CHAPITRE PREMIER État Social
I. — Poitiers en 1789 : Une capitale de province d'ancien régime.
II. — Pauvreté du pays : les brandes du Haut-Poitou : les défrichements du Marquis de Pérusse d'Escars. Misère et routine de la population agricole: les journaliers, les métayers, les propriétaires. Leur nombre d'après les rôles des vingtièmes. Charges qui grèvent la terre: redevances féodales et rentes foncières ;la querelle des mesures et les commissaires à terrier. Fermiers et usuriers. Inertie de la masse paysanne.
III. — Activité des gens de métier : leur aisance ; leur tendance à pousser leurs enfants aux emplois de robe ; multitude des gens de loi. Le clergé recruté dans cette couche de la population. Rapidité de l'ascension sociale ; les anoblissements.
IV. — Rigueur persistante des distinctions sociales : médecins et apothicaires, gentilshommes et anoblis. Les quatre classes. Le bal de la Comédie. Apparition de l'esprit égalitaire.
V. — Les Loges maçonniques et la propagande égalitaire : la Vraie Lumière et la Parfaite Union : la Sincérité, loge mixte, le Silence, les Amis Réunis. Le clergé daus les loges : l'aumônier de la Vraie Lumière guillotiné pour la Foi.
Poitiers était toujours en 1789 la grande « villace mal pavée, pleine d'écoliers, abondante en prêtres et en moines»), qu'avait décrite un siècle plus tôt La Eontaine allant en
Limousin 1 '). C'était « de toutes les villes du troisième ordre la plus tortueuse, la plus montueuse, la plus étroite, la plus sale (2) ». Ainsi la jugeait Frenilly et Arthur Young «une des villes les plus mal construites que j'ai vues en France (3)».
Elle n'avait pas tout à fait 20.000 habitants (4), mais elle gardait rang de capitale avec son Intendance, son Université, son Evêché, ses cinq chapitres, ses vingt-quatre paroisses, ses vingt couvents, ses hôtels seigneuriaux où la noblesse du pays passait l'hiver, ne faisant que de courts séjours à Paris et à Versailles.
« Nulle province de France, hors la Bretagne peut-être, n'était plus remplie de bonne et ancienne noblesse, fidèle aux traditions de patriarcale hospitalité. La plupart de ces gentilshommes étaient peu riches, quelques-uns même pauvres, mais tous en proportion de leur fortune vivaient noblement dans leurs châteaux. Les plus considérables avaient en outre maison à la ville. Les La Tremoille, les La Rochefoucauld, les Richelieu étaient à la Cour (5) », le? Mortemart aussi, mais ils gardaient leur tombeau à Poitiers dans l'église des Cordeliers et venaient y dormir à côté des chevaliers tombés à la bataille de 1356 (6). « Les Chasteigner, les Marconnay, les Pradel, les d'Aloigny, les Nieuil et beaucoup d'autres, riches, considérés, lieutenants généraux, chefs d'escadre, menaient à Poitiers un train et une existence fort honorables. Il en résultait que les manières et les habitudes de cette ville n'étaient pas celles d'une ville de province (7). »
(\) La Fontaine à sa femme, 19 septembre 1063. — (2) Frenilly, 103. Arthur Young, î, 86. — i) Cochon, 3 et 11. — (.">) Fivnilly. un \fftches du Poitou. 1778, 83-84. La jeune duchesse de Mortemartj née d'Harcourt, morte à Parisien avril, v est enterrée le 16. — (7) Frenilly, 104. :
ET DANS I.A \ IENNE 7
Si Poitiers n'avait pas le Parlement, objet de sa séculaire et persistante ambition, du moins son Présidial s'enorgueillissait du ressort le plus vaste de France et portait la robe rouge des cours souveraines en souvenir du temps où le Palais de Poitiers avait abrité, avec la royauté fugitive de Charles VII, la portion fidèle du Parlement de Paris (1). Devant ces magistrats vêtus de pourpre, purpurata cttria^ plaidaient cinquante avocats et postulaient quatre-vingt-cinq procureurs. Dix autres tribunaux : le Bureau des Finances, l'Election, les Juges Consuls, la Maîtrise des Eaux et Forêts et, comme justices seigneuriales, les sénéchaux de Montierneuf et Saint-Hilaire fonctionnaient encore à Poitrers (2). L'ancienne prééminence féodale de la ville réglait toujours la compétence de ses tribunaux et lui permettait de nourrir un peuple d'hommes de lois.
D'ailleurs, peu de commerce et les seuls métiers nécessaires pour fournir à l'usage de tant de prêtres, de gentilshommes et de gens de robe. Les Poitevins étaient fiers de ce caractère de leur patrie; pour un peu ils auraient soutenu que l'activité mercantile faisait déroger les villes comme les gens et, puisqu'on ne vit point sans industrie, la procédure était leur industrie nationale.
« Si la nature infertile leur refuse encore les avantages du commerce et de l'industrie, elle leur inspira du moins l'amour des lois, leur donna un esprit apte à la science du barreau et un cœur droit pour conduire leurs semblables dans le droit chemin de la justice (3). »
(1) I.a Liborlière, 126.— (2) D'après YAlmanach du Poitou.— (3) Journal du Poitou, 1790, \, 4S.
Cette ville pieuse, noble et plaideuse, était la capitale d'un des pays les plus pauvres de France.
La généralité de Poitiers, d'après Necker, mesurait en lieues carrées 1057 J/4. Elle comptait 690.500 habitants, soit 653 âmes par lieue, et payait 12.300.000 livres de contributions : 17 1. 16 sols par tête (1).
A prendre cetie statistique, il n'y avait que 10 généralités plus vastes, H plus peuplées, mais Poitiers tombait au vingtième rang pour la richesse, au vingt-septième pour la densité de la population.
C'est le Haut-Poitou qui faisait descendre la province à ce rang : tandis que le Bas-Poitou offrait la riche variété de ses marais, de sa plaine et de son bocage, la région qui entourait Poitiers et qui forma plus tard la Vienne avait peu de très bonnes terres. Le Loudunais et le Mirebalais, bien que comptés dans la province de Poitou, relevaient de la généralité de Tours et ressortissaient au présidial d'Angers : c'étaient, avec la vallée de l'Envigne dans le Châtelleraudais, les seuls cantons vraiment riches du pays. Ailleurs les vallées seules avec leurs prairies et les vignes de leurs coteaux valaient quelque chose : les grands plateaux nus qui s'étendaient entre elles étaient misérables : celui d'entre la Vienne et la Creuse était proprement un désert (2 .
On distinguait les terres labourables en terres à blé et
(1) Cf. la critique de ces chiffres ap. Cochon, 14. — (2) Ephëméridcs du Citoyen, \x, 146. — (3) Creuze, Descript., 7.
terres a seigle (1) : les premières n'étaient pas les plus nombreuses et il fallait disputer la terre cultivable à des brandes infinies.
« Des Ormes jusqu'à Poitiers, il y a beaucoup de terrains qui ne rapportent rien et depuis Poitiers jusque chez moi [en Limousin] il y a 25.000 arpents de terrains qui ne sont que de la brande et des joncs marins (2). »
En l'an X, le préfet signale une assez grande étendue de landes dans l'arrondissement de Poitiers, dans celui de Loudun 15.000 arpents, dans ceux de Châtellerault etdeCivray la moitié du sol, les 3/5 dans celui de Montmorillon (3).
Dans une bonne partie de ces friches, des sillons encore apparents témoignaient qu'elles avaient été autrefois cultivées et que cette stérilité était une régression. Uneterre affermée 2.000 l. en 1672 n'en rapportait que 700 en 1740. On accusait couramment de cette décadence -le système politique et fiscal et les brandes du Poitou étaient un des arguments des novateurs (4).
Cependant, depuis le dernier tiers du siècle, un effort était fait pour les reconquérir. L'initiative était venue du marquis de Pérusse d'Escars (a). On ne lui dut pas moins de trois révolutions dans la routine agricole de la province : l'usage de la marne comme amendement (5) ; l'emploi de la
(a) Pérusse d'Escars (Louis-Nicolas Marquis de) né le8 juin 1 724, mort à Paderborn en octobre 1795, chevalier de Malte, cornette 1733, enseigne 1739, capitaine 1743, colonel 1747, brigadier 1758, maréchal dr> camp 1768, président de l'assemblée d'élection de Chàtelleraull 17*7, commandant la deuxième division d'infanterie noble et la coalition du Poitou à l'armée des Princes.
(1) Augier, Description de Vàrchiprétré de Montmorillon. — Lettre de la Marquise de **"; 17 août 1767, cité par laine. Ancien Régime, 446. — (3) Cochon, 10, 26, 28, 36, 33. — (4) Affiches du Poitou, 19 novembre 1778, 189-192; — Adde Norbert Pressac, Les f32 maladies; Introduction; — Cf. Taine, 441-442. — (5) Creuzé, 23.
charrue moderne ou charrue de Brie, au lieu de l'araut, garni seulement d'un petit soc mince et effilé sans coutre ni versoir (1), enfin la culture de la pomme de terre (2).
