SCÈNE TROISIÈME
ennui éternel auquel les femmes comme moi sont condamnées, et qui, tout pesé, ne pardonnera jamais. — C'est fini, voilà tout. — Pourquoi m'enfuir? — Ici ou ailleurs, qu'importe où je dormirai?... Sais-je môme pourquoi je suis revenue?... Ah! oui, je me rappelle... Je ne savais où aller. Le froid du matin m'a saisie, je suis rentrée. Voilà ce que c'est. (Un* long silence.) Reste une issue. Emporter ma fille!... M'y rattacher comme une naufragée! m'y incarner maintenant! En faire une femme de bronze, capable de résister à tous les désenchantements et à tous les dégoûts ! Pour cela, je dois m'enfuir avec elle! Et accepter, comme tant
d'autres, le front haut... (Elle sourit amèrement.) — Quoi
donc?... Ai-je le droit de l'accabler sous le poids de mon avenir?... (Elle s'arrête.) Non! — je ne veux pas, je ne peux pas ! — On n'est au-dessus de la Loi qu'à condition de s'y soumettre. — Point de soucis de cet ordre. Pas de choses romanesques à me reprocher à l'heure de la mort. Je suis rivée à un malheureux qui m'a tuée. Le mort a saisi la vivante!... Ma place est bien réellement ici ! Il n'y a pas d'issue possible ! Je dois rester. — Fuir, sans forces, pour un isolement désormais sans grandeur, serait une lâcheté banale. J'élèverai ma fille tout bonnement. Je reprendrai demain mon train d'existence. Tout est consommé ! L'épreuve est faite. Je suis vaincue. (Un silence.) Et, maintenant, plus de bouillonnements ni de hontes ! Sein brisé, ferme-toi ! Tu étais fait
pour engendrer les hommes vaillants, ceux qui délivrent!... Tu étais fait pour endormir le front généreux d'un compagnon de liberté. Il paraît que c'est inutile. Il paraît que demeurer soûs ce toit, c'est le devoir, l'honnêteté, la dignité de la vie ! (Après un instant.) Ah ! c'est égal, c'est bien étonnant tout de même ! (Elle se redresse.)
Allons ! (Elle rajuste sa toilette devant la glace, jette sa mante de voyage et redevient la femme qu'elle paraissait être au commencement de la première scène.) Oh! Ce froid petit jour pâle!... (Regardant autour
d'elle.) Il me semble que des années se sont passées depuis
que j'ai quitté Ce Salon!... (Elle traverse lentement la distance qui la sépare de la table : arrivée près de la lampe, elle la ranime, rouvre ses livres de caisse et reprend ses manches de lustrine.) Il y a des heures
où tient toute la vie et qui sonnent tous les adieux!...
— Au travail, maintenant. (Elle s'assoit et prend sa plume, dans la même attitude qu'au lever du rideau.)
FELIX, revenant à lui et la regardant avec stupeur.
Vous!... vous, ici! — Je ne rêve pas, au moins?... Tu as donc renvoyé la voiture?... tu n'es donc pas partie?... Mais... j'ai failli mourir, moi ! (il voit l'heure tout à coup.) Quatre heures du matin!... quatre heures du...
(Il regarde Elisabeth. — Un silence.) Ah! je Comprends! (Ricanant.)
Il n'y a que les folles qui ne reviennent pas. (Se croisant les bpas.) Eh bien, comment se portent la Sicile, la Hongrie et la Norvège? Ah! vraiment? tu as cru qu'on pouvait déserter ses devoirs et s'en aller au pays des chimères !. . . Tu as pensé que les rêves de l'imagination étaient ap-