‹ La révocation de l'Édit de Nantes à RouenChapitre 5 sur 14 · Vassen · texte numérisé non relu

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Le programme des opérations, si l'on peut ainsi dire, était

(1) Dumont de Bostaquet, Mém. inéd., p. HO. — Voir encore, p. 75 et p. 130, 131, les services rendus à l'écrivain par les curés de Vibœuf, de La Fontelaye et de Varvannes.

tracé de main de maître, dans une lettre de Louvois à Marillac que Rulhières nous a conservée et qui dut arriver à Rouen le jour même où la chambre des vacations enregistrait l'Edit révocatoire. En voici le texte :

Lettre de Louvois, du 21 octobre 1685, à Marillac, intendant à Rouen.

Sa Majesté auroit fort agréable qu'on pût porter les religionnaires des différents endroits à se convertir par délibération; et, si cela ne 86 peut pas, elle désire qu'on essaie de porter le plus grand nombre à se convertir, et qu'on ne s'opiniâtre point à les faire convertir jusqu'aux derniers, par des logements excessifs. Elle aura pour agréable que l'on ménage, le plus que faire se pourra, les gros marchands et ceux des manufactures, dont le travail est utile à la province. Ce qui doit faire comprendre que S. M. aime mieux que, des vingt mille religionnaires qui sont dans votre département, il en reste quatre ou cinq cents qui ne se convertissent pas présentement, que si, pour achever de les convertir, il fallait faire des violences très considérables (1).

Ainsi, obtenir une abjuration en masse, « par délibération, » si possible; en cas d'échec, forcer par le loi;ement des soldats la grande majorité à se convertir; s'arrêter seulement quand il ne restera qu'une quantité insigniliante de Réformés; respecter enfin, de préférence, les riches négociants ou manufacturiers : telle était la méthode à suivre. Pour l'appliquer, il fallait absolument la présence des soldats dans la ville. Si les dragons n'étaient pas là, caracolant.

(1) Rulhières, Eclaircissements liistoriques, etc., p. 331, 332. — Le chiffre de 20,000 donné par Louvois doit s'entendre de toute la généralité de Rouen (Rouen, Dieppe, Bolbec, Le Havre, Luneray, Criquctot, etc.) et ne semble être exact que pour le commencement de l'année 1G85. En octobre, il avait du être déjà réduit par l'émigration.

riant OU jurant sur les places publiques, on n'obtiendrait rien des protestants. On le savait à Rouen ; aussi ne paraîtil pas qu'on ail rien fait jusqu'à l'arrivée des cavaliers. Tout au plus se produisit-il quelques conversions isolées, à la nouvelle de la signature et de l'enregistrement de l'Edit. Notre Liste, sauf erreur, en mentionne seulement deux à la date du 22 octobre, trois le 26 et une le 27.

Quel jour arrivèrent les cavaliers? Le 25 octobre, dit Floquet et répètent après lui les autres historiens locaux, Fouquet et Th. Muret, par exemple. Cette date veut être discutée. Elle a été vraisemblablement établie sur un mot du président à mortier de Brumare, dans le compte rendu qu'il fit à la rentrée du Parlement, et que nous citerons intégralement à son heure. Après avoir mentionné l'arrivée du courrier porteur de l'Edit, le 20 octobre, il ajoute un peu plus loin : i Cinq jours après arrivèrent dans cette ville douze compagnies de cuirassiers du roi. •» Mais le rapport même de Brumare s'accorde mal avec la date du 25. Il fait coïncider, en effet, l'arrivée des soldats avec des conférences où fut décillée pour <t le lendemam » une assemblée de tous les chefs de famille réformés, à l'Hôtel-de-Ville. Or cette assemblée, sur laquelle les documents abondent, eut lieu le mercredi 31 octobre, et c'est seulement après la fête de la Toussaint qu'on voit se produire les abjurations en masse. On ne comprendrait pas ces douze compagnies de cavaliers laissées sans emploi et sans logement du 25 au 31. Aussi bien une note conservée à l'Hôtel-de-Ville de Rouen porte-t-elle textuellement :

Le 31 octobre, les cuirassiers arrivèrent à Rouen, et le vendredy suivant, ils furent loge/ chez les gens de laR. P. R., jusqu'à ce qu'ils eussent changé (1).

