y a encore un village dans ledit département de Cambray, et qui en est à quatre lieues, et qu'on nomme ce village Clary; le maître de La croix blanclie

458 Révocation de l'Edit de Nantes h Pans.

de ce village, retire une grande quantité de protestants pour les passer hors du royaume.

Il y a encore un village nommé Beaumont, oîi il y a un homme qui tient cabaret et est toujours malade, qui retire une grande quantité de protestants pour les faire passer, et qui a bien des protestants chez lui pour leur faciliter le passage (Fr. 7o5o, f" 248).

Lespine a fait quatorze voyages ; au dernier il a fait passer les enfants de Jourdan, parfumeur, rue des Boucheries, au faubourg Saint-Germain. Il a conduit ou fait conduire plus de quatre-vingts personnes. Il est en marché pour mille écus avec une famille considérable, qui veut faire passer d'abord deux servantes avant de s'exposer. En attendant il partira jeudi prochain avec quatre personnes qui lui donneront chacune quarante pistoles, par la voiture de Noyon. Il va les attendre à Noyon à l'arrivée; de là on part à cheval (Fr. 7052, f° 42. 29 octobre 1686).

Deux de ces quatre personnes étaient M. et M™= Girard des Bergeries, avec lesquels il fut arrêté. Tous les autres guides détenus dans des châteaux forts ayant été relâchés, Lespine, Northal et De Serres, furent aussi rendus à la liberté par ordre du 28 octobre 1688.

Parmi les autres guides de la Flandre et de l'Artois, on signalait Liévin Dubourg, puis entre Amiens et Arras, la femme du soldat La Violette, allant à Paris et à Rouen et portant des enfants dans une hotte; Jacques Noulet, marchand de moutons au faubourg d'Arras, à l'enseigne de Saint-Michel, et à Requiem entre Lille et Courtray; Petitjean le Cablicau, fermier à Andricourt entre Lille et Douay, à deux lieues de La Bassée (Fr. 7o53 f° 170). Descayeux, maître de l'hôtel de l'Ange à Abbeville, venait à Paris chercher des émigrants qu'il conduisait ensuite en Flandre. Au mois de juin 1686, il embarquait dans le coche d'Abbeville deux gentilshommes normands, un de Gascogne, et un âgé de vingt-deux ans, nommé Raquet, des environs de La Ferté sous-Jouarre, portant une culotte de brocard à fond jaune et à fleurs brunes, et les devançait sur un bidet à courte queue. Voici comme il procédait d'habitude: D'Abbeville il se dirigeait avec ses fugitifs vers Doullens ; arrivé à Cramont, qui en est à quatre lieues, il demandait au nom de Cagniart la charrette du mercier Charles Dubois. Après le Pont-à-Vendin, à deux lieues et demie de Lille, il prenait à gauche et rencontrait un homme qui conduisait à Courtray. De son côté, arrivé à quatre lieues de Lille, le guide Fleury laissait cette ville sur la gauche, et passait à un endroit oîi il avait un bureau de correspondance. A Lille même, il y avait au moins un refuge chez un cabaretier et sans doute plusieurs. Un savetier dont l'échoppe était proche le portail de Saint-André se mêlait de conduire. A la fin d'octobre i685, l'exempt Auzillon qui était allé jeter un coup d'œil en Flandre, se

Emigration. 459

plaignait que tout le monde put sortir des villes sans être interrogé et ajoutait: Tout passe par Lille (Fr. yoSS f° i5i) : renseignement confirmé par Louvois qui écrivait à M. de Perthuis, le 25 novembre: «Le roi apprend que beaucoup de religionnaires sont sortis du royaume, les uns dans des chariots qui viennent de Lille pour aller à Courtray, et les autres qui mettent pied à terre à la vue de Menin et le laissent à main gauche. Sa Majesté vous recommande de tenir des gens hors de la place, qui veillent de manière à ce qu'on ne s'en puisse échapper». Au mois de janvier suivant, Louvois ordonnait à Fautrier de mettre sur la frontière des compagnies entières de soldats, qui n'en furent retirées qu'au mois de décembre pour en laisser la garde aux paysans (Arch. Guerre.)

Les deux passages les plus fréquentés après celui de Lille, étaient celui de Maubeuge au-dessous de Valenciennes, et celui de Quiévrain au-dessus. L'affluent de l'Escaut qui passe au milieu de cette ville, formait la frontière entre la France et les Pays-Bas espagnols (Marteille, p. 47). Le 27 janvier 1686, Louvois invitait Fautrier à châtier les gens de Marchiennes-au-Pont, qui, par leur refus de prêter main-forte à un détachement de la garnison de Maubeuge, étaient cause qu'une grosse troupe de religionnaires, venue de Paris par Montcornet et Dagny, avait pu passer à l'étranger. Quelques jours plus tard, les paysans de Wallers (canton d'Avesnes) arrêtaient, non sans coup férir, le marquis et brigadier Du Bordage avec ses compagnons; la marquise reçut un coup de mousquet dans la bagarre. Enfermé dans les prisons de Lille, le brigadier se hâta d'écrire au roi pour lui témoigner sa repentance (Arch. Guerre). En mars, la surveillance étant trop active, le passeur de Maubeuge, François Marchipon, refusait son concours à une autre troupe de Parisiens, et se bornait à lui donner l'hospitalité pour une nuit, moyennant dix pistoles (Fr. 7052).

Les différents passages perdirent et reprirent successivement la vogue, suivant les circonstances. Dès le mois de juin i685 Delamare écrivait: «Les P. R. ont abandonné le passage de Valenciennes et la plupart des autres, parce qu'ils sont trop bien observés. Il ne leur reste, disent-ils, que celui de Sedan, oîi il y a, au village de Givonne, un gué sur la Meuse, A'oii ils passent très-bien et trèsvite dans le paj^s de Liège; en peu d'heures ils sont en sûreté» (Fr. 7o52 f° 212). Aussi à la fin de l'année, une lettre de Louvois signalait-elle un grand nombre d'arrestations dans ces parages*.

' 11 existe à l'Arsenal (ms. Bastille 10485) tulée: Route de Paris à Sedan, qui donne une pièce saisie sur un fugitif et inti- les indications suivantes: Au Bourget,

460 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

La grande émigration parisienne de i685— 86 eut lieu par la Flandre. Toutefois on émigrait aussi par mer. Le 21 avril 1686, Seignelay invitait l'intendant Marillac à faire arrêter un carrosse parti de Paris, le 18, pour Rouen, dans lequel se trouvait un anglais emmenant la dame De Moore, ses deux filles et trois autres personnes, sept places ayant été retenues sous le nom de M. de Wittemberg (O * 3o). Le 3o, Desgrez signalait le départ de trois cents protestants qui se rendaient soi-disant à la foire de Caen, et devaient avoir quelque vaisseau tout prêt les attendant sur la côte. — Le 21 juin, il dénonçait un guide qui faisait chaque mois cinq à six voyages en Normandie, et sans passeports faisait passer autant de huguenots qu'il voulait, s'étant procuré une maison par la fenêtre de laquelle ils descendaient dans le vaisseau. Le 29 novembre 1687, Seignelay écrivait à M. de Bercy :

On a des avis certains de Londres qu'il est passé beaucoup de nouveaux catholiques par Dieppe pour se retirer en Angleterre. La demoiselle Hauduroy, qui a passé en dernier lieu, écrit à sa mère à Paris la lettre dont je vous envoie copie, par laquelle vous verrez que c'est aux nommés Pierre Bacquet et Michel Durand, du village d'Ouville-la-Rivicre, qu'on s'adresse pour cela; sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous dire que son intention est que vous fassiez arrêter ces deux particuliers et les autres qui se trouveront coupables de ce mauvais commerce, et que vous teniez la main à ce que leur procès leur soit fait suivant la rigueur des ordonnances (O ' 3i).

Un espion écrivait de Londres à la fin de 1688: «Il est parti de Paris quatre coches remplis de nouveaux convertis qui sont allés à Morlaix, d'oi^i ils sont passés en Angleterre à la Saint- Martin. C'est le capitaine Westhon qui les a pris à Morlaix (Fr. 7044 f» 278). En 1689, l'hôtesse du Sacrifice d' Abrahatn de Rouen, était signalée comme recevant tous les fugitifs et leur procurant les moyens de s'embarquer. — La dame Guillotin, hôtesse du Cadran de mer du même lieu, fut emprisonnée à Pontde-l'Arche pour le même motif {Bidlct., XI, 892). En vertu d'un ordre du 3 juillet 1690, on arrêta et l'on conduisit au Vieux-Palais de Rouen, Marthe de La Hogue, Chauvel de Dieppe, Toutain, ci-devant garde-côtes, et la nommée De Trimoult, coupables de l'évasion des religionnaires. Le 21 août, Seignelay insistait pour que l'on continuât le procès de Chauvel, qu'il considérait comme le plus coupable ; le 6 décembre, il faisait mettre en liberté Marthe de

prendre à droite, proche le pont; puis Marcuil, Fisnies, Donchcry , Reims, gagner Mesnil , Dammartin, Nanteuil, Vaudenouy (.'), ''"schey (?), Sedan. Abey (sic), La Ferté-Milon, Auchy,

Emigration. 461

La Hogue et son fils, et recommandait d'avoir l'œil sur leur conduite et sur celle des autres (O' 84).

On passait aussi par la Suisse, où nous trouvons beaucoup de Parisiens, conduits pour la plupart sans doute par des soldats suisses, circonstance qui explique l'ordre, réitéré en 1699, d'observer le passage du fort de l'Écluse, afin d'empêcher l'évasion des religionnaires et de découvrir les guides qui pourraient venir de Genève (O' 48). Ces précautions étaient souvent rendues inutiles par le zèle des protestants suisses. «Dans les forêts du Jura français, au col de Saint-Cergues, au lac de Joux, les municipalités de Nyon, de Rolle, de Morges et d'Yverdun, entretenaient des bûcherons et des pâtres qui, «sous ombre des travaux de leur état», surveillaient les sentiers et guidaient les voyageurs. Leurs excursions s'étendaient à plusieurs lieues sur le territoire du royaume, et de nos jours les plus hardis contrebandiers du Jura n'ont jamais égalé les ruses et le courage des guides vaudois au temps du refuge. Vers le midi de la vallée, près du fort de l'Écluse, les paysans genevois accomplissaient une tâche analogue. Les habitants des villages voisins du Rhône, Chancy, AvuUy et Cartigny, se distinguaient par leur charitable intrépidité '. « Ce passage du fort de l'Écluse, écrivait D'Argenson en 1699, passe pour être un des plus faciles parmi les protestants qui sont tentés de quitter le royaume. On prétend même que des officiers ... ne sont pas d'un accès impraticable ; il suffit de se dire mendiant ou de le paraître pour avoir la liberté de passage, et il y a dans Genève deux ou trois personnes qui se mêlent de servir de guide aux Français fugitifs et de les venir prendre jusque dans les villes d'où ils partent^». La même lettre nous apprend que les quatre plus jeunes enfants de M""" de La TrémoUière et leur gouvernante, déguisés en mendiants, avaient été arrêtés près du fort de l'Écluse. Ce procédé était depuis longtemps usité, ainsi qu'il résulte de l'analyse donnée par Delamare de deux lettres adressées à Chastelain de Paris, par son père ex-marchand de dentelles du faubourg Saint-Antoine, réfugié à Neuchâtel. En 1686, il exhortait son fils à sortir de France et lui indiquait la route de Besançon à Lyon comme assez sûre. Il lui conseillait de se déguiser en gueux avec sa femme et son fils, et de demander l'aumône, comme avaient fait plusieurs réfugiés de sa connaissance, et surtout de ne marcher que la nuit. Ne fissent-ils

' Gaberel, Les Suisses romands et les s Clément, La Police sous Louis XIV,

réfugiés, Paris, i8ôo, in-8°, p. lo. p. 453.

