‹ La Revolution à Poitiers et dans la VienneChapitre 34 sur 86 · CHAPITRE II Etat Religieux · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Etat Religieux

I. — Universalité des pratiques extérieures du catholicisme. Signes altération de la foi. Les influences anticatholiques.

II. — Les Protestants; leur organisation. Les mal convertis, SUrvivan de l'esprit protestant chez leurs descendants : les Mémoires du curé [ngrand.

III. — L'esprit philosophique; sa pénétration dans le clergé; les idées de Dom Desehamps. L'Abrégé de l'histoire du Poitou.

IV. — Le Jansénisme . L'Université et le Chapitre de Saint-Pierre, l Evêques de Poitiers : Beaupoil de Saint- Àulaire (1759-1798 . Expulsion des Jésuites. Le collt parle Parlement; l'affaire IManier. Les congrégations enseignantes et le monopole universitaire. Le nouveau bréviaire. Les missionnaires du Saint-Esprit et les Filles de la Sagesse. Les réunions de bénéfices; l'Evèque accusé de simonie par le Chapitre; exil du chanoine Irland. Bouin de Beaupré et la thèse de Briquet.

La veille de la Révolution, la population poitevine, exception faite des cantons protestants, paraît unanimemenl fidèle aux pratiques du catholicisme. Les dimanches et les fêtes, encore nombreuses malgré la réforme récente (1), sont chômés par tous : on se plaint seulement de la tendance à les employer d'une façon profane, par des foires et des fêtes baladoïre* qu'interdisent des arrêts de justice dont la multiplicité atteste l'impuissance (2). Pendant le

(1) Ordonnance épiscopale du 30 janvier Iï(î6 : Saint-Aulaire supprimait le chômage de la Saint-Sébastien, 30 janvier; la Saint-Marc, 2ii avril; la Saint-Jacques-Saint-Philippe, 1er mai. la Saint-Louis, 25 août. — (2) Arrêts du Parlement: 26 mai 1 7 7 S , pour la Sénéchaussée Civray; L« juin 1779, pour Neuville : 19 juin 1779, pour Vouillé; Zi août 1781, pour la Sénéchaussée de Chàtellerault ; 21 mai 1784, pour

ii l.\ RÉVOLUTION A POITIERS

carême, toutes les boucheries se ferment, sauf une par ville, qui est censée ne délivrer de viande que sur ordonnance du médecin (1).

On évalue toujours la population d'après le nombre des communiants, et tout Poitevin qui n'était pas perdu d'honneur pouvait produire, sans que son curé eût menti en le lui délivrant, un certificat de catholicité aussi édifiant que celui que Piorry avait conservé dans ses papiers (2).

Je soussigné, curé de Saint-Savin de Poitiers, certifie que M. Piorry, avocat au présidial de cette ville, demeurant sur ma paroisse, est de bonne vie, que sa conduite dans les actes de la religion catholique qu'il professe est d'édification, que ses mœurs sont celles d'un chrétien exact et fidèle aux lois de l'Eglise apostolique et romaine, ce que pour affirmer véritable et sincère, j'ai signé à Poitiers, le 24 février 1788.

Dupuy, curé de Saint-Savin.

Que restait-il de foi dans cette pratique universelle ? A.-C. Thibaudeau dit crûment de son père : « avocat de l'évêque, de plusieurs chapitres et communautés, il allait à l'église, mais il était philosophe et déiste (3). »

Les âmes pieuses s'alïligent des progrès de l'irréligion (4), On dénonce des scandales. Déjà, le 14 mai 17G0, le prieur de Notre-Dame de Lanville rend plainte à la sénéchaussée de Poitiers contre Jacques Rivault, apprenti chirurgien, qui, pendant les vêpres, parodiait le chant des psaumesetlemenaçaitjlui prieur, de vingt coups de bâton (5).

toute la Sénéchaussée de Poitiers; Ordonnance du lieutenant général de la Sénéchaussée de Poitiers, 8 mai 1778; du siège de Melle, 30 mai 1778; du siège de Lusigûan, 13 juillet 1779. Aff. Poit. : 1778, 103-111 ; 1779. 104-132-193; 1780,84; 1781,100; 1782, 103.

(1) La Liborlière, L3. Godard, II, 147. - (2) Papiers Piorry, I, 11. — 3 \.-i:. Thibaudeau, 52-53. — (4) Roblin ; 23 : le notaire Auriau, de Mirebeau, écril sur sou répertoire : Lu religion s'éteint peu à peu. — (.';) Archives Vienne. \i\- . Greffe Criminel. 1760.

Le 28 février 1787, quatre laboureurs de la I sont traduits devant le bailliage de Loudun : « Nous sommes informés, dit l'avocat du Roi, Dumoustier de Lafond, que, dans presque toutes les églises, tant de campagnes qui sont dans l'étendue de votre ressort que dans celles de celte ville, plusieurs personnes s'y comportent avec une indécence répréhensible (1). »

A Poitiers, note la Liborlière, il était inouï qu'un des séminaires passât en troupe dans les rues sans que les enfants lepoursuivissentde Couaçeldu cride grolle, grolle\ '1).

Ces impertinences n'étaient peut-être que des légèretés. Il est plus significatif de voir diminuer les vocations.