Sitôt que les sept blessures qu'il avait reçues à Clostercamp l'eurent forcé de quitter le service (3) et qu'il se fut retiré dans sa terre de Monthoiron il se mit à l'œuvre (1 762), et quand la déclaration royale du 13 août 1766 exempta d'impôts les terres nouvellement défrichées, il put en réclamer déjà le bénéfice pour 2.251 boisselées mises en valeur par ses soins dans les paroisses de Monthoiron, Leigné-les-Bois, Senillé, Saint-Hilaire-de-Monts, Asnières (4). 11 compromit d'ailleurs sa fortune dans ses entreprises et le roi, à qui il avait vainement demandé une avance de 450.000 pour continuer ses défrichements, lui accorda une pension de 2.000 livres (5).
L'exemple de ce grand seigneur agronome ne fut pas perdu comme en témoignent les registres de déclaration de défrichement. Mais tous n'étaient pas, comme M. de Perusse, assez riches pour se ruiner; beaucoup de déclarations portent sur de modestes parcelles. Ainsi à Lusignan, 28 défrichements en 4 ans ne représentent que 140 boisselées (6).
La brande regagne d'un côté ce qu'elle perd de l'autre. « Dix à douze métairies jusqu'à ce jour cultivées viennent tout récemment encore d'être abandonnées dans la seule élection de Poitiers, dit le Comité des vingtièmes de l'assemblée provinciale, et vont augmenter l'étendue de la lande et des déserts qui nous entourent (7). »
(1) Creu/.é, 23 ; Cochon, 65. — i) Aff. Poit., 1776,38. —(3) Beanchet- FilleaU, i") éd.j \o Përusse. — (4) Arcli. Vienne, B III, 417 : Rég. de défrichements de Châtéllerault. — (5) Livre Rouge, Arch. Pari., xm, 338. - (6) Lusignan, A. V., Bvi, 158; Cf. Civray, A. V. Biv, 159. — (7; Proc. Verb. de l'Ass. Prov., 91.
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C'est qu'il n'est pas de progrès agricole sérieux si toute la classe rurale n'y participe. Or, dans leur masse, les paysans poitevins restent réfractaires aux nouveautés. ; sont surtout frappés de ce fait que les gentilshommes qui font de la culture par eux-mêmes exemptent de la taille réelle les terres de leur faire-valoir: le fardeau en retombe à la charge de la communauté et ils s'en plaignent amèrement (1).
L'esprit d'initiative leur manque absolument. Merveilleux d'endurance dans leurs habits de serge ou de toile, pi< nus dans leurs sabots ou leurs souliers ferrés, ils ont l'habitude de s'ingénier à réduire leurs besoins plutôt qu'à perfectionner les moyens de les satisfaire. Ils ne mangent jamais de viande, ne boivent pas de vin, usent de pain noir (2) : un paysan aisé ayant beaucoup d'ivraie dans son champ la fit récolter et moudre pour faire du pain ; les siens tombèrent malades; il s'obstina à en manger et mourut (3). Malgré cette économie passionnée, la misère et la routine se perpétuent l'une l'autre. Le paysan poitevin reste un peu partout attaché à Yaraut, il ne sait « qu'entamer le sol » par le plus imparfait des instruments aratoires (4) ; il ne connaît que la culture des céréales, il épuise la terre par un assolement défectueux ou la laisse en jachère : il ignore les cultures fourragères, et les prairies artificielles : aussi partout se plaint-il du manque de fourrages et ne peut-il se livrer à aucun élevage (5).
M. de Pérusse avait si peu de confiance dans la main d'oeuvre poitevine que, pour donner l'exemple des bonnes
(1) Cahiers d'Usson, de Vaux, de Ceaux, etc. — (2) Creuié, Dëscript. 19; Cochon, 41-43. — (3) Aff. l'oit., 1781, 11. — (4) Rapport de l'abbé de Moussac, A. V., C. 607. Lettre de la Marquise de '", ap. T.iin . I — (5) Couturier, 21-23.
méthodes, il fit venir des étrangers. Nous ne parlons pas ici de la célèbre colonie acadienne dont il favorisa aussi l'établissement, mais de dix familles de paysans westphaliens qu'il avait antérieurement appelés de Cologne et de Juliers (l). MM. de Reyrac et de Vareilles avaient pareillement confié leurs défrichements d'Availles à des Flamands (2).
Cette main-d'œuvre médiocre est fort peu payée. Le journalier touche un salaire très bas. L'assemblée d'élection de Poitiers trouve élevé le traitement d'un cantonnier qui est payé 240 livres par an, soit M sous par jour, toutes journées bonnes (3). Les ateliers de charité paient les hommes 8 sous (4). C'est le salaire normal d'un vigneron du Grand-Yversay (5). Il semble qu'en moyenne le salaire journalier d'un ouvrier agricole du Haut-Poitou ressorte à 12 ou 15 sous, avec les risques de chômage à supporter par lui (6).
(1) Lalanne, n, 249-258. — (2) Aff. Poit., 1777, 154 155 ; 1778, 62, 22. — (3) Couturier, 27. — (4) Id., ibid. — [5) Del. Mun. Grand-Yversay, 18 octobre 1789. — (6) En 1790 les municipalités durent fixer la valeur de la journée de travail pour déterminer le cens électoral, qui était de trois journées. Ces fixations appellent de graves réserves.
Tout d'abord d'après la loi elles devaient se mouvoir entre un maxi. muni de 20 sous et un minimum de 10. A Poitiers, la journée d'un manœuvre se payait couramment 24 sous (Del. Mun. Poitiers, 9 mars 1790.) Toutes les communes du canton de Martaizé malgré la loi fixèi '-ut la journée au contraire à 8 sous.
A Poitiers, le Comité de 1789, pour l'élection de la Municipalité de 1790, fixe la journée de travail à 20 sous, soit le maximum se rapprochant du prix exact, mais la municipalité élue sous ce régime adopte pour !<-s assemblées primaires (Del. mun., 15 juill. 1790) le minimum, soit 1<> sous. Il est bien évident qu'elle n'obéit pas à des considérations économiques, mais au désir d'augmenter le nombre des citoyens actifs. Sous l'empire de la même préoccupation pour augmenter ou en restreindre le nombre, des communes voisines placées dans les mêmes conditions adoptent des fixations qui varient du simple au double. Suus le bénéfice de ces réserves, voici néanmoins les évaluations de
Voici une autre marque frappante de l'avilissement «lu prix de la main d'œuvre agricole : la tenure la plus ordinaire est le métayage et le partage inégal des fruits est fréquent : le cahier de Thuré le signale comme la règle (1). — Les rôles des vingtièmes mentionnent des contrats de colonage au tiers seulement des fruits (2). Les procèsverbaux de vente de biens nationaux en révèlent d'autres (3).
Tous les paysans ne sont pas des journaliers ou des métayers sans propriétés. Au contraire, il y a une infinité de petits propriétaires. Les rôles des vingtièmes de 23 paroisses (4) nous révèlent 3. 200 contribuables imposés
la journée de travail d'après les procès-verbaux des assemblées primaires de 1790. (A. V. L. 9.)
La journée est fixée à 20 sous à Chàtellerault, Civray, tout le canton de Chaunay, Iteuil, Béruges, Chasseneuil, Saint-Julien-Lars, Savigny- Levescault, Fleuré, Saint-Clémentin, Saint-Pierre d'Excideuil, Voulesmes, Saint-Gaudent, Savigné, Saint-Gervais, Vivonne, Chàteau-Larcher, Ecrouzilles,.Marçay,Bapteresse,Sanxay,Benassais, Nesdes, Curzay, Jazeneuil;à 10 sous à Nieuil-l'Espoir ; à 15 sous dans toutes les communes des cantons d'Availles, Charroux, Moncontour et Monts-sur-Guesnes, à Croutelle, Vouneuil-sous-Biard, Biard, Saint-Saturnin, Dissais, Saint-Georges, Buxerolles, Saint-Cyr, Montamisé, Jaulnay, Migné, lionnes, Jardres, Bignoux, Lavoux, Liniers, Charrais,Nouaillé, Mignaloux- Beauvoir, Vouillé, ïraversonne, Chiré, Saint-Savin, Verrière. Lhommaizé, Saint-Laurent-de-Jourde, LTsson, Saint-Secondin, Sainl-Martin- Lars, Saint-Christophe, Marigny-Cheméreau : à 1 \ sous dans le canton de Lésigny, à 13 sous àNeuville, à 12 sous cantons de La Trimouille et de Vouneuil-sur-Vienne, à Ligugé, La Chapelle-Moulière, Marigny- Brizay, Saint-Léger-la-Pallu, Vouillé. Saivr.e, Chabournay, Quinçay, Saint-Macoux, Saint-Savin, Lizant, Joussé, Payroux, Monthoiron, Senilié, Availles-sur-Vienne, Saint-Romain-sur-Vienne, Fressineau, Saint- Hilaire-de-Monts, Leigné-sur-Usseau, Usseau, Vellèches, Les Ormes, Buxeuil, Paizay-le-Joly, Marnay ; à 10 sous: Poitiers, Mezeaux. Fontaine-le-Comte, Tercé, Anxaumont, Avanton, Vendœuyre, Chéneché, Latillé, Grand-Yversay', Civray-lés-Essards, Morthemer et la Chapelle Morthemer, Salles-en-Toulon, Archigny, Chénevelles, Saint-Sauveur.