462 Révocation de F Edit de Nantes à Paris.

que des étapes de deux lieues, il ne leur faudrait que six semaines pour arriver en Suisse (Fr. 7082 {° 261). Nous savons, en effet, que l'aveugle Gautereau, porteur d'une somme assez importante, réussit à gagner la Hollande, en jouant du violon et en mendiant tout le long de la route, accompagné de son valet, vêtu comme lui misérablement.

Le 29 septembre 1700, un secrétaire d'Etat écrivait à Chamillart : « On a donné avis au roi que la plupart des protestants qui passent dans les pays étrangers, prennent maintenant la route de Lorraine par les voitures de Strasbourg et de Bar-le-Duc»

Quelques arrestations s'effectuèrent à Paris; un plus grand

nombre, dans la banlieue, à Saint-Denis, au Bourget, à Bondy. Les autres eurent lieu un peu partout, à Senlis, Luzarche, Laon, Notre-Dame-de-Liesse, Coucy, Lafère, Chauny, Ham, Péronne, Vermand, Bapaume, Saint-Quentin, Guise, Wassigny, Vervins, Pierrepont, Valenciennes, Mons, Lille, Warvvick près Courtray, Amiens, Abbeville, Rouen, Châlons, Douzy, Philippeville, au fort de l'Écluse, etc. Parfois, au grand mécontentement de la cour, les gardiens des passages, aciietés à prix d'argent, mettaient eux-mêmes les fugitifs en sûreté, soit en les escortant, soit en les déguisant en archers. Seignelay écrivait le 25 novembre 1687 à l'intendant Bossuet : «Sa IMajesté m'a ordonné de vous dire à l'égard des quatre paysans et de la brigade qui ont voulu composer avec les prisonniers arrêtés, pour les faire passer, que vous deviez, sur la seule déposition desdits prisonniers, faire arrêter les paysans, le brigadier et les archers de la brigade^ pour leur faire leur procès» (O' 3i). Des gardes du maréchal d'Humières ayant relâché les demoiselles Amonnet, moyennant trente louis d'or, furent arrêtés, en 1694, sur la déposition du guide Leroy, qui avait conduit ces demoiselles. Inutile d'ajouter que paysans et gardes n'étaient pas toujours de si bonne composition. Poursuivis près d'Avesnes par une troupe de paysans qui sonnaient le tocsin contre eux, le lieutenant-colonel La Melonnière et plusieurs de ses amis, n'échappèrent qu'en se jetant dans une rivière, ou un de leurs laquais faillit périr. Le guide Alglave, resté près du bord, tomba seul aux mains des forcenés. La Melonnière et ses compagnons furent capturés à Mons le lendemain.

Deux billets de Seignelay attestent qu'il dépendait des fugitifs arrêtés que leur châtiment fût bénin et de courte durée.

Emigration. 468

A M. Robert.

23 novembre i685.

Je vous ai déjà fait savoir que ceux qui auront été arrêtés et mis en prison pour avoir voulu sortir du royaume, qui voudront faire abjuration, doivent être mis en liberté aussitôt leur abjuration faite, ou l'assurance prise qu'ils la feront, en sorte qu'ils ne sortent point des mains de la justice que cela ne soit achevé.

A M. Bossuet, intendant de Soissons.

26 novembre i635.

Le roi m'ordonne de vous écrire que son intention est que tout ce qui a été pris aux gens de la R. P. R. qui auraient été arrêtés sur la frontière, et qui se sont convertis, leur soit rendu, et que pour cet effet vous fassiez restituer à ceux qui avaient été arrêtés à Vervins et à Coucy tout ce qui leur appartient (O ' 29I '.

Sans aucun doute les évasions nocturnes de jeunes femmes et de jeunes filles confiées à des bandits, ont dû donner lieu à des épisodes dramatiques; nos documents ne nous en ont offert aucun, mais seulement une lettre pleine d'intérêt dans laquelle une dame raconte sa fuite à son mari :

A M. de Villerels, rue des Saints-Pires, vis-à-vis de Phôlel de Cossé, pris la Charité, faubourg Saint-Germain.

De Bruxelles, le 6 septembre [1686].

Je t'ai écrit, mon cher, et je t'ai mandé, comme nous l'avions résolu, que je suis heureusement arrivée à Spa. Je suis dans une grande impatience de savoir ce qu'on pense de mon voyage, et si je puis encore quelque temps cacher la vérité. Je ne te puis exprimer le repos et la joie que me donne le bonheur d'être en liberté, et si cette joie n'était troublée de la douleur de notre séparation, elle serait parfaite. Ma soeur^ est aussi dans une grande satisfaction. Nous avons fait le voyage avec plaisir. Nous avons presque toujours été gaies et tranquilles d'esprit. Nous avons eu des peines et des fatigues si grandes, que je suis sûre que pour toute autre chose nous n'aurions jamais pu les supporter; mais le bon Dieu nous soutenait visiblement. Nous

> Le 28 avril 1687, Seignelay écrivait au ^ Ne connaissant à JW"" de Villerets

même intendant: uJe vous envoierai au d'autre sœur que M"' de La Ferté-Civile,

premier jour une ordonnance de 720 nous pensons, sans pouvoirraffirmer, qu'il

livres 10 sols, pour les frais de capture s'agit ici d'une belle-soeur, probablement de

de plusieurs personnes que vous avez la femme du Caron passé en Hollande, fait arrêter» (O' 3i\

464 Révocation de l'Éciit de Nantes à Paris.

croyions n'être que trois ou quatre jours en notre voyage, et nous en avons été quinze entiers, toujours à clieval, liors un jour que nous avons été en charrette. Nous avons couru bien des dangers. Nous avons été en danger d'être arrêtées trois fois; mais grâce à Dieu nous avons évité tous les dangers. Tant de peine ne doit pas t'épouvanter, mon cher; si tu veux bientôt songer à partir, celui que je charge de cette lettre, qui est notre conducteur, te mènera bien plus sûrement et plus aisément, il nous en a assurées : les femmes sont plus difficiles à conduire étant plus délicates. Je t'écris celle-ci par lui afin que tu prennes tes mesures avec lui ; il te dira tout ce qu'il fera et tu prendras ton temps. J'espère et je prie Dieu de tout mon cœur que mon départ ne sera pas un obstacle au tien. Il est certain, pour ce qui regarde cet homme, qu'il ne se pourrait trouver un meilleur conducteur, plus prudent, plus sage et plus intelligent; il a eu de nous tous les soins imaginables; je te prie de lui en témoigner un peu de reconnaissance, afin qu'il en redouble pour toi et pour ma sœur, si elle peut entreprendre le même voyage. Nous lui écrirons pour le lui conseiller. Sitôt que tu seras à Paris, je te prie de voir chez M. Se... si nos coffres seront bientôt en état de partir, nous en aurons bien besoin. Je te prie aussi de faire partir le coffre de cuir rouge du cabinet à Villerets ' et d'y mettre le lit de damas... Nous allons partir pour La Haye... Il est impossible d'exprimer le repos d'esprit dont nous jouissons, il augmentera bien encore dès que nous serons en Hollande, dans notre chère patrie.

M. Boutin, notre conducteur, te donnera son adresse... Je te prie aussi d'écrire à M. de Torse 2;... cela nous pourra servir dans un pays où les amis nous seront si nécessaires... Ce qu'il y a d'admirable et de bien doux pour moi, c'est que ma douleur de côté ne m'a incommodée que les deux derniers jours, malgré les fatigues extrêmes que nous avons essuyées : [ayant] couché deux nuits dans les bois, dans l'orage, mouillées, accablées; les autres nuits, marchant dans les campagnes, et le jour, couchées sur la paille dans des granges. Enfin toutes nos peines ne sont rien auprès de la consolation que Dieu nous a fait sentir, et nous serions prêtes de recommencer pour une si bonne et si importante affaire. Adieu, mon cher, je suis toute à toi; aime toujours ta fidèle qui sera éternellement à toi (Fr. 7o55, f" 229).

La séparation, que les deux époux croyaient momentanée, fut définitive. Après s'être empressée de rétracter son abjuration dans le temple de La Haye (1686), M"'^ de Villerets attendit vainement l'arrivée de son mari, que Louis XIV avait fait enfermer dans les prisons du Vieux-Palais de Rouen, et qu'elle ne revit jamais. François de Villerets mourut fidèle à sa religion.

Voici le récit de deux autres évasions. Le sieur de Grimpré, capitaine de grenadiers au régiment de la reine et domicilié rue de Beaujolais, possédait deux terres: celle de Grimpré, proche le village

' Peut-être un de leurs enfants. réfugié en Hollande, et n'avait rien de

" M. de Torse, qu'il ne faut pas con- commun avec le cabaretier Torse, qu'on

fonJre avec Renaud de Pons, marquis Je songeait à expulser du royaume en 1G8S.

Thors, alors à la Bastille, était sans Joule

Emigration. 465

de Monthelon', à deux lieues au delà d'Épernay, sur la droite en allant à Chàlons, et celle d'Athis, qui lui venait de sa femme, à trois lieues en deçà de Chàlons. Il résidait habituellement dans la seconde, et faisait gérer la première par son frère cadet, nommé Des Espinolles. A la Rév^ocation, M. de Grimpré abjura, et reçut une pension, qui ne l'empêcha point de préparer sa fuite et celle de sa famille. Au mois d'août 1686, étant en garnison à Maintenon (Eure-et-Loir), il obtint la permission d'aller faire ses vendanges et partit avec les siens. En passant à Paris, il vit son intime ami l'avocat Leclerc, de la rue Beaubourg, nouveau converti originaire de Chàlons. Arrivé à Meaux, au lieu de gagner Château-Thierry et Épernay en suivant la vallée de la Marne, il se dirigea plus au Nord, par d'horribles chemins de traverse, afin d'éviter les villes : La Ferté-Milon, Soissons, Laon, Vervins, Hirson, qu'il était dangereux de traverser. Son projet était de gagner, sous prétexte de pèlerinage, Notre- Dame-de-Liesse, où il ne serait plus qu'à une dizaine de lieues de la frontière. Mais cette route, suivie par un grand nombre de fugitifs, était déjà connue de la police, et le commissaire Delamare avait intercepté plusieurs lettres dans lesquelles des amis donnaient au capitaine des renseignements de la plus grande précision.