En Poitou, comme- dans le reste de la France, quand la Révolution fermera les couvents d'hommes, elle les trouvera à moitié vides. Le clergé séculier lui-même se recrute plus difficilement : « Plusieurs paroisses de campagne qui avaient eu autrefois des vicaires étaient obligées de s'en passer, parce que, disait-on, on manquait de sujets et parce que les prêtres devenaient rares (3). »

N'oublions pas toutefois le nombre et la ferveur conservée des couvents de femmes, ni tant de familles dont les souvenirs du temps nous révèlent la vie chrétienne (4). Les abonnés des Affiches du Poitou envoient à leur journal mille traits édifiants qui leur semblent d'un grand intérêt et qui donnent à certains jours, à cette feuille, l'aspect d'une Semaine lleligieuseio). Sans exagérer la décadence de la Foi,

(1) A. V., Bv 13. Plumitif du bailliage de Loudun, 1787,fo 23. — (2) La Liborlière, 112. — (3) Creuzé : Lettre aux municipalités, is. — (4) Cf. notamment les Mémoires de Mgr de lîeauregard ; Lebrun : ' » curé <!<■ Poitiers;\es Vies du P. Coudrin.- (5) Aff.Poit., 1773, 22,31, 83 j 1778, 7, 17*2.78, conversion d'un juif, 17s7, 70 : première communion de 30 soldats du Régiment de Normandie.

ni essayer de pénétrer le secret des consciences qu'aucun texte ne nous livre, tentons d'analyser les intluences les plus actives qui menacent l'intégrité religieuse du Poitou.

Tout d'abord les influences protestantes. On sait quelle puissance la Réforme avait eue en Poitou, sauf à Poitiers même, qui avait été ardemment ligueur. La révocation de l'Edit de Nantes n'avait pas supprimé le protestantisme poitevin, mais lui avait enlevé toute influence politique. A Châtellerault et à Loudun seulement quelques familles bourgeoises lui étaient restées attachées. Dans le reste de la province, les Calvinistes, nombreux dans certains cantons, ne comptaient guère que des paysans. Même dans le pays huguenot, les bourgs étaient catholiques (1). Depuis 1750, le culte calviniste était toléré en fait et réorganisé (2). Le synode provincial de Poitou se divisait en quatre colloques, Bas-Poitou, Saint-Maixent, Melle et Lusignan, et vingthuit églises, desservies par sept pasteurs formés au séminaire de Lausanne. Les protestants de Poitou se tenaient en rapport avec leurs coreligionnaires, le synode avait « deux secrétaires pour soutenir une correspondance avec les diverses provinces ecclésiastiques du royaume (3) ».

L'édit de 1787, qui leur rendit un état civil régulier, ne fut pas accueilli par eux avec l'enthousiasme qu'on pourrait croire. En fait la privation de l'état civil n'avait été pour eux que nominale; la possession d'état avait toujours

(1)A Poitiers en 1788, il n'y avait pas do non-catholiques en ville, n'esl deux pâtissiers suisses, bel. Mtm. y juin 1788. —(2) Lièvre, II. 318, 319, 326. - (3) Synode provincial, 22 et 24 mars 1787 : llu- -, III, u38.

assuré la stabilité des unions et la transmission des biens dans les familles (1), et, chose curieuse, leur permettait la pratique du divorce autorisée par leur culte (2).

Plusieurs ne voulaient pas se soumettre aux formes de Tédit. Le synode provincial de mai 1788 dut en imposer l'observation « sous peine de la suspension de la Communion pour les fidèles et de leurs fonctions pour les pasteurs qui seront réfractaires (3) ».

Les protestants poursuivaient une reconnaissance plus complète de leur culte. Le 3 décembre 1788, Gallot envoyait à Necker les observations des protestants du Bas- Poitou pour obtenir des interprétations favorables de l'édit de 1787 (4). Gallot, re correspondant de Necker, sera député du Tiers, dont le cahier demandera par un article spécial la restitution aux ayants cause des biens séquestrés sur les religionnaires fugitifs (5).

Malgré leur organisation, le caractère presque exclusivement rural de leurs adhérents ne donne pas aux calvinistes poitevins une influence proportionnelle à leur nombre dans la province, ni qui soit comparable, même de loin, à leur situation dans le midi.

Mais, à côté des Calvinistes déclarés, des survivances protestantes sont sensibles chez beaucoup de Poitevins, petits -fils de nouveaux convertis de la fin du siècle précédent. Quelques-uns reviennent même au culte réformé dès que les rigueurs se relâchent. « Le nombre des Religion- « naires, considérablement accru depuis quelque temps, les

(1) Creuzé : Lettre aux municipalités, 33. — (2) Colloque de Melle, l-( novembre ITSl : Hugues, III, 347. — (3 Hugues, III. 566, 11. — t) Chassin, I, 2-5. — (!'>) ('/'. infra, à propos des cahiers de 1780, l'étude de cette demande.

« porte souvent à s'oublier », écrit un magistrat en 1773(1).

