LES CHAPELLES D'AMBASSADE
L'exemple et les exhortations des pasteurs du Désert avaient ranimé le zèle et la fidélité des protestants de Paris; les chapelles d'ambassade exercèrent pendant tout le dix-huitième siècle une action analogue, grâce à laquelle l'Eglise réformée et l'Eglise luthérienne n'eurent qu'à s'organiser lorsque parut l'Édit de tolérance (1787).
Les Parisiens empêchés de se rendre à Charenton par une indisposition ou quelque autre raison, allaient au culte à l'ambassade de Hollande oi^i l'on prêchait en français *, et où quantité de baptêmes étaient célébrés, surtout en hiver. Le gouvernement s'en plaignait dès avant la Révocation, et ses remontrances continuèrent encore longtemps après.
Seignelay à Defita, lieutenant-civil, et à La Reynie.
17 juillet 1634.
Le roi ayant été informé que dans les maisons de l'ambassadeur de Hollande et des envoyés d'Angleterre et de Danemark, où il se fait des exercices de la R. P. R., plusieurs de ses sujets y assistent et même y font les fonctions d'ancien et autres charges des consistoires, ce qui est contre l'ordre, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire que son intention est que vous fassiez vos poursuites contre ceux de ses sujets qui prendront ainsi des charges dans ces consistoires {Cori-esf). adiii., IV, 871).
' Voir ci-dessus Balthasar Amyraut, I igS.
Les Chapelles cCambassade. 541
La Reynie fit sans doute quelques objections ou demanda quelque adoucissement; car Seignelay lui répondait, le 17 août:
Monsieur, j'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit sur ce qui se passe dans les maisons des ambassadeurs, où l'on fait exercice de la R. P. R., Sa Majesté approuve la proposition que vous faites de faire entendre au ministre Claude et aux anciens du consistoire de Cliarenton, qu'elle ne veut pas que ses sujets fassent dans les hôtels des ambassadeurs aucunes fonctions de lecteur ou autres semblables charges (O^ 28).
Les prétentions de la cour s'étendirent plus loin. «Le troisième de décembre i685, dit Benoit V 878, le juge de police de Paris publia une ordonnance par laquelle il était défendu aux habitants de Paris qui étaient encore de la religion réformée, d'assister aux exercices qui s'en faisaient dans la maison des ambassadeurs et des autres ministres des puissances étrangères».
Dans le courant du même mois, on saisit un ballot de livres de la Confession d'Augsbourg, adressé à l'envoyé de Danemark, et tous les exemplaires en furent brûlés par ordre du roi (O* 29). Le 14 janvier 1686, La Re3mie reçut l'ordre d'empêcher les assemblées de la R. P. R. qui se faisaient aux ambassades (O ^ 3o). Une note du 23 nous apprend que Sa Majesté faisait surveiller la maison de renvo3ré de Brandebourg, et l'avait menacé de le faire renvoyer par l'Electeur, s'il continuait à retirer chez lui des protestants. Au mois de février, plusieurs Françaises qui étaient mariées à des Hollandais et qu'on avait enfermées dans des couvents, furent relâchées en faveur de leurs maris, mais avec défense de faire exercice de leur religion dans le royaume {Btillct., 2^ sér., XV, 4o5), En avril, un jeu de cartes jeté, peut-être par mégarde, d'une fenêtre de la maison de l'envoyé de Brandebourg au moment du passage du saintsacrement, irrita vivement le clergé ; mais le roi consulté sur cette prétendue injure, eut le bon esprit de répondre qu'il n'y avait rien à faire (O ' 3o). Le premier dimanche d'août, Desgrez et ses acolytes a3'ant fait le guet, à l'heure du prêche, auprès des ambassades de Brandebourg et de Danemark, en virent sortir une quinzaine de dames. Ils en suivirent trois, habillées de brocart à grands ramages, qui se rendirent à la Chasse royale, vis à vis la barrière Saint- Honoré (Fr. 7o53 f° 246). On apprit huit jours après qu'elles demeuraient rue Mazarine, chez Beck, résident de l'Électeur de Brandebourg. Le i3, Seignelay, écrivait à La Reynie:
A l'égard des nommés Mamel et Pinart, le roi veut que vous vérifiiez si c'est par simple curiosité qu'ils ont été au prêche chez l'ambassadeur d'Angle-
542 Revocation de t Edit de Nantes à Paris.
terre, ou si c'est par quelque mauvaise disposition sur la religion, parce que, dans le premier cas. Sa Majesté estime qu'une réprimande de M. l'archevêque doit suffire; mais dans le second, il serait à propos d'avoir une conduite plus sévère à leur égard (O ^ 3o).
Informé le 11 septembre qu'une tonne de livres venait d'être adressée à l'envoyé de Brandebourg, le roi donna sur le champ l'ordre de la confisquer s'il y avait lieu, c'est-à-dire si ces livres concernaient la religion. A la fin du mois suivant, une nouvelle atteinte fut portée aux droits des ambassadeurs : nonobstant sa qualité^ un laquais de l'ambassadeur de Hollande fut poursuivi pour une faute légère et condamné à trois années de bannissement; or, le 21 février 1687, Colbert de Croissy invitait Harlay à le renvoyer à son maître, parce que, loin de mériter une si sévère condamnation, il ne méritait pas même l'emprisonnement (0'3o et Fr. 1 7421 f° 1 55).
