LXXXVIII
ans, mené prisonnier au Vieux-Palais. Son fils, pour s'être laissé surprendre, au moment de l'élévation, dans une salle du Palais où l'on disait la messe, fut saisi, battu, emprisonné, obligé à faire amende honorable, dans la chambre des requêtes, la torche au poing, avec les autres cérémonies accoutumées, comme un malfaiteur, lui qui avait aussi siégé dans le même édifice, à titre de conseiller ! Lesueur de Colleville, un autre conseiller au Parlement, fut mis trois ou quatre fois en prison sous divers prétextes, la dernière fois au château de Caen, parce qu'on le soupçonnait, sinon d'avoir eu part à l'évasion de ses filles, sorties d'un couvent où on les avait enfermées, du moins de connaître le lieu de leur retraite! Jean Cardel, avocat, ancien du Consistoire ei père d'un jeune pasteur, d'autant plus odieux à ces deux derniers titres, fut taxé à 90 livres par Marillac, mais ne se trouva pas dans sa maison, rue Sainte-Croix-des-Pelletiers. « Qu'est-il devenu? demande Tintendant aux échevins. — Il a, répondent-ils, remis sa maison au propriétaire; depuis il n'a reparu en cette ville; il est en un petit jardin, à Oissel, sans meubles de valeur; son bien est en Basse- Normandie. — Et Marillac de répliquer aussitôt : Il fault envoyer à Oissel tout saisir, jusqiià son pot; il y a bien peu de meubles, s'il n'y en a pour 90 livres; il fault charger un huissier pour aller exécuter en Basse-Normandie; il fault faire vendre et faire payer le fermier... Il est important de faire payer ces gens-là. » Les échevins n'eurent garde d'y manquer. <>: Nous avons envoyé à Oissel, écrivent-ils peu de jours après, saisir les meubles et faire arrest es mains du fermier pour ce qu'il doibt (1). »
(1) Archives de l'Hôtel-de-Ville, liasse 405, cité par Floquet, p. 162.
Les gentilshommes et les marchands ne furent pas mieux traités que les parlementaires. Jean d'Aussy, seigneur de la Neuville, fut enfermé au Vieux-Palais, ainsi que le tapissier Jacques Cossart, membre du Consistoire, le drapier Isaac Leboulanger, frère de Cossart, le mercier Damberbosc, qui y languit longtemps, et plu>ieurs autres. Jean Cardel y alla aussi, postérieurement sans doute à la correspondance que nous venons de citer. Isaac Lefebvre, marchand de la rue Grand-Pont, fut mis au couvent des Cordeliers. Ceux-là du moins en sortirent vivants, et presque tous se réfugièrent dans la suite. Plus navrantes sont les histoires d'Abraham Simon, de Pierre Lequesne.
Le premier, ayant vu une de ses jeunes filles lui être enlevée traîtreusement par l'intendant La Bourdoiinaye, successeur de Marillac, résolut de faire passer à l'étranger ses quatre autres filles. Pour cela seul, l'intendant l'envoie en prison. Il y reste plusieurs années, ferme dans sa foi, mais doué d'une admirable paiience et d'une entière résignation à la volonté de Dieu. La longueur de la détention ruine sa santé. A la fin, ses bourreaux, le voyant près de mourir, ouvrent les portes de son cachot. Mais on ne lui permet pas même d'aller finir ses jours dans sa maison, entre les bras de sa femme. Il lui lallut chercher le logis d'un catholique, où il rendit bientôt le dernier soupir.
Quant à Pierre Lequesne, arrêté pour le même motif, il contracta en prison une maladie mortelle, au moment où il venait de payer à rintendanl une grosse sonnne pour qu'on le laissât sortir secrètement du royaume, et rejoindre ses enfants à l'étranger. Après une agonie de cinq jours, troublée par les obsessions du curé de sa paroisse, « il passa, dit Legendre, de ce monde au Père, » dans la prison. Ses biens furent confisqués : c'était la quatrième fois qu'on les
saisissait. On fit le procès à son cadavre, que l'on condamna à la voirie. La sentence aurait été exécutée, sans l'intervention bienveillante d'un haut personnage (1).
