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de la patrie. Flatterie étrange, puisque c'étaient ces mêmes ouvriers de Tarsenal qui avaient été les principaux agents de Témeute ; mais, procédé habituel, on flattait sans fin, sans raison, ce grand peuple souverain et invincible, on le divinisait-, ses crimes n'étaient que le devancement de la justice; ses insurrections étaient Texercice d'un droit. Rien d'étonnant à ce qu'il continuât.
Les jacobins toulonnais se sentaient en force. Les étrangers que les représentants du peuple avaient eu l'intention d'expulser de la ville s'étaient retirés dans la banlieue, particulièrement au Castelet'. Ils avaient conservé leurs armes et prenaient part à tous les mouvements qu'on tentait dans la ville. Le 1 2 germinal, Letourneur, qui avait remplacé Jean- Bon Saint-André dans sa mission près de la flotte, essayait de les désarmer. Peine perdue^ nulle mesure, sauf la force, n'aurait suffi pour prévenir l'insurrection qui allait éclater 2. Pour le parti jacobin^ c'était une question de vie ou de mort. Les Jacobins se rendaient compte que si, par un mouvement insurrectionnel, ils ne ressaisissaient point immédiate-
1 . Le Castelet, commune du département du Var, canton du Beausset, à vingt kilomètres de Toulon.
2. Emeute le 9 germinal, où Cadroy était obligé de faire débarquer les régiments destinés à l'expédition de Corse, afin de réprimer les Jacobins. — Emeute le 29 germinal, qui tenait toute la nuit les troupes sur pied. Toulon était parcouru par des patrouilles précédées des officiers municipaux. (Lettre de Bizannet à CoUaud.)
mem la dictature, si, par des moyens violents, en recommençant la terreur, ils n'arrêtaient le mouvement de réaction qui se dessinait contre eux, ce mouvement les emporterait. Ils connaissaient la grandeur des crimes qu'ils avaient commis. Ils sentaient qu'une eifrayante responsabilité pesait sur leurs épaules. Pour sauver leurs têtes et le produit de leurs rapines, il fallait qu'ils fussent les maîtres. De là l'insurrection de prairial.
De même.que les jacobins de Toulon, les jacobins de Paris étaient depuis longtemps déjà dans un état d'émeute permanente. Y eut-il entre Paris et Toulon complot formé, l'histoire aura peine à le savoir ; ce qui est certain, c'est que, presque à la même date, dans deux des plus importants centres du jacobinisme, éclatent deux insurrections similaires.
On sait ce qui se passa à Paris. Au cri : du pain et la constitution de gS, la populace des faubourgs se rua dans la salle des séances de la Convention. Un des représentants, Féraud, osa conjurer le peuple de ne pas violer l'Assemblée. On le prit, à ce qu'on
prétend, pour Fréron. On le tua. Quelques-uns affirment que ce fut par hasard. Il y a toujours de ces hasards providentiels lorsque le peuple assassine. On mit sa tête au bout d^une pique, et on la promena dans l'Assemblée. Quelques Montagnards s'assirent sur les bancs les plus rapprochés du parquet, les émeutiers occupant tout le reste de la salle, puis on vota. Les Montagnards mirent aux voix le programme qu'eux-mêmes avaient composé et que les émeutiers étaient chargés d'imposer. On vota sous cette enseigne sanglante, sous la tête de Féraud, drapeau digne de l'insurrection. Vote sous la lance qui, par plus d'un côié, rappelle les marchés d'esclaves de l'ancienne Rome, sub hasta. On vota du pain; on vota la liberté des patriotes détenus; on vota le renouvellement des comités de gouvernement; on vota la suppression des journaux réactionnaires; on vota les visites domiciliaires; on vota un appel aux patriotes opprimés ; on vota la dictature des Montagnards, et par une sanglante dérision, devant le cadavre de Féraud, devant cette tête hérissée dont les yeux blancs regardaient les assassins, on vota la suppression de la peine de mort !
C'était la répétition du procédé qui avait réussi le 3i mai. Seulement, si les forces qui agissaient étaient les mêmes, l'esprit qui, au 3i mai, avait mené ces forces n'était plus là. Il y avait bien encore
des Jacobins et des Montagnards, mai? pas un de ces hommes n'avait un nom, une réputation, du génie. 1! n'y avait plus la décision suprême. Les Jacobins purent vaincre, mais en perdant du temps ils perdirent leur victoire.
A l'heure où les Montagnards se croyaient assurés du pouvoir, où les faubouriens, qui n'aiment point à se désheurer, commençaient à se retirer, apparurent dans la salle de la Convention, croisant la baïonnette, battant la charge, les bataillons des sections bourgeoises. C'étaient, bien diminués parles massacres du lo août et du 3 1 mai, épuisés par la Terreur et le maximum, réduits au dixième de leur effectif par les volontaires qu'ils avaient envoyés aux frontières; c'étaient les bataillons Fontaine, de Grenelle, Lepelletier, Butte des Moulins, ceux qui, au 20 juin, acclamaient le roi, juraient de le défendre, et qui, sans la trahison de Pétion, l'auraient sauvé; ceux qui, au loaoût, décapités de leur chef Mandat, assassiné par la Commune, luttèrent côte à côte avec les Suisses jusqu'à la dernière heure, et se firent tuer pour la loi, l'ordre et la constitution. Avec eux et des premiers arrivaient les Muscadins, armés enfin pour la revanche du droit. Paris était debout, et il n'eut qu'à paraître pour rejeter la plèbe dans les faubourgs.