(1) Archives de l'Hôtel-de-Ville, 298/1, n» 26.

Faut-il donc admettre que Brumare s'est complètement trompé en parlant de soldats arrivés cinq jours après l'Edit? Un passage d'une lettre de Beuvron aux échevins de Rouen nous permettra peut-être d'accorder ces renseignements divers. Il y parle aux conseillers de la ville de la revue qu'ils ont faite « des quatre compagnies de cuirassiers arrivez à Rouen le 31 octobre ^ (V. Or, le régiment comprenait douze compagnies. On peut donc admettre que ces douze compagnies arrivèrent par étapes; que, suivant le rapport de Brumare, les premiers soldats se montrèrent cinq jours après la réception de l'Edit (ou plutôt cinq jours après son enregistrement, le 27 au lieu du 25), et que les troupes ne furent au complet que le 31 octobre, jour où arrivèrent les quatre dernières compagnies, et où se tint la réunion de l'Hôtel-de-Ville (2).

Ces événements inquiétants se passaient au moment précis où le commerce ronennais avait le plus besoin de calme et de paix e.xiérieure : je veux parler de la grande foire du Pankm qui s'ouvrait le 23 octobre. La foire dut être triste cette année-là. Les marchands religionnaires, les plus riches et les plus entreprenants de la ville, étaient oppressés de soucis plus graves que ceux de leurs afi'aires. Les gentilshommes prolestants de la généralité en profitèrent pour s'y rencontrer et s'y concerter. Dumont de Bdstaquet, (|ui assista à la réunion, nous en fait le récit suivant : a Les marquis d'Heucourt et d'Orbec y étoient, MM. de Cour-

(1) Lettre de Beuvron datée de Dieppe, 22 novembre. On en trouvera plus loin le texte.

(2) Voir encore, dans la lettre de Marillac du 20 novembre, celte phrase : t L'état-major n'est arrivé ;ï Rouen que le dernier, ce me semble. » Cela doit s'entendre, si je ne me trompe du dernier du mois (.31 octobre).

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tonne d'Heusecourt, Saint-Mars, de l'Estang, Béquigny, Sainte-Foy et une quantité d'autres aussi. Il se fit plusieurs conférences avec les marquis pour prendre des mesures sur le bruit qui couroit plus fort que jamais de la marche des régiments de cuirassiers pour venir à Rouen. Chacun envisageoit cela comme sa perte assurée ; mais tous parurent fort résolus à tout souffrir plutôt que d'abandonner la religion. Les marquis d'Heucourt et d'Orbec paraissoient inébranlables et dévoient servir à tous d'appui par leur exemple; mais l'expérience a fait connaître le contraire. Nous nous séparâmes tous dans une étrange consternation, prévoyant l'orage qui nous alloit accabler » (1).

Les gentilshommes n'étaient pas encore tous rentrés dans leurs terres que déjà les cuirassiers envahissaient la ville. Le régiment était commandé par le marquis de Choiseul- Bcaupré, et voici les noms des douze capitaines qu'il avait sous ses ordres :

MM. de Glizy, major; de Caux, mestre de camp; de la Bretèche, de Chambonnas, de Bolleville, de Broglie (^), de Deveris, de Courselles, de Coreuil, de La Houssaye, Dupérier, de Vervins.

Le mardi 30 octobre, l'intendant Marillac, le lieutenant général Beuvron, le président de Brumare, sans doute aussi le colonel de Choiseul-Beaupré et peut-être le syndic Balandon décident, après plusieurs conférences préalables, de

(1) Dumont de Bostaquet, Mém. inéd., p. 97.