Le 24 août, ce commissaire informait La Rejmie que M. de Grimpré, s'écartant du chemin direct qui devait le conduire à sa terre, avait rendu visite à sa parente M"'^ de Cuisy, au village de Dammard près La Ferté-Milon. M"" de Cuisy, arrêtée à Laon comme fugitive, venait à peine d'être mise en liberté sous la caution de sa mère, et se disposait à repartir bientôt en emmenant celle-ci. Le 3i, Delamare écriv^ait encore que les fugitifs continuant leur voyage avaient traversé Oulchy-la-Ville, près Fère-en-Tardenois, le dimanche précédent, et pris le chemin de Pontavert-sur-Aisne, feignant d'aller en pèlerinage à Liesse; il ajoutait que, malgré leur charrette pesamment chargée qui les obligeait à ne faire que de petites journées, ils devaient être bien près de la frontière, s'ils ne l'avaient déjà dépassée. Ces renseignements si prompts et d'une parfaite exactitude, montrent avec quel soin jaloux tout étranger était épié dans les moindres villages, même à une certaine distance des frontières. Le 3 septembre, M. de Grimpré, sa femme, leurs enfants, une nourrice et un valet, conduits parle guide Brunet, furent arrêtés à Philippeville, d'où on les ramena à Paris. Le mari fut mis

' Ce village composé de cent onze feux qui, en 1692, n'osèrent accueillir le était habité en partie par des protestants pasteur du Désert Givry.

466 Révocation de F Edit de Nantes a Paris.

à la Bastille le i5; la femme et les trois enfants, le 5 décembre. Ils en sortirent tous le 24 de ce mois. M. de Grimpré retourna à Maintenon, toujours décidé à recouvrer la liberté de sa conscience. Mais il changea de plan: sa famille étant l'obstacle qui avait fait échouer la première tentative, il résolut de la mettre d'abord en sûreté pour la rejoindre ensuite. En sortant de prison, M"^ de Grimpré alla loger rue Saint-Julien-des-Ménétriers chez Le Jeune, avocat nouveau converti, tandis qu'un cavalier, homme intelligent et sûr nommé Jolicceur (qui n'était autre que le guide Martin Arenfeldt), logé dans une auberge voisine, faisait toutes les démarches nécessaires et s'abouchait avec le guide Brunet, prêt à tenter une seconde fois l'aventure. A eux deux, ils conduisirent sans encombre M""" de Grimpré et ses enfants à l'étranger. Delamare, moins au courant de ce qui se passait à Paris que de ce qui se passait dans l'arrondissement de Laon, n'apprit cette fuite qu'au retour de Jolicœur et de Brunet, à la fin de juillet 1687. Quant à M. de Grimpré, il n'avait pas quitté Maintenon; on ne l'en remit pas moins à la Bastille, où il était encore le 17 décembre (Fr. 7o5i f" 252, 7052 f°= 266, 271, 278}. Un espion écrivait de Hollande le 16 septembre: « La mère, les frères et l'enfant de M. de Grimpré et quantité de leurs parents sont déjà dans ce pays-ci».

Grimpré avait au moins un homonyme à Paris, celui de la rue de Gèvres, rangé dans la quatrième catégorie des commerçants mandés chez Seignelay le 14 décembre i685, et noté comme ne devant pas «faire grande cérémonie» pour signer (Fr. 7052 f''224). Louise Le Sueur, veuve de Christophe Grimpré, bourgeois de Paris, arrêtée avec le pasteur du Désert Malzac, et envoyée, le II avril 1692, de la Bastille à l'Union Chrétienne, était sans doute sa femme (O' 36 et Premiers past. du Des., I, 3i5, 817). Nous trouvons aussi parmi les réfugiés à Berlin, en 1700, Isaac Grimpré, passementier, sa femme et cinq enfants et, en Angleterre, parmi les assistés de 1698 et de 1708, Jean Grimpré, sa femme et quatre enfants; et parmi les biens saisis, une rente appartenant à Jean et David Grimpler(?) (7X4291

On sait comment l'un des fils de Pierre Forment, célèbre «marchand banquier» et conseiller secrétaire du roi, réussit à s'évader, en se déguisant en officier des gardes et en feignant de poursuivre des fugitifs (voir Parisiens émigrés). La Gazette de Harlem ayant raconté cette évasion, sans se douter qu'elle favorisait par là les délations des espions, il fut défendu aux gazetiers hollandais de publier à l'avenir des nouvelles sur les réfugiés, et surtout

Emigration. 467

d'indiquer les moyens qu'ils avaient employés pour se soustraire à leurs persécuteurs. Cette défense fut scrupuleusement observée, et elle explique en partie, dit Ch. Weiss (II, 19), le peu de données certaines qui nous sont parvenues à ce sujet.

Une autre tentative fut moins heureuse. A la fin de mars 1686, Seignelay recevait d'un espion de La Haye la note suivante, datée du 23 : Dufour, dit Guillard et un autre guide [Duval] sont partis dans la journée, porteurs d'une lettre de [Théodore] Le Blanc, ci-devant pasteur à La Rochelle; ils vont chercher Amian et quelques autres personnes. Ils n'entreront dans Paris que le soir et se rendront d'abord chez l'un des anciens (Fr. 7o5o f° 264). — Le 3o avril, Seignelay écrivait à Bossuet, intendant de Soissons et père de l'évêque de Meaux:

J'ai eu avis qu'il y a un paysan du village de Proisy aux environs de Guise, nommé Dufour, qui a un frère à Paris, avec lequel il entretient commerce pour faire sortir des religionnaires du royaume; je vous prie d'écrire sur le lieu à quelqu'un qui sache le nom et la demeure de ce frère à Paris, afin qu'on puisse le faire observer (O * 3o).

Le même jour, l'exempt Desgrez arrêtait deux guides, dont l'un était précisément Dufour (Fr. yoSS f° 248). Les détails de cette arrestation ne manquent pas d'intérêt.

Abraham Dufour, ancien valet de chambre du célèbre financier Monginot de La Salle, affectait de porter un chapelet, afin de passer pour catholique zélé, et n'avait point abjuré (Fr. yoSS f'' 226), non plus que son compagnon, Jacob Regnault, dit Duval et La Montagne, originaire de Bolbec •. Se trouvant dans l'hôpital clandestin de la rue des Poules, lorsque La Reynie envoya prendre les malades qui s'y trouvaient, pour les conduire à l'Hôtel-Dieu, Regnault, subitement guéri, se levait, s'habillait et allait passer quinze jours à Charenton. Les anciens Massanes et Masclari l'y placèrent comme portier chez M"'^ Pélissari, qui avait pour pied-à-terre une des maisons bâties par le consistoire sur la place du temple. Ce fut lui qui, de concert avec Lombard, auquel l'avait adressé un tailleur nommé Terrau, conduisit cette dame hors de France. Il se fit faire un habit rouge, se procura un bon cheval, et, muni d'un passeport que lui remit Lombard, il alla trouver de la part de celui-ci un

' Il n'y a sans doute rien de commun tille le i6 juillet iC8g, et tirer de la entre Regnault et Renaut, que nous Bastille pour être mis en liberté', le 4 voyons transférer de Vincennes à la Bas- octobre i6go.

468 Révocation de V Édit de Nantes a Parts.

officier de la garnison de Condé sur l'Escaut, qui avait déjà fait passer M'"^ Coignard et quelques autres personnes. Il fit présent du cheval à cet officier, qui lui donna pour un de ses collègues de la garnison d'Ath, une lettre, grâce à laquelle M"^ Pélissari et lui sortirent sans encombre. Revenu en France, avec la mission de décider Pélissari fils à rejoindre sa mère, il emmena d'autres personnes et, à la faveur de la complicité des deux officiers, il fit heureusement plusieurs voyages. Desgrez dit: plus de vingt-cinq; mais il en faut sans doute rabattre (Fr. 7o53 f°^ 252 et 258).

Partis ensemble de La Haye, Dufour et Regnault traversèrent Mons, gagnèrent Avesnes, Le Nouvion-en-Thiérache (Aisne), et s'arrêtèrent à six kilomètres de là, au refuge de Boue, chez Lefebvre, avec lequel ils convinrent de se trouver à Liesse dans quelques jours. De là ils allèrent à Proisy sur l'Oise prendre le cheval du frère de Dufour, et continuèrent leur route vers Paris, où ils logèrent chez Lafontaine, rue du Poirier, dans le quartier Sainte-Avoye. Amian, qu'ils devaient emmener, étant arrêté depuis plusieurs jours, ils convinrent de mener à Liesse trois dames qui leur furent confiées à l'hôtel de Soissons par un grand homme habillé de noir (Fr. 7o53 f° 218).

Mais la police veillait : le 26 avril, Desgrez informait La Reynie que le prétendu La Montagne avait donné parole à Pilota et partirait le lundi 27 (Fr. 7o53 f" 198). Dufour fit prendre les devants aux dames, accompagnées de Regnault, et ne les rejoignit qu'au Mesnil, près Dammartin. Ils arrivèrent sans encombre à Ârdon sous Laon, et logèrent aux Trois pigeons. Avant de pousser jusqu'à Liesse, Regnault alla voir si Lefebvre était arrivé et ne le trouva point. Dufour y fut à son tour et rencontra l'aubergiste ainsi que le neveu du curé. On convint que le carrosse qui avait amené les dames, irait jusqu'à Liesse pour détourner les soupçons ; mais les fugitives jugèrent prudent de laisser la voiture à la garde de Regnault et de gagner Liesse à pied, tandis que Dufour se dirigeait vers Paris. Inutiles précautions ! Desgrez survint, s'empara de Lefebvre, de Regnault, des trois dames, du neveu du cure, du frère de Dufour, venu pour reprendre son cheval, et de Dufour lui-même, qu'il n'eut pas de peine à rattraper (Fr. 7o53 f" 248). Quelques jours plus tard, le curé lui-même fut arrêté, conduit dans les prisons de Guise, puis dans celles de Landrccies, parce que l'une des dames, M™= de Dompierre, sœur de Muisson, conseiller au Parlement, avait été trouvée nantie du certificat qu'il lui avait fait remettre. Auzillon, venu à Laon, le 18 mai, et se rendant à

Emigraiion. 469

Landrecies pour suivre l'affaire, arrêta en passant la femme de Lefebvre et mit toute la maison au pillage (Fr. yoSS f" lyS).