D'autres restent catholiques, mais se souviennent qu'ils descendent des Huguenots convertis par la force ou l'intimidation, et le souvenir de celte contrainte les attache médiocrement à la foi qui leur fut imposée. La bisaïeule de Thibaudeau le constituant, trisaïeule du conventionnel, calviniste de la Châtaigneraie, avait été enfermée dans un

uvent de Luron. Antoine-Claire le note au début de ses .Mémoires (2). Creuzé-Latouche sort de souche huguenote. On s'en aperçoit à l'importance qu'il donne aux griefs des protestants dans l'énumération des abus de l'ancien régime (3).

Les Mémoires du curé Jacques-César Ingrand (\) permettent de préciser quelles façons de penser et de sentir peu conciliaires avec l'orthodoxie se conservaient dans ces familles.

A la révocation, René Ingrand, receveur des tailles à Châtellerault, dut vendre sa charge. Sa femme et une de ses filles passèrent en Angleterre : il resta en France après elles pour liquider son bien. Il réfléchit alors, et « crut « bien faire en se rendant catholique romain », abjura et racheta sa charge. Il mourut dans la communion extérieure de l'Eglise.

11 n'avait pourtant ni brûlé ni déchiré un petit traité qu'il avait écrit, adressé à toute sa famille, pour la soutenir dans la religion protestante et la consoler dans la persécution et les épreuves. « Les citations de l'Ancien et du Nou- « veau Testament n'y manquaient pas ». Son petit-fils,

I Circulaire non signée : à Poitiers, le 25 avril 1773. 11. P., in-4°, XVII.— (2) A.-C. Thibaudeau, 52. —(3) Creuzé-Latouche, Lettre aux municipalités, 24-34. - (3) Lin. nant ///ex affaires... A. V,reg. 2:58.

.!</'/' papiers : A. V., En. i'.ii.

François-Pierre, le conventionnel, ferma les églises clans la Vienne. Un autre, Jacques-César, était devenu prêtre; sa mère, veuve et pieuse, l'avait souhaité, mais il se souvenait d'avoir vu et lu, tout enfant, le petit traité de son grand-père; il s'en souvenait plus peut-être qu'il n'imaginait lui-môme. Dès 1790, il accueillait les décrets de la Constituante contre le monachisme, avec un enthousiasme qui eût réjoui ses ancêtres les plus huguenots.

Puis, il fut un jacobin exalté et un apostat déclamatoire ; il se déprêtrisa bruyamment et, à GO ans, épousa une jeune citoyenne dont il avait distingué au club « la « figure intéressante et tous les avantages dus à l'honneur « de son sexe ».

Mais il entend justifier son mariage par les autorités de l'ancien et du nouveau Testament, « qui sont des lois, aux- « quelles on ne peut refuser de se soumettre sans contreci dire la meilleure des religions, la plus authentique ».

Il fait figurer le Décalogue, le Pater et le Gloria, dans son projet de fêtes décadaires. Quand, en l'an VIII, il écrit ses Mémoires sur un gros registre emporté de sa cure, après avoir conté ses misères de ménage, car il était fort gêné, il conclut : « que le Bon Dieu soit béni de tout » , et, après un long récitde ses souffrances — il était de santé pitoyable, à moins qu'il ne fut malade imaginaire — il ajoute : « Rendons « grâces à Dieu de toutes choses : Gloria in excelsis Deo « et in terra pax hominibus home voluntatis. » C'est à peu près le dernier mot de ses Mémoires. Il n'aurait pas moins surpris, s'ils avaient pu le lire, ses collègues du club, que ses anciens confrères, demeurés fermes dans la foi, mais sans doute son grand-père eût reconnu le goût héréditaire des citations scripturaires et l'aieule passée en Angleterre

iv 4

b0 LA RÉVOLUTION A POITIERS

pour cause de religion eût feuilleté sans étonnement ces souvenirs d'un apostat de 93, qui semblent si souvent le livre de raison d'un ministre de la Religion prétendue

réformée.

Dans la masse docile des catholiques exacts à accomplir, en 1788-1789, toutes les pratiques extérieures de leur culte, il devait y avoir nombre de ces mal convertis.

La philosophie du siècle avait naturellement fait des conquêtes en Poitou comme dans toute la France, et c'était le clergé, formé par profession aux spéculations de la pensée, qui en était le plus pénétré.

C'est un ancien jésuite qui, le premier, fait lire à A. -G. Thibaudeau les livres des novateurs (1). Diderot raconte quelque part qu'il a dîné « avec deux moines qui n'étaient rien moins que bigots. L'un d'eux nous lut le premier cahier d'un traité d'athéisme très frais et très vigoureux, plein d'idées neuves et hardies. J'appris avec édification que cette doctrine était la doctrine courante de leurs corridors (2) ». L'auteur du cahier était Dom Deschamps, prieur de Montreuil-Bellav, au diocèse de Poitiers. Ce bénédictin, régulier dans sa conduite et zélé au dernier point pour les intérêts temporels de son couvent, avait inventé une philosophie où l'on reconnaît les traits essentiels de l'hegelianisme. En métaphysique, D. Deschamps nie la personnalité et les attributs moraux de Dieu, en morale et en politique, il pré-

(d) Op. m., 54. — (2) Diderot à Mlle Voland: Il sept. 1769. Beaussire ; Antécédents de l'Héyclianisme, 2.