Ce fut la fin des jacobins de Paris. On épura la Convention d'un certain nombre des plus compro-
mis parmi les Montagnards. La réaction suivit son cours, et on put croire que les conservateurs auraient enfin le dessus.
Nous avons indiqué précédemment comment s'était recruté à Toulon le parti jacobin, comment il s'était peu à peu accru de tous les insurgés jacobins expulsés des autres villes du Midi. Il fallait compter, en outre, avec les marins, les ouvriers de l'arsenal, les paysans de la banlieue, les bourgeois des petites villes restés sous le joug des Jacobins '.
En face de cette attaque si vigoureusement orga-
I. tt Le commandant des troupes à Héraclée^ me rend compte en ce moment qu'il y a dans cette commune deux partis bien prononcés. Le premier est composé d'une douzaine d'aristocrates peu dangereux. Le second est formé d'un nombre assez considérable de terroristes, gens méchants et insolents, et qui insultent ouvertement atout le monde, faisant rassembler les enfants du pays pour aller chanter aux personnes qu'on leur désigne : A la lanterne! Ils le font avec d'autant plus de confiance qu'ils sont sûrs de l'impunité de la part des autorités constituées qui ne sont composées que des gens de cette clique, à ce que me marque le commandant dece détachement.» — (Lettre du général Collaud au représentant Guérin, 28 floréal an m.)
* Saint-Tropez, chef-lieu de canton (Var).
nisée,deces masses populaires qui trouvaient des chefs naturels, aux allures militaires, dans les anciens soldats de Tarmée révolutionnaire, quels étaient les éléments de résistance ?
A cette date, un nombre considérable de représentants étaient en mission dans le Midi. Tous avaient pleins pouvoirs. Les uns, tels que Chiappe, étaient chargés de surveiller Kellermann, le général en chef de l'armée des Alpes; Isnard, Cadroy, Chambon, Poultier, Brunel, Guérin, devaient pacifier le Midi ; Niou était délégué près de la flotte de la Méditerranée. En même temps, certains représentants s'étaient fait mettre en congé et se prétendaient investis de missions. On comprend, dès lors, à quel désordre était nécessairement livré le pays au milieu de cette confusion de pouvoirs. Cette confusion était pareille dans le militaire : deux généraux, Bizannetet CoUaud^, commandaient à la fois la ville et l'arrondissement en état de siège ; un autre général, Mouret, commandait une division de la côte. Il y avait des commandants de place, des agents nationaux, des agents maritimes, et la garnison comprenait en tout 2,700 hommes, sur lesquels un millier environ était employé à la garde des forts. Ces troupes se répartissaient de la manière suivante :
I. Plus tard comte et sénateur de l'Empire, pair deLouis XVIII, etc., est mort en 1819.
La 83* demi-brigade, trois bataillons 840 hommes.
La 117® demi-brigade, deux ba- . taillons (au fort Lamalgue) .... 699 —
Le 5' bataillon de Tlsère .... 473 —
Détachement de la 121® demibrigade 35 —
Gendarmerie à cheval et à pied. 3o —
2,077 hommes', plus un escadron du 24» chasseurs à cheval ( exchasseurs volontaires de Bayonne) .
Sauf ceux-ci qui étaient animés d'un bon esprit, les troupes de la garnison étaient jacobines*. Letourneur s'était, le 19 germinal, fait leur répondant auprès de la Convention , mais on sait le cas qu'il faut faire de ces attestations.
Néanmoins, malgré ses mauvaises dispositions et sa faiblesse numérique, la garnison aurait peut-être pu suffire à comprimer le mouvement si on l'avait pris au début. Mais la politique du temps ne permettait pas qu'on se servît contre les patriotes d'autres armes que de celles de la raison. C'est là ce qui justifie les muscadins du Midi et ce qui explique, comme on le verra, le succès des révoltés de Toulon.
I . La garnison avait été affaiblie par les renforts envoyés à Kellerann (4 compagnies le 23 floréal, i compagnie le ig^ etc.). a. Voir Pièces iustificatives. n» i.
mann
Quant à la municipalité, bien que renouvelée par Mariette le 19 ventôse, elle n'en était pas moins imbue au plus haut degré de l'esprit jacobin. Escudier % un des Montagnards les plus compromis, se faisait son interprète dans la séance de la Convention du 26 floréal. Ricord, un de ceux qui devaient diriger l'insurrection de prairial, l'appuyait, demandant qu'on châtiât rigoureusement les émigrés. Or, ces émigrés de Toulon, c'était la population honnête qui avait pris part au mouvement du 3 1 mai et qui, en vertu de la loi du 22 germinal, faite en faveur des Girondins et des hommes qu'ils avaient entraînés, était exempte des peines portées contre les émigrés du commencement de la Révolution. C'étaient donc, non des émigrés^ comme le dit M. Louis Blanc, mais des citoyens autorisés à rentrer dans leurs foyers, que la municipalité et les Jacobins poursuivaient. Les représentants ne pouvaient en aucune façon compter sur les agents municipaux, qu'ils sentaient bien plutôt complices qu'adversaires des émeu tiers.
