‹ La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inéditsChapitre 8 sur 46 · GERVAISE · texte numérisé non relu

GERVAISE

Louis Gervaise, ci-devant marchand linger, âgé d'environ soixante-dix ans, demeurant rue de Seine au faubourg Saint-Germain, est d'un esprit médiocre et n'a rien au-dessus de la condition de marchand... II parait être accommodé et est propriétaire de la maison où il habite, qui est de valeur d'environ 5o,ooo livres. Ses parents sont marchands ou artisans, et quelquesuns se sont retirés en Angleterre depuis trois ans, entre autres le nommé Tephine [lisez : Tiphaine •] avec sa femme et huit enfants (Fr. 7o5o, f» i85).

C'est ainsi que, au mois de novembre i685, la police s'exprimait sur le compte de l'un des anciens de Charenton "^. De son mariage avec Marguerite Dufresne, Gervaise avait eu, suivant les extraits des registres de Charenton, deux enfants : Louis (i653) et Marguerite-Marie, qui épousa, en 1671, Isaac Le Monnier, secrétaire des finances du duc d'Orléans. Louis Gervaise fils, aussi marchand linger, avait épousé Jacqueline, fille d'Isaac Mariette, marchand de vins^; il gagna l'Angleterre en 1681 et y fut naturalisé le 22 janvier suivant avec sa femme et ses trois enfants : Isaac, Louis et Marie-Marguerite (Agnew, III, 87 b). Un quatrième enfant, Jacques-Auguste, reçut le baptême à Londres en 1686; il eut pour parrain Jacques Mariette, et pour marraine, Marie Le Maistre, femme de François Mariette. On lit dans un rapport du commissaire Delamare du 26 avril i685 :

Le sieur Gervaise. . . a un fils qui est ancien et trésorier du temple des Français à Londres. Ce fils vient souvent à Paris conférer des aftaires des P. R. avec son père et d'autres membres du consistoire*. Les P. R. disent que

' Ayant épousé en 1669 Elisabeth, fille La France protestante, Gervaise père au-

du peintre Charles Berchet et de Marie rait eu un frère en Angleterre. Nous

Dufresne, sœur de M™* Gervaise, Jacques trouvons bien un troisième Louis Ger-

Tiphaine était neveu de celle-ci (Reg. de vaise, naturalisé anglais le S mars 16S2

Char.). U fut naturalisé anglais en 1682, (Agnew, III, 32b); mais son prénom in-

avec sa femme et ses enfants: Pierre, dique assez qu'il ne peut être qu'un

Jean-Abraham, Jean-Paul, Charles et parent et non le frère de l'ancien.

Abraham (Agnew, III, 36b). Notons en- '' Voir aux Fugitifs,

core Pierre Tiphaine, âgé de soixante- * Le 25 juin i685, Delamare annonçait

deux ans, et sa femme, assistés en An- que Gervaise fils était parti d'Angleterre

gleterre, i7o3. et qu'il arriverait sous peu de jours à

* Henri Gervaise assistait au synode de Paris, où il devait passer six semaines

Charenton en i653, comme député de (Fr. 7o52, f» 355). l'Eglise de Chauny et Coucy. — D'après

58 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.

le père et le fils ont facilité à beaucoup de personnes de se retirer en Angleterre. Ils disent que l'on ne veut plus soufi'rir de Français P. R. en Angleterre, ni les laisser repasser en France; mais qu'on les fait tous passer dans la Caroline pour la peupler, et que c'est Gervaise fils qui est chargé de cette commission' (Fr. 7o52, f" 249).

En 1713 nous le retrouvons parmi les membres notables de la secte des inspirés, fondée par les prophètes cévenols Élie Marion, Durand Fage et Jean Cavalier^.

Trois jours après la publication de l'édit révocatoire, le lieutenant de police manda en son hôtel les principaux protestants du faubourg Saint- Germain, MM. de La Fontaine, Massanes fils et Pressigny, de la rue des Marais, — Dersigny, Bernard et Le Monnier, de la rue de Seine, — Pesne, Colonia, De Vicques et De Beaulieu, Ferdinand père et fils, de la rue Mazarine, ainsi que quatre anciens du quartier: Massanes père, Girard, Gervaise et Le Coq de Saint-Léger (Fr. 7o5i f° i53). Ceux-ci se conduisirent en hommes qui avaient conscience de leur devoir; aussi les exila-ton tous les quatre. Gervaise fut envoyé (10 novembre) à Gannat (Allier), où il lutta plus de deux mois sans faiblir. Ce ne fut que le 3o janvier 1686 que Seignelay écrivit au lieutenant-général de cette ville.