Tandis que le parlement de Tournay s'empressait de faire leur procès à Lefebvre et au curé, Dufour et Regnault furent mis à la Bastille, par ordre du 6 mai, et transférés, par ordre du 19 août, Dufour, au château de Ham, où il abjurait à la fin de l'année, dans le vain espoir d'être relâché', et Regnault, au château de Guise « pour y être étroitement gardé jusqu'à nouvel ordre ». Bientôt le gouverneur de ce château prévint Seignelay que Regnault était perclus des bras et des jambes ; après avoir consulté La Reynie, le secrétaire d'Etat répondit, le 26 octobre, qu'il fallait garder le prisonnier en quelque état qu'il fût (O' 3o). En 1688, le père de celui-ci demandait qu'on lui rendît la liberté; nous ignorons si sa supplique, appuyée par l'intendant Bossuet, fut agréée.

Nous empruntons à la lettre que l'espion Tillières écrivait à D'Avaux, le 10 octobre 1686, quelques autres renseignements sur les fugitifs :

M"" de MaroUes, dont le mari est aux galères, vient d'arriver de Paris avec sa sœur et trois enfants. Elles se sont sauvées neuf personnes. Six guides les ont été prendre à Paris. Ils ne doivent prendre que vingt pistoles par personne, grande ou petite. Ces mêmes guides, après avoir laissé ces réfugiés à quatre lieues de Mons, sont retournés à Paris pour quérir douze personnes, parmi lesquelles sont M"" de Cormont. Ils prennent le plus souvent leur route du côté de Mons... M"" de Marolles a son fils aîné à Paris. Il a changé. On peut facilement savoir sa demeure. C'est lui, à ce que m'a dit sa mère, qui sert tous ceux qui veulent se sauver. Il va dans leur demeure et leur adresse des guides. Enfin il est le factotum d'une quantité de gens qui se sauvent et d'autres qui se veulent sauver. Il doit se sauver aussi. M°" de Passy et trois ou quatre autres demoiselles sont dans un grenier, vis-à-vis le logis où loge le fils de M™" de Marolles. Elles ont changé de nom.

Un nommé Auger, ci-devant ministre à Châlons en Champagne, et qui a changé de religion, est à Paris. Il se tient caché et veut se sauver. Le fils de M"" de Marolles le va voir souvent (Ch. Weiss, II, 432).

De même qu'en i685, roi, ministres, intendants, magistrats, clergé, armée, police, n'avaient eu qu'une pensée, celle des conversions, à laquelle tout le reste était absolument subordonné et sacrifié ; de même, en 1686, toute la vie de l'État semble résumée

' Marie Dufour, de Sézanne en Brie, de Jean Dufour, abjuraient aussi le ii

âgée de vingt ans et habitant Paris, ab- janvier iô86. Nous n'avons pas la preuve

jurait le i6 octobre i685. Marthe Dufour, que Pierre, naturalisé anglais en i683, et

femme de Pierre Galot, marchand, Jacques, r.iembre du comité des distri-

Marthe-Catherine et Marie-Anne, ses butions de secours aux pauvres réfugiés,

sœurs, tilles de Marthe Mousser, veuve fussent de Paris.

470 Révocation de tÊdit de Nantes à Paris.

dans la lutte contre l'émigration. Outré de voir un nombre considérable de familles emporter leur fortune consistant en billets ou en papier, un magistrat proposa de contraindre les nouveaux convertis à remettre leurs valeurs aux gens du roi, pour être transformées d'autorité en immeubles, afin de «remédier à ces désordres et contenir ces esprits mutins dans l'obéissance, et les attacher à leur patrie par des liens indissolubles» (Fr. 7060 P 256). Dans l'impossibilité de vendre avant de partir leurs biens meubles et immeubles, et pour en éviter la confiscation, des protestants recouraient à un stratagème qui paraît avoir été assez usité. Ils s'entendaient avec des amis dévoués, anciens ou nouveaux catlioliques, et se reconnaissaient leurs débiteurs par des actes sous seing privé, qui permettaient aux prétendus créanciers de se faire attribuer ces biens, dont ils envoyaient ensuite le prix ou le revenu aux fugitifs. Par une lettre du 26 juillet (Pilatte, p. 295), le roi ordonna au procureurgénéral de poursuivre comme complices des évasions les créanciers porteurs de billets entachés de feinte '. Le 28, Desgrez écrivait au sujet d'Etienne Chastelain, dit Després, de Villiers-le-Bel, qui avait transporté des enfants chez le charron de Warti, et qu'on venait d'arrêter à Lille avec les demoiselles Lemaistre : Le commissaire Delamare a interrogé hier à minuit ces demoiselles ramenées à Paris. Chastelain, détenu chez moi, est dans une grande agitation; il désire voir M. Varet (le convertisseur), et assure que les paillardises, la hauteur et les dénonciations du curé de Villiersle-Bel, sont cause que les protestants s'en sont allés et s'en iront''' (Fr. 7o53f" 3o5). Dans sa lettre du 3i, Seignelay disait à La Reynie : «Le nommé Chastelain que vous avez fait arrêter, est celui dont il est le plus parlé dans les avis qui viennent de Hollande. Je vous envoie l'ordre pour le faire mettre à la Bastille» (O' 3o). Le 18 août, Desgrez, qui, pour se renseigner, feignait d'être protestant et même guide, signalait comme prêtes à partir les vingt personnes suivantes : Duchemin, libraire, et sa femme, cour Lamoignon ; Rouget,

> En 1702 et 1703, des arrûts da Conseil tous ses paroissiens, particulièrement des

accordaient à Boucher et à Bertin le tiers nouveaux convertis, ce qui emptche que plu-

des créances simulées qu'ils feraient dé- '■^'-"''^ 1"' '^™' ''•''"'* '«^ T'»'^ C-trangcrs ne

reviennent, comme ils tcraicnt s il^ avaient

couvrir en Flandre, Hainaut, Artois, Pi cardie, Normandie et dans les Trois

un autre curé (?). Sa MajestÉ m'a ordonné de vous écrire de prendre la peine de parler à évéchés (Pilatte, p. 410 et 4i5). m. l'.tbbé de Sainte-Geneviève pour l'obliger

- Aussi le 7 septembre, Seignelay ccri- à le retirer de ce lieu... et d'ailleurs on peut vait-il à l'archevêque de Paris : 1"' donner un établissement plus considé-

rable, et ménager les choses en sorte qu'il Monsieur, „^ paraisse point qu'on le retire pour ces

Le roi ayant été informé que le prieur de raisons (0' 30). Villiers-Ie-Bel est universellement haï de

Émigration. 471

maître-maçon aux Petits-Carreaux; la femme de Meusnier, maçon, au départ de laquelle le mari s'opposait ; La Varenne, horloger, faubourg Saint- Antoine ; Léger et sa femme, cabaretiers du même faubourg; Lafosse, chandelier du même faubourg; les deux frères Lejeune; Du Hamel, marchand de dentelles au faubourg Saint- Denis ; Pariset, même profession, même rue ; un cousin de Desgrez et beau-frère de Pariset; Louis Porcher qui n'avait pas fait sa réunion et se tenait caché; la veuve Thibaut, marchande de vins, aux Petits-Carreaux ; Dupont, fruitier, rue Guérin-Boisseau, et sa femme, qui eussent déjà effectué leur départ s'ils n'avaient manqué d'argent; Françoise Lemaistre, enfermée au Grand-Chàtelet, pour une première tentative avortée ; M"'^ Chenevix, d'autour de Vitryle-François; Royer, avocat ou procureur de Vassy. Je connais de vue, ajoutait Desgrez, plus de vingt autres protestants qui n'ont pas abjuré (Fr. 7o53 f° 201).

Le même jour, l'exempt Auzillon rédigeait la pièce suivante :

Mémoire de ceux qui ont été arrêtés en conduisant des gens de la R. P. R.

Le nommé Vion, sa femme et sa servante, qui conduisaient dans le carrosse de Bruxelles M°" Mallet, trois de ses enfants, les deux enfants de M. de L'IsIe-du-Gast, et deux gentilshommes du Poitou. Ledit Vion est prisonnier au Petit-Châtelet. La Vion est à la Bastille; la servante, à la prison de l'Abbaye. La Lapcrle, qui était de leurs intrigues, est au GrandChâtelet.

Martin Arenfeldt, soldat suédois,... qui conduisait M"" Des Loires, a été arrêté avec ladite dame proche de Luzarche. Ledit Arenfeldt est au Petit- Châtelet.

Jean- Jacques Stoudal, suisse, du régiment de Craide (?), qui conduisait Susanne Mutel, fille du ministre de Coucy, déguisée en homme. Ils ont été arrêtés à Bondy.

Le sieur Du Thry, hollandais, qui avait les deux filles du sieur de La Sablière de Rambouillet. Ledit sieur Du Thry est prisonnier au For-l'Évêque.

Le sieur Isaac Virouleau, dit La Capelle, lieutenant... au régiment de Picardie, qui conduisait la fille aînée de M. de Villarnoul [déguisée en homme] et La Motte, fils du médecin de Châtellerault, que ledit La Capelle faisait passer pour son valet, ont été pris proche de Saint-Denis [avec le guide Le BretonJ. Ledit La Capelle est prisonnier au For-l'Évêque, et La Motte, au Grand-Châtelet (Fr. 7062, f" 288).

La Capelle était un protestant zélé, témoin le billet que Seignelay adressait à La Reynie le 26 mai :

On a donné avis au roi... qu'il y a trois hommes prisonniers au Forl'Evêque, nommés La Capelle, Girardot et un horloger, qui se fortifient l'un l'autre et empêchent la conversion de ceux qu'on met dans cette prison (O ' 3o).

472 Révocation de l'Èdit de Nantes à Parts.

Transféré au château de Ham, par ordre du 19 août, et séduit par les promesses des convertisseurs, La Capelle feignit d'abjurer dans l'espoir d'être relâché; mais cet espoir fut déçu. Toutefois l'ordre du i3 janvier 1687 qui l'envoyait au château de Saumur, ne reçut sans doute pas exécution; car La Capelle recouvra la liberté en sortant du château de Ham le i'^'' octobre 1688 (O' 3o et Fr. 7052 f" 288). On le retrouve enfermé à Périgueux l'année suivante.