(2) Ce nom se trouve, dans les documents manuscrits de l'Hôtelde-Ville, avec les orthographes suivantes : de Broglio, Breuil, Broille.

commencer enfin la lugubre tragédie. Les soldats doivent être tous rendus le lendemain ; le lendemain donc on s'efforcera d'obtenir le premier point marqué par la lettre de Louvois : l'abjuration en masse « par délibération. » Dans ce but, on convoque à l'Hôtel-de-Ville tous les chefs de famille réformés. Ceux-ci y viennent en très grand nombre, et Beuvron ouvre la séance par un discours plein d'onction religieuse et de subtilités ihéologiques, auquel succèdent les rudes et sèches paroles de Marillac.

Le roi, dit Beuvron, toujours rempli d'une tendresse et d'une bonté véritablement paternelle envers tous ses sujets, a souffert, avec une douleur sensible, d'en voir une partie engagée, par une funeste fatalité de leur naissance, dans une religion contraire à l'unité et à la pureté de celle de Jésus-Christ. Un attachement indispensable aux affaires successivement arrivées dans ce royaume, l'a empêché, jusques à présent, dapporler les remèdes qu'il jugeoit convenables pour empêcher le cours de ce malheur. Vous avez pu facilement pénétrer et découvrir son pieux dessein dans les fréquentes déclarations qu'il doouoit contre l'hérésie, pour s'opposer à son progrès. Mais le roi ayant remarqué que cela ne faisoit seulement qu'arrêter le mal sans le guérir, il a cru que, dans la situation tranquille où sont présentement les affaires de son royaume, il ne pouvoit mieux employer ce favorable et bienheureux temps, qu'à détruire l'erreur et l'hérésie, les véritables ennemis de Dieu, après avoir éloigné et vaincu ceux de son Etat, et qu'il ôtoit juste qu'en reconnaissance de tant de bénédictions dont le ciel a comblé ses desseins par tant de succès avantageux et surprenants, couronnés par une paix glorieuse qu'il a donnée à ses sujets avec les hommes, il en procurât une toute chrétienne et spirituelle avec Dieu, à l'égard do ceux qui, étant séparés du corps et de la communion de la véritable Eglise, ne la pouvoient trouver qu'en les réunissant à elle. L'unité incontestable de Dieu ne peut admettre de multiplicité dans la religion, ni dans le culte qui y est inséparablement attaché. Cette unité visible de foi et de culte ne paroit que dans la seule religion catholique, qui a demeuré toujours ferme dans cet état depuis la publication de l'Evangile de Jésus-Christ jusques k présent ; et ainsy, c'est

de ce canal seul duquel peuvent couler et procéder toutes les grâces qui justifient et nous rendent agréables à Dieu. Je vous exhorte donc, Messieurs, de seconder les bonnes intentions de S. M., et de vous faire une sainte violence pour revenir à votre ancienne et véritable mère. Il est très certain que, si vous voulez vous dépouiller ds cette fâcheuse préoccupation que vous ont donnée votre naissance et votre éducation, pour écouter sincèrement la voix de Jésus-Christ, vous connaîtrez bientôt que la religion romaine est l'unique en laquelle on peut acquérir la grâce et le salut. Mais, en même temps, soyez persuadés que ceux qui voudront demeurer dans une dure obstination pour leur erreur, nous serons obligés d'employer les moyens qui nous sont envoyés pour tâcher de la surmonter. M. de Marillac, ici présent, et qui a reçu les mêmes ordres que moi sur ce sujet, vous les expliquera aussi de son côté.

Vient alors le tour de Marillac :

La volonté du roi est qu'il n'y ait plus qu'une seule religion dans son royaume ; il y va de la gloire de Dieu et de l'intérêt de l'Etat. La diversité des sentiments sur les matières de la foi cause indispensablement le même effet dans toutes les affaires civiles. Il est impossible de supprimer cette différence d'intérêts, sans réunir les cœurs dans une même créance, afin que; n'étant plus animés que d'un même esprit, ils n'aient plus, en toutes choses, qu'une même fin et qu'un même but. Ceux de vous qui voudront revenir de bonne foi à la reHgion romaine, seront traités par S. M. comme ses fidèles sujets et par lui comblés de bienfaits. Mais ceux qui persisteront dans une opiniâtreté criminelle, seront considérés comme des sujets rebelles à Dieu et au roi, envers lesquels nous serons contraints d'user des expédients qui nous sont envoyés pour forcer leur malheureuse obstination, et de mettre des troupes chez eux, jusques à ce qu'ils aient renoncé à leurs erreurs. On ne prétend pas vous obliger de faire ce changement en un instant. Il suffira que vous passiez une déclaration par laquelle vous vous engagerez de faire votre abjuration ; et cette déclaration, vous aurez le temps de la donner jusques à deux heures après midi (1).