ET DANS LA VIENNE .il

conise la communauté des biens et des femmes. Plein de mépris pour les systèmes philosophiques de son temps, plus absurdes selon lui que la religion qu'ils prétendaient remplacer, D. Deschamps cherchait partout des prosélytes. I! régnait sans conteste au château des Ormes chez le marquis de Voyer d'Argenson, fils du ministre de la Guerre. Il avait endoctriné plusieurs desesconfrères : D. iMazet(a), qui passait pour la tête la plus forte de l'abbaye Saint-Cyprien de Poitiers, avait recopié de sa main les cahiers de D. Deschamps (1). L'autorité ne bougea pas. Cette propagande active, à peine clandestine, semble lui avoiréchappé.

L'ouvrage le plus important qui ait paru à Poitiers à la fin du xviii8 siècle, l'Abrégé de l'histoire du Poitou.de Thibaudeau (2), est pénétré d'un esprit voltairien qui ne se cache pas, « Gomment, monsieur, lui disait Allard de la Resnièredans ses Errata (3), vivant dans une société de chrétiens, élevé dans les maximes de leur religion, avezvous pu, sur cet objet de nos respects, de notre vénération, vous permettre de mauvaises plaisanteries et oublier qu'en agissant ainsi, outre que vous commettiez un sacrilège affreux, c'était manquer à l'honnêteté, aux principes d'éducation, que de parler outrageusement dans cette société de ce que cette société révère. »

Le sacrilège affreux ne fit perdre à Thibaudeau la clientèle ni de l'évêché, ni des chapitres et des abbayes dont il était le conseil.

(a) Mazet (Hugues), né le 15 février 1743 à Sury (Rhône), mort à Poitiers le 1er raa, 1817, bénédictin à Saint-AllyredeClermont, àlaChaisemeueta bamt-Cyprien; historiographe du Poitou; membre de l'assem- Dléeprovinciale<1787), faillit être élu députédu clergé enl789.Bibliothécaire de la ville de Poitiers, 1792-1817,Cf. Bernardy. Soticc sur D.Mazet. [1) flous ne les connaissons même que par cette copie. Bibl. Poit. ms. -<-) H volumes in-12. Paris, Demonville. Poitiers, chez l'auteur et Aug. Girault, 1782-1788. - (3) Errata : Ire partie, lettre II.

L'attaque de la philosophie avait surpris le clergé, divisé par la continuation des querelles anciennes. On cherche les mesures prises par l'autorité pour lutter contre la propagande philosophique dans le clergé qu'elle entamait; on ne trouve que des précautions contre le Jansénisme. Quand D. Fonteneau, chargé d'écrire l'histoire du Poitou, en eut amassé les matériaux dans tous les chartners de la province, il fut disgracié par ses supérieurs sur une accusation de Jansénisme qui étonna beaucoup ceux qui le connaissaient le mieux (1). La Congrégation de Saint-Maur confia la continuation de sa tâche à D. Mazet. Celui-ci n'avait pas d'attaches jansénistes connues, mais il copiait de sa main les œuvres d'un de ses confrères qui ne croyait pas en Dieu.

Jusqu'cà la veille de la Révolution, la question du Jansénisme forme la trame de toute l'histoire ecclésiastique, mêlant les querelles théologiques aux rivalités d'intérêts et séparant le clergé en deux partis où il était malaisé de dire qui s'était décidé par raison de doctrine, qui par

esprit de corps.

L'Université et le Chapitredela cathédrale étaient Jansénistes et Gallicans. L'Université n'avait pas pardonné aux Jésuites la prospérité de leurs collèges. « De toutes les universités du Royaume, disait la célèbre feuille janséniste, les Nouvelles Ecclésiastiques, il n'y en a aucune qui ait combattu les erreurs des Jésuites aussi persévéramment que

1 1 Levieil de la Marsonnière, les Amitiés et les épreuves de D. Fonte-

ne m.

celle de Poitiers. » Elle en avait appelé au futur concile de la constitution Unigenitus (1).

Le chapitre cathédral de Saint-Pierre était en rivalité séculaire contre le chapitre de Saint-Hilaire, ultramontain déclaré, qui se réclamait de la protection immédiate du pape et pavoisait aux couleurs unies de France et du Saint- Siège. Par une tradition non moins ancienne, les chanoines de Saint-Pierre étaient en opposition avec leur évêque. Or, La Poype de Vertrieu (1702-1732) (2), son neveu et successeur Foudras de Gourcenay (1732-1748), Gaussade de la Marthonie (3) (1 748-1759), n'avaient rien négligé pour imposer l'obéissance à la constitution Un'ujenitus . Ils avaient confié leurs séminaires aux Lazaristes, attachés aux doctrines romaines et détestés des Jansénistes à l'égal des Jésuites.

Mais un évêque d'ancien régime ne tenait son clergé ni par la nomination, ni parla révocation. Tous les bénéfices, conformément au Droit Canon, étaient inamovibles, et sur 750 paroisses, l'évêque de Poitiers ne disposait que de 252 cures, dont pas une des 24 de sa ville épiscopale. Les cinq cents autres, soit les deux tiers, étaient à la nomination de 91 présentateurs divers. Le Chapitre de Saint-Pierre à lui seul nommait à 31 cures et ses différents dignitaires avaient un droit de présentation individuel à vingt autres (4).