Le 23 août, Auzillon arrêtait à Senlis François-Philippe Pers (par corruption Lepère), conduisant le sieur Sanson, sa femme, leur domestique et Marie Gallet (Fr. 7o5i f° 264). Originaire de Canterbury et bourgeois de Paris, Pers habitait le faubourg Saint-Marcel et avait abjuré du 17 au 19 novembre i685, à l'âge de 55 ans (Ibtd., f° 35o). On saisit dans ses papiers des stances sur la persécution, destinées à M"""^ Robethon, femme de l'ancien de Charenton qui, arrêtée une première fois dans sa fuite ne songeait qu'à repartir; il était aussi porteur des adresses suivantes : Santilly, rue Saint- Martin ; Chevalier, rue Saint-Denis; Equry [Collot d'Escury], au cloître Sainte-Opportune; Bartignan, proche Saint-Denis, et d'un billet pour M"^ Guy, de la rue de Béthisy, qui voulait rejoindre son mari en Angleterre. Il dit dans son interrogatoire, que RoUin, rubanier, demeurant près du Pont-Neuf, lui avait amené un diamantaire disposé à sortir du royaume avec sa sœur et une autre femme, lequel lui avait promis 40 pistoles par personne; il avoua également avoir rendu visite au banquier Renouard (voir prisons), dont la sœur cherchait à s'enfuir, mais appréhendait d'être arrêtée une seconde fois (Fr. 7o53 f"^ 36, 37). Écroué au Châtelet le 12 octobre 1686 et condamné aux galères le 21, par le parlement de Paris, Pers mourut à la peine {Fr. prot., 2"= édit., VI, 296 et Reg. d'écrou du Palais de justice).

Le 2 du même mois, Seignelay avait écrit à l'intendant Chauvelin :

On découvre tous les jours que le nommé Arnaud, hollandais qui se dit marcliand de chevaux, et qui a été arrêté à Péronne conduisant des religionnaires hors du royaume, est un des plus coupables de ce mauvais commerce; sur quoi le roi m'ordonne de vous écrire qu'en cas qu'il n'y ait pas de preuves suffisantes pour lui faire son procès, son intention est qu'il soit mis dans le château de Péronne et nourri sur le pied de quinze sols par jour (O ' 3o).

A la fin du siècle, la route de Flandre était encore fréquentée par les guides. Un ébéniste de Bâle, nommé Heck, qui avait quitté Paris pour se réfugier en Hollande, fut mis à la Bastille le 20 avril 1699, sous l'inculpation d'avoir travaillé, de connivence avec les

Emigration. 478

banquiers \'oisin et Foissin, à l'évasion d'un bon nombre de religionnaires. Il se faisait appeler Delacroix et changeait fréquemment d'auberge quand il était à Paris, logeant tantôt chez Sorcher, maître traiteur près de l'Hôtel-de-ville, et tantôt chez Larue, ancien catholique dont la femme était protestante, à l'image Saint-Leu-Saint- Gilles ; c'est là que se retiraient ceux qui voulaient s'enfuir. A quatre lieues de Paris, sur le chemin de Péronne, se trouvait une auberge où il logeait avec son monde (Arsen., F. Bast., loSig). Il s'était aussi abouché avec Jacques Maurice, du village de Ponthaine, lequel tenait à ferme le passage de Quiévrain et se servait d'une cuve pour faire franchir aux fugitifs la rivière d'Haine. On ne pouvait arrêter Maurice qu'après l'avoir attiré par ruse sur le territoire français ; il ne se fit pas prier et donna dans le piège comme un enfant (O* 48, y^rc/iî. 5^5/., X 212-218). Son arrestation, opérée le 19 juillet et bientôt suivie de son embastillement (24 août), avait été précédée de celles de la veuve Divry et de Marguerite Busze, femme Sonnin ialias Soanem). — Entrée le 14 août à la Bastille, dont elle ne sortit que le i5 juin 1701, Marguerite avait fait plusieurs voyages et conduit à l'étranger un certain nombre de personnes qu'elle recevait des mains de la veuve Divry, entre autres la marquise d'Espeuilles, la fille du graveur Monceaux, dont toute la famille était déjà en Hollande, et une petite-fille de Monginot qu'elle avait menée à Londres (Arsen., F. Bast., loSip). Elle fit une déposition accablante pour l'horlogeur Marguerit, qu'on arrêta sans doute aussi comme complice de la veuve Divry (O ' 48 et Fr. 7062 f° 147). — Susanne Perrieux, veuve d'Alexandre («//(ZsRivery), se livrait depuis treize ou quatorze ans à ce fructueux commerce (voir p. 11). La première personne prise chez elle par Heck avait été la dame de La Tour, se disant du Poitou, qui était passée en Hollande. Dans le conseil tenu le 27 juillet, le roi résolut de leur faire à tous leur procès. Il était commencé en octobre, et D'Argenson reçut, le 28, l'ordre de le poursuivre activement. Susanne, mise à la Bastille le 24 mai, fut relâchée le 17 mars 1700 (Arsen., F. Bast., loSig). Heck ne sortit du donjon, le 18 avril 1704, que pour être renvoyé en Suisse (Ravaisson, X 286).

Un autre Heck, de Brandebourg, avait été mis à la Bastille comme espion, par ordre du i5 septembre 1697 et en était sorti par ordre du i'='' décembre. On l'avait expulsé de France par Mons, le i3 {Arch. Bast., X 67).

Pigeon, natif de Louvières en Normandie, avait commencé par se livrer à un autre commerce non moins fructueux et dangereux,

474 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

qui avait déjà fait mettre Brunel et Françoise Deschènes au Châtelet, savoir l'introduction d'ouvrages protestants dans la France toute catholique. Aussi Seignelay écrivait-il à La Reynie, le 3 février 1686: «Il faut tâcher de faire arrêter le nommé Pigeon, et vous pouvez compter que Sa Majesté ne lui accordera point de grâce » (O' 3o). Un ballot de «livres contre la R. C. », envoyé de Hollande et portant son adresse, aj'ant été saisi le i3, on envoya Pigeon à la Bastille le 3 mars. Ce ne fut que le i5 septembre de l'année suivante, que le roi donna commission à La Reynie et aux gens tenant le Chàtelet de faire son procès et celui de ses complices. Condamné aux galères, il y passa dix ans et n'en sortit qu'après avoir fait abjuration dans la cathédrale de Marseille. Était-il réellement protestant? On en peut douter; car en voyant les convertisseurs offrir la liberté aux confesseurs de la foi s'ils voulaient abjurer, plusieurs galériens catholiques feignirent d'être de la religion proscrite et abjurèrent à condition d'être relâchés {Mém. d'un prot., Paris i865, in-i2, p. 345). Une fois en liberté. Pigeon se fit guide. Selon Constantin de Renneville ', dont il faut se défier, c'était un franc coquin qui se portait aux derniers excès contre les jeunes filles qu'on lui donnait à conduire. «Quelquefois il attirait des scélérats qu'il connaissait sur les frontières de Flandre, qui, se déguisant en commis, feignaient d'arrêter les personnes qu'il guidait, après quoi il fallait composer pour n'être pas conduit à l'intendant ou en prison, et Pigeon partageait l'amende avec les prétendus ou véritables commis». Il menait aussi à Dieppe et réussit si bien qu'il établit des voitures réglées. Il allait à cheval à côté de ce carrosse. Il fut pris avec Nicolas Sandras, menant des dames et un gentilhomme nommé d'Incarville, qu'il accusait de trahison ^. Le prétendu gentilhomme n'était, en effet, qu'un affidé de la police, Ribeyre de Ricarville, qui, feignant de vouloir passer en Hollande, fit arrêter plusieurs groupes de fugitifs : notamment le marchand de vins Richard en mars 1701, et, en 1702, la femme Lesprit, autre guide, dont la capture lui valut deux gratifications : une de cinquante livres, et l'autre de cent. Ricarville avait un complice, ainsi qu'il résulte du billet adressé à D'Argenson par Pontchartrain le 26 juillet 1701 :

Sa Majesté approuve les mesures que vous avez prises avec le nommé Le Cointe pour découvrir les intrigues des protestants; mandez-moi ce que vous croyez qu'on doive lui donner pour récompense de la capture des nommés Pigeon et Sandras. Vous avez bien fait de les faire mettre à la Bastille. A

< L'Inquisition franc, III, 20;. '^ Ibid., II, log.

Emigration. 475

l'égard des trois femmes, Sa Majesté veut que leur procès leur soit fait suivant la rigueur des ordonnances; il ne sera pas moins important de le faire aux nommés Pigeon et Sandras (O 248).

Pigeon était alors âgé de soixante-cinq ans; Nicolas Sandras, du village de Fleury-des-Hayes près d'Avesnes, n'en avait que trente-neuf. Venu à Paris, prétendait-il, uniquement pour vendre des fuseaux de buis, il avait, au moment du retour, loué sa cavale à Pigeon pour conduire une chaise jusqu'à Bruxelles, sans savoir qu'elle contenait des protestants '. Pigeon, ajoutait-il, ne m'a confié que plus tard qu'il avait conduit la famille de l'orfèvre Dubourg, moyennant 400 écus ; que le major de Mons lui donnait des passeports à volonté et que le meunier du passage de Bucy^ était dans ses intérêts. En un mot, Sandras dit tout ce qu'on voulut savoir, les gîtes, les routes suivies etc., et n'en resta pas moins à la Bastille '. Les trois dames furent envoyées, par ordre du 26 août, aux Nouvelles-Catholiques.

Un espion, le ministre apostat Quesnot, fournissait à Bonrepaus des renseignements qui lui permettaient d'écrire la lettre suivante^:

16 octobre 1698.

Isaïe Martin de Meaux en Brie '', de la R. P. R., établi à La Haye depuis plusieurs années, y a fait passer un grand nombre de n. c, qu'il va chercher lui-même dans plusieurs villes du royaume, et principalement à Paris, où il loge ordinairement chez M. Fidier au Plat d'étain. Cet homme fait régulièrement neuf voyages en France chaque année; il ramène avec lui lorsqu'il revient dix ou douze n. c. Il en amena douze il y a un mois, entre autres la veuve d'un banquier de La Ferté-sur-Ourcq (La Ferté-Milon), appelée De Laurs, qui a fait passer ici des sommes assez considérables. Il est parti il y a quatre jours pour aller à Paris, d'où il doit ramener quatorze n. c, tous gens à leur aise. Un d'entre eux s'appelle Tirial, il est de La Ferté-sur-Ourcq, horloger de profession, dont le fils est établi ici, où il lui a déjà fait tenir une partie de ses effets. C'est à La Ferté-sur-Ourcq que se rendent les fugitifs... Isaïe Martin change d'habit à chaque voyage. Cette fois, il porte l'épée, tandis qu'auparavant il était toujours déguisé en paysan... Il arrive aujourd'hui à Paris, où il ne séjournera que cinq ou six jours. Il passera par Claye, Nantouillet, où il doit prendre une vieille femme avec sa fille; elle s'appelle Marie Le Clerc et loge quelquefois Brousson, ministre prédicant.

' VInquisit. fr., II, 409. * Arch. du minist. des af(. étr. — Hol-

'' Pont-à-Bucy sur la Serre. Ce passage lande 177. Note communiquée par M. N.

permettait d'aller directement de Lafère Weiss.

et par des chemins peu fréquentés soit à '•La famille subsiste encore et plusieurs

Boue, soit à Hirson. de ses membres ont été en notre siècle

2 3/t»i. sur la Hast. anciens du consistoire.