(1) Nous avons emprunté le texte de ces deux harangues à Floquet

Il était alors midi. Les Réformés avaient donc deux heures pour trahir leur conscience et s'engager à abjurer leur foi. Beuvron, reprenant la parole, leur dit qu'ils pourraient prendre cet engagement soit à l'Hôtel-de-Ville, soit au bailliage, soit entre les mains des curés, soit enfin devant lui ou 31. de Marillac. On leur permettait même de l'envoyer écrit par quelque ami. S'il faut en croire le Registre des délibérations de l'Hôtel-de- Ville, le jour même, après le départ de Marillac et de Beuvron, « un tics grand nombre de personnes de la R. P. R. se présentèrent au gretfe, où ils passèrent et signèrent leur déclaration de faire abjuration de leur hérésie. » Mais divers indices nous prouvent que le succès de la réunion du 31 octobre ne fut ni aussi décisif ni aussi immédiat. Sur notre Liste, qui rapporte la date des abjurations toutes les Ibis que les documents originaux la donnent, on ne trouvera que deux conversions datées du 31 octobre et trois du 1" novembre. C'est seulement le 2 que le chilire s'élève d'une manière considérable. Or, le '2 est préciséuient le jour où les cavaliers furent logés chez les Réformés. Ce sont donc les violeuces des cuirassiers du roi, bien plus que les harangues de son intendant ou de son lieutenant-général, qui ont forcé les déclarations.

Au reste, la progression ascendante suivie d'abord par les conversions, leur apogée du 2 au 4 novembre, puis leur décroissance à partir du 5, se trouvent très exactement indiquées dans un document capital, qu'il faut, à cette place, citer textuellement. Le l*arlement rentrait, tous les ans après la Saint-Martin. Cette fête, en 1685, tombait un dimanche : la rentrée eut lieu le surlendemain, mardi

[Hist. du Parlem. de N or m., t. VI, p. 147-151), qui les a prises lui-même clans le Rerj. des délibérât, de ilIùlel-de-Ville de lioiteti. 31 octobre IGSô.

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13 novembre ; et, ce jour-là, le président de Brumare dut, suivant l'usage, rendre couipte à la compagnie des travaux de sa chambre des vacations. Voici comment il s'exprima :

Le 20 octobre 1685, jour remarquable, sur les huit heures du soir, arriva un courrier qui apportoit l'édit de révocation de celui de Nantes ; il fut enregistré le lendemain, et la Chambre ayant tenu une audience extraordinaire, elle différa l'enregistrement jusqu'à la Saint-Martin, et résolut qu'il seroit exécuté par provision...

Cette déclaration, qui révoquoit tous \e% privilèges de ceux de la R. P. R., n'eût pas encore été assez puissante pour les faire rentrer dans le sein de l'Eglise, si le roi ne se fût servi des mêmes voies dont l'empereur Honorius se servit autrefois contre les donatistes, leur ayant envoyé des troupes pour les réduire. En effet, cinq jours après arrivèrent dans cette ville douze compagnies de cuirassiers du roi, et vingt-quatre compagnies des régiments Royal et Royal- Etranger longèrent la côte de la mer dans le pays de Caux, pour exécuter les ordres de S. M., dont le sieur marquis de Choiseul- Beaupré, maréchal de camp es armées du roi, avoitété chargé. Après plusieurs conférences que nous eûmes, il lut arrêté que M. le marquis de Beuvron, qui avait ordre de se rendre dans cette ville, feroit assembler le lendemain, dans l'hôtel commun, tous les chefs de famille de la R. P. R., et qu'il leur déclarerait les intentions de S. M., et après leur avoir ordonné de délibérer sur ce qu'ils avoient à faire, il leur donna deux heures pour se déterminer et apporter leurs résolutions.