(1) Del. mun. Thuré, 8 mars 1789; A.V. L. 132. Cf. Couturier ; 27. — (2) Rôle des vingtièmes de Mézeaux, A.V., C. 840. —(3) A Saint-Julien, notamment, A.V. Q. 2, 655-658.— (4) A. V. C. 839, Béruges, Biard, Buxerolles, Chapelle-Moulière, Croutelles; C. 840. Fontaine-le-Comte ;
pour leurs biens fonds, un millier dans les deux seules paroisses de Rouillé et deSaint-Sauvant. Mais beaucoup n'ont qu'un lopin de terre; les agronomes poitevins se plaignent déjà de l'excessif morcellement. La coutume successorale du Poitou, égalitaire quand il s'agissait de biens roturiers, favorise autant que pourra le faire le Code civil le morcellement de la propriété paysanne (1).
D'autre part les terres sont grevées de dimes, cens, rentes et terrages qui en font souvent moins une propriété qu'une locature perpétuelle (2).
Le droit féodal le plus important est le terrage ou champart qui consiste dans une quote-part des fruits. En Poitou règne la maxime: « Nulle terre sans Seigneur» et d'après la coutume, le seigneur peut, sans autre titre, réclamer de tout héritage roturier sis dans son fief le terrage au douzième (3). Quand le seigneur est d'Eglise, le terrage se confond souvent avec la dîme d'égale quotité et les deux redevances jointes forment un prélèvement du sixième (4), considérable surtout parce qu'il porte sur le produit brut. Pour la dîme cette proportion du douzième est un maximum; elle descend jusqu'au dix-huitième (5). Comme redevance féodale, au contraire, le terrage au douzième, qui est le droit commun, peut être considéré comme un minimum en pratique : dans le dernier contrat impor-
Mézeaux, Ligugé,Montamisé, Saint-Cyr, Saint-Georges-les-Baillargeaux, Vouneuil-sous-Biard, Rouillé, Saint-Sauvant ; C. 850. Amberre, Chamf-le-Sec, Cuhon, Liesgne, Massognes; C . 8*J0 Mirebeau, Seuilly, Thurageau, Varennes. — (1) Coutume de Poitou, art. 280. Adde, ail. 2'H qui admet la représentation à l'infini dans les successions colrales, nouvelle cause de morcellement.— (2) « Ou les trouvera teint grevées qu'eliessonf au même niveau que celles qu'on loue à titre irrae. » Cahier d' Avon.— (3) Ane. art. 37-38; nouv., 62. — (4) Couturier, .'317. — (5) Couturier, 318.
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tant de concession de terre qui ait été l'ait sous l'Ancien Régime dans la province, l'acte de concession de la Ligne à la Colonie Acadienne, l'évèque de Poitiers, le marquis de Pérusse d'Escars et les autres Seigneurs se contentent d'un terrage au 16e, mais il s'agit d'une mesure de faveur extrême, les terres concédées sont entièrement à défricher et le Roi félicite les cédants de leur générosité (1).
La quotité du terrage est couramment du 10°, du 8e (2) Les rentes fixes tantôt s'y ajoutent et tantôt le remplacent. Quand elles ont été stipulées en argent à une date ancienne la baisse du pouvoir de la monnaie a rendu la redevance légère. Les rente; en nature sont aussi lourdes qu'au premier jour: elles deviennent écrasantes dans les périodes de mauvaises récoltes.
C'est le lieu de remarquer que les charges de la terre ne sont pas toutes féodales. Beaucoup d'héritages sont grevés de rentes secondes foncières, irrachetables elles aussi.
Soit une terre déjà soumise à la dîme, au cens et à un terrage ou à une rente noble.
Le propriétaire la vend avec ces charges, comme cela est de droit, et de plus, au lieu d'un prix une fois payé, il stipule une rente perpétuelle (3): le revenu'net de l'immeuble est absorbé et le nouvel acquéreur n'est à la lettre qu'un fermier permanent.
Les rôles du vingtième sont d'autant plus précieux qu'ils déduisent les charges au redevable, les portent au compte du bénéficiaire et donnent ainsi une idée exacte de la façon
(1) Lalanne, 253. — (2) Couturier, 297. Il établit bien que là où la quotité est indiquée comme étanl du 6e, il va lieu de croire à un-1 fusion avec les dîmes. — <:si Les .1//. 'lu Poitou publient, sous la lubrique Conservation tirs Hypothèques, les contrats de vente : on y peut voir la place que tiennent encore les ventes à rente.
dont le revenu du sol était distribué. Dans nos 23 paroisses du Mirebalais et de la grande banlieue de Poitiers, le clergé en retirait sensiblement le tiers, la noblesse un quart, la bourgeoisie un quart, le peuple un sixième. Ce sixième ne représente d'ailleurs pas la propriété paysanne,car une grande partie est aux mains des artisans de Poitiers et des bourgs.
Sur 3.200 propriétaires, 156 seulement ont un revenu net imposable de plus de 100 livres : les 3.000 autres n'y atteignent pas.
Pour ces 3.000 familles de minuscules propriétaires, la moindre variation de leurs charges est un intérêt capital. Or la multiplicité des mesures de la province a rendu incertaines leurs contenances véritables.
L'opinion s'établit que les seigneurs et les créanciers de rentes en grains ont par usurpation introduit des mesures plus fortes que celles qui étaient en usage quand les rentes avaient été stipulées (1). Le boisseau d'Aulnay, Chizé et Beauvoir aurait été porté de 50 à 55 livres, le prévendier de Civray de 40 à 44 (2). A Poitiers même le boisseau du minage, d'après lequel les grains de redevance comme ceux du commerce étaient mesurés, était de 21 livres. Mais le seul boisseau légal dont le cep était déposé à l'abbaye du Pin n'était que de 18 3/4 (3).
Une vive campagne fut entreprise pour ramener les redevances aux mesures les plus favorables. Un conseiller au Présidial, Dansays de la Villatte, en prit l'initiative, et les Affiches du .Poitou furent remplies trois années de dis-
(1) Les boisseaux... n'ont pas cessé d'augmenter par la cupidité des fermiers. Aff. Voit., 1774, 31. —(2) Aff. Poit., 1775, p. 26. — (3) II. Beauchet-Filleau, Des divers boisseaux dont on se servait dans le Poitou.
ET DANS i \ VIENNE 1:
sertations sur ce sujet(li.Un arrêtdu Parlement qui corn crait la mesure du minage n'en découragea pas les adv saires (2). En 1786, le procureur du Roi Filleau reprenait en mains l'idée de la réduction (3), mais la question n'était pas tranchée en 1 789 : la magistrature n'avaitpas osé étendre aux titres de rentes en grains la jurisprudence rigoureuse appliquée aux droits de péage et de minage. Ceux-ci avaient été supprimés partout où ils n'étaient pas fondés sur des titres indiscutables et le doute était toujours interprété contre les prétendant-droit (4).
Par contre il ne manquait pas de feudistes pour rechercher et faire revivre les droits oubliés.
« On concevra combien les terriers doivent épuiser les campagnes, dit le Tiers de Châtellerault, si l'on se représente que l'état de feudiste est devenu une profession tout à la fois lucrative et très commune. »
De tout coté on signale que les seigneurs font refaire leurs terriers (5): opération d'autant plus impopulaire que les frais en sont à la charge des redevables (6).
Quant aux droits que les feudistes exhument, il en est de si anciennement tombés en désuétude que personne n'entend plus les termes qui les désignent. Qu'est-ce qu'un droit de béluzêou de maugre terreau,^ hérigaudeau, de corbinage ou de trulleau{l)l En désespoir de cause,les intéres-
(l) Aff.Poit., Lettres de Dansays, 1773, 37-45-47-54-58-61-67-82- lié-
Bréssu "; n ' n l,1"'' 2ô-32-209. Sur les mesures de Melle B ressu re Thouars Parthenay, L776, 20, 34, 38, 63. (2) Arrêt dû
S n ■ ,« m! meSm'eS de Séneché:Beauchet-Filleau, p. 169.
CahLLïï. Méu}01^^;iBeauchet-Fillea^ -(^Couturier, 305 -(5)
Vniefo let ' i > ; ,77v2n8; 17sI-180-(.^) Cahier -1, Secondigné et 'm":";1';'"1^ DéLmun. du Grand-Yversay, isoct. 1789. - (7) Aff. Pou., 1774 ; 100-11.;, 1775-100, 131,184, 1776-19, 150.
ses posent la question au public dans les Affiches du Poitou comme on le ferait dans l'Intermédiaire des Chercheurs et 'des Curieux Mus cette curiosité n'a rien de désintéressé et cette question n'est qu'un épisode de l'exploitation intensive des redevances féodales à la fin de l'ancien régime. On l'a signalée pour toute la France, rnous en trouverons un modèle dans l'administration du Prince apanagiste (1).
