ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL
Au quartier général, à Nice, le 4 prairial, dix heures du soir de Tan m de la République française une et indivisible.
Le général d'armée des Alpes et d'Italie,
au général de division commandant les troupes pour
la pacification de Toulon,
D'après les bruits qui se répandent à Nice, que des malveillants s'opposent à la sortie de Tescadre de la République et méconnaissent les lois et les autorités constituées,
J'ai ordonné au général Beaumont de partir à Tinstant avec le 3® escadron du 20® régiment de dragons, le io« bataillon de l'Isère avec deux pièces de canon, pour renforcer les troupes qui sont sous vos ordres.
Le général divisionnaire commandant les troupes pour la pacification emploiera toutes les forces qui sont à sa disposition pour protéger Texécution des arrêtés des représentants du peuple, donner force à la loi, faire respecter les autorités constituées et protéger la sortie de Tescadre.
J'envoie un courrier à Avignon pour faire marcher sur Toulon le 9® et le 20® régiments de dragons et le 5® régiment de cavalerie dont le général pourra disposer jusqu'à ce que la tranquillité soit rétablie.
Il me donnera fréquemment de ses nouvelles. — Je me rends dans le moment au col de Tende, centre de la ligne,
pour veiller au mouvement que peuvent faire les ennemis et qu'ils ont déjà indiqué par quelques attaques de postes.
(Signé) Kellermann.
Et d'ailleurs toute la France méridionale se levait. A Lyon, comme on Ta vu plus haut, les représentants avaient dû comprimer Télan des Muscadins. Guérin et Pon trier avaient préféré se servir des armes de la raison. Mais Cadroy, Isnard et Chambon étaient là. A Marseille, Chambon s'était transporté dans les quartiers, avait stimulé les bons citoyens et les avait organisés. A Aix, Cadroy, parti de Lyon à la nouvelle de l'insurrection, avait rencontré Isnard , et tous deux avaient levé des bataillons de garde nationale. Ils annonçaient avec un légitime orgueil à la Convention que « la dernière heure du Terrorisme allait sonner dans le Midi. » Isnard, qui seul avait osé , à l'heure des proscriptions , parler haut à la plèbe parisienne et qui l'avait menacée de la colère des départements, Isnard, le proscrit du 3i mai, avait couru à Aix. Pour créer des bataillons, pas d'autre moyen que sa parole. Il paraît au balcon de son auberge. On lui demande des armes. « Citoyens, répond -il, vous manquez d'armes. Eh bienl fouillez dans cette terre qui ensevelit les victimes de la Terreur, armez- vous des ossements de vos pères et marchons contre les bourreaux ! » Et
deux bataillons se lèvent et sont en marche, quelques heures après, avec quatre pièces de canon.
Cest le même mouvement qui , à la nouvelle des journées de Paris, fait pousser à Merlin deThionville le cri de vengeance et qui lève pour la défense de la Convention toute l'armée du Rhin. C'est le même mouvement qui jette au Carrousel ces bataillons héroïques de Royalistes et qui fait crier : Vive la Convention ! à ceux qui ont dans le cœur le cri de : Vive le Roi ! C'est le même mouvement qui entraîne dans la salle de la Convention les Muscadins et les fait se colleter avec l'émeute. A bas la Terreur ! c'est le cri qui sort de toutes les poitrines des Français délivrés. Et s'il faut du sang pour écrire ces motslà. Muscadins, gardes nationaux et soldats sont prêts à donner le leur ' .
Le général Hamel qui, sous les ordres du général Mouret, commandait la cS® division de la côte, au lieu d'occuper, comme il l'aurait dû, les gorges d'Ollioules, où il aurait facilement pu arrêter les rebelles, était venu à Toulon à la première nouvelle de l'insurrection et s'y était renfermé. L'adjudant Charton^
1 . Le mouvement unanime du Midi déplaît aux historiens républicains. — M. Louis Blanc s'en moque; M. Bûchez le travestit. Cest le grand soulèvement de la France contre les doctrines qu'ils prêchent, contre leurs prédécesseurs et leurs amis. Donc ce mouvement n'a pas dû exister.