Ainsi limitée, l'autorité des évêques ne pouvait imposer l'unité au clergé. Du moins leur continuité de vues, l'influence des Jésuites, prépondérante à Poitiers jusqu'à leur

(i) Nouv. eccl., 1777,20. — (2) Paulze d'ivoy de la Poype, Un éoéqae de Poitiers au X\IUe siècle. — (3) Nouv. Ecc. Table, v» Gaussai le et Foudras. — (4) Table des Collateurs et présentateurs des cures du Diocèse : Almanach provincial, pp. 88 à 102. Cf. le Pouillc du Diocèse.

expulsion, secondée par les prédications des Capucins et les services rendus au peuple par les Filles de la Sagesse, réduisait les Jansénistes à l'état de minorité opposante. Les Dominicains et les Augustins faisaient quelquefois cause commune avec eux. Quand Saint-Aulaire (à) fut appelé à recueillir la succession de Caussade de la Marthonie, nommé à Meaux, les Jansénistes tentèrent de l'accaparer et donnèrent de grands éloges à son mandement de prise de possession (1). Leur illusion fut de courte durée, et les Nouvelles ecclésiastiques lui firent expier par les attaques les plus vives et les plus persévérantes la déception qu'il leur avait causée.

La sévérité de ses mœurs décourageait la calomnie, mais on critiquait son peu d'exactitude à garder la résidence. On lui prêtait un caractère altier, impérieux et chagrin (2). 11 était au moins processif: le 21 avril 1773, son procureur lui donnait quittance pour les frais de 51 instances (3).

(a) Saint-Aulaire (Martial-Louis-Beaupoil de). Né le 1er janvier 1719, au château de Gorre (Haute-Vienne), mort à Fribourg (Suisse), le 17 janvier 1798. Archidiacre de Montaveret au diocèse de Tarbes, dont son oncle, Pierre de Saint-Aulaire, était évèque ; appelé à Rouen par le cardinal de Saulx-Tavannes, vicaire général (31 mars 1750); grand archidiacre de Rouen (7 avril lT.'il); abbé de Saint-ïhaurin d'Evreux (1753); nommé à l'évêché de Poitiers [Gazette de France, 17 février 1759 . Il obtint encore, en 1788, l'abbaye de Coulomb, près Maintenon (diocèse de Chartres). Ces bénéfices étaient d'un revenu net : l'évêché de Poitiers de tô.OOO 1 ; Saint-Thaurin, de 25. 000; Coulomb de 18.000 (A. V. L., 258 . Député du Clergé de Poitou aux Etats Généraux. Dépossédé de son siège pour relus de serment, il se retira vers la fin delà Constituante au château de Gorre,chez son frère,et en partit le 12 septembre 1792 pour l'exil où il mourut.

L) Nouv. eec, 1760, 70. — (2) Creuzé-Latouche, 52-53 : « Contrarié par ses prêtres, brouillé avei si - voisins, perdant souvent des procès, toujours affligé de maladies, inquiet, sombre, souffrant, toujours gêné, même malgré ses abbayes el ses immenses richesses.» Frenilly dit seulement, 106 : un petit vieillard froid et sec. — (3) Quittances de (mollet des Ages. A. Y. G, 13.

Ce qui lui fait le plus d'honneur, c'est qu'il eut le goût et la connaissance du mérite. En 1771, Broglie le proposait au Roi pour lafeuilledes bénéfices : la proposition n'eut pas de suite (1). Mais on peut juger son discernement au choix de ses vicaires généraux. L'homme de sa confiance pour la direction des communautés de femmes et tout ce qui touchait la spiritualité était l'abbé d'Aviau du Bois de Sanzay, le futur archevêque de Vienne et de Bordeaux, qui propagea dans le diocèse le culte du Sacré-Cœur et la croyance à l'Immaculée Conception (2). Saint-Aulaire l'avait deviné et retenu, alors qu'il se destinait aux Missions Etrangères. La Laurencie, évêque de Nantes, Brault, évêque de Bayeux au Concordat, puis archevêque d'Alby, avaient pareillement été de ses collaborateurs, sans compter ceux qui refusèrent l'épiscopat, comme l'abbé de Moussac. On remarqua sous la Révolution, quand Le Cesve, puis Montault, furent évêques intrus h sa place, qu'il les avait dès longtemps distingués et leur avait offert des postes supérieurs à ceux qu'ils occupaient.

Comme premier acte de son épiscopat, Saint-Aulaire donna raison aux Jésuites, qu'en arrivant il trouvait encore une fois aux prises avec l'Université (3). La faculté de théologie accusait le P. Briquet de soutenir les maximes ultramontaines, l'usure, le vol domestique, l'épicurisme, le matérialisme, le déisme, le pélagianisme, ce qui faisait beaucoup d'erreurs pour un seul jésuite et même contradictoires. Malgré la décision de Saint-Aulaire, favorable au P. Briquet, l'Université ne se tint pas pour battue et une nouvelle accusation était dirigée contre le P. Lapinotrie, quand la

(1) Duc de Broglie, le Secret du Roi, II, 346-347.— (2) Lyonnet, I, 150 loi.— (3) A. V. D. 195. Delfour,181 ss.