La défense d'assister au culte des ambassades fut réitérée à maintes reprises et toujours sans succès. Le 16 janvier 1687, Seignelay écrivait à La Reynle:
Le roi étant informé qu'il s'assemble un grand nombre de bourgeois de Paris nouveaux catholiques dans les maisons des envoyés de Danemark et de Brandebourg, Sa Majesté m'ordonne de vous écrire que son intention est que vous preniez des mesures pour les faire arrêter en disposant un assez grand nombre d'archers pour n'être point en état de craindre rien de la part des domestiques desdits envoyés, voulant que le procès soit fait aux coupables, afin d'acquérir par ce moyen la preuve que ces ministres donnent retraite dans leurs maisons aux sujets de Sa Majesté pour y faire l'exercice de la R. P. R. (O 1 3i).
Un rapport de police, signé Olivier Cellier et daté du 26 janvier, est ainsi conçu:
J'ai été chez l'envoyé de Brandebourg dans le lieu où ils font leur assemblée; je m'y suis trouvé le premier et ai exactement observé tous les visages qui ont paru; j'ai vu cinq personnes qui ont chanté en français, j'en ai suivi un, lequel a fort observé ma contenance; je l'ai suivi jusque dans la rue des Lavandières. Je l'ai vu entrer dans une porte entre deux portes carrées, vis-à-vis M. Boulo, chirurgien.
L'homme que j'ai observé a bien quarante ans; il a le visage un peu carré, les yeux et la face un peu enflammés; il a une assez grande épce à garde d'acier très luisant, le justeaucorps gris un peu brun.
Certains aumôniers ne se bornaient pas à accueillir dans leur chapelle les prétendus nouveaux convertis; ils remplissaient en quelque sorte les fonctions de pasteur du Désert; celui de l'ambassade de Hollande présidait de petites assemblées à Paris et à la
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campagne, sous prétexte de promenade, notamment chez M""^ d'Heucourt qui, pour ce fait, fut mise à la Bastille; si bien, écrivait Seignelay, qu «un nombre considérable de personnes » était victime de «la mauvaise conduite de ce ministre». Au mois de septembre, Colbert de Croissy porta plainte contre lui à l'ambassadeur; il se plaignit aussi à l'envoyé de Danemark de ce que son ministre avait visité un colonel danois qui était à l'extrémité. Nous ne savons pas le nom du second chapelain; quant au premier, bien différent de son prédécesseur * lequel avait abjuré, c'était un pasteur sorti de France qui s'appelait Jacob Galle. Au sj^node tenu à Utrecht en avril 1689, il rendit compte de la manière dont il avait exercé depuis plusieurs années son ministère auprès de l'ambassadeur, et fut déclaré appelable dans les Eglises de Hollande.
L'aumônier danois continuant de se rendre aussi utile que possible aux protestants, le commissaire De Loire dressait procèsverbal contre lui en 1692, et le roi fît parler à M. de Meyercron pour obtenir que son chapelain ne fît aucune fonction du ministère hors de l'ambassade. «Il y a apparence que cela sera exécuté», disait une dépêche ministérielle du 3o novembre. Le 5 octobre lôgS, Sa Majesté faisait encore signifier à M. de Meyercron qu'elle ne voulait pas qu'il souffrit à l'ambassade d'autres baptêmes que ceux des enfants danois. Les dépêches suivantes, adressées à D'Argenson, attestent qu'un simple chapelain remplissant fidèlement son devoir, tenait autant de place dans les préoccupations du roi que la guerre européenne et le traité de Ryswick.
2 janvier 1698.
Le roi veut que vous continuiez à faire observer avec toute l'attention possible s'il est vrai que des Français aillent aux exercices chez M. l'envoj'é de Danemark, et prenez la peine de me mander jour par jour ce que vous en apprendrez.
21 janvier 1698.
Continuez à faire observer les sujets du roi qui vont aux exercices chez M. l'ambassadeur de Danemark, et faites en sorte qu'on en puisse connaître quelques-uns et savoir leur demeure à Paris, parce que suivant cela il sera bon de les faire punir.
3o janvier 1698.
S'a Majesté trouve qu'avant de faire saisir ses sujets qui vont aux exercices chez l'ambassadeur de Danemark, il sera bon de faire la tentative que
' Vuir cliap. Pasteurs et anciens, U, i3.
544 Révocation de l'Edii de Nantes à Paris.
vous avez proposée, en observant la maison où le ministre de cet ambassadeur doit aller; après on sera en état de prendre sur ce sujet les résolutions qui conviendront.
28 mai 1638.
Le roi fera parler à l'envoyé de Danemark sur les visites que son ministre rend au baron de Pibrac et à d'autres nouveaux catholiques (O ' 42).