Ainsi, la mort elle-même n'arrêtait pas les bourreaux. On torturait jusqu'aux cadavres. Si celui de Pierre Lequesne fut, au dernier moment, respecté, d'autres furent réellement traînés sur la claie, à travers les rues de la ville, puis jetés à la voirie. Un jour, c'est celui de la femme Vivien, née Cronier, qui a rétracté sa signature au lit de mort. Un autre jour, c'est le corps d'un pauvre garçon, nommé Pierre Hébert, ancien domestique du ministre Legendre, que l'on abandonne aux écoliers des Jésuites. Ils le mettent en pièces, lui font subir mille indignités, s'en amusent enfin comme d'un ignoble jouet, et auraient recommencé le lendemain, si des parents du défunt n'avaient dérobé à leur fureur ces restes misérables, en les enterrant, de nuit, dans la campagne. D'autres fois encore, ce sont des jeunes gens de la ville : Véreul, Lalouette. Le père de Lalouette dut, par ordre du juge, assister à l'exécution du cadavre de son fils, et voir ainsi a déchirer ses propres entrailles. » Quant aux parents Véreul, chapeliers rue Martainville, ils suivirent le hideux convoi de leur enfant a en habits de deuil, pour avoir part à sa gloire (2). »
Les morts du moins ne souffraient plus. Mais comment faut-il juger la barbarie de ceux qui enfermèrent aux Nouvelles-Catholiques une femme de quatre-vingt-neuf ans, la veuve Justin, ou qui firent périr dans son lit un
(1) Lire ce récit dans Legendre, pages 76-79.
(2) Legendre, Hist. de la Pers., p. 84 ; Vie de P. Du Bosc, p. 149.
paralytique de quatre-vingt-huit ans, le sieur Dumont, orfèvre (1)?
Une place à part, dans l'histoire de ces persécutions, doit être faite aux femmes. Michelet a compris et rendu admirablement l'attitude des femmes huguenotes devant les dragons (2). A Rouen, elles furent aussi dignes, aussi fermes, aussi grandes que partout ailleurs. Noire Liste montre qu'elles fortifièrent, loin de l'amollir, le courage de leurs maris. Jean Damberbosc déclare a que sa femme ne veut pas abjurer; qu'on en fasse ce que l'on voudra. » Ernault le jeune « dit n'être point maitre » de la sienne. Si Daniel Guillebaut n'a pas abjuré, c'est « à cause de sa femme. » La sœur de Jacques Cossart, femme d'Isaac Leboulanger, refuse d'abjurer et va au couvent; de même la femme de Cossart, née Torin. Celle-ci y gagna une maladie qui la fit renvoyer, mais dont elle mourut, chez elle, en peu de jours. Des trois demoiselles Vandalles, envoyées au couvent de Bellefond, l'une y achève sa course en glorifiant Dieu, et en répétant les premières paroles du psaume xl. Combien d'autres encore furent arrêtées et enfermées : les dames Cardel, Lefebvrc, Amsing, Wetken, Piterson, Lecordier, Guillebaut le jeune, et la femme de cet Abraham Simon, dont nous avons raconté la triste fin. Celle-ci, née Véreul, passant par les rues dans le carrosse du marquis de Beuvron, pour aller au couveni, exhortait à haute voix ses frères h persévérer. Et, à côté de ces victimes connues, combien d'ignorées, comme cette malheureuse du quartier Saint-
(1) Voir notre Liste , art. Justin (veuve) , et Di'mont père (Abraham).
(2) Michelet, Louis XIV et la Rév. de lÉdit de Nantes, ch. xï,
Maclou, qui, pressée par le vicaire de sa paroisse de prendre de force l'iiostie, s'alla jeter à la rivière ! Tandis que le courant l'emportait, on discutait son sort, et a l'on concluoit à l'y laisser périr. » (1) Enfin, on la repêche, on la porte à la Madeleine; mais il était trop tard, elle rendit l'esprit. Essayez encore de reconstituer le drame qui se cache sous cette note des échevins, reproduite dans notre liste : « La veuve Beauvais, sous le porche de l'Hôtel-Dieu, pauvre, religionnaire endurcie. Un cavalier. A abjuré. Ses meubles lui ont été rendus. »
Les jeunes filles allaient de droit aux Nouvelles-Catholiques. On y enferma, parmi les plus nobles, les demoiselles Gosselin du Mesnil-Martigny et les demoiselles de La Rive de Lamberville. Quant aux enfants, un décret royal de janvier 1686 ordonna que, de cinq à seize ans, ils seraient tous enlevés dans huit jours. Les filles furent jetées aux couvents, les garçons confiés à un nommé Flamare, du pays de Caux, ancien réformé, ancien valet de chambre du ministre de Rouen Mathieu Larroque , qui avait abjuré. Comme il s'était sans doute quelque peu frotté de théologie dans la maison du pasteur, Flamare se donna pour un proposant, c'est-à-dire un candidat au saint ministère ; il fut pensionné h ce titre, obtint même les ordres, et tint école de petits nouveaux convertis.