Compagnie de Jésus fut dissoute par arrêts du Parlement. Saint-Aulaire la défendit par une lettre au Chancelier : il exprimait la pensée dominante de sa ville épiscopale. Le perruquier Charmeteau, écho des gens de métier, écrit dans son journal (1) : « Les Jésuites ont sorti de leurs maisons le 30 août 1 762 et sécularisés par un arrêt foudroyant au grand regret de toute la ville qui y a beaucoup perdu, » L'intendant de Blossac laissa ses fils au collège jusqu'à la veille de la fermeture. Le Présidial ferma les yeux et donna aux Jésuites le temps de sauver leur mobilier; le R. P. de la Martinière, supérieur du Puygareau, eut le loisir d'en vendre pour 12.000 livres (2).

Saint-Aulaire resta attaché aux Jésuites et regretta toujours leur suppression. Au service pour le repos de l'âme de Louis XV, en sa présence et avec son approbation, son grand vicaire d'Aviau fit entendre une protestation peu déguisée en leur faveur (3). A l'Assemblée du Clergé, en 1789, Saint-Aulaire dit encore : « Si l'irréligion a fait depuis quelques années des progrès si effrayants et si rapides, accusons principalement le vice dont est frappée l'éducation qu'on donne aujourd'hui à la Jeunesse (4). »

Le Parlement s'était attribué la haute main sur les anciens collèges des Jésuites. A Poitiers, il avait abandonné la nomination des professeurs au corps de ville, mais s'était réservé le choix du principal et la surveillance de l'enseignement. Le président Rolland d'Erceville, qui avait fait imprimer à ses frais Y Extrait des assertions, dirigeait le nouveau système d'instruction publique. On appelait cou-

(1) Arch. Ulst.,\\, 407. —(2) Rolland. Comple-rendu. Delfour, 199. — (3) D'Aviau, Oraison funèbre de Louis XV, 33-34. — (4) Beauchet- Filleau, Clergé de 17 su. s.

raniment les enfants du Parlement le personnel de fortune composé de laïques et de séculiers, qui remplaçait les Jésuites au collège Sainte-Marthe.

Saint-Aulaire interdit aux clercs de son diocèse d'étudier sous leur direction la philosophie et la théologie. L'archevêque de Tours et l'évêque d'Angoulême l'imitèrent. Les hautes classes furent dépeuplées, et le Parlement dut suspendre les cours de théologie (1765). En môme temps, Saint-Aulaire, qui « n'a rien omis pour faire échouer le collège Sainte-Marthe » (1), favorisait de tout son pouvoir les « petits collèges » qui s'établirent et qui « ne tendaient à rien moins qu'à détruire celui de l'université (2) ». Celui de Thouars attira des élèves de Poitiers même, ù commencer par le fils du maire, Pallu du Parc (3). Saint-Aulaire en choisissait les professeurs, allait en présider les fêtes, donnait aux élèves des prix reliés à ses armes (4).

La suppression des Parlements fit espérer la revanche des Jésuites ou tout au moins la remise du collège à un ordre religieux. « Le collège était représenté comme un lieu proscrit. On devait substituer aux professeurs qu'on appelait les enfants du Parlement différents ordres religieux, et un de ces ordres, entre autres, arrêtait dans son cloître les enfants du collège pour les féliciter que le dépôt de leur éducation allait être remis entre ses mains (5). » Ce détail est emprunté au plus suspect des auteurs, Planier; mais il écrivait sous le contrôle de ses adversaires et dans une

(1) Nouv. ecc, 1777, 26. — (2) Planier, Mémoire, 17. — (3) Aff. P 1780,42. — (i)Aff. Poit., 1773, 122-123; 1780, 180; Blossac en faisail autant: eocl. /oc, 1782,16:;; 1786,163. En 1787, la retraite esl prêchée aux élèves par Drouault, ancien jésuite, devenu curé de Saint-Jean à Poitiers. Aff. Poit., 1788, 152. — (5) Planier, 13.

circonstance qui, à elle seule, porte témoignage de la situation morale du collège.

L'abbé Mignen du Planier(a),voué aune horrible célébrité comme président du tribunal criminel sous la Terreur, avait débuté comme sous-principal du collège. Il devait cette place à un protecteur qu'il ne nomme pas, dont il dit seulement qu' « exilé en 1757 dans les montagnes de Sarlat pour la Cause Commune il avait fourni des notes peu favorables pour la Compagnie se disant de Jésus ».

Nommé professeur de cinquième en 1771 (1) et interdit trois mois après par l'évêque.il n'en était pas moins resté en fonctions. Cette situation dura quatre ans, puis, le 27 février 1775, Planier enleva sa blanchisseuse et gagna l'Angleterre avec elle. Un chanoine de Notre-Dame, Girault, partit en même temps avec sa gouvernante et deux séminaristes se joignirent à la caravane. On imagine le scandale. La blanchisseuse était mineure ; Planier fut poursuivi au criminel pour rapt. De Londres il publia sa défense, nia tout et se présenta comme une victime des Jésuites. « L'accusation a été suivie avec un acharnement qui paraîtrait incroyable si l'esprit qui anime l'hydre toujours renaissante

(a) Planier (Pierre-Jean Mignen du P]anier,dt7). Né à Poitiers, en 1747, mort à .Niort le 30 avril 1832. Sous-principal et professeur au collège Sainte-Marthe, comme il est dit au texte. Maître de pension en Angleterre. Rentre en France en 1792, comme prêtre marié. Vicaire à Lusignan, 19 septembre 1792. Vice-président du Comité de. Surveillance et Révolutionnaire de Poitiers. Nommé par Ingrand président du Tribunal criminel de la Vienne. Incarcéré après le 9 thermidor. Sous le Directoire, président du cercle constitutionnel et chef des Exagérés. Déporté en cette qualité en vertu des lois sur les ecclésiastiques, bien qu'il eût abdiqué ses fonctions depuis l'an IL II ressort du registre des sépultures de la paroisse Notre-Dame de Niort, où il mourut, que les obsèques religieuses ne lui furent pas refusées.