Le sieur Gervaise de la R. P. R. relégué à Gannat, ayant témoigné d'être dans de bonnes dispositions pour sa réunion à l'Église, je vous prie de lui dire de la part du roi que Sa Majesté lui accordera volontiers la liberté de venir à Meaux pour achever de s'instruire, sur le premier avis que vous me donnerez qu'il soit résolu de le faire (O > 3o).

Il ne paraît pas que Gervaise soit allé demander un complément « d'instruction » à Bossuet: celle qu'il avait reçue des dragons

' La police était fort exactement ren- voyer des protestants de France à la Ca-

scignée sur ce point. Les lettres manus- roline; c'est une affaire finie, et ils ont

crites de Claude nous apprennent que été sur le point de chasser ceux qui y

Gervaise fils disait à Paris merveilles de sont déjà. Un an plus tard (7 septembre

la Caroline. Claude s'efforçait d'en ré- i685), il écrivait encore à son fils: «11 se

pandre la connaissance et la déclarait fait à Londres un projet de colonie pour

préférable à la Pensylvanie pour tous ceux la Caroline, qui m'a paru très bien en-

qui auraient le courage de s'arrachera tendu; il serait important que vous en

l'affliction présente; «mais pour vous, eussiez la communication, ce que vous

disait-il à son fils, cela ne peut convenir pouvez très facilement en écrivant à M.

que dans une dernière extrémité». Le 4 Gervaise ou à M. Du Fay, mari de M""

août 1684, il demandait qu'on se hâtât Amonnet. Ne négligez pas, je vous prie,

d'y envoyer quelqu'un de notable et de cela».

bien qualifié pour examiner le pays et '^ Bullet., 2» sér., IV, bbo et ibi. Voir

revenir dire ce qui en était. Puis tous les aussi nos articles MARION et MISSON

projets s'évanouirent. Les Anglais, écri- dans VEncyclop. des sciences relig. vait-il le i5 septembre, ont défçndu d'en-

Pasteurs et Anciens. 5g

lui suffisait. Il fut rappelé de Gannat le 3 mars, par un ordre transmis à l'archevêque de Paris, auquel Seignelay écrivait encore le 25 :

Monsieur, je vous envoie l'ordre pour faire mettre le sieur Gervaisc à Saint- Magloire; j'ai laissé cet ordre en blanc, afin que vous le puissiez faire exécuter par l'officier que vous voudrez choisir (O ^ 3o).

Les mauvais traitements avaient eu raison de l'énergie du vieillard, et la plus subtile des équivoques acheva l'œuvre commencée par la violence. Gervaise ne signa qu'après que deux docteurs de Sorbonne, Du Fresne • et Cheron lui eurent déclaré par écrit « qu'il ne s'engageait à croire que ce que l'Eglise catholique avait cru et professé du temps des apôtres, rejetant ce qu'elle aurait pu croire et enseigner de nouveau depuis ce temps-là » (Gaultier, Hist. apolog., II m).

A peine le malheureux et infidèle ancien était-il remis en liberté, que le désespoir des lapsi, si bien décrit par Th. de Béringhen, s'empara de sa conscience. Il détesta hautement son abjuration et se mit en disposition de prendre la fuite ^, si bien qu'il fallut le saisir (19 novembre 1686) et le conduire chez les P. de l'Oratoire, rue Saint-Honoré (O' 3o et Fr. 7o5i f° 253), d'où il ne sortit que par ordre du i3 juin 1687 (O' 3i), pour être conduit à l'abbaye de Lagny (Seine-et-Marne). Comme il se montrait invinciblement attaché à la foi qu'il n'avait trahie qu'un instant, il fut, par ordre du 4 août, transféré, en compagnie de son collègue Masclari, de Morisset et de IVI. de Virazel, au château d'Angoulème, où un autre de ses collègues, Jean de Béringhen, se trouvait depuis près d'un an. Le 6 août, le loyer de sa maison de la rue de Seine fut saisi en faveur du médecin Leviez, et le 18 octobre il fut ordonné de prendre sur ses biens 1290 livres par an pour payer sa pension. Expulsé sans doute en même temps que ses compagnons de forteresse (7 mars 1688), Gervaise avait déjà rejoint son fils depuis plusieurs mois, que Seignelay conservait encore le chimérique espoir de l'amener au catholicisme ; il écrivait le 3i juillet 1688 à Barillon, ambassadeur de France à Londres :