Cette exploitation est d'autant plus âpre qu'entre le seigneur et le paysan s'interpose plus souvent un fermier. Le fermier,dans le langage du temps, n'est pas le paysan qui cultive une terre à prix certain : on appelle celui-ci, comme un colon à part de fruits, un métayer. Le fermier est un homme d'affaires qui a pris à forfait le produit d'une dîme, d'un terrage, d'une rente, souvent de tous les revenus en bloc d'une terre et des droits qui y sont attachés; tous les grands domaines ecclésiastiques sont ainsi affermés. Frotté de chicane pour tirerparti des droits douteux et des contrats obscurs, marchand pour faire commerce des produits qu'il perçoit en nature, le marchand fermier est l'homme indispensable des campagnes poitevines. S'il est assez riche pour faire des avances à gros intérêts au propriétaire et consentir au redevable un onéreux crédit, c'est à lui qu'ira le plus clair profit de la terre : le coûteux intermédiaire s'achève en usurier.
C'est la suprême plaie du paysan : à la médiocrité du sol et à la routine des méthodes d'agriculture, au morcellement qui émiette sa propriété et aux charges irrachetables qui la grèvent s'ajoute pour lui le défaut de crédit. On a l'habitude de le plaindre du poids des impôts et des redevances féodales. Il souffre peut-être davantage de son man-
1, Cf., infrà, chap. III.
BT DANS l..v VIENNE 19
que d'avances et de l'impossibilité d'emprunter à de» conditions avantageuses. Le conventionnel [ngrand, quipubliait en 1790, sous le nom de Projet de Bienfaisance, un plan très curieux de caisses de crédit agricole dépeint cette situation avec force et précision :
« Il est une infinité de petits propriétaires dont le sort est en quelque façon pire que celui des simples manouvriers. Les ressources, les moyens employés par nos misérables cultivateurs pour se soustraire à la plus excessive misère et à la mort sont les mêmes que ceux qui facilitent à nos fastueux dissipateurs une ruine prochaine et totale.
« Il existe, dans le fond des campagnes les plus reculées, des Lombards, des prêteurs usuraires et au plus gros intérôt. Ces infâmes usuriers, ces sangsues publiques et rapaces exercent leurs destructives concussions de différentes manières: les uns prêtent de l'argent à 7, 9, 15 0 0 d'intérêt par mois. D'autres fournissent du blé à 100 0/0, c'est-àdire que si un misérable pressé par la faim leur emprunte un boisseau de blé, il en rend deux à la récolte suivante (1). » Tous les documents attestent cette misère des campagnes du Haut Poitou : nous les verrons dans la crise révolutionnaire peu mêlées au mouvement pour le suivre ouïe combattre : suivant le langage du temps, l'esprit public y est nul. Dernier trait qui caractérise la situation de la masse paysanne, on n'en voit pas sortir d'homme qui s'élève au-dessus de sa condition. Le paysan reste paysan. C'est, dit brutalement Jouyneau-Desloges, « le sauvageon de l'espèce humaine (2) ». Dans les documents qui révèlent la composition des familles, comme les partages, on n'en voit guère d'alliés à des familles bourgeoises ou simplementartisanes, (1) Ingrand, Projetée bienfaisance, 21-22. - 2) Aff. Poit., 1777, 69.
ils se marient entre eux et restent de père en fils attachés à leur maigre terre, qu'ils cultivent mal.
Au contraire, dès qu'on aborde les gens de métier des villes et des bourgs, ils forment un milieu singulièrement vivant et actif. Le journalier de Poitiers touche, nous venons de le voir,un salaire triple du vigneron du Grand-Yversay. A part quelques entreprises, les imprimeries de Poitiers, les papeteries de Saint-Benoît et de Montmorillon, les forges de Verrière, la petite industrie règne sans conteste. Qu'elle soit soumise au régime des maîtrises à Poitiers pour 42 corporations, à Chàtellerault pour 14(1), ou qu'elle se développe en métiers libres comme dans tout le reste du pays, même dans ces villes pour les autres professions, elle se caractérise par ce trait que l'ouvrier aspire à devenir patron et peut y arriver. L'artisan poitevin est propriétaire de son outillage, de son atelier, de sa maison, ordinairement de quelques morceaux de champs ou de prés qu'il afferme; ses bénéfices sont modestes, mais une industrie minutieuse qui sait joindre les profits de plusieurs métiers là où ils sont libres, et surtout une âpre et persévérante économie, l'enrichit d'une façon lente et sûre. Là se recrutent les marchands au détail, les aubergistes ou les maîtres de posle, les blatiers, dont le commerce est aussi fructueux qu'il est rendu dangereux par les défiances populaires.
Les artisans aisés et les petits marchands favorisés par la fortune ne persistent guère dans leur état. D'habitude,
(1) liuissonnade, I, 723-7 ; II, 5-17.
ils n'engagent pas leurs enfants dans les spéculations de l'industrie peu florissante en Poitou ou du grand commerce dont les représentants les plus considérés sont les banquiers, les orfèvres et les marchands de draps et soies. Ils aiment mieux en faire tout de suite de petits bourgeois, un chirurgien ou un procureur capable, s'il réussit, d'engendrer à son tour des médecins, avocats ou magistrats. Ceux-ci, dont la profession ne déroge pas, pourront s'alliera la noblesse, y marier leurs filles et y introduire, au prix de quelque charge, leurs fils (1).
Voici l'histoire d'une vocation de chirurgien. Le tuteur d'un orphelin écrit à son oncle (2) :
« Je vous dirai que je ne suis pas mécontent du temps qu'il a employé à son école. Il m'en a coûté 74 livres pour le temps qu'il y a resté. Je n'en ai pas regret pour lui : ce qu'il sait pourra lui servir pour l'état qu'il voudra entreprendre -- c'est la chirurgie — mais je ne suis sûrement pas dans le cas de lui faire apprendre moi seul. » Le tuteur sollicite de la famille une subvention de 100 livres. Il pourvoira au reste. Faute de cette somme, il fait apprendre à son pupille le métier de menuisier. Cent livres de plus ou de moins font un artisan ou un chirurgien.
L'accès des charges de judicature n'est pas moins facile. Pour les justices seigneuriales et dans la première partie du siècle il l'était même trop: « J'admire Monsieur notre procureur fiscal, dit un moine de Bourgueil, de nous pro-
(1) «Pères insensés, vous cherchezàélever vos enfants plus haut que leurs ancêtres. Vous voulez sacrifier à l'avancement d'un seul ce que vous devez aux autres afin de lui acheter une charge qui distingue votre famille. » Sermon de l'Aumône, 28. — (2) Gendron, huissier royal aux Herbiers, à Goutière, aubergiste à Vouzailles, 15 août 1779 et 29 mars 1780. Papiers Goutière.
poser un valet pour être notaire de notre juridiction de Vouzailles.il n'aura point de provisions, je vous remercie de me l'avoir fait connaître (1). »
Or, il y a une justice seigneuriale qui fonctionne effectivement dans chaque gros bourg. Elle se compose d'un sénéchal, d'un procureur fiscal et d'un greffier. Auprès de chacune d'elles, il y a en moyenne trois procureurs — ce sont souvent les notaires qui en font l'office. Il y en a dix à Montreuil-Bonnin(2).Pas de finance à verser; pas de grade exigé sauf pour le sénéchal ; il suffit de l'agrément du seigneur justicier (3). Ainsi dans les campagnes les plus reculées une nuée de « praticiens » sans renoncer à d'autres métiers — en dépit des ordonnances et d'un arrêt du Conseil supérieur de Poitiers du 4 février 1773, le Procureur fiscal est souvent le fermier ou régisseur de la terre (4) — s'exercent à la chicane et se flattent de tenir à la robe.
Le Roi est plus exigeant, il exige une finance, mais ce n'est pas un obstacle. Si les belles charges de la province se vendent cher : un office de Président-Trésorier de France 35.000 1. (5), la Lieutenance généralede la Sénéchaussée de Chàtellerault 26.000 (6), la lieutenance criminelle de Poitiers 12.000 1. (7), la finance d'une étude de notaire créée en 1784 à Dissais pour le fils du maître de poste de Beaumont n'est que de 600 1. En 1786, nouvelle création à la Roche- Posay en faveur d'un « praticien » : il verse aux parties
I ) Le cellérier de Rourgueil à M. Dreux, fermier de Vouzailles, 28 juillet 1733 (Papiers Goutière). — (2) Plumitif de Montreuil, A. V., Bvin, 18!;. —(3) Aff. du Voit., 1776, 83, 85, 97-98, 125, 129; 1780, 135, 107. — (4) Aff. Voit., 1773, 17, 24, 85, 86. Ajoutez un huissier en même temps aubergiste à Lusignan, Aff. Poit. 1778, 80.— (5) Aff. Poit., 1781, 44. — (G) A. V. Bin, 419, Chàtellerault, Registre de provisions et installations, 24 .juillet 1784. Dix ans plus tôt on en demandait 32.000- Aff. Poit, 1773, 64. - (7) Aff. Poit., 1780, 54.
casuelles 1.000 fr. (1) : c'est ce que coûte à Poitiers la finance d'une lettre de maîtrise de perruquier (2).