476 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

D'un seul coup, le 29 août 1686, Seignelay avait ordonnait de transférer dans des châteaux forts les onze guides suivants : Arenfeldt, au château de Saumur; Alglave, au Vieux-Palais de Rouen; Lombard, à la citadelle du Havre ; La Capelle et Dufour, au château de Ham; Battet, à Pont-de-l' Arche; Ausson, au château d'AngouIême; Regnault, dit Duval, au château de Guise ; Marie Vincent, au château de Boulogne; Stoudal, au château de Doullens; Lescaille, à la citadelle d'Amiens, et Vion, au château d'Angers (O' 3o). On constate non sans quelque surprise que, parmi les cent cinquante connus, sept seulement furent envoyés aux galères: Serguières et Fers (1686), morts à la peine; Thomas Toffin (1687); Benoit Fischer {1689); Pierre Berteau (1696), libéré en 1714; Jean Bonelle (1700), libéré en 1718, et Claude Debeau (1701), libéré en 17 14.

L'émigration parisienne de la fin de i685 et de l'année 1686 fut énorme, à en juger par le nombre des arrestations. Le 9 septembre i685, Auzillon arrêtait, près du Bourget, le guide Vertot, conduisant Coignard, de Rouen, et, le 8 octobre, les guides Lamotte et Langrand, conduisant Jeanne Sasserie et Chabrol (Fr. 7o5i f" 264). Le 19 du même mois, il arrêtait à Condé sur l'Escaut Mme Dugarnier, son fils, sa bru, ainsi qu'une demoiselle Catillon et deux enfants de Jean Catillon. Le 22, il écrivait de Lafère qu'il y avait seize fugitifs dans la prison de Saint-Quentin : le guide Levier, Caussin et sa fille; M™^ Robethon, Elisabeth et Jeanne Oudry, Jacob, sa sœur Marie, Louis Aquin, sa femme et trois enfants, Samuel Roger et son fils; Benjamin de Boursan, sieur de Lalande et sa femme. Quelques jours après, on arrêtait à Vervins Anne Girardot, femme de Jean Catillon, Anne-Catherine, Marguerite et Marie Catillon, Edmée Lorcher, leur femme de chambre, et deux filles de Sébastien Bourdon, en même temps que la maréchaussée du Vermandois s'emparait d'Abraham Ouatboud, de Catherine Dersigny, sa femme, de leur fille Susanne, et de Jeanne Bayard, veuve de Jean Ouatboud, qui furent écroués au Grand-Chàtelet le 14 novembre.

De son côté, du 4 septembre au 17 novembre, Desgrez arrêtait vingt-neuf fugitifs, Antoine Pitel, marchand de vin, sa femme Madelaine Guesdon, Jeanne, sa sœur, Marie Duplessis, lingère, Pierre Dubois (M 665 et Tourlet, invent. TT) ; René Talas, Rachel Gaudard, Anne Periot, M""= de La Ferté-Civile et ses quatre enfants,

Emigration. 477

Bellorj' et sa femme, M. de Saint- Jean de Védas, la dame de Combes et Pierrette Martine, sa servante, la fille du sieur Breton, les deux sœurs Bernon, leur nièce Esther Bernon, la demoiselle Dubois, Marianne Durant, M"'= La Roche, qui allait retrouver son mari en Hollande, la dame Motet avec ses deux nièces et son petit neveu, conduits par sept guides Thieroit, Serguières, Carrière, Hélène Crampon, Marie de Courcelles, le capitaine Plat et Foucault, dit Lespine, sans parler de M. et de M"" Beck, de M'"'= de Rieux et des trois demoiselles Monnier (Fr. yoSi f° 269).

Dès le 23 novembre, le correspondant parisien de la Gazette de Harlem lui écrivait: «Chaque jour on amène des Réformés qui ont tenté de fuir et on les dissémine dans les prisons». A la date de janvier 1686, nous lisons dans les Mémoires de Sourches: «L'on n'entendait alors parler d'autre chose que de gens qui se sauvaient, dont les uns étaient arrêtés, et les autres étaient assez malheureux pour se sauver ». Le i3 février, La Reynie écrivait à Harlay :

On arrête beaucoup de gens de tous côtés sur la frontière, et cependant il en passe beaucoup avec cela dans les États voisins, suivant les avis qu'on en reçoit. II y a des gens de province qui sont cachés à Paris, et qui attendent l'occasion. On en prend tous les jours quelqu'un, et, s'il est possible d'en trouver encore quelques autres, il y a grande apparence que la peur prendra ceux qui y seront, et qu'ils se retireront.

«A Valenciennes, Saint-Omer, Lille, Tournay, etc., dit Jurieu*, et même dans toute la Picardie jusqu'à Paris, les prisons crèvent de femmes, d'enfants et d'hommes qu'on a arrêtés fuyants». Suivant Benoit, au commencement de 1687, la geôlière de Tournay en avait déjà logé 700. En admettant que les autres prisons en eussent reçu autant et qu'un dixième des fugitifs ait été arrêté, on arriverait au chiffre de 14,000, qui ne paraît nullement exagéré, bien au contraire. Dans ce chiffre étaient confondus les provinciaux venus à Paris pour s'évader, et les membres du troupeau de Charenton. Le nombre des derniers ne peut être établi qu'approximativement et par analogie. Nous savons que des 1988 familles protestantes de la généralité de Paris (Paris non compris), 1202 émigrèrent, soit les 15/24'^'' -. Nous savons, en outre, que chacune de ces familles représentait 4 unités et demie. Comme il restait à Paris de 8 à 9000 protestants en i685 (voir chap. III), ils formaient environ 1900 familles; mais nous

' Réflexions sur la cruelle persécution. ' Voir Ch. Weiss, II, 392.

Seconde partie.

478 Révocation de l'Édil de Nantes à Paris.

n'aimons pas cette façon de procéder : bien des familles se scindèrent, une partie s'en allant, l'autre restant. Nous préférons appliquer la proportion des 15/24" ^^ chiffre de 85oo, ce qui donnerait 53io émigrés. Mais cette proportion elle-même parait devoir être abaissée, parce qu'il était plus facile de se cacher à Paris qu'en province. Il se pourrait donc que le chiffre de 58io fût trop fort, et il faudrait peut-être se borner à dire qu'il sortit de Paris entre i685 et 1687 environ 5opo protestants, et qu'il en resta environ 4000. Tout cela n'est que de l'a peu près, et nous en souffrons sans pouvoir y remédier. A ces 5ooo émigrés il faut en ajouter environ 1000 partis avant la Révocation.

Nous ne sommes parvenu à retrouver qu'un peu plus du tiers des 6000 noms, environ 2400 ', dont 5oo sans désignation de lieu de refuge. Les 1900 autres se répartissent de la manière suivante: quelques-uns en Amérique, quelques-uns en Danemark, 180 en Suisse, 240 en Hollande, 870 en Allemagne et plus de 800 en Angleterre. Grâce aux manuscrits de la bibliothèque du protestantisme et à l'ouvrage de M. Agnew, la plupart des fugitifs qui ont passé le détroit sont connus. Les documents et les travaux concernant l'Allemagne sont beaucoup moins complets. En ce qui concerne la Hollande, nous n'avons que des renseignements tout à fait fragmentaires, malgré le bon vouloir de MM. Du Rieu et Enschedé, et malgré leurs fiches de Leide (au nombre de plusieurs centaines de mille), qui malheureusement, et par raison d'économie, n'indiquent pas le lieu d'origine des réfugiés.

Toutes les classes de la société fournirent leur contingent. Les militaires se pressèrent autour du prince d'Orange, considéré, à tort, comme le futur vengeur des opprimés. On voit à la tête de son armée les deux Schomberg et les deux fils de Ruvigny; parmi ses aides de camp se trouvent Foubert et La Melonnière, l'un de ceux qui se distinguèrent le plus en Irlande; parmi les officiers de ses gardes, Théodore Le Coq, ex-ancien de Charenton, et De Launay, comte d'Entragues. L'un des Louvigny est colonel des dragons rouges; l'autre, lieutenant des dragons bleus; à leurs côtés figurent le glorieux confesseur De Cagny, tué au siège de Limerik, Masclari,

' Les cinq tableaux relatifs à l'emigia- exemple: Quartier de la place Maubcrt,

tion contenus dans les papiers de La 104. familles, 61 particuliers, 304 per-

Keynie (Fr. yoji, ("' 215—217, 307 — 334) sonnes; quartier de la Citi;, 47 familles,

sont d'une insuffisance manifeste; ils ne i3 particuliers, 220 personnes; quartier

donnent qu'environ 340 noms. Le moins Saint-Antuine, i5 familles, 3 particuliers,

incomplet signale 1104 absents, sans autre O7 personnes. désignation que celle du quartier,

Emigration. 479

Janvre de La Bouchetière, Du R}', Janiçon, De la Croix, Lebrun, Boncourt, Imbert dit Petitval, deux Fabrice de Gressign}', le célèbre ingénieur militaire Jean de Bott, etc. Dans l'armée hollandaise, Jean-Louis et Benjamin de Jaucourt, Morin du Sandat, plusieurs Bernard, le major de La Berlière, Isaac et Jacques de Dompierre, Paul Du R}^ ingénieur militaire, dont le petit-fils fut le plus grand architecte de l'Allemagne au XVIII= siècle. Parmi les officiers dispersés çà et là, il faut citer le marquis de Langey, colonel de cavalerie, le lieutenant-colonel Pape de Saint-Auban, le marquis d'Arziliers, Dumény de la Croizette, les capitaines La Faucille, Mosnier et Chenevix, général au service de Venise. En Danemark nous trouvons La Rochefoucauld, comte de Roye, Susannet de la Forêt, beau-frère du marquis de Peray, De Bussierre, Villarnoul et De Cheusses. A la demande des quatre derniers, le synode de Bréda (1692) leur accorda pour aumônier le ministre Daniel Brunier.

Toute la noblesse émigrée n'appartenait pas à l'armée: témoin Henri de Briquemault, baron de Saint-Loup, que l'Electeur de Brandebourg constitua le protecteur des réfugiés ; Rozel de Beaumont, qu'il fit conseiller d'ambassade, et chargea de former une colonie; le marquis de Peray qui se consacra en Hollande au soulagement des souffrances des réfugiés; Nicolas de Louvigny, distributeur des aumônes à ses compatriotes réfugiés en Angleterre; L'Huilier de Chalandos, sieur du Breuil, François de Morogues, sieur de Lontfroy et de Fontfaye, Louis de Saint-Delys, marquis d'Heucourt, Pierre Buffière, marquis de Chambret, François de Jaucourt, marquis d'Ausson, Hardy de Vicques, M. etM""^ Girard des Bergeries, et les femmes : Anne Vallée, marquise de La Barre, la marquise de Pardaillan, IM"" de Gorris, les demoiselles de Dangeau, qui créèrent des maisons de retraite en Hollande; les demoiselles deLa Fontaine et leurs cousines D'Angennes;M™'= de La Pénissière, W^"^ de Villerets et de La Ferté-Civile, les demoiselles Goyon de La Moussaye, belles-sœurs de Théodore de Béringhen.