2. Charton, général de brigade, chef de la i^e division de la garde
qui remplaçait Hamel, craignant que ses troupes ne fussent pas en nombre et craignant plus encore que Tesprit de ses soldats ne fût d'accord avec Tesprit des insurgés , s'était retiré du Beausset et s'était posté , entre le Beausset et Cujes , dans une position avantageuse où il pouvait attendre les renforts que lui amenait le représentant Chambon. En effet , le 5 prairial au matin, au moment où les insurgés, que commandait un nommé Desmortet , commençaient leur attaque, l'adjudant Pactod' arrivait avec la garnison de Marseille. Les représentants, dans leur dépêche à la Convention , affirment que l'affaire fut chaude, qu'elle dura cinq heures et que les chasseurs du 25® régiment et les hussards du i®^ chargèrent et sabrèrent l'ennemi pendant trois heures. Trois cents prisonniers, quarante à cinquante morts, toute leur artillerie, un drapeau, voilà ce que perdirent les Toulonnais. Du côté des Conventionnels, un hussard fut tué. Cette affaire si chaude ne fut du
nationale parisienne au moment de la formation, emprisonné jusqu'au 9 thermidor, tué à l'afifaire de Castellaro, le 29 septembre' 1796.
I. Pactod (Michel-Marie), comte et lieutenant général, né en 1764, près de Genève^ commandait en 1793, au siège de Toulon, le 2» bataillon du Mont-Blanc. En 1795, à la suite de^son expédition sur Toulon, les habitants de Marseille lui firent don d'un sabre d'honneur a?ec cette inscription : les habitants de Marseille au général pactod, pour les AVOIR SAUVÉS LE 5 PRAIRL4L AN III. Successivement employé en Hollande, en Allemagne et en Espagne, il prit part d'une façon glorieuse à la campagne de Saxe, aux batailles de Bautzen, d'Hoyes-Werda et d'Hanau. Il mourut à Paris, le 24 mars i83o.
moins guère sanglante. La G)nvention la traita néanmoins comme une grande victoire. Par un décret solennel elle approuva la conduite de ses délégués^ déclara que les gardes nationales et les troupes de ligne avaient bien mérité de la patrie, confirma la nomination aux grades de généraux de brigade des adjudants Pactod etCharton, et chargea le Comité de salut public de pourvoir à l'avancement du chasseur du 25® qui avait enlevé le drapeau des rebelles. Quand on compare ces récompenses prodigieuses à celles plus que médiocres que la Convention donnait à la même époque aux troupes de ligne qui combattaient l'ennemi extérieur, on peut juger de la terreur qu'avait éprouvée l'Assemblée. Elle avait senti le besoin, en exagérant la récompense, de prouver aux soldats combien elle leur compterait les victoires qu'ils remporteraient sur le peuple. Après avoir exalté, comme elle l'avait fait, les insurrections populaires, et flatté les troupes qui trahissaient au lieu de combattre, elle devait nécessairement redouter que ces troupes, opposées pour la première fois à un mouvement populaire, ne fissent cause commune avec le mouvement-, aussi voulut-elle à tout prix rehausser cette victoire, faire servir la conduite des troupes de Toulon d'exemple à ses autres troupes, et montrer aux généraux comment ils se créeraient des titres à sa reconnaissance. Dès ce moment, la Convention, reniant tous ses principes et tout son passée
est déterminée à se maintenir par la force, à commettre en toute occasion les mêmes actes qui lui ont fait condamner la royauté, et qui à ses yeux mêmes justifiaient la mort du roi.
Dans cette affaire du Beausset, il nous reste à nous expliquer sur deux faits que ne relatent, à la vérité, ni le Moniteur^ ni la correspondance des représentants, ni le journal du général CoUaud, ni aucun des documents que nous avons entre les mains, mais qui, révélés pour la première fois par Fréron dans son Mémoire, sur la réactioji royale dans le Midi, ont servi de thèmes aux déclamations humanitaires des historiens jacobins.
On sait ce que fut Fréron. D^ abord terroriste ardent de la nuance de Fouché, il s'était brusquement retourné vers les Muscadins, et, dans son Réveil du peuple^ avait le premier sonné la curée des Jacobins. Non réélu au Conseil des Cinq-Cents, il craignait pour sa tête ; il se retourna de nouveau vers les Jacobins, se fit envoyer dans le Midi avec une mission extraordinaire et des pouvoirs de proconsul par Barras, son ancien complice de la Montagne et de Toulon. Là, dans le Midi, il ramassa contre les Muscadins toutes les calomnies qui traînaient dans les bas fonds révolutionnaires, s'en fit l'interprète dans un livre qui, arrivant après vendémiaire, dans un moment de recrudescence de terreur, eut un grand succès auprès des Jacobins, et dans lequel se
trouve la première pensée de cette légende, la Terreur blanche.