(1) Déi. Mun.,9 nov.Il est nommé à l'unanimité de 31 votants « étant une personne (le bonnes vie et mœurs, très instruit et capable d'enseigner ».

de la Société n'était pas aussi connu. Tout a été mis en usage pour me perdre et pour compromettre une maison respectable qu'on croyait détruire en m'accusant (1). » C'était pur hasard si sa blanchisseuse, une fille légère, avait disparu de chez ses parents le jour qu'il se décidait lui-même à fuir ses persécuteurs.

Malgré cette audacieuse défense, l'anecdote n'ajouta fias au bon renom du collège. Les études y périclitaient, et il était évident que la dissolution des Jésuites avait été un désastre pour l'instruction comme pour l'éducation. L'Hôtel de Ville, qui nommait les professeurs, dut constater le désordre dans leque] le collège était tombé ; il réclama une réorganisation complète (2). Le Parlement, qui avait déjà rétabli les chaires de théologie par son arrêt du 20 août 1777 (3), répondit en lui enlevant le droit de nomination des professeurs et en le transférant au tribunal de l'Université. Le corps de ville prit à son tour position contre le collège et cessa d'aller aux distributions des prix (4).

Une partie importante de l'opinion réclamait que l'instruction publique fût remise à des congrégations enseignantes.

Le 10 juin 1788,1a commission intermédiaire de l'assemblée provinciale demanda au Roi la remise du collège à une congrégation (5).

En 1789, ce ne fut pas le seul clergé qui en formula le vœu dans son cahier. Le conseiller Lamarque, dans son Projet de cahier à fournir par les députés du Tiers-Etal du Poitou, une des brochures qui eurent le plus de succès

(1) Planier, 3-3. — (2)Dél. Mun.,18 et 23 février 1782.- (3) Aff. P 1777, 107. — (4) Arrêt du 9 août 1782. Dél. Mun., 18 oovembre 1782. 23 et 30 juin 1783. — (5) A. V., D. 24. Mémoire de la commission intermédiaire.

alors, traçait le plan de quatre congrégations à qui il remettait, avec la charge de l'éducation nationale, les biens des anciens ordres dégénérés (1). L'Université répondit par un mémoire (2) où elle revendiquait le monopole de l'enseignement pour elle-même, légitime fondée de pouvoir des deux puissances, la spirituelle et la temporelle, fidèle aux lois de l'une et de l'autre, et ce ne serait pas solliciter beaucoup la pensée des rédacteurs d'ajouter, indépendante vis-à-vis des deux.

Le parti janséniste aboutit ainsi à une conception très spéciale mais très précise de monopole universitaire.

On se tromperait de tout si l'on imaginait que cette grande querelle de l'enseignement, où les deux camps s'affrontaient, était leur seule occasion de se mesurer. Saint- Aulaire étant devenu un des ennemis de prédilection des Jansénistes, il n'était incident qui ne fût prétexte à le vilipender.

Quand il fit rédiger un Bréviaire nouveau et un Missel, il fut accusé à la fois d'introduire une liturgie ultramontaine — elle suivait pourtant l'usage de Paris — et de faire une spéculation de librairie de compte et demi avec l'éditeur (3).

Le parti janséniste employa tous ses efforts pour faire

refuser les lettres patentes d'autorisation aux Missionnaires du Saint-Esprit et aux Filles de la Sagesse qui continuaient la tradition de piété affectueuse et populaire de leur fonda-

(1) Lamarque, 67-7'J. Cf. Tiers de Montmorillon, art. 49. —(2) Revue Internat, de l'Enseignement supérieur, 1887. — (3) Nouv. EccL, 1778, 204. Le Bréviaire datait de 170!}, mais beaucoup de prêtres continuaient à se servir de l'ancien; Saint-Aulaire rendit le nouveau obligatoire par Sun ordonnance du 6 mai 1778. D. Gueranger Institutions liturgiques, II, :>06, accuse au contraire le Bréviaire et le Missel d'avoir subi des iniluences jansénistes.

ET DANS LA VIENNE Cl

teur, le P. de Montfort. Il faut lire le Mémoire composé contre eux par un conseiller au Parlement de Paris, de Monblin, qui utilisait ainsi son exil en Poitou (I). Les lettres patentes parurent dans l'Ouest une revanche locale de la suppression de la Compagnie de Jésus. Saint-Aulaire s'était employé à les obtenir ; Blossac avait donné un avis favorable (2).