Nous avons déjà dénombré les 85 procureurs de Poitiers; il faut, pour prendre une idée des gens pourvus d'office, ajouter les procureurs à la Cour consulaire, les 17 notaires, les greffiers de toutes les juridictions, dont les titres sont si enviés qu'on les a rendus alternatifs et triennaux, les huissiers et sergents royaux, puis tout le personnel des autres juridictions : 18 procureurs, il huissiers, 16 sergents à la sénéchaussée de Ghâtellerault(3),23 procureurs au bailliage de Loudun (4); on se rend compte que les charges de robe pullulaient au xvm8 siècle, comme au xixe se multiplieront les places de fonctionnaires.
La robe et tout ce qui y touche et s'y rattache résume vraiment la bourgeoisie poitevine de la fin du xvur* siècle, avec quelques sujets dans la finance ou l'art de guérir. Aux élections, le Tiers de la Sénéchaussée de Poitiers sur quatorze députés nommera douze hommes de loi, un banquier et un médecin.
C'est à ce niveau de la Société que se recrute aussi le gros du Clergé. Toute famille noble vouait un ou plusieurs de ses cadets au service des autels et plus d'un gentilhomme entré dans l'église s'y contentait de bénéfices modestes: un Volvire était curé de Moncontour,un autre de Roiffé. Mais les plus nombreux des prêtres sortaient de la bourgeoisie de robe ou de cette couche déjà aisée des gens de métiers où les gens de robe se recrutaient eux-mêmes.
L'affinité paraîtnaturelleentre le Palais etl'Eglise : « Deux
(1) Châtellerault, Reg. desprov. et inst., A. V., Bill 410.— (2) A.N., D. IV, 67. Le perruquier Poulie à l'assemblée nationale, 3 juillet 1790. — (3) Lalanne,Id., 53. — (4) Plumitif de Loudun. A. V., Bv, 13.
carrières principales étaient ouvertes à la bourgeoisie, l'Eglise et le Palais » , dit le conventionnel Thibaudeau, et son père, dont un frère avait été curé de Sanxay, y destinait ses Bis : « Mon frère, avec de l'esprit naturel, était dissipé, n'aimait pas l'étude et restait en arrière. Sans nous consulter, on résolut de faire de lui un prêtre et de moi un avocat (1).» Les noms qui marquent le plus dans la Révolution sont portés à la fois par des légistes et des clercs, fils, frères ou cousins : Piorry, Ingrand, Brault, Pressac, Fradin, etc.
Le constituant Jallet et l'évêque Montault sont d'anciens étudiants en droit qu'on dit entrés dans les ordres par chagrin d'amour (2). Halle, vicaire de Saint-Porchaire et avocat en Parlement, issu d'une dynastie de notaires, prévient le public que c'est lui qui détient encore leurs minutes (3). Le curé d'Usson, Blondet de la Pluvilière, est longtemps juge royal du lieu (4). On relève constamment sur les matricules de la Faculté des noms d'ecclésiastiques qui prennent leurs grades en droit civil.
Très peu sont fils de paysans; aucun ne sort de famille tout à fait indigente. La nécessité du titre clérical fermait le sanctuaire aux enfants des pauvres. Non pas que les études fussent onéreuses avec la gratuité de l'externat aux collèges, la ressource des préceptorats dans les familles aisées et les bourses du Grand et du Petit Séminaire. Mais les statuts diocésains interdisaient de conférer les ordres a qui ne justifiait pas d'un revenu de quatre-vingts livres considéré comme indispensable pour le soustraire aux tentations de la misère. C'est ce qu'on appelait le titre clé-
(1) A.-C. Thibaudeau, p. 53. — (2, .1. Richard : Jallet, 136. — (3) Almanach, 17*s. 159-179. — (4) A Parthenay, M. Rivet, prêtre, est lieutenant particulier et assesseur au bailliage ducal {Alm, 1788, 188).
rical : il n'en était pas donné de dispense. Si la famille était incapable de le constituer, l'intervention bienveillante «l'un tiers pouvait seule y suppléer (I).
Le capital au denier vingt de cette rente de 80 I., soit 1.6001., représentait juste le prix d'une charge moyenne de judicature. Le marchand ou le maître artisan qui l'avait épargnée en disposait avec une égale fierté pour permettre à son fils de revêtir une robe ou l'autre.
Il faisait ce sacrifice d'autant plus volontiers qu'une fois entré dans l'Eglise son fils pouvait prétendre aux premières dignités du diocèse. Il n'y avait pas en Poitou de chapitre noble ; le plus opulent, Saint-IIilaire, fier de ses grands biens et d'avoir le'Roi pour abbé, pouvait invoquer à sa défense, en 1790, qu'il n'avait jamais demandé de preuves de noblesse (2). Les fonctions de vicaire général, quelques abbayes royales sont accordées à des prêtres de modeste naissance, Le préjugé ne leur ferme que l'épiscopat, mais il le leur ferme absolument à la fin du xvme siècle ; le détenteur de la feuille des bénéfices se montre le plus intraitable des généalogistes. Saint-Aulaire présenta plusieurs fois inutilement pour un évêché son grand vicaire d'Aviau, dont la famille prétendait descendre de Simon de Montfort: on ne jugea pas ses preuves suffisantes et il dut attendre la mitre jusqu'en 1789(3).
Un grief commun resserre ainsi l'union du Tiers et de la masse du clergé, précisément recrutée dans la portion la plus active de celui-ci : on en verra bientôt les suites.
(1) Ainsi pour le P. Coudrin, dont la famille se trouvait ruinée par un procès. Son neveu (Augustin Coudrin, Vie, p. 12) avait cru à une dispense. Lu a Père de la un' nie ConurésMlinn » rétablit La vérité du fait : des tiers cautionnèrent, p. 20. — (2) Adresse du Chap. de Saint- Hil., 30 mars 1790, K. P. in-f° m-33. —(3) Lyonnet, 223.
En attendant, l'influence de leurs parents dans les ordres est acquise aux familles qui se poussent.
L'étape est extraordinairement rapide pour quelques-unes et va très vite jusqu'à l'anoblissement.
Les charges de procureurs, trop nombreuses, ne sont pas les mieux considérées; elles dérogent. On prétend que les magistrats du présidial se sont secrètement engagés à ne pas recevoir parmi eux de fils de procureurs(l). Or voici un procureur au présidial, au début du xvme siècle; sa charge est de valeur moyenne : il la vend 6.000 livres ; un de ses frères est chanoine, un de ses fils curé. Deux autres suivent le parti des armes et acquièrent la noblesse militaire personnelle : le petit-fils est titré baron par Louis XVI (2).
Aux siècles précédents, l'échevinage de Poitiers anoblissait ; par là tout ce qui grandissait dans le Tiers se trouvait agrégé à la noblesse sans secousse et sans provoquer l'envie.
Depuis la diminution des privilèges de l'Hôtel de Ville (1669) le nombre des anoblissements n'est pas moindre: sans parler des lettres patentes, toujours assez rares (3), les Poitevins, qui sont en position de prétendre à la noblesse, se jettent sur les charges qui la confèrent, soit immédiatement transmissible, comme celles de secrétaire du Roi, soit personnelle et transmissible seulement à la troisième génération, comme les offices de Président Trésorier de France et le grade d'officier. Les anoblis sont assez nombreux pour que la noblesse ancienne se montre mécontente et inquiète (4).
(1) La Liborlière, 216, ad notam. — (2) Beauchet-Filleau, lre édition, v Morineau. — (3) Liste dans Bonvalet, Bureau de Finances, 192.— (4) Cf. infra. Vœux de l'assemblée provinciale et cahier de lu noblesse de Poitou.
Si tous les documents qui nous font connaître l'état des familles, généalogies sincères, actes de partages de successions,nous attestent la rapidité de cette étape qui menait les gens de métier à la bourgeoisie et les bourgeois à la noblesse, les bénéficiaires de cette ascension rapide n'en parlaient pas d'ordinaire : le mérite dont elle témoignait pourtant ne leur eût pas fait assez d'honneur. La société poitevine réservait sa considération aux familles vieillies dans le même état, fût-il secondaire, comme ces dynasties de magistrats qui se contentaient des honneurs obscurs du Présidial, alors que, par leur ancienneté et leur fortune, elles égalaient les familles parlementaires.