Voici ce que raconte Fréron' : « Les Toulonnais auraient d'abord député près des représentants un chirurgien de la marine de Toulon, nommé Briançon, pour leur demander les raisons d'un déploiement de forces aussi considérables et pour ofiFrir, après une explication, de mettre bas les armes. » Les représentants auraient fait sur-le-champ fusiller Briançon. En second lieu, « une soixantaine de pauvres marins trouvés sur le chemin du Beausset sans armes, n'ayant pas même de bâtons, auraient été envoyés à la mort. » Tels sont les faits. Fréron les tient, sans doute possible, de ces jacobins du Midi qui, dans la séance du 24 vendémiaire (c'est-à-dire après la réaction terroriste qui a suivi le i3), sont venus aflBrmer à la barre de la Convention que « quatre-vingts matelots déserteurs des vaisseaux de guerre, tous Bretons ou Bordelais^ presque nus et sans armes, furent rencontrés par Tavant-garde des Marseillais et le général Pathon, dont le nom fait horreur, ainsi que celui de ceux qui à cette époque avaient de grands pouvoirs, qui se dirent : « Arrêtons ces misé- « râbles, nous ferons penser que nous avons arrêté « Tavant-garde des terroristes... et nous organiserons
I. Mémoire sur la réaction royale et sur les massacres du AfidijP, 17 et 18.
« le massacre sur tous les points de la République. » Ce qui fut dit fut exécuté; les malheureux furent conduits par six hussards. » Où donc est le massacre, dont M. Louis Blanc trouve la preuve dans cette dénonciation? Où dit-on que ces marins aient été tués ?
Examinons d'ailleurs. Tous les représentants envoyés à Toulon affirment le bon esprit des équipages venus de Brest ^ Le capitaine de vaisseau Dumanoir, envoyé par Niou au Comité de salut public, déclare que les équipages <les vaisseaux de la division de Brest, sous les ordres du contre-amiral Renaudin, n'ont pris aucune part à la révolte et n'ont cessé de témoigner le plus grand dévouement à la représentation nationale et d'observer la plus stricte discipline 2. Nulle part, nous le répétons, ailleurs que dans le livre suspect de Fréron, nous ne trouvons trace des feits dont Bûchez et Roux, et plus tard M. Blanc, se sont faits les narrateurs.
Quand, dans cette séance du 24 vendémiaire, la députation marseillaise parla pour la première fois de l'arrestation de ces matelots, personne ne jugea la dénonciation assez sérieuse pour qu'on eut à y répondre, et quand, dans la séance du 25 frimaire an iv, au Conseil des Cinq-Cents, tous les actes de la délégation d'Isnard et de Cadroy dans le Midi furent re-
i.Mon., n0 252, an m.
2, Mon,f no 255, an m.
mis en question, aucun orateur ne rappela ce fait, qui, s'il eût été vrai, aurait laissé dans les esprits une impression sérieuse'.
Quant au fait de Briançon, il ne s'en trouve trace que dans une note de la page i6 du Mémoire de Fréron.
Quand même le fait serait vrai, quelle est la loi militaire qui permet de déserter ? En tout pays, la désertion, en temps de guerre, devant l'ennemi, est punie de mort. Et lorsque cette désertion est, comme ici, accompagnée de rébellion, quel est le gouvernement qui la tolérera ?
Il était temps que Tarmée de la Convention arrivât en présence de Toulon. Les volontaires, dont les représentants avaient autorisé l'entrée dans les forts, commençaient à montrer un esprit d'indiscipline qui pouvait gravement compromettre la sûreté de la place 2. De plus, le général Bizannet était « indisposé au point de ne pouvoir sortir ni se soutenir en marchant ». Enfin l'attitude ambiguë de Poultier et de
1. Le conseil déclara ces dénonciatioas calomnieuses et passa à Tordre du jour.