La perspective d'être livrés à ce cuistre ou d'entrer au couvent arrachait parfois aux enfants des Réformés une parole d'abjuration dont ils ne comprenaient pas même la portée, mais que la loi leur permettait de prononcer et leur défendait de rétracter ensuite. Notre Liste mentionne, par
(1) Legendre, Hist. de la Perséc, p. 85.
exemple, que la petite Marie Diimont, âgée de Iiuit ans, a abjuré, et que l'aîné des entants Lesire s'est également converti, à Saint -Laurent, le 27 octobre, c'est-à-dire à l'arrivée des dragons, âgé à ce moment de quatre ans !
D'autrefois, au contraire, les tout petits eux-mêmes résistent comme des lions. Telle, Madeleine Maurice, âgée de douze ans, qui, emmenée dans un couvent, se débattit jusqu'à rompre les glaces de la chaise où on l'avait enfermée. Tel encore ce tout jeune entant du pasteur Tirel, qui avait été pris à trois ans et mis dans un séminaire. « Tous les soins que l'on prit pour le corrompre furent inutiles, dit Legendre (l); il conserva, aussi bien que plusieurs autres enfants qui gémissoient dans le même esclavage, quelque idée de son origine, qui, se forliliant avec l'âge, le mit enfin en état d'échapper aux ennemis de son salut. » Ses sœurs, moins heureuses, furent gardées à la maison de la Propagation, où on les avait placées presque au berceau. Quand elles apprirent la mort de leur père, elles durent payer les larmes que celte nouvelle leur arracha par « une pénitence aussi extravagante qu'elle est cruelle. Car il leur falut passer, plusieurs fois le jour, je ne sçay combien de tems pardessous leur lit. C'est le propre de la superstition, conclut judicieusement Legendre, de n'être pas seulement folle et insensée, mais encore plus dénaturée. »
La plupart des vexations que nous venons de rapporter avaient eu pour prétexte des tentatives d'émigration. Les protestants, en effet, dès qu'ils se virent mis hors la loi, n'eurent plus qu'à se mettre, eux et leurs enfants, hors du pays. Les enfants d'ordinaire étaient expédiés en premier
(1) Legendre, Hift. de la Perséc, p. 91.
lieu, avec les femmes, si possible ; les hommes restaient pour vendre les meubles, liquider la situation commerciale, aliéner la maison ou les biens de campagne, le tout discrètement et petit à petit, pour n'éveiller aucun soupçon. Parfois, les violences subies précipitaient le départ : ce fut le cas pour les deux La Bazoche, pour La Neuville d'Aussy, qui, sitôt leur condamnation purgée, sortirent du royaume. L'émigration des principaux négociants n'eut lieu qu'en 1687 et 1688. L'un des plus importants, Cossart, alla s'établir à La Haye, après avoir réalisé toute sa fortune ; plus de deux cent quarante marchands de Rouen le suivirent dans cette Hollande que Bayle appelle la grande arche des fugilils, ou bien passèrent en Angleterre ou en Allemagne. A Berlin, par exemple, un Rouennais, David Mallet, fonda une grande fabrique de chapeaux ; un autre, David Roger, créa la première imprimerie de livres français. En Prusse encore, un troisième de nos compatriotes, Luc Daniel Lecornu, habile teinturier, introduisit l'art de teindre en écarlate. Mais Rotterdam surtout, où s'étaient réfugiés les pasteurs, eut le privilège d'attirer les fidèles. On peut dire d'ailleurs que les huguenots rouennais portèrent sur toute la surface du globe leur esprit d'initative et leurs traditions de probité. Dix-neuf ans après la Révocation, le ministre Legendre pouvait écrire : « Les pasteurs de Roiien ont la consolation de voir à peu près les deux tiers de leur troupeau à l'abry de la persécution. Ils ont même la joye d'en voir prospérer un grand nombre dans les lieux de leur dispersion. On voit de belles et florissantes familles à Amsterdam, à Leyde, h La Haye, à Berlin, à Londres, à Dublin, en cette ville et ailleurs, jusques dans le fond des Indes les plus reculées, qui n'ont pas sujet de se repentir d'avoir
abandonné leur patrie, pour suivre le fiambeau de l'Evangile. »
Il ne faudrait pas croire cependant que l'émigration fut aisée. Combien de tentatives avortées ! Louis Méhérenc de la Conseillère, gentilhomme et avocat distingué au Parlement, est arrêté sur le point de passer à Jersey. On le lient longtemps séparé de ses trois (illes qu'on a enlevées et mises au couvent. Là, l'aînée des filles faiblit un moment, el le malheureux père lui écrit des lettres touchantes, qui ont été imprimées. Plus tard, il réussit à se réfugier à Hambourg, avec sa feinme, ses trois fdles et ses deu.x lils. Jean Congnard, découvert à Paris, est également ramené à Kouen. La femme Harang, née d'Etrimont, prise en voulant se sauver, est rasée el jetée dans un couvent, dont elle sortit dans la suite. La veuve et deux filles du pasteur Mathieu Larroque sont également arrêtées et subissent diverses épreuves, avant de recouvrer la liberté. Un jour, on prend à Dieppe deux jeunes filles, les demoiselles Gonlier et Gamin, qui partaient pour l'Angleterre. Cn autre jour, c'est la danie Gontier et sa fille ainée, ou les demoiselles Vandalles, cousines de celles que nous avons déjà nommées, ou les demoiselles Cardel, ou les dames Lecornu, qui paient de quelques semaines, de quelques mois de captivité, une tentative d'émigration.