Les financiers Ribaut, Lernout et Anne Bazanier, riche bellesœur de Lardeau, passèrent à l'étranger aussi bien que les conseillers au Parlement Le Coq, Théodore de Béringhen, Muisson, Saint-Martin; les conseillers du roi, Jean de Béringhen, Massanes, Vallée, sieur de Chenailles, Tessereau et Justel; Chenevix et Foissin, qui devinrent conseillers de cour, l'un à Berlin, l'autre à Magdebourg; ;Robethon et Tassin, que le prince et la princesse d'Orange prirent pour secrétaires; Falaiseau, qui parcourut la plus

^So Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

brillante carrière diplomatique; les médecins Desbine, Guide, Levasseur, Mariette, Mesmin, Silvestre, Amj^ot, médecin de M™= de Sévigné et du duc du Maine ; les chirurgiens Lebar, Louis Lémery, frère du chimiste, Le Tellier, Jean Rousseau, qui fut attaché à la personne de l'électrice-douairière de Saxe, Gervaise, Amian, grand ami de Claude, Henri Biet, Grimaudet, les pharmaciens Thomasset et Trouillon (Saint-Simon classe le dernier parmi les médecins les plus habiles de son temps); les avocats Malnoé, gendre de Drelincourt, Mouche de La Colombière, Saunière, Jacques Falaiseau, Papillon, ancien de Charenton ; Delpic, procureur ; la famille de robe des Bigot ; les écrivains Frémont d'Ablancourt, Jean Rou, Rozemont, Amyraut, fils du professeur de Saumur; M"'^ D'Aussy, bientôt surnommée la Sapho d'Amsterdam; le célèbre mathématicien De Moivre, qui fut ami de Newton et de Leibnitz; le chimiste Charas, le voyageur Chardin, le physicien Huygens, l'ingénieur Brebès et l'inveriteur des applications de la vapeur, Papin.

Certaines familles vouées à l'art préférèrent aussi leur religion à leur patrie: une partie des Du Ry et des Androuet du Cerceau; Hudde, ancien directeur de l'académie de peinture ; les peintres Jacob d'Agar, Des Essarts, Louis Chéron, Simon Lejuge, confesseur, et gendre de Ferdinand, Martin Elle, Philippe Meusnier, qui avait orné la chapelle de Versailles et revint en France vers 1700, mais dont le fils, aussi peintre, resta en Angleterre; Petitot; la veuve et la fille de son collaborateur Bordier; la femme et les filles de Daniel Bertrand, peintre ordinaire du roi ; la fille du peintre Surel ; Pierre et Jacques Pitan, de la famille des peintres ; Arbunot, descendant des peintres et architectes de ce nom ; Dorigny, maître sculpteur sur bois; Tabariet, sculpteur; Marot, de la famille des peintres et architectes.

Paris perdit beaucoup d'orfèvres : Lepage, Massienne, Agasse, Boursin, Dubourg, Hélique, Pierre Catillon, Stomac, les Beliard, les fils de Jean Pitan, orfèvre du roi ; Le Plastrier, Jean, Jacques et Matthieu Sehut, établis en Angleterre ; Basenge, à Manheim ; la veuve du joaillier Alexandre, à Berlin, ainsi que Thomas Lejuge, Tertullien Sehut, Girard, fils de l'ancien de Charenton, joaillier de la cour. Enfin Gilon, lapidaire; les horlogers Colpin, Delarue, Desbuys, Eslot, Pierre Lemaire et son fils Jean, Jérémie Lemaire, Masson, les Picard et Philippe Meusnier, qui établit en Saxe une fabrique d'horlogerie.

Plusieurs industries inconnues à l'étranger y furent portées par

Emigration. 481

divers fugitifs: le teinturier Allix, le teinturier et fabricant de toiles Bonhomme; les manufacturiers ou tisseurs de bas Comblé, Ouzel, Fresselingue, Galdi, Lepart, Lhermet, François Amonnet, fondateur d'une fabrique de bas de drap en Angleterre; les brodeurs Guérin, Langlois, Veuve Malibas, Chardinal et les Pavret qui établirent leur industrie à Berlin; les tapissiers Campot, Jacob et Amaury Biet, dont le dernier fut tapissier de l'Électeur de Brandebourg; les passementiers Lamandé, Ouzel, Daniel et Abraham Chàlons, et leurs confrères réfugiés à Berlin: Bridou, les Constans, Fournier, Pousses, Isaac Grimpré; les boutonniers Guérin, Lamotte, Cornet, établis à Berlin, ainsi que François et Jacques Lebert, de Villiers-le-Bel ; la veuve d'André Lecointe qui établit en Brandebourg une importante manufacture de draps ; les fabricants de dentelles d'or et d'argent Chastelain, Charles, Josias et Louis Hauduroy, tous de Villiers-le-Bel et réfugiés en Angleterre; les fabricants de soieries Aubin et Jean Neveu, Francœur, Rouvro}' et Jean Biet qui fonda une manufacture à Berlin, et Vézenobre, qui en établit une de rubans dans la même ville ; Jacques et Isaac Testart, fabricants de draps de soie ; les perruquiers Duchemin et Bridou; celui-ci s'établit à Berlin et enleva bientôt à la France la clientèle de toutes les cours du Nord {Bullct., XI 23i). D'après Charles Weiss, (II 216), «deux familles d'ouvriers qui avaient travaillé aux Gobelins apportèrent à Berne l'art de la broderie des tapis». Enfin, d'après Smiles {Les Huguenots, p. 241, 249), l'Angleterre, qui importait annuellement chez elle pour plus de sept millions de rubans, de galons, de boutons, de gants, de glaces, de chapeaux de feutre et de castor, dont la plupart venaient de Paris, se suffit bientôt à elle-même, grâce à l'émigration.

Citons encore les marchands de dentelles d'or et d'argent Dumas, Eudlin, Desmarets, Jamineau, Lenoble et Massonneau ; les banquiers Bachelet, Barbot, Gabriel Bernard, les frères Forment, Frémont, Marmier, les Cousin, Polly, Seigneuret, Lafargue, Lasseur, David Renouard, M'"^ de La Trémollière; les négociants Cavalier, directeur de la compagnie des Indes, Franchome, Hénon, Vernezobre, Gervaise, fils de l'ancien de Charenton, Leroy, associé de Crommelin, Hersant, les Rondeau, Robethon, Grignon, Guerineau, Chabot^ Du Fay, Estrang, Héat, Girard, Ribot, les Crommelin, Pierre Testart, marchands d'étoffes; Ehe Pain, Meusnier, marchand drapier ; Roger, marchand de blé, beau-père des ministres Allix et Jacquelot; Mouy, courtier de chevaux; Lafosse, marchand de toiles; les armuriers Caillot, Cohneau, Mousé, Senesse; Bachelier, ouvrier

482 Révocation de V Edit de Nantes a Paris.

en dentelles; Mouté, gazier; les étaminiers Chartier et Jean Martin, réfugiés à Berlin; les ouvriers en soie Bourguignon, Delaunay, Duvivier, Métivier, Pieu; les retondeurs de drap Charton et Valleton ; nombre de petits rentiers, quelques cordonniers et de nombreux tailleurs; les Bachelier, pelletiers établis à Berlin; l'enlumineur Chupin, le menuisier Combé; les ébénistes Golle, Paris et Révérend; Grignard et Moutier, soldats; le charcutier Braconnier, qui porta «le boudin français» à Berlin; le parfumeur Jourdan; le tireur d'or Du Perray ; les imprimeurs libraires Cellier, Duchemin et De Varennes ; le vanier Haran, le vitrier Le Père, le fondeur en cuivre Rousset, le mercier Grégut, le pâtissier Lenoble, le confiseur Michel, la brasseuse Heuzé, les marchands de vins Corneille, Courtillat, Estain, Garnier, Gauguet, Hubert, Laar, Lafon, Mariette, Percy, Strain, Thors, Vautio, Pitel ; Nesle, aubergiste de Charenton ; Troyes, aubergiste; Torse, Tringuelart, Léger, cabaretiers; Laroche et son garçon de cabaret; Foucher, garçon cabaretier; Renouard, autre garçon de cabaret, et son camarade Cornadeau.

Ainsi le zèle de pauvres garçons de cabaret égalait celui de personnes d'une éducation et d'un rang supérieurs. L'histoire ne présente nulle part un spectacle d'une grandeur aussi saisissante: Les Maures, il est vrai, avaient quitté l'Espagne, mais contraints, tandis que ce fut librement, malgré Louis XIV, et pour faire acte de sincérité religieuse, que les protestants fugitifs abandonnèrent tout, biens, famille, amis, patrie, plutôt que de les conserver au prix d'une feinte conversion, triomphant ainsi des accusateurs qui les avaient dépeints comme «lâches contre la force, opiniâtres contre la vérité, et prêts à toute sorte d'hypocrisie», même à abjurer le christianisme, pour peu qu'on leur montrât des dragons '. Ceux qui partirent et ceux qui restèrent avaient les mêmes croyances, les mêmes sentiments, le même attachement à leur foi; la seule différence consistait dans le plus ou moins de délicatesse de la conscience. Celle des fugitifs les jeta dans l'héroïsme, auquel les autres ne purent atteindre. Parla, bien des familles furent brisées: tantôt c'était la femme qui fuyait seule; tantôt, au contraire, c'était le père et les enfants ou une partie des enfants, tandis que la mère refusait de les suivre. Dans cette cruelle dispersion, on se perdait de vue, on restait sans nouvelles les uns des autres: tourment insupportable à la

' Jntolcrancc de Féncloii, p. 168. — Les jusqu'à exiger cette réparation d'enfants

iapsi n'obtenaient leur rcintcgration dans de huit ans qui, comme Catherine Guillot,

l'Église que par un acte public de rcpen- avaient signe mais non abjuré (Ms. Kgl.

tance, et l'on poussait le puritanisme de la Savoye).

Emigration. ^83

longue. Une dame Moreau, du Poitou, avait ses enfants à Paris, mais sans savoir où. Ignorant ce qu'étaient devenus son père Paul Yvon, orfèvre du Mans, et sa mère, une jeune fille récemment arrivée on Hollande fit prier le synode des Églises wallonnes tenu à Rotterdam en 1700, de l'aider à retrouver ses parents. D'après le commissaire Delamare, M"" Desbine, élevée dans le catholicisme par sa mère, ayant refusé, après la mort de celle-ci, de suivre son père et ses frères à l'étranger, tomba dans une si grande misère qu'elle en perdit l'esprit et fut portée à l'Hôtel-Dieu (voir ce nom aux Émigrés).

