‹ La révolteChapitre 23 sur 25 · SCÈNE TROISIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE TROISIÈME

la nuit, lorsque ma poitrine, avide de liberté et gonflée de tristesse, s'est soulevée, j'ai frissonné du froid de l'exil. Je me sentais comme des chaînes de plomb. Un moment je crus que je m'étais exagéré, vraiment, l'attrait des pays désirés!... Le bruit des roues me faisait mal. Il me semblait que je voulais me cacher quelque chose. Mon orgueil même me quittait. La solitude m'étonnait, seulement. Peut-être suis-je malade, me disais-je. Cette rupture m'aura sans doute surexcitée. Mais, autrefois, être malade ne changeait rien à mes croyances! Non! ce n'était pas cela! j'étais accablée. J'étais impuissante radicalement. C'était la défaillance et la détresse !. . . Enfin, je me trouvais comme les autres !... Je sentais l'Irrémédiable, et que c'était un fait profond et non passager. Et des siècles se passaient à chaque minute. Je me voyais demain, après-demain, dans huit jours, dans trois mois, seule et triste, au fond de cette solitude enviée, — regrettant peut-être l'atonie de l'ancienne existence. (Elle s'accoude pensivement.) Les ronces frappaient les vitres de la voiture ; les deux brillaient sur les arbres dans le bois traversé ; oui, les cieux ! Mais ils m'apparaissaient comme défendus. Je sentais que je n'avais plus les yeux voulus pour les regarder d'une façon haute et utile! Et salutaire! — Chose horrible ! Je savais bien qu'autour de moi passaient les souffles sacrés de la Vie, et je les écoutais, indifférente ! Je ne les sentais plus me pénétrer !... Je ne pouvais plus éprouver la

soif exclusive de l'Oubli, ni me ressaisir, comme autrefois, dans le recueillement sublime !... Je ne me rappelais plus comment il fallait regarder les choses pour vivre dans l'Esprit du monde et cesser à jamais d'entendre le rire du genre humain! C'en était fait!... (Silence.) Oh ! je le vois, seigneur Dieu ! Trop tard ! On ne met pas impunément le pied sur la terre, même pour sa rançon! J'ai trop consenti. Je me suis exagéré, comme tant d'autres, la valeur du pain quotidien! (S'essuyant les yeux.) Non, je n'ai plus les yeux de ma jeunesse ensevelie dans ce tombeau ! Je ne me sens plus digne de ces sortes d'ivresses. Je ne comprends plus les exaltations de l'Art, ni les apaisements du Silence. Cet homme a bu comme de l'eau toute ma beauté. Toute énergie est épuisée en moi. La concession que j'ai faite pendant quatre ans de ma vie brève en comprimant les forces de mon esprit les a diminuées ! On n'efface pas ! Je me suis vantée en voulant vivre. Je ne peux plus. Je suis devenue semblable à celles dont les yeux n'ont jamais perçu les Clartés lointaines!... Hélas! il ne me gêne plus, ce meurtrier! Sa vie ou sa mort ne changeront rien à mon abandon! Son sourire perpétuel m'a rempli l'âme de poison et de ténèbres!... Ses chiffres m'ont aveuglé l'esprit. Qu'il vive ou meure, je suis incapable d'être autre que... ce que je suis devenue. Le monde est vide pour moi désormais... — Je ne suis ni folle ni malade, mais il me semble que je suis atteinte de cet

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