Plusieurs passèrent leur déclaration qu'ils vouloient rentrer dans le bon chemin et d'autres demeurèrent fermes et opiniâtres dans cette fausse religion, ce qui obligea de loger chez eux ces troupe.9, qui ne respiroient que d'être employées pour le service de notre monarque.

Cela fit, Messieurs, un très bon effet, car, en quatre jours, cinq cents familles firent abjuration, et l'on renvoya dix de ces compagnies dans les quartiers aux environs de cette ville, croyant que le reste de ces religionnaires suivroient le bon exemple qui leur avoit été donné par les anciens d'entre eux.

Mais, au contraire, les troupes parties, plus de conversions, un endurcissement non pareil appuyé sur l'éloignement de M. le mar-

quis de Beuvron, de M. de Marillac et du sieur de Beaupré, qui avoit reçu l'ordre d'aller à Dieppe, ou l'archevêque étoit allé, afîa de persuader ses vassaux de satisfaire à leur devoir et à la volonté de leur souverain. La veille du départ de ces Messieurs, l'on rappela une compagnie, aGn de réveiller les assoupis et les préparer pour leur retour.

Voilà, Messieurs, ce qui s'est passé pendant la cessation du Parlement (I).

Ce discours, lu avec attention, nous permet de reconstituer presque jour par jour la marche des événements. Le 31 octobre, après la réunion, où, suivant le mot d'ordre royal, on leur a « ordonné de délibérer, » plusieurs religionnaires « passent leur déclaration. » Mais d'autres — le plus grand nombre certainement — demeurent fermes. L'essai de conversion en masse a donc échoué : il l'aut procéder individuellement. Le l" novembre, jour de la Toussaint, se passe sans doute à dresser la liste des soldats qu'on enverra dans chaque maison. Le lendemain de la fête, le vendredi 2 novembre (la note de l'Hôlel-de-Ville, déjà citée, donne précisément celte date^ les cavaliers frappent aux portes des religionnaires. Les scènes qui se passèrent alors, nous n'avons pas à les raconter. Qu'on en lise dans Michelet l'évocation poignante (2) ; puis, qu'on parcoure notre Liste, et qu'on essaie de se représenter ce peuple d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, de jeunes lilles, se voyant tout à coup livrés à ces soudards, h qui rien n'est défendu, sauf le meurtre. C'est alois que commencent les abjiu'ations. On en trouvera, dans notre liste, dix-neuf à la d.ite du 2 novembre, quarante à celle du 3, onze à celle du 4, et la plupart de celles qui ne sont

(1) Reg. aecret, 13 novembre 1685.

(2) Michelet, Louis XIV et la révocation de CE. de N., cliap. XX.

pas datées (de beaucoup le plus grand nombre) doivent être rapportées à ces tiistes journées. Le chiffre de cinq cents familles, donné par Brumare, n'est peut-être pas exagéré. Les nouveaux convertis, aussitôt leur signature donnée, se voient délivrés de leurs terribles hôtes, qui sont renvoyés chez de plus opiniâtres. Ceux-ci voient croître leur charge de jour en jour et finissent par céder. En quatre jours, du 1" au 4 novembre, est consommée « la chute de l'Eglise de Rouen, î pour parler le langage de son pasteur, Jacques Basnage. Sur 2,500 Réformés, un quart à peine a tenu bon. Un état dressé par les échevins, le 8 novembre, porte à 627 le chifiVe des non convertis à celte date. Sur ce nombre, 4-09 sont présents et 218 absents. Les entants y sont compris. Cela lait environ cent cinquante familles. Loger douze compagnies de cavaliers dans ces cent cinquante maisons, dont un tiers fermées, on n'y pouvait songer. On n'en garda que deux et on éloigna les dix autres. Mais aussitôt, les conversions cessent. Le 5 novembre, nos listes n'en accusent plus que cinq, trois le 6, deux le 7 et pas une seule le 8 (1). On rappelle afors une compagnie pour achever la sinistre besogne, précaution d'autant plus nécessaire à ce moment, queMarillac, Beuvron et Choiseul- Beaupré quittent la ville et se dirigent vers le pays de Caux.