Tous ceux-là finirent par sortir du couvent, et presque tous de France. De même, Jacob Langlois, orfèvre, arrêté deux fois, à Lyon et en Bourgogne, deux fois ramené à Rouen el emprisonné, mais qui, une troisième fois, réussit enlin à passer la frontière et gagna la Hollande. D'autres, hélas ! n'abordèrent jamais aux rives hospitalières qu'ils avaient rêvé d'atteindre. Tel le riche orfèvre Simon Leplastrier el sa femme Marie Véreul, qui durent périr eu
mer, avec leur fille aînée, à moins que le maître du vaisseau a ne leur ait coupé la gorge, et ne se soit retiré, dit Legendre, en quelque isle du Nouveau-3Ionde. » Si nous ne voulions nous borner à la seule ville de Rouen, nous pourrions raconter, sans sortir de la Normandie, bien d'autres drames de l'émigration.
Mais ceux qui restèrent à Rouen, « en Babylone, » disaient les réfugiés, que sont-ils devenus? Se noyèrent-ils réellement dans la grande masse catholique? Ne peut-on pas les distinguer? Et pour ceux-Là du moins, la Révocation a-t-elle réussi, conformément aux intentions du roi, à les faire rentrer dans le giron ?
Sans doute, il y eut des défections déplorables. L'une des plus marquantes fut celle du très riche armateur Thomas Legendre, le propre frère du ministre, que Louis XIV avait anobli avant la Révocation, et qui avait pris alors le titre de sieur de Gollandres. Il abjura. Sa femme, née Scott de la Mésangère, eut trois jours pour suivre son exemple. Mademoiselle de la Varenne, sa belle-sœur, se convertit à son tour le 17 décembre. Et, en 1689, cette famille considérable ne figure pas sur le mémoire des Protestants demeurés à Rouen. Deux apostasies plus scandaleuses, celles des deux ministres, atlligèrent les fidèles. L'un avait exercé le ministère à Dieppe, l'autre prit les ordres et devint curé d'une paroisse de Rouen. Legendre, qui parle d'eux avec douleur, à la fin de son livre, ne croit pas devoir donner leurs noms, par égard pour leurs parents, qui vivaient dignement à l'étranger, fidèles à leur foi. Il s'agit sans doute du fils de Moyse Cartault, ministre de Dieppe, ou de Daniel Larroque, fils de Matthieu Larroque, ancien pasteur de Rouen, ou encore de ce Gamin, ministre de
Boissey, près Dieppe, dont parle avec mépris Dumont de Bostaquet (1).