I. Escudier, député du Var, avait voté la mort sans sursis. Envoyé en mission à Toulon après le 3 1 mai, il fut pris par les Anglais. A la suite de Tamnistie de brumaire an iv, il disparut de la scène politique et mourut en 1819.
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L^insurrection de Toulon précéda de deux jours celle de Paris. Des placards incendiaires, apposés dans la nuit du 27 au 28 floréal, en donnèrent le signal. Les autorités militaires, blasées par de continuelles alertes, ne se rendirent pas compte d'abord de la gravité des faits et les considérèrent comme de médiocre importance. Le général Collaud, à la date du 28 floréal, rendait compte de la façon suivante au représentant Guérin : « Plusieurs citoyens, disaitil, ont arrêté une voiture de fusils sur la route de La Vallette % forcé la garde, et se sont portés kSouliers^ où ils ont arrêté onze émigrés rentrés. Je les ai fait conduire au fort Lam algue. Tout s'est passé assez tranquillement. On instruit en ce moment cette afiaire pour la tirer au clair et, lorsque ce sera terminé. Je vous rendrai un compte plus circonstancié. »
Le général commandant la place de Toulon ne disait pas toute la vérité. Nous sommes en mesure de
I. La Valette, commune du département du Var, canton ouest de Toulon, à cinq kilomètres de cette ville.
3. Solliès, chef-lieu du département du Var, à quinze kilomètres nord-ouest de Toulon.
la rétablir d'après le Moniteur et les récits des contemporains. Le 28 floréal au matin, une foule d*hommes armés s'étaient réunis. Ils voulaient, disaient-ils, empêcher le débarquement de 400 émigrés. Inspirés par le représentant Charbonnier', montagnard, député du Var, qui se trouvait à Toulon en congé , appelés par • un individu nommé Baude, juge de paix du canton de Collobrières, qui avait préparé les voies à SoUiès, et commandés par \m nommé Portai^, ils marchèrent sur Solliès, en pillant dans toutes les communes sur leur route. A Solliès, ils firent un désarmement complet et revinrent sur Toulon, traînant avec eux quinze prétendus émigrés, dont quatre parvinrent à s'échapper.
Les onze autres, aux chapeaux desquels on avait attaché une cocarde blanche en papier sur laquelle on avait écrit : «Vive Louis XVII ! », furent conduits à grand'peine à Thospice du Saint-Esprit. L'émeute grossissait; le commandant fit battre rassemblée qui, d'après un ordre de la place, tenait lieu de générale. Les généraux Bertolosé et Bizannet firent évacuer les abords de l'hospice du Saint-Esprit, que
1. Charbonnier, ancien commissaire de la marine à Toulon, siégeant è la Montagne, vota la mort sans appel ni sursis.
2. En ventôse an m, le Comité de salut public avait ordonné l'arrestation de ce Portai qui, à ce moment, était trésorier du district du Beausset et commandant du bataillon du Betusset. Cette arrestation provoqua à Toulon une émeute, et Cadroy donna à son collègue Mariette le conseil de faire relâcher son prisonnier.
les émeutiers tentaient d'escalader par derrière, et ce ne fut que devant Timpossibilité où se trouvait Pautorité de protéger efficacement les prétendus émigrés qu'elle se décida à les transporter au fort Lamalgue. Le 29, Colla ud fit commander une felouque pour les conduire par mer à Grasse (siège du tribunal criminel) , car on ne pouvait sans danger les envoyer par terre. Collaud les mit sous la garde d'un fort détachement du bataillon de risère,et prit toutes les précautions nécessaires pour que les malheureux ne fussent pas massacrés'.
Les émigrés furent sauvés, au moins de la populace ; le furent-ils du tribunal ?
Le soir du 28 floréal, les meneurs, furieux que le» émigrés leur eussent échappé, se portèrent en foule à la municipalité; ils présentèrent une pétition revêtue d'environ cinq cents signatures, et dans laquelle ils demandaient : « la liberté des patriotes opprimés et Tarmement immédiat des citoyens, vu le danger imminent de la patrie par l'audace des royalistes. » La municipalité, « convaincue des bonnes dispositions qui animaient les pétitionnaires, délibéra que, ne pouvant faire droit à ladite pétition sans Tautorisation des représentants du peuple, il serait de suite envoyé vers eux quelqu'un de ses membres pour les inviter à faire droit auxdits pétitionnaires. »