Si l'on veut savoir maintenant dans quelles dispositions les Réformés de Rouen ont abjuré leur foi, il taut le demander, par exemple, à ces malheureux dont, plus tard, les

(1) Il est évident que ces chiffres ne peuvent être considérés comme exacts en eux-mêmes, un grand nombre des abjurations n'étant pas datées ; mais ils ont une valeur proporlionnelte et trahissent la recrudescence ou le relâchement des persécutions.

corps seront traînés sur la claie et jetés à la voirie « pour avoir renoacé hautement à leur signature et détesté leur foiblesse au lit de la mort; ^ ou encore à cette Anne de la Salle qui, menacée d'être traînée vive, a s'en réjouit, disant que c'était le plus grand honneur qu'on luy pût faire, qu'elle ne pouvait faire une réparation trop autentique de sa faute, ni donner assés de marques de sa repentance (1) ; » ou entin, à Dumont de Bostaquet, qui nous raconte en ces termes sa propre défaillance : «J'avoue à ma honte, et avec une douleur exlièuie, dont je deuianderai pimloii à Dieu tant que je vivrai, que je ne pus résister à l'ordre qui fut donné en ma présence de loger vingt-cinq maîtres chez moi. La peur de voir tant de fcuuucs et lides exposées à l'insolence du cavalier à ijui tout étoit permis, me força de signer, entre les mains de ces deux hommes, aussi laids que des démons et aussi pleins de malice et de cruauté, que je prometlois, en obéissant aux volontés du roi, d'embrasser la religion catholique en dedans Noël. Le temps étoit encore long, et je me llattois que Dieu auroit pitié de nos misères, et que peut-être il y auroit du changement (!^). »

Parfois, eu eflet, ou demandait simplement aux Réformés la promesse de se réunir dans un assez long délai ; plusieurs promirent ainsi pour se donner le temps d'émigrer. Le plus souvent, c'était bien une déclaration de foi qu'cui exigeait, mais une déclaration si vague et rédigée avec tant d'artilice, que le plus strict huguenot eût pu, à la rigueur, la signer sans scrupule, s'il n'eût connu le sens qu'on devait lui donner par la suite. Legendre nous eu apporte la

(1) Tj«?c-endre, Hist. de la Perséc, p. 83 et 84.

(?) Dumont de Kostaiiuet, Mém. inéd., p. 106 et 107.

preuve. Après avoir cité un grand nombre de Réformés qui supportèrent toutes les rigueurs plutôt que de rien signer, il t'ait remarquer que beaucoup d'autres auraient fait de même « sans la supercherie dont on se servoit pour extorquer des signatures. Car on présentoit à la plus part un billet qui ne leur paroissoit pas intéresser leur conscience. Il étoit conçu en ces termes :

Je N. N. croy de ferme foy toutes les vérités orthodoxes que l'Eglise catholique, ap. rom. croit et professe. Je condamne et rejette sincèrement toutes les hérésies et opinions erronées que la même Eglise a condamnées et rejeltées selon la parole de Dieu et la doctrine des saints Apôtres > (1).

L'existence d'une pareille formule est confirmée, une fois de plus, par Bostaquet, dans la page suivante. Nous la citons volontiers à la fin de ce chapitre, parce qu elle renferme le plus touchant tableau, tracé par un témoin oculaire, de l'état de la ville de Rouen, vers le 4 ou le 5 novembre l(38o :

a Nous voulûmes voir nous-mêmes cette désolation, et nous nous rendîmes pour cet eft'et dans les faubourgs de Rouen, oîi. ayant mis pied à terre, nous allâmes voir M. de Lamberville (2) que nous trouvâmes outré de douleur de sa signature : il en versa des larmes devant nous, et cependant exténua sa faute le plus qu'il put, sur les choses de peu de conséquence, disoit-il, qu'il avoit signées. Nous n'en voulûmes pas voir davantage : nous pleurâmes les uns et les autres la perte de nos libertés et de notre sainte reli-

(l) Legendre, Hist. de la Perséc, p. 75, 76.