Cependant, s'il y eut des défaillances, un certain nombre de Réformés, restés à Rouen, y tinrent bon devant toutes les rigueurs. Le mémoire de 1689, conservé aux Archives nationales (:2), en cite dix-sept, presque tous chels de famille. Quelques-uns d'entre ceux-là avaient abjuré quatre ans auparavant, ou peut-être avaient simplement déclaré vouloir abjurer; mais ensuite, ils n'avaient jamais fait aucun acte de catholicité. Cela est dit en toutes lettres de François Fulgent, et on doit le supposer également de Chohvishe, du père Ernault et de son fils cadet, de Samuel Depeister, de Jean Lecourt, qui tous, bien qu'ayant abjuré à la lin de 1685, sont notés alors comme religionnaires endurcis. De fait, il y eut toujours dans la ville une Eglise réformée, plus ou moins secrètement organisée, mais ayant encore sa constitution et tenant même ses assemblées. Ils le savaient bien, ces prisonniers, ces galériens qui, faisant quelque séjour à Rouen, ne recoururent jamais en vain à la libéralité de leurs coreligionnaires « Généralement, tous les pauvres qui ont besoin de leurs secours ont sujet de s'en louer, » dit Legendre. N'est-ce pas touchant, cette charité exercée par des malheureux qui sont eux-mêmes écrasés de tant de charges ?
Les premières réunions de cette Eglise esclave eurent lieu, singulière coïncidence ! dans un cachot. On se rappelle
(1) Dumont de Bostaquet, Mcm. inéd., p. 105.
(2) Archives nationales, T T, 2fil. — Ce mémoire a été reproduit dans l'ouvrage de M. Francis Waddington, le Protestantisme en NorDiandie, p. 25, et de nouveau, avec des notes et des rectifications, par M. Emile Lesens, à la fin de VHist. de la Persécution, de Legendre, p. 173-178.
vu
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ce pasteur du Coteniiu, Jean Tirel, condamné aux galères pour êlre allé se promener à Jersey. Il était toujours en prison à Rouen, attendant la chaîne, tantôt obligé de coucher avec un prêtre accusé de magie, et qui fut brûlé pour ce crime, tantôt mêlé à tous les autres forçats, qui l'insultent grossièrement et veulent l'étrangler, tantôt réduit, pour toute société, à celle d'un empoisonneur, qui, par bonheur, se trouve être « un homme d'esprit, dont la conversalion n'était pas désagréable. Ce ne fut pas, ajoute Legendre, le seul soulagement qu'il reçut dans sa prison. Son gardien s'accoutuma peu à peu à souffrir qu'il lût visité par les fidèles de Roûeû. Il leur donna même tant de liberté avec le tems, qu'il y en avoit toujours qui passoient les lestes et les dimanches avec luy dans l'exercice de tous les actes de la religion. » Ce ministère dans les chaînes, qui rappelle celui de saint Paul à Rome, dura plusieurs années. Peu à peu, Tirel obtint plus de liberté encore. Il put sortir quand il voulut pour prendre l'air sur le rempart contigu à la prison. Il y gagna un jour une mauvaise Oèvre, qui l'emporta rapidement. Son histoire est peut-être le plus touchant épisode du livre de Legendre (1).
D'autres pasteurs, MM. Cotin et de la Gacherie, par exemple, traversèrent parfois Rouen, je ne sais dans quelles circonstances, et a rendirent de bons témoignages à la repentance et à la piété » des Réformés (2). En 1688, le jeune ministre Paul Cardel, fils de l'avocat Jean Cardel, qui avait exercé, avant la Révocation, les fonctions pastorales dans l'Eglise de fief de Grosménil, près Cailly, et s'était depuis réfugié en Hollande, impatient de demeurer en exil, tandis
(1) Legendre, Hist. de la Perséc, p, 86-92. .(2) Legendre, Hist. de la Perséc, p. 86.
que ses frères souffraient encore sur le sol de la patrie, voulut revenir leur prêcher l'Evangile de patience et de consolation. Mais il n'arriva pas jusqu'à Rouen. Pris à Paris, par trahison, comme il allait voir une malade, il fut mis à la Bastille, et mourut jeune encore, après vingt-sept ans de dure captivité et de cruelles souffrances.
En 1689, les protestants de Rouen avaient pour centre de réunion le logis d'une dame Guillotin, hôtesse, h l'enseigne du Quadran-de-Mer, rue du Gros-Horloge, où descendaient les voyageurs de la religion. « On croit même, dit le mémoire des Archives nationales, que l'on y a fait plusieurs fois des assemblées ; ce seroit un grand bien qu'elle fust hors de la ville de Roiien. > Et une autre main a écrit, à la suite de cet avertissement : « En prison au Pont-del'Arche. " La femme Guillotin dut en sortir, et en sortir incorrigible, car, sur un état des nouveaux convertis en 1698, figure l'ancien conseiller au Parlement, Congnard du Petit-Camp, qui loge « chez la veuve Guillotin, rue Saint - Eloy. » Il me parait que c'est toujours la même vaillante hôtesse, qui a perdu son mari, changé son domicile, mais gardé sa foi.