Dans cette même année 1698, marquée par une recrudescence de la persécution, les ambassades anglaise et hollandaise ne donnaient pas moins d'inquiétude au roi que celle de Danemark. Pontchartrain écrivait le 26 février à D'Argenson :
Tout ce que vous m'écrivez concernant la maison de milord Portland est très exact; il faut s'informer si les Français qui mangent chez lui y mangent gras (O ' 42).
On lit dans une correspondance de Paris datée du 3i mars et adressée à la Gazette de Harlem :
Le lieutenant du guet a été faire des excuses au nom de M. d'Argenson, lieutenant-général de police, au comte de Portland, envoyé extraordinaire de Sa Majesté le roi d'Angleterre, à cfiuse de l'arrestation du sieur Wicars ', un des aumôniers de Son Excellence, dont on ignore le caractère et qu'on a arrêté sur le bruit qu'il officiait dans les maisons des nouveaux convertis {Biiilcf., 3" sér., II, 559).
Le Mercure historique d'avril (p. 411), est un peu plus explicite:
On avait fait une affaire à M. Wicart, premier chapelain de l'ambassadeur anglais..., mais la chose fut terminée de la manière qu'il le pouvait souhaiter. On accusait cet ecclésiastique de s'être ingéré d'administrer la communion à d'autres protestants qu'à ceux de la suite de l'ambassade, et en particulier au dénonciateur, qui était celui qui avait formé l'accusation. Mais cette affaire fut si bien éclaircie, et le dénonciateur convaincu si clairement de friponnerie et d'imposture, qu'il fut conduit en prison par le même exempt qui l'avait amené pour le confronter à ce chapelain dans une maison particulière, où il avait été invité à diner avec quelques amis. M. d'Argenson, lieutenant-général de police, envoya quelques jours après le lieutenant du guet pour faire excuse à milord Portland de l'insulte qui avait été faite à son aumônier.
Le 17 avril, Pontchartrain ordonnait de continuer d'envoyer un agent de police au prêche de l'ambassade anglaise pour voir ce qui s'y passait, et le 12 mai, d'arrêter Berquet et Monché, qui fréquentaient ce culte.
' Le Bulletin porte: Wicat; nous prd- ferons Wicars, que donne la Ga~^ctte de
Harlem .
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Le 9 juin, Torcy reçut l'ordre de parler à l'ambassadeur de Hollande pour l'empêcher de recevoir à son culte les protestants mal convertis. Le même jour, le roi approuvait la conduite de D'Argenson, qui, pour la fête du saint-sacrement, avait fait tendre devant la maison de cet ambassadeur sans lui en parler. Le monarque, parfois si hautain, recourait donc aux petites surprises de la plus vulgaire habileté ; le billet suivant en fournit une nouvelle preuve, en même temps qu'il témoigne de la versatilité du despote.
Pontchartrain à D'Argenson.
23 juin 1698.
Je vous écrivis dernièrement que vous aviez bien fait d'empêcher que le nommé Lantissier, genevois, fît baptiser son enfant par le ministre de l'envoyé de Brandebourg; Sa Majesté a depuis changé de sentiment et m'ordonne de vous écrire, non pas de permettre, mais de tolérer que, tant ce genevois que les autres étrangers non naturalisés qui sont à Paris, puissent faire baptiser leurs enfants par les ministres des ambassadeurs, soit dans leurs hôtels, soit dans le lieu de la naissance de ces enfants, pourvu que ce soit sourdement, sans aucune démonstration extérieure qui puisse marquer une approbation de la part du roi ou des magistrats (O 1 42).
D'Argenson était invité, le 2 décembre, à prendre des renseignements sur une demoiselle de La Poterie, qui allait trop souvent au prêche de l'envoyé de Brandebourg (O ' 42). Lemaire, bourgeois de Châteaudun, et sa femme, qui fréquentaient le même prêche, furent arrêtés par ordre du 20 janvier 1699 et mis à l'Hôpital- Général pour y être instruits» (!), et le roi fit faire à ce sujet de nouvelles observations à l'envoyé. Le 24 février, Dupuis, papetier, qui avait été aussi à ce prêche, reçut une forte réprimande accompagnée de menace, et Torcy fut obligé de parler de nouveau à l'envoyé sur la trop grande facilité qu'il donnait de fréquenter son culte. A la date du 29 avril, on ht dans les Registres du Secrétariat:
Le roi fera parler de nouveau à M. l'ambassadeur d'Hollande, sur la liberté que son ministre se donne d'attirer les sujets de Sa Majesté au prêche.
A M. de Torcy.
29 avril 1699.
Nonobstant les ordres que M. l'ambassadeur d'Hollande a donnée à son ministre de n'attirer à son prêche aucun des sujets du roi, on a eu avis que, le jour de Pâques dernier, on vit sortir de sa maison, par la porte de derrière, cinq personnes qui avaient assisté au prêche et à la cène; on y remarqua entre autres deux femmes masquées à qui le ministre donna la main en les conduisant (O ' 43).