‹ La révocation de l'Édit de Nantes à RouenChapitre 10 sur 14 · Lettre de M. de Marillac, aux mêmes · texte numérisé non relu

Lettre de M. de Marillac, aux mêmes

Au Havre, ce 8 décembre 1685.

Je vous envoyé l'ordonnance pour M. de Glisy, conformément à celle que vous m'avez envoyée. Je n'ay rien de plus. Je suis bien fasché de la dureté des gens de la Religion de Rouen. Continuez tous vos soins, et me donnez, s'il vous plaist, avis de tout.

De Marillac

sistoire, parent de la femme du Procureur général, qui le mit, raconte Legendre « à couvert des insultes des soldats; et qui, après l'avoir tenu quelque tems caché dans sa maison (si ce fut gratis, on le laisse à juger aux lecteurs) luy donna les moyens de se retirer en Angleterre, où il est mort en paix. » {Hist. de la Perséi;., p. 79-80).

(l)Gédtûnde Gosselin, seigneur du Mesnil-Martigny.

Enfin, vers la mi-décembre, quelques récalcitrants semblent sur le point de céder. Les malheureux ont été sans doute écrasés au-delà de leurs forces. On le fait savoir à Marillac, qui s'en réjouit.

18. — Lettre de M. de Marillac à. Messieurs de la Maison de Ville, à Rouen.

Au Havre, ce 16 décembre 1685.

Je me réjouis, Messieurs, de ce que quelques-uns de vos endu^'cis commencent à s'ébranler ; cela me fait bien espérer du reste. Vous avez obmis, dans l'éclaircissement que vous m'avez donné sur la lettre de M. de Louvoy (1) de me marquer si cet Edouard Vuillet (2) est naturalisé ou non. J'envoye à M. Avelinne ordre de vendre les meubles des opiniastres, et je demeure bien à vous.

De Marillac

19. — Lettre de M. de Marillac à Monsieur Bulteau, premier eschevin, à Rouen.

Havre, ce 21 décembre 1685.

Je suis fort ayse d'apprendre vos co)iversions. Je ne doute pas que M. de Beuvron ne vous décharge de quelque compagnie si tost qu'elles seront trop resserrées. Il a les quartiers d'hyver tous prests. Je demeure, Monsieur, bien à vous.

De Marillac.

Nous possédons un état dressé par les échevins le 24 décembre, un ou deux jours après la réception de cette

(1) « Louvoia. »

(2) Voir notre Liste, art. Willet ou Wuillet.

lettre. En voici le résumé. Il y avait, à cette date, à Rouen, 197 non convertis, savoir :

Chefs de famille, présents 60

Particuliers en chambre, présents 23

Total 83

Chefs de famille, absents 57

Particuliers en chambre, absents (1) .... 57

Total 114

Chefs de famille, présents et absents .... 117

Particuliers en chambre, présents et absents. 80

En tout 197

Si nous comparons cet état à celui du 8 novembre, nous trouvons une différence, en moins, de 430 individus. Cette différence porte surtout sur les présents, qui, par suite d'émigrations ou surtout de conversions, sont passés du chiffre de 409 à celui de 83.

Il eût semblé que les persécuteurs pouvaient s'en tenir à ce résultat. La lettre de Louvois à Marillac, que nous avons donnée, n'en demandait pas tant. Mais il fallait faire du zèle. Voici une dernière lettre de Marillac, où le féroce intendant laisse voir sa résolution d'aller jusqu'au bout, sans aucun scrupule dans le choix des moyens.

20. — Lettre de M. de Marillac à Messieurs les Conseillers et Eschevins de la Maison de Ville, à Rouen.

Au Havre, ce 28 décembre 1685.