(2J Jérémie de La Rive, sieur de Lamberville, dont Bostaquet avait épousé, en premières noces, la sœur, Marthe de La Rive (voir notre Liste).

- i.xvii —

gion. Rouen paroissoit une ville prise d'assaut ; le cuirassier armé couroit les rues d'un air fier et insolent. La tristesse étoit peinte sur le visage des habitants; et ce remuement continuel des troupes qui changeoient de maison, du moment qu'elles en avoient contraint les hôtes à signer, faisant croire que la ville en étoit remplie, et inspirant un air de terreur que l'on voyoit régner dans cette grande et riche ville, faisoit une pitié extrême (1). »

Conséquences de la Révocation pour la ville et pour l'Eglise réformée de Rouen.

En quittant Rouen pour aller convertir, le sabre en main, les auties liiiguonols de la généralité, l'intendant et le lieutenant général avaient conlié auxéchevins de la ville le soin de surveiller les abjurations. Mais ils voulaient être tenus au courant de tout ce qui se passerait, et on devait les consulter sur les questions importantes, en particulier sur les conllits qui ne pouvaient uianquer de s'élever entre l'administration uuniicipale et les olliciers. De là une correspondance très aclive, qui dure de la mi-novembre à la fin décembre 4685, et dont les originaux sont conservés à riIôtcl-de-Vdle de Rouen (!2'. L'historien Floquol y a largement puisé et en a extrait les passages les plus saillants ; il nous a semblé opportun de donner ici dans leur intégrité presque toutes ces lettres. Elles (ont admirablement connaître et les persécuteurs et les persécutés.

(1) Dumont de Bostaquet, Mém. incd., p. 99, 100.

(2) Archives de l'Hôtel-de-Ville, liasse 398.

r Tout d'abord, l'intendant voulait se rendre un compte exact des résultats qu'avait produits la première semaine de dragonnades. Aussitôt après son départ, le jeudi 8 novembre, les échevins dressent l'état dont il a fourni le cadre, et dont nous avons déjà donné le résumé. Puis ils chargent l'un d'entre eux, Lecouieulx, de l'apporter luimême à Marillac, de qui ils réclament quelques instructions. Lecouteulx part dès le lendemain, vendredi, et va coucher à Caudebec, d'où, le samedi matin, il écrit une première lettre à ses collègues. De là, il pousse jusqu'à Bolbec; mais il y manque l'intendant, y passe la nuit, en repart le dimanche matin, avant le jour, et, à 8 heures, rejoint enfin, à Motteville , Marillac qui l'emmène à sa suite jusqu'à Dieppe, par une pluie battante. C'est de Dieppe, le lundi, que Lecouteulx, dans la lettre qui suit, narre sou odyssée et rend compte de sa mission,

1. Lettre de M. Lecouteulx à M. Bulteau, premier Eschevin, à Rouen.

Dieppe, ce 12 novembre 1685.

Monsieur,

Quand j'eus l'honneur de vous escrire de Caudebec samedy dernier, je ne croyais pas debvoir pousser jusqu'en cette ville, ou j'ay esté obligé de venir nonobstant les pluyes continuelles qu'il fait. Ayant trouvé M. de Marillac parti de Boulbec, ou je fûts obligé de coucher, M. de Rue, son secrétaire, quy travaille tant qu'il peult pour la convei-sion des Huguenots de ce pays la, ayant en sa queue deux compagnies de cavallerie (1), m'ayant dit que je trouverois à Motteville M. de Marillac, M. de Beuvron avec Madame, M. le Coad-

(1) C'est nous qui soulignons, dans cette lettre et dans les suivantes, les passages les plus intéressants, ou, comme ici, les expressions les plus significatives.

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