On en citait dans toutes les conditions, depuis MM. de Jousserant, seigneurs de Lairé pendant 800 ans sans interruption (I), jusqu'aux Àmillet, sacristains de Saint-Hilaire de la Celle depuis 5 siècles (2). Les Bourbeau étaient notaires de père en fils et d'oncle en neveu depuis 1566 (3); les Fradin de Belabre venaient de fournir huit lieutenants généraux à la sénéchaussée de Givray (4). Les Ragonneau, de Mirebeau, pour être reçus chevaliers servants d'arme de l'ordre de Malte, prouvaient « par titres trois cents ans de bourgeoisie dans des professions nobles et sans aucun état dérogeant (5) ».
Dans cette preuve de trois siècles d'un état si rigoureu-
(1) Aff. Poit., 1773, 7G. — (2) Pétition du sacristain Ainillei au département, lors de la suppression de la paroisse 1791, \. V . I.. 830. — (3) Ginot. Tableaux des notaires, tableau n° ti. — (i) Aff. Poit., JTT::. 51. — (5) Aff. Poit., 1782, 24.
2s LA RÉVOLUTION A POITIERS
sèment nuancé et défini resplendit l'idéal du vieux Poitou épris de durée et de hiérarchie minutieuse.
A vrai dire, depuis des siècles, l'histoire sociale du Poitou était une longue querelle de préséance. Les corporations d'artisans « vivant de profession méchanique » n'étaient pas les moins jalouses de leur rang : « Un ferron ou un tanneur considèrent le corroyeur leur voisin comme un homme de vile condition... les sergetiers regardent les cardeurs comme de pauvres hères fort au dessous d'eux; le cordonnier se croit fort supérieur en dignité au savetier (1). »
Le rang se marque à l'ordre dans lequel les différentes compagnies marchent dans les processions; quand le rang est contestable, il est l'objet d'âpres disputes, voire de querelles où l'on en vient aux mains; ceux qui ont le dessous ne paraissent plus aux processions (2).
Dans l'ordinaire de la vie, le costume fait reconnaître l'état de celui qui le porte ; « chaque classe avait son habit, ladistinction des rangs se conservait dans toute la vie(3).»
La bourgeoisie de robe et de finances « regardait le commerce et l'industrie comme une dérogeance (4) ».
C'est peut-être dans les professions qui tiennent à l'art de guérir que les distances sont le plus diligemment maintenues. Les médecins de Poitiers se croient d'une autre essence que les chirurgiens et les apothicaires. Leur morgue à l'égard de ceux-ci va si loin qu'on dit en ville qu'ils ont par un pacte secret juré de n'agréger jamais à leur faculté un fils d'apothicaire. En 1782 ils refusèrent à sa soutenance le fils du doyen des apothicaires, Bouriat; celui-ci se pourvut en Parlement et perdit son procès. Dans son
(l) Boissonnade, II. 125.— 2) La Liborlière, 127.— (3) La Liborlière, 135 et 5uiv. —(.4) A. G. Thibaudeau, 53.
Kl DANS LA VIENNE 29
Mémoire il ne se plaint que d'une vengeance personnelle Le public s'obstina à y voir un méfait de l'esprit de corps et un témoin aussi bienveillant à l'ancienne société poitevine que La Liborlière rapporte encore cette explication (1).
Elle n'était pas invraisemblable pour la corporation qui écrivait au chirurgien Piorry coupable d'avoir manqué au médecin Decressac :
« Vous ne pouvez ignorer que vous devez aux médecins « des égards et déférences. Le législateur, par son arrêt « de 1749, vous en fait une loi précise. Ne pas s'y sou- « mettre, c'est désobéir au Prince dans la personne du « médecin que vous insultez. S'il n'y a plus de subordina- <* lion, si tous les hommes sont égaux, que deviendra la « Société (2) ? »
Moins durement marquée était la distinction des deux ordres: dans les compagnies comme le Présidial,où se rencontraient des conseillers nobles et roturiers, la préséance était réglée, par l'ordre du tableau, sans égard à la naissance (3).
Nous avons vu qu'on accédait facilement du Tiers à la Noblesse : on passait d'un ordre à l'autre par un degré insensible. L'anobii,sans parler de celui qui n'avait que la noblesse personnelle, ne pouvait se dire gentilhomme, titre réservé à la troisième génération noble.On le raillait quand, le Trésor étant vide, le Roi exigeait de lui des droits de confirmation. On contait qu'au théâtre de Poitiers, à la scène de la Partie de chasse d'Henri IV où le Roi anoblit un personnage, un spectateur dont les parchemins étaient frais n'avait pu se tenir de s'écrier : «Voilà un gaillard tout aussi
(1) La Liborlière, 216, 217; Bouriat, Mémoire, Réponse et Précis; Dél. de la Fac. de Médecine, A. V., D. 9. — (2) A. V., D. 8, Dél. de la lue. de Médecine, 28 août ITOo. — (3) Cf. Alm., 138; La Liborlière, 127.
avancé que moi. Il ne se doute pas que demain on lui demandera 1000 écus (1). »
L'anobli ne jouit pas de tous les avantages de la noblesse . Le bourgeois qui vit noblement participe à la plupart déjà. Il est un privilégié : la charte de Poitiers exemptait ses habitants de la taille; dans toute la province, mille charges y soustrayaient la bourgeoisie. Ce privilégié portait le nom de sa terre comme un seigneur; il en était un, si sa terre était une seigneurie; il en avait tous les droits honorifiques et utiles : Mmc Cadet, veuve du fameux munitionnaire, était dame de deux paroisses (2). Il arrivait à acquérir en détail toutes les prérogatives que l'anoblissement conférait en bloc, sauf qu'il restait soumis au droit de franc fief, d'où l'impopularité enragée de ce droit fâcheux, borne-frontière sans laquelle la limite des deux ordres eût été indiscernable.
On pense bien que, dans cette société hiérarchisée, le cérémonial des noces et des funérailles ne variait pas suivant la somme qu'on y pouvait consacrer. On n'avait pas le choix entre plusieurs classes de mariage et d'enterrement. On était marié et enterré suivant sa classe. Il y en avait quatre, distinguées par le tarif des droits curiaux et du salaire des sacristains :
Première classe : magistrats, nobles ou vivant noblement,avocats, médecins, gros négociants, directeurs et receveurs des fermes. Droit curial, 8 livres.
Deuxième classe : notaires, procureurs, marchands et mitres, vivant de leur profession non mécanique, 6 livres.
Troisième classe : artisans ayant maîtrise dans une profession mécanique, 4 livres.
(1) La Liborlière, 114. — (2) Etat des municipalités, A. V., C. 609.
ET DANS LA VIENNE 3i
Quatrième classe : tous autres habitants comme garçons de boutiques, journaliers, domestiques, 3 livres (1).
On remarque que la noblesse ne constitue pas à elle seule la première classe.
Pour les relations mondaines, Poitiers se partageait en plusieurs sociétés fort distinctes et qui avaient peu de rapports entre elles. Tout ce qui, légalement, était noble ne comptait pas dans la première société. Elles se rencontraient au bal de la Comédie : il en résulta des froissements mondains qui devinrent un événement politique.
Suivant Thibaudeau, « les demoiselles ne dansaient que de mauvaise grâce avec les roturiers. Par inadvertance ou pour se venger de l'impertinence d'une de ces nobles danseuses, un étudiant lui marcha sur le pied, il s'ensuivit un duel, et quinze jours après, trois étudiants furent arrêtés par lettre de cachet et transférés dans des prisons d'Etat (1) ».
Ce dernier trait pourrait bien être de l'imagination de Thibaudeau; aucun autre document ne le confirme et La Liborlière présente autrement l'histoire.
a Des femmes de la société que ne fréquentaient pas habituellement les étudiants en droit ayant eu à se plaindre des manières impolies de quelques-uns d'entre eux, il s'ensuivit des querelles, des duels et des animosités plus prononcées que jamais. Alors les dames offensées et tous ceux qui tenaient à elles abandonnèrent en masse le bal public
(1) Ordonnance épiscopale du - mai 177:>, R. P., în-4», XVI (sur les droits curiaux); ordonnance du Lieutenant général (sur les salaires des sacristains), 1er mars 1786, II. P.,in-4o,XII; même classement, sauf que les 2 dernières classes n'en font qu'une. L'ordonnance épiscopale ne distingue aussi que 3 classes à la campagne : 1° nobles et vivant noblement, 8; 2° gros fermiers et ceux qui vivent de profession non mécanique, 5; 3° artisans, laboureurs, journaliers, domestiques, 3. — (2) A.-C. Thibaudeau, Biogr. Mém., 1.
et l'on établit par souscription des soirées dansantes où les abonnés pouvaient seuls se présenter (i). »
Quant aux duels, ils restèrent à l'état endémique entre 1» - officiers et les étudiants en droit (2).
Nous n'essaierons pas d'établir les responsabilités : ce qui est évident, c'est que le rapprochement des distances multipliait les occasions de conflit : les deux ordres en étaient à ce moment périlleux où l'on danse ensemble sans danser d'accord (3).