M. le marquis de Beuvron prendra des expédients pour vous

(1) La plupart compagnons de métiers.

défaire de vos compagnies.il fault croire que Vandrehulst (1) n'abandonnera pas sa famille et qu'il reviendra. Vous devez faire une recherche très exacte et nouvelle des Religionnaires. Qu'on aille de maisons en maisons, comme j'ay /"ait faire à Dieppe ; et cela, Messieurs, est de votre aplication. Donnez-en la liste à M. de Beuvron et envoyez-la moy; mais qu'on cherche diligemment. Promettez de donner, comme on a fait à Dieppe, jusques a trente sols à qui vous découvrira un Huguenot caché. Il y a bien de petites gens qui en découvriront. Quand vous despenserez à cela cent francs ou cinquante escus, je vous les feray retrouver ; cela se doit dire en cherchant. Je demeure, Messieurs, bien à vous.

De Marillac.

Laissons les chasseurs d'hommes, après la grande battue de novembre et décembre 1685, traquer encore les malheureux qu'ils n'ont pas atteints et les forcer un à un dans leurs derniers retranchements. Tournons-nous du côté des victimes. Et, après avoir constaté le résultat de ces deux mois de dragonnades, disons à quel prix il fut obtenu, et ce qu'il y eut de réel sous ces apparences de conversions.

La ville de Rouen paya de deux manières la Révocation de l'Edit de Nantes : parles cruautés dont elle fut le théâtre, et par l'émigration qui lui enleva une part notable de ses meilleurs citoyens.

Parlons d'abord des persécutions. Elles n'épargnèrent aucun de ceux qui refusèrent de se convertir. Je me trompe. 11 y eut à Rouen un personnage, un seul à notre connaissance, si haut placé par l'autorité de sa parole, l'étendue de son érudition et la dignité de son caractère, que les bourreaux eux-mêmes s'inclinèrent devant ses cheveux blancs. C'est le célèbre Henri Basnage, sieur de Franquesnay, le

(1) Voir notre Liste, art. Vanderhulst.

père du pasteur. Avocat plaidant et consultant, commentateur de la Coutume, auteur du docte Traité sur les hypothèques, il plaidait encore devant la grand'chambre, à 70 ans, le 27 octobre, à l'heure même où la ville commençait à s'emplir de cuirassiers. Aux premières perquisitions, quatre ou cinq jours après, il est signalé comme absent; mais il n'eut pas de soldats à loger. Seulement, un arrêt du Conseil d'Etat du 5 novembre, enregistré à Rouen le 29, lui ferma la bouche, comme à tous les avocats religionnaires. Il n'en resta pas moins en Norman' die, tantôt sur sa terre de Franquesnay (1), plus souvent à Rouen, dans sa maison de la rue de l'Ecureuil, signalé en 1689 par les échevins comme ne faisant pas acte de catholicité, nullement inquiété d'ailleurs, relisant et corrigeant ses écrits, dont il publia, en 1694, une seconde édition. Il mourut le 20 octobre de l'année suivante, à quatre-vingts ans, dans une maison de la rue Saint-Lô, qui avait appartenu à son gendre Paul Bauldry.

Mais, si le vieux chef de la famille fut respecté, ses fils, Henri, l'avocat, et Pierre, rofficier, son gendre, le riche, savant et pieux Paul Bauldry d'Yberville, durent prendre le chemin de la JIi)llande. Leur frère, le ministre, les y avait précédés, avec la femme de Bauldry, nous avons dit au moyen de quel subterfuge. Rien n'arrêta les persécuteurs, ni l'âge ni le rang. L'ancien conseiller de la Bazoche, ce doyen des parlementaires normands, fut, à quatre-vingts

(1) Un brevet royal de 1717 assura cette terre au pasteur Jacques Basnage, réfugié, avec permission de la vendre, en récompense des services qu'il avait rendus à la France. Tous les écrivains normands, se copiant l'un l'autre, ont placé le domaine de Franquesnay près de Montivilliers. C'est une erreur. Il se trouve, d'après les archives de la Seine-Inféricurc, sur la commune de Bouville, près Pavilly.

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