' Peut-être parent de M" Gervaise. Plaintes de Claude, tomba malade de

2 Une lettre de l'exempt AuziUon nous chagrin en apprenant l'arrestation de

apprend que Lejeune , qui tenait une Gervaise, avec lequel il devait partir (Fr,

sorte d'agence d'émigration et venait de 7o53, f" i85).

faire un grand nombre de copies des

6o Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.

Le sieur Gervaise, nouveau catholique, ayant ci-devant donné quelque soupçon de sa conduite, il fut arrêté et mené au château d'Angoulême, puis envoyé hors du royaume avec plusieurs opiniâtres. Depuis on a fait des démarches pour obtenir le don de ses biens, sur quoi Sa Majesté qui témoigne avoir de la bonté pour cet homme qui paraissait avoir fait une réunion sincère, et qui apparemment avait, par quelque mauvais conseil, donné lieu de soupçonner sa conduite, m'ordonne de vous écrire de l'envoyer chercher et de lui dire que, s'il veut revenir en France, il sera remis en tous ses biens, et que Sa Majesté lui donnera, dans les occasions, des marques de'sa protection. Il loge chez son fils à Londres (O ^ 82).

La femme et la fille de Gervaise n'imitèrent point son dévouement; après avoir abjuré, elles se partagèrent les biens du fugitif, en vertu d'un brevet de confirmation de don, du 26 octobre 1688. Le Monnier, son gendre et l'un des fermiers de l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés, les entraîna et les maintint dans cette voie sans dignité sinon sans profit. La police l'avait bien jugé : « Il y a environ un mois, disait-elle au commencement de novembre i685, que la considération de son beau-père l'empêche de se faire instruire. Il s'est séparé depuis d'avec lui, et on croit que ledit Monnier et sa femme se disposent à se faire catholiques. Monnier est un homme d'esprit, et il contribuerait, s'il le pouvait, à faire Gervaise son beau-père, catholique». Cet «homme d'esprit » ne fut pas seulement un des premiers à abjurer; ayant l'esprit de la police, il se mit à dénoncer ses anciens coreligionnaires. Au mois de décembre 1686, il travaillait à gagner la prime promise à qui ferait prendre un ministre:

Dans la rue Taranne, dans une auberge dont le nom, terminé en ar, est échappé au sieur Le Monnier, il y a huit jours qu'il se trouvait un homme travesti, habillé d'un drap brun, ayant de grands yeux bleus fort ronds, deux Signes au visage du côté droit, l'un en haut, l'autre en bas, un doigt de la main droite avec un gros ongle, et une perruque noire, que l'on dit être un ministre qui vient ici débaucher les gens en les confirmant dans leurs erreurs (Fr. 7080, f° 244).

Nous ignorons s'il est le même personnage que le sieur Le Monnier arrêté le 20 décembre 1687, et qui ne sortit du Chàtelet que par ordre du 3 janvier 1689.

Marie Dufresne, sœur de M'"'= Gervaise et veuve du peintre Charles Berchet, n'abjura qu'après avoir séjourné à la Bastille du 2 février au 3 mars 1686. — Un Gervaise, chirurgien, peut-être fils d'Israël, chercha un refuge à Berlin {Fr. pr., VIII, 428 a). Parmi les réfugiés en Angleterre, nous trouvons Elisabeth Gervaise, et une demoiselle Amiot, veuve d'Isaac Gervaise, à chacune desquelles

Pasteurs et Anciens. 6i

Paul Dufour, trésorier de l'Hôpital français de Londres, léguait, ainsi qu'à son neveu Louis Gervaise, cent livres sterling (Agnew, III, 174). Mentionnons encore Charles Gervaise, sa femme et trois enfants, assistés à Londres en 1708.

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