L'amour-propre n'était pas seul intéressé. A.-C. Thibaudeau avait un sentiment plus positif quand il accompagnait son père dans les châteaux des clients de celui-ci : « En voyant ces vastes demeures, les tours, les donjons, les fossés, les ponts-levis, les parcs, les champs, les prés, les forêts et toutes leurs dépendances, j'éprouvais un vague sentiment d'envie, non dans mon intérêt personnel, mais dans celui de ma classe roturière (4). »
L'esprit de classe ou de corps n'avait pas manqué à l'ancien Poitou; il avait inspiré bien des mouvements de jalousie ou de morgue. Il avait aussi, on ne doit pas l'oublier, nourri des façons de sentir délicatement fières: une de ses dernières manifestations touche au sublime.
Une vieille fille, qui avait gagné du bien à vendre du drap, devint sous la Terreur la providence du clergé ; elle recevait les prêtres, les cachait, les faisait passer en lieux sûrs ; on l'appelait la mère aux prêtres. Elle fut condamnée au pilori et aux fers. Après le Concordat, plusieurs de ses obligés devinrent évêques ; ils ne manquaient pas de lui
(1) La Liborlière, 111. — (2) La Liborlière, 5. — (3) Cf. les mêmes laits à Angers : V. Barrucand, Chottdieu, 28-30.— (4) A.-C. Thibaudeau,
envoyer tout ce qu'ils publiaient. Mais la vieille marchande ne souffrait point qu'on l'appelât mademoiselle, ce qui n'appartient, disait-elle, qu'aux personnes de qualité (1), et pour lui obéir, les nrélals écrivaient seulement sur l'adresse des mandements dont ils lui faisaient hommage :
La Gauffreau, rue de la Regratterie (2).
Un tel scrupule éclaire une conception sociale où nous serions tentés de ne. voir que des vanités étagées.
Mais, élevé ou mesquin, délicat ou aigri, suivant les âmes, l'esprit de classe, dans l'ancien régime, s'était toujours marqué par ce trait qu'il tenait plus à acquérir des privilèges qu'à détruire ceux qu'il n'avait pas. A partir du dernier tiers du xviii0 siècle, une grande révolution de sentiments se produit qui tourne l'appétit commun de privilèges en manie générale d'égalité.
Un changement est toujours facile qui ne change pas les cœurs et ouvre seulement un cours opposé à une ancienne passion : les gens de robe se dirent qu'il serait peut-être plus agréable de niveler la noblesse que de primer les gens de métiers. Le cordonnier s'avisa qu'il pourrait bien reconnaître le savetier pour égal, s'il forçait le bourgeois à lui faire le même aveu et l'ardeur furieuse que chaque corps et chaque classe avait mise à se distinguer de ses inférieurs et à dépasser ses rivaux tourna en volonté enragée de ne pas reconnaître de supérieurs : les fils de ceux qui s'étaient disputé le pas jusqu'à l'effusion du sang à la Procession du Saint-Sacrement prirent pour devise: « l'Egalité ou la Mort. »
11 serait intéressant de suivre sur place et en détail la formation et le progrès de la passion égalitaire; le vieil
(1) Cf. La Liborlière, 104. — (2) Th. de Coursac, Souvenirs inédits. iv 3
esprit est vivace et excitera des querelles de préséance jusqu'au milieu des scènes de la Révolution : Jes compagnies privilégiées de la milice bourgeoise de Poitiers porteront leurs prétentions dans la garde nationale. Les notaires et les procureurs de Châtellerault se disputent une dernière fois le pas à l'assemblée électorale du Tiers (1).
.Mais l'influence prodigieuse de Rousseau sert le développement de l'idée égalitaire: on en pourrait multiplier les preuves locales : tandis que les Affiches du Poitou ne citent jamais Voltaire sans faire aussitôt des réserves sur ses impiétés (2), elles célèbrent Jean-Jacques sans contrainte et sans nuance (3): l'organiste de Saint-H ilairele-Grand, Jean Alexandre, homme à talents, destiné à de grandes aventures sous la Terreur, se fait passer pour un de ses bâtards et en retire beaucoup de considération.
L'idée chemine. Dans le Sermon de V aumône, prêché en 1780 aux dames qui se réunissaient pour le travail des pauvres, c'est-à-dire à la société la plus distinguée de Poitiers, l'auteur développe d'abord le lieu commun traditionnel sur l'égalité des âmes et l'inégalité des conditions, mais il arrive à recommander l'éducation commune:
« On souhaiterait voir, dans le royaume, tous les enfants
-ujettis jusqu'à un certain âge aux règles de l'éducation publique et élevés dans un esprit d'égalité naturelle (4). »
11 n'est pas téméraire de rapprocher le développement de l'esprit égalitaire de la propagande maçonnique. Les
G dard, II, 288. —(2) Aff. Poit., 1784, 74. — (3) Aff\ Poit., 1783, Sermon de l'Aumône, 46.
ateliers qui n'avaient d'autre but avoué que la bienfaisance professaient ne reconnaître d'autre loi que l'égalité. L'adepte n'entend ait d'abord sous ce nom que l'oubli momentané à l'intérieur de la Loge, des rangs et des distinctions extérieures. Cela semblait une pratique agréable à qui en profitait, sans conséquence à qui s'y prêtait et infiniment reposante. Mais l'initié apprenait à reconnaître dans l'égalité maçonnique un idéal qu'il devait servir et réaliser dans le monde profane.
Quant au sens qu'il convenait de donner à ce mot d'égalité, aux applications qu'il en fallait, faire, l'histoire des Loges de Poitiers fournit de piquantes précisions.
On trouve des ateliers maçonniques à Poitiers, depuis le milieu du siècle. En 1752, un loge de Saint-Prosper, Vén.\ Hérault.
En 1754, Saint-Benoit, Vén.\ l'abbé Barret de Saint- Benoît.
En 1767, /a Vraie Amitié, Vén . • . Lagrange.
Toutes avaient reçu leurs constitutions de la Grande Loge ; elles ne furent pas reconnues par le Grand Orient (1).
Celui-ci accordait les constitutions à la loge de Saint- Jean de la Vraie Lumière le 8 octobre 1774 pour dater du 22 juin. C'est de ce moment que compte l'influence de la Maçonnerie à Poitiers.
Le premier vénérable de la Vraie Lumière fut Charles Pallu de Bourgneuf. conseiller du Roi, échevin de l'hôtel de ville de Poitiers, capitaine des grenadiers de la ville et précédemment procureur fiscal del'évêque pour sabaronnie de Chauvigny (2).
(i) G. Bord, 462. — (2) Pallu de Bourgneuf était feousin de Pallu du
De vieille famille municipale, apparenté à la meilleure bourgeoisie, il recruta dans ce milieu les adhérents de sa loge(l) :des magistrats, Rampillon, conseillerait Présidial, Durand de Parigny, de l'Election, Morlon de la Badonnière, de la maîtrise des Eaux et Forêts; les banquiers Laurence et Minoret; les directeurs de la monnaie et de la poste, Salliard et Supervielle; Jouyneau-Desloges, inspecteur de la librairie ; de Lapeyre, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées; les chanoines Penin et Jolivard; le R. P. du Lièvre, prieur des Carmes ; plusieurs officiers, MM. de Chessé, de Saisseval, du Vigier de Mirabal ; le comte d'Orfeuille (a).
Fière de son recrutement, imposant à ses adhérents un droit d'entrée de 48 livres, la Vraie Lumière adorait bien l'égalité, mais pratiquée entre les seuls éléments qui se rencontraient chez elle. Elle chantait volontiers les couplets de son vénérable en l'honneur du Grand Maître, S. A. S. le duc de Chartres :
Dans ses yeux, la sagesse est peinte, Et sourit à l'égalité (2).
ou ces vers qui étaient de la verve du comte d'Orfeuille :
Parc, maire de Poitiers. Son fils Etienne fut curé de Nalliers. Lui-même mourut à Paris le 23 avril 1S12.
(1) Nous avons utilisé deux tableaux de la Vraie Lumière : un pour 1775, que M. Bord a bien voulu nous communiquer, un pour 1787, conservé dans des papiers de Pallu de Bourgneuf. A V., Es, 4459-1460. — (2) Pallu de Bourgneuf, Vers à l'occasion de la fête de S. A.
(a)Oai euille (Charles-Louis-Marie Cte d'), né à Saint-Maixent, 7 juillet
1756, mort à Paris. 3 février 1842, lieutenant au bataillon de Saintonge
(1782), correspondant de la noblesse (178!)), administrateur des Deux-
1790), procureur de la commune de Saint-Maixent, 3 juin 1793,
suspect et emprisonné; aurait, d'après une tradition de famille, été
Le hasard donne l'opulence
Et la bon lé dépend de nous,
Le vrai maçon dans l'abondance
N'en est pas moins affable et doux.
Aimer, accueillir l'infortune,
Etre du pauvre le soutien,
Compter pour rien
Le rang-, la grandeur importune,
Donner le sien
Est pour lui le souverain bien (1).