Cet état de 1698 est le dernier en date des documents ofticicis sur lesquels la Liste de M. Lesens a été dressée (1). Il fait partie de mémoires sur l'état de la province, rédigés
(l) Les principaux de ces documents sont : les Rapports des éctievins, du 2 novembre à la fin docembre 1685, plusieurs non datés; r'état des Réformés dressé par les échevins le 24 décembre 1P83 , le Mémoire de 1689 ; — l'Etat des nouveaux convertis de 1698. La Liste comprend 822 noms, dont 24 étrangers (17 hollandais, 3 hambourgeois, 2 anglais, 2 écossais). Comme ces noms sont reproduits jusqu'à cinq ou six fois, avec des orthographes différentes, dans les nombreux rapports des échevins. il pnut y avoir quelques articles faisant double emploi fAdam et Dam, Rabdon et Valdon).
à cette époque par les intendants des cinq généralités de Normandie et conservés à la Bibliothèque publique de Rouen. Le mémoire de M. de Vaubourg, intendant à Rouen, constate l'existence dans cette capitale de 1647 nouveaux convertis, dont 845 chefs de familles, 631 enfants et 171 domestiques, soit environ 450 familles. On voit qu'au bout de treize ans les anciens protestants gardent encore leur individualité et restent suspects. Ce n'est pas à tort, car nous pouvons affirmer que, sur ce nombre, la moitié au moins, soit plus de 800 individus, sont morts sans faire acte de catholicité. Le calcul qui sert de base à cette affirmation se fonde lui-même sur les demandes d'inhumations selon la coutume réformée faites à Rouen, au xviu^ siècle : nous possédons la liste complète des actes de décès protestants de 1750 jusqu'à la Révolution. C'est surtout dans la classe pauvre que se manifeste cette inébranlable fidélité à la refigion proscrite.
Au reste, M. de Vaubourg convient lui-même, dans le mémoire qui accompagne l'état de 1698, que la conversion des Réformés de Rouen n'est qu'apparente. « Il est sorti de Rouen, dit-il, plusieurs religionnaires depuis la Révocation de l'Edit de Nantes ; les autres sont demeurés très foibles. Ce n'est pas qu'ils n'y soient plus opiniâtres qu'ailleurs. Le caractère de la nation, qui est d'être ferme dans ces sentiments (1), joint à l'obstination des hérétiques, rend ceuxci indociles et incapables d'instruction. Mais, comme ils sont en petit nombre, ils ne méritent d'attention que pour les empêcher de séduire leurs enfants et de les élever dans leurs erreurs ; étant très important de faire en sorte que la
(1) Pour : « dans ses sentiments. » Il s'agit de la nation normande.
jeunesse ne tombe pas dans une hérésie que la piété du roi a résolu de détruire. »
Un peu plus loin, l'intendant est obligé d'avouer que les mesures prises jusque-là contre les hérétiques n'ont pas été, somme toute, avantageuses à la cité : « On envoyoit autrefois de ces pays ici grand nombre de chapeaux en Hollande, dans tout le Nord, même en Angleterre, malgré les défenses qu'il y avoit d'en laisser entrer ; mais, depuis dix à douze ans, il est passé plusieurs chapeliers dans les pays étrangers, où ils ont établi celte manufacture, en sorte que tous les chapeaux qui se font à Caudebec, à Rouen ut ailleurs, ne se consomment présentement que dans le royaume. »
Et plus bas : « Il abordoit autrefois à Rouen beaucoup d'étrangers, surtout des Hollandais, dont plusieurs s'y établissoienl au giand avantage du commerce, tant à cause de leur industrie que de la consommation des denrées. La plupart se sont retirés, se voyant privés de l'exercice de leur culte. »
Tranchons le mot : la Révocation fut une mesure désastreuse pour le commerce et pour l'industrie de Rouen. Les catholiques eux-mêmes, que tanl de riches et actifs Réformés faisaient vivre, durent quitter la cité. Ainsi s'explique que le chiffre du dépeuplement ait été supérieur à celui de l'émigration huguenote. De 80,000, le nombre des habitants de Rouen tomba à 60,000.
La ville de Rouen, depuis lors, a retrouvé, grâce à Dieu, et dépassé à certains égards son ancienne prospérité. Peutêtre nous permettra-t-on de rappeler qu'elle le doit en partie à des prolestants, commerçants ou industriels comme ceux d'autrefois, qui sont revenus en grand nombre dans ses murs au xix* siècle et y occupent une place honorable.