Les nécessités de la fuite obligèrent bien des père et mère à se séparer de tout jeunes enfants; les Mesmin en laissèrent un en nourrice ; d'autres firent passer les leurs à l'étranger sans pouvoir les rejoindre. André Grosyeux ne put emmener que ses deux aînés et laissa les quatre autres, qu'on mit à l'Hôpital-Général. Quelquesuns furent confiés à des guides qui s'engageaient à leur faire franchir la frontière. Un espion écrivait de Hollande, le 23 avril 1686: «Les personnes de Villiers-le-Bel sont arrivées ici. Je leur parlai mardi. Les trois beaux-frères, ayant chacun sa femme en croupe, sont passés avec trois guides aussi à cheval. Ils ont séjourné une nuit près d'Amiens, sans y entrer. Les mêmes guides, anciens gardes-sel, sont retournés samedi dernier pour aller quérir trois enfants que les marchands ont laissés à Paris, et d'autres gens de Villiers-le-Bel» (Fr. yoSo f° 264"). Ces guides réussirent-ils dans leur difficile entreprise ? Nous ne savons ; mais tous ne réussirent pas. M^^Vion, qui devait conduire leurs deux enfants aux époux Degrave passés en Angleterre, tomba aux mains de la police avant d'avoir rempli sa tâche. Lambrini fut arrêté avec les enfants de "W""" de La Trémollière, passée à Genève. Philippe de Jaucourt, qui attendait les siens en Hollande, ne les revit jamais. Un enfant âgé de trois ans, fait prisonnier et ramené de Valenciennes par ordre de Louvois, fut remis au commissaire Desgranges, qui renvo3-a en pension. Le 25 avril 1686, Desgrez arrêta au Pont-Iblon (au-delà du Bourget) un enfant d'un an, nommé Daniel Laurent (fils d'un marchand de Rouen, passé en Hollande), que Marie Vincent avait porté la veille chez Pilota Perrin, et que le guide Jean Potin emmenait à Bruxelles.

Ayant employé le peu d'argent qu'ils possédaient à payer leur guide ', certains fugitifs arrivaient sur la frontière si dénués de

' L'évasion a coûté aux uns, dit Jurieu, emporté quelque chose, ne fut-ce que 200 600 écus, à d'autres 2000 livres. Tous ont à 3oo pistoles, consumées en guides, en

484 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

tout, qu'ils faisaient pitié, témoin ces deux résolutions du synode de Rotterdam déjà cité :

Sur l'avis qui nous a été donné qu'un grand nombre de pauvres réfugiés sortant de France, arrivent à Mons destitués de toutes choses par divers accidents, et qu'un de nos frères, pasteur flamand de la garnison de Mons, nommé M. Renet, s'emploie avec ardeur à la consolation de nos pauvres frères dont les besoins sont extraordinaires, la compagnie a chargé les députés de l'Église de Leide, de conférer de cette affaire de charité avec M. Clignet, dont le zèle et la générosité ont déjà édifié tant de fois nos Églises et de lui faire là-dessus quelques ouvertures de notre part.

Et sur ce qui a été dit au synode à l'occasion de ces mêmes réfugiés qui se retirent et passent par Mons, où le régiment de Mont-Mollyns a été en garnison l'espace d'un an entier, la compagnie se trouve obligée de marquer ici le rapport qui lui a été fait des charités considérables qu'ont faites à ces pauvres fugitifs les officiers de ce régiment.

La frontière franchie, il fallait songer aux moyens d'existence. Parmi les plus favorisés, c'est-à-dire ceux qui avaient pu emporter quelques débris de leur fortune*, beaucoup furent réduits à la gêne. Ceux qui pouvaient travailler se tirèrent d'affaire au bout de quelque temps, quand ils eurent appris la langue du pays; mais les autres, les femmes, les vieillards, les malades? Quand je vois des multitudes assistées en Angleterre, en Hollande et en Suisse, je ne puis m''empêcher de songer à tout ce qu'il a fallu de privations et de maux, pour obliger ces héroïques proscrits à mendier une maigre et insuffisante aumône; je songe aussi aux pauvres honteux, qui ne purent se décider à tendre la main et qui en moururent. En présence de toutes ces détresses imméritées, on ne peut que s'indigner et répéter : Que de crimes accumulés dans la Révocation, c'est-àdire dans un acte de fanatisme qui condamnait tant de nobles âmes à épuiser le calice des douleurs et des infortunes !

Leur foi ne défaillit point ; témoin ces vers composés par l'un d'eux, probablement Jean Rou :

frais de transport et en voleries. Une cure historique de mai 1G87, de metU'C

seule famille, réfugiée en Hollande a payé les louis d'or et les pistoles à 12 francs,

14,000 livres pour son transport. Il n'y a pour faire rentrer ce qui est sorti; mais

point de réfugié qui n'ait tiré plus de il a été fondu.

200 écus de France, et j'oserais bien dire ' Sept personnes réfugiées en Brande-

3oo écus. Deux cent mille personnes ;i bourg placèrent en rentes sur l'Ktat i4o;i3

3oo écus, font plus de cent cinquante thalers: Marie I-e Clerc, veuve d'Urbain

millions perdus pour la France {Lettres Gaudicher, sieur d'Averse, i333; Anne

pastnr., Il, iqz). L'or y était devenu si et Marie Sadier 700; Salonion Le Clerc

rare, qu'il fallait une permission du roi 2000; le conseiller de Jaucourt 4000; le

pour dorer ou argenter des habits, de liaron de Jaucourt 3ooo; le conseiller

même que pour faire quelque grosse Morogues 3ooo, soit plus de 52Ûoo francs

pièce d'orfèvrerie. On parle, dit le Mer- (hTman et Reclam, I, 323).

Émigration. 485

Au débris de nos labcrnacles,

Dont au peuple on fait des spectacles, Qu'on joigne, si l'on veut, les prisons et les fers,

Dieu se fera de pierres vives Une Église au milieu des plus affreux déserts,

Et, sur de plus heureuses rives.

D'autres temples étant ouverts

A nos familles fugitives, Leurs langues et leurs voix, aujourd'hui si captives, Béniront hautement le Dieu de l'univers.

{Bullet., V, 3i3.)

M. N. Weiss a publié récemment une lettre que deux fugitives, âgées de vingt et vingt-et-un ans, filles d'Antoine d'Aliès, baron de Caussade, réfugié à Genève, et de Marthe de Garrisson, adressaient à leur mère, restée à Paris chez son beau-frère, le convertisseur D'Allés de la Tour, qui, pour la préserver du couvent, l'avait reçue dans son appartement de la rue de Seine avec ses six enfants. Cette remarquable lettre clora dignement le chapitre des évasions. {Bullet., 4'-' sér., I, 29. '

Ce 8 octobre 1689.

C'est avec un extrême déplaisir, ma très-chère mère, que nous vous rendons compte de notre départ. Nous ne doutons pas que vous n'en receviez beaucoup de chagrin; mais nous vous prions très humblement de n'avoir pas la pensée que nous manquions de respect et d'obéissance envers vous. Il y a longtemps que nous aurions pris ce parti, si nous ne vous avions pas vue trop opposée; mais enfin, ma très-chère mère, il y avait déjà trop de temps que nous résistions aux violents désirs que nous avions, de mettre nos consciences en liberté.

Nous avons obéi à-tout ce que vous avez souhaité de nous, en écoutant tous ceux qui nous ont voulu donner des instructions. Dieu nous a fortifiées contre toute sorte de tentations, et tout ce que nous avons appris par les livres ou par les conversations, n'a point effacé les premières lumières que vousmême nous avez inspirées dans notre première jeunesse. Il ne faut point vous dissimuler, ma très-chère mère, que nous avons demandé pardon à Dieu des efforts inutiles que nous avons faits, pour arracher de nos cœurs l'attachement que nous avons pour la véritable religion que nous croyons professer. Mais ce qui a le plus contribué à nous faire prendre ce parti, a été le danger où nous nous trouvions exposées.

Vous savez les premières alarmes que nous donnèrent l'enlèvement de nos amies M"" d'Olon ', et l'emprisonnement de notre cher oncle M. de Vivans^, Il est vrai que nous avions trouvé un remède apparent contre ces frayeurs

' Lisez: Dolon de la Goupillicre, voir ' \ oir chap. XXI.

chap. XXIX.

486 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.

dans l'asile que notre oncle, M. d' Aliès, nous avait donné dans sa maison ; mais c'est ce qui nous a causé le plus de peine et d'embarras. Les bontés qu'il nous a témoignées nous engageaient à beaucoup de reconnaissance; il fallait pour cela entrer dans ses sentiments, et c'est ce que nous ne pouvions faire. Toutes ses conversations ont toujours été sur la religion catholique dans laquelle il est fort instruit. Il nous a pressées là-dessus trop vivement, quoique avec beaucoup de charité; son zèle est allé jusqu'à nous représenter que, si nous ne prenions pars le parti qu'il nous inspirait, il ne pouvait peut-être pas empêcher qu'on ne nous mit, comme tant d'autres, dans un couvent. En vérité, ma très-chère mère, c'est ce qui a achevé de nous désespérer. Nos pensées ne dépendent point de nous; Dieu en est le maître, et c'est lui qui s'en est réservé l'autorité.

Nous ne doutons pas que, outre les chagrins que nous vous donnons, vous nous reprochiez peut-être que nous allons nous exposer à être misérables. Mais, ma chère mère, ne nous alléguez point des raisons humaines. Dieu aura pitié de nous, et sa bonne Providence ne nous abandonnera point; et quand nous serions assez peu raisonnables pour mettre en balance nos devoirs envers Dieu avec les commodités de la terre, serions-nous plus heureuses en demeurant en France auprès de vous, que dans les pays étrangers? Nous ne voyons que trop, ma très-chère mère, que notre famille est dans la dernière désolation et peut-être à la veille de n'avoir pas de pain; après tant de pertes que vous avez souffertes tout nouvellement, on vous demande encore 40,000 livres. Que vous restera-t-il pour vous et pour un si grand nombre d'enfants? Ainsi, ma très-chère mère, il vaut mieux, pour notre repos, que nous allions servir hors de notre patrie, que d'y languir avec la secrète persécution dont nos consciences gémissaient.

Peut-être que Dieu a voulu punir nos lâches complaisances par la perte de nos biens; sa volonté soit faite! Nous le prions de tout notre cœur qu'il vous console et qu'il nous fasse la grâce de nous réunir tous ensemble avant que mourir. Ce sont les souhaits que nous faisons, ma très chère mère, vous priant de croire qu'en quelque lieu que sa Providence nous porte, nous serons toujours, avec tout le respect et l'obéissance que nous vous devons, ma trèschère mère, vos très-humbles et très-obéissantes filles et servantes.

M[arthe]-M[arie] de Caussade.

M. [de] Réalville.

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