Compter pour rien le rang est fort bien, mais encore faut-il rester entre gens de bonne compagnie, que séparerait le préjugé de la naissance; qu'unit une éducation et une culture sensiblement égales...
A quelque temps de là, une loge dissidente se fonda et, comme il était rmturel, elle prit le titre de la Parfaite Union. Le recrutement en était moins brillant et, pour attirer du monde, le frère orateur ne se montrait pas difficile :
« Pour un repas par tête, pour une partie de libertinage, il associe sans scrupule les hommes les plus perdus, pris dans les classes les plus abjectes. C'est ainsi qu'il a reçu tous les comédiens, comédiennes et sa servante même àqui il fait dans ces occasions jouer le rôle de frère servant (2).»
Le premier surveillant, Lépine, joaillier de profession, est un ivrogne d'habitude. Quand il était Vénérable de la Loge de Saint-Prosper que le Grand-Orient a refusé de reconnaître, il s'est rendu, après un banquet « gorgé de viande et ivre de vin, dans la grande salle de spectacle de
servir en Vendée; adjoint au maire de Saint-Maixent 1800; ruiné, professeur au collège de Thouars 1810; retraité comme chef de bataillon, 22 mars 1816.
(1) Garnier, 338. — (2) Mémoire de la Vrais Lumière au G.\ 0.*. Papiers de Pallu de Bourgneuf.
cette ville. L'attention s'étant portée du côté d'où venait le bruit, une voix trop officieuse qui se fît entendre changea l'inquiétude du public en éclat de rire : « Ce n'est rien, Messieurs, c'est le Vénérable des Francs-Maçons qui se trouve mal. Honte et opprobre! »
Plutôt que d'accepter de tels confrères, la Vraie Lumière adresse au Grand-Orient un long mémoire, vraie collection de fiches, sur les principaux dignitaires de la Parfaite Union.
Le Vénérable Guilleminet, curé de Notre-Dame l'ancienne, est un ravisseur de filles et triche au jeu. L'orateur Bernazais, ancien principal du collège de Richelieu, en a été chassé pour le scandale de ses mœurs. Quant au trésorier Goislou, il faut avoir perdu le sens pour lui confier les métaux de la Loge; il était commis à la recette des tailles et il passe pour avoir emporté de sa caisse une somme assez considérable :
« La confiance de ses frères, poursuit d'un ton sarcastique la Vraie Lumière, prouve bien moins celle qu'il mérite que le vuide habituel du prétendu trésor qui lui est confié. »
Les gentilshommes et les grands bourgeois de la Vraie Lumière ne doutaient pas que de telles tares ne dussent faire refuser des constitutions à une Loge d'ailleurs si modestement composée.
Le Grand-Orient leur donna une sévère leçon d'égalité; il reconnut la Parfaite Union, et les maçons de la Vraie Lumière se virent contraints de traiter en frères ceux qu'ils méprisaient de si bon cœur. Les ateliers se multipliant à Poitiers, ce fut l'esprit de la Vraie Lumière qui les anima.
Le 0 août I77(J était créée une Loge mixte d'hommes et
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de femmes (1), la Sincérité, dont le vénérable était Aujollest Pages, directeur de l'Ecole Académique. Le premier surveillant n'est autre que Guilleminet, comme si l'on eût voulu rendre à ses moeurs soupçonnées le délicat hommage d'une mission de confiance. Dans une intention pareille sans doute, latrésorière est Mmc Goislou, pour bien certifier la probité du ménage.
Enfin, le 25 octobre 1787, s'inaugure la Loge des Amis Réunis, de composition franchement populaire qui a pour vénérable le tailleur Jahan et pour surveillants l'huissier Joigny et le perruquier Robineau. A la fête d'installation, les députés de la Vraie Lumière sont obligés de fraterniser avec ceux de la Parfaite Union et ceux du Silence, autre atelier qui date de 1782, et Pallu de Bourgneuf est réduit à prendre place entre ceux qu'il dénonçait naguère, Guilleminet et Goislou (2).
Le niveau maçonnique est passé sur sa tête et, forçant ses répugnances morales comme ses préjugés bourgeois, l'oblige d'accepter comme collaborateurs d'une œuvre sublime et mystérieuse, avec ceux qu'il dédaignait comme de petites gens, ceux qu'il méprisait comme de malhonnêtes gens.
Cinq ateliers réguliers pratiquent donc désormais l'art royal à Poitiers sous l'obédience du Grand-Orient : Vraie Lumière, Parfaite Union, Sincérité, Silence, Amis Réunis.
Et ce n'était qu'une partie du monde maçonnique : les Loges indépendantes de Saint-Benoît et de Saint-Prosper n'avaient pas disparu; d'autres groupements se rattachaient à la Mère Loge du Rit Ecossais Philosophique, au Conseil des Empereurs d'Orient et d'Occident, au Grand
(1) Eymard, les Jacobins de Poitiers. — (2) Eymanl, loc. cit.
Chapitre Général de France. La Franc-Maçonnerie comptait en noire ville plus de 1.200 initiés (1).
Ils suivirent dans la Révolution des voies diverses: le premier président delà Société des Jacobins fut Rampillon, qui figure à la V.\ Lumière, au grade' d'élu, ce qui paraît justifier cette opinion que les Loges fournirent des cadres et des statuts aux sociétés populaires.
Mais le frère tuileur, le chevalier du Vigier de Mirabal, se fit massacrer au Dix Août dans le corps de garde des Feuillants, à côté de Suleau (2).
Pendant que le F. • . tuileur mourait pour le Roi, le F. * . aumônier versait son sang pour son Dieu, car la Loge avait un aumônier, le chanoine Penin de Lamondie [a)u qui fut guillotiné à Bordeaux le 23 juillet 1 794.
Pourtant le ton de la Vraie Lumière était assez irreligieux. Dans son mémoire au Grand-Orient, elle explique que Guilleminet avait choisi l'état ecclésiastique « parce que c'est là où les vertus simulées peuvent mieux, sous le masque, militer pour le même prix avec les vertus réelles, parce que c'est là surtout où la peine de l'inconduite n'est toujours que très légère ».
L'autorité religieuse était à demi en éveil sur la propagande maçonnique dans le clergé.
« Dans les provinces, cet état ne se montre que furtive- « ment dans les Loges, et la crainte du plus petit repro- « che de la part des supérieurs fait disparaître les ecclé-
(l)Eymard, loc. cit. — (2) Velliev, Histoire de la Révolution du 40 août.
(a) Penin de Lamondie (Antoine-Aimé), aumônier du Régiment de Foix, chanoine de Sainte-Radegonde, collaborateur des Aff. du Poitou (1777,100,205); député de son chapitre à l'assemblée du clergé en 1789. Condamné à mort par la commission militaire de Bordeaux le 4 thermidor an II. (Wallon, Représentants en mission, II, 283, 29C; de Viviè, la Teneur à Bordeaux, II, 30s.)
ET DANS LA VIENNE il
« siastiques qui par conséquent ne sont jamais censés faire « fond de loge. »
La Vraie Lumière en compte sept sur quarante membres; la fidélité de Penin fut parmi eux une exception. Les autres donnèrent dans l'Eglise constitutionnelle, derrière Guilleminet, devenu premier vicaire épiscopal. Le prieur des Carmes, le P. du Liepvre, fut appelé à Blois par Grégoire. On peut lire ses exploits dans les mémoires de Dufort de Cheverny (I .
Par contre, plusieurs laïques de la Vraie Lumière, Rousseau de la Cour, Salliard, Minoret, se signalèrent par leur attachement à l'orthodoxie. Le jargon mystique de la maçonnerie avait -de l'action sur les âmes pieuses : une femme de grand sens, Mme de la Taillée, supérieure de l'Union chrétienne, était en correspondance avec un francmaçon illuminé, le baron de Butré,qui lui payait la pension d'une nièce pauvre. Séduite par la religiosité de ses lettres, elle le prit pour un personnage docte et pieux et lui demanda des éclaircissements sur l'Ecriture Sainte. Il lui découvrit alors sa pensée... La réponse de M"10 de la Taillée fut admirable de sang-froid et d'élévation, mais on saisit dans cette correspondance comment des catholiques fervents pouvaient se laisser surprendre aux prestiges de l'art royal Cl).
Le cours des événements nous permettra de saisir plus d'une initiative maçonnique d'ordre politique (3), mais, dans l'état de nos documents, la suite de l'activité des Loges, dans cet ordre, nous échappe.
(i) Dufort de Clievt'iny.ll, passim. — (2) H. Reuss, Ch. de Butré, 1 1 i- 121 ; toute la correspondance »j?t à lire. — (3) Cf. infrà, notamment Les cahiers. La grande peur.
D'ailleurs, pendant la période des préparations, il n'y a que le développement de l'idée égalitaire qui importe. C'est le seul ferment actif dans le Poitou, que n'agite aucune passion politique ou religieuse, mais où la foi et le loyalisme ne sont plus assez intacts pour étouffer l'esprit révolutionnaire.