Les Filles de la Sagesse tenaient tant de place dans les préoccupations du parti adverse qu'en 1777 la sécularisation de l'Hôpital Général qu'elles desservaient, à la suite des démêlés de la supérieure, sœur Gertrude, avec son confesseur, fut célébrée, dans toute la France, comme une défaite des idées ùltramontaines (3) et l'on fit silence quelques années plus tard sur la décision qui, au contraire, les appela à l'Hôtel-Dieu (4).

Pendant que cette congrégation naissait, d'anciennes maisons se dépeuplaient et d'importants établissements devenaient sans utilité. Rien n'était dès lors plus naturel que des suppressions et des réunions de bénéfices, mais rien ne souleva de plus douloureuses querelles. La réunion des abbayes de Saint-Jouin de Marne, de Ghambon, de Nanteuil-en-Yallée provoqua autant de procès (5). Tout couvent condamné à disparaître se plaignait d'être sacrifié à cause de ses tendances. La suppression du couvent des dominicaines de Sainte- Catherine, qui ne recevait plus de

(1) Recueil D. Fonteneau, lxiv-53, copie par D. Mazet. Chassin, [,480 s. — (2) Lettres patentes de mars 1773 enregistrées au Conseil Supérieur le 24 décembre. Aff. Poit., 1774, î'.KiO. — (3) Nouv. Eccl., 20 février, 3 avril 1777. Cf. Arch. ÏÏist. Poit., XV. ii:>. — (4) Traité du 13 juin 1787. Arch. de l'Hôtel-Dieu. — (5) Camus. Mém. ap. Nouv. Eccl., l9nov. 1784. En 1789, les réclamations de Nanteuil, dont l'abbaye avail été unie au séminaire, n'étaient pas apaisées. Dél. Mun. Poit., 18-24 déc.

novices depuis 1734, amena un conflit entre l'évêque et les RR. PP. Jacobins et aboutit à l'interdiction pour ces religieux, de prêcher et de confesser dans le diocèse (1).

A Niort, il ne restait que neuf franciscaines ; quatre consentaient à se réunir à d'autres maisons de leur Ordre, cinq résistèrent. L'Offîcial dut conduire une expédition militaire contre le couvent et le prendre d'assaut (2).

L'Abbaye de Charroux fut unie au chapitre de Brioude. Saint-Aulaire se plaignit du tort fait à son diocèse et obtint deux petits prieurés qui en dépendaient, pour être unis à l'église cathédrale et servira y fonder une fabrique. Jusquelà, les frais du culte étaient partagés entre le Chapitre et l'Evêque. Les chanoines prétendirent que l'union ne devait profiter qu'à eux seuls et que l'évêque devrait comme par le passé payer la moitié de la cire et de l'encens. Le Chanoine Irland pour ses confrères fut à Paris, consulta Camus, demanda au Conseil de conscience de la Sorbonne si un évêque pouvait profiter d'une réunion qu'il opérait et obtint un avis portant qu'il y avait « abus d'autorité et simonie ».

Le Chapitre inscrivit cette réponse sur ses registres. Le mémoire et les numéros des Nouvelles Ecclésiastiques relatifs à l'affaire furent envoyés à toutes les communautés, à tous les curés et aux personnes distinguées du diocèse sous le sceau du chanoine Irland.

Saint-Aulaire fut réduit à se défendre contre l'accusation de simonie par un mandement qu'il fit lire au prône de toutes les paroisses. Il expliquait que canoniquement il était sans reproche ; la réunion avait été prononcée par le métropolitain Il n'avait fait que la solliciter pour l'avantage

Nouv.Eccl, 1775, 78; 1779, 109. —(2) Jfouv. EccL, 1777, 109.

commun du Chapitre et de son siège. On ne pouvait même pas le soupçonner d'une pensée d'intérêt personnel ; la réunion ne devait, suivant toute apparence, profiter qu'à ses successeurs, car elle ne deviendrait effective qu'au décès du titulaire des prieurés beaucoup plus jeune que lui-même.

Saint-Aulaire avait raison et eut raison. Le Conseil de Sorbonne déclara qu'il avait été surpris par un exposé inexact. Un arrêt du Conseil supprima le Mémoire du Chapitre et ordonna de biffer sur ses registres les délibérations injurieuses à l'évêque. Les agents généraux du clergé adressèrent cet arrêt dans tous les diocèses : « l'éclat que le chapitre de Poitiers a donné aux excès qu'il a commis contre son évoque, intéressant tout le corps de Tépiscopat (1) ».

Le chanoine Irland fut exilé à l'abbaye de la Reau. Saint- Aulaire s'honora en intervenant pour lui : « Monseigneur, lui écrivit alors le chanoine (2), je viens de recevoir la révocation de ma lettre de cachet, et M. de Blossac me marque, de la part du ministre, que c'est à vous que j'en ai la principale obligation.

« Je vous en fais mes remerciements, Monseigneur, et vous prie de les recevoir comme je reçois le témoignage de votre bonne volonté. » Saint-Aulaire répondit :

Dissais, le 31 octobre 1779.

«Je crois pouvoir vous dire que vous m'avez rendu le mal pour le bien. Je n'étais occupé que de ce qui pouvait vous être avantageux. Mais, enfin, vous reconnaissez vos torts. Il

(1) Sur cette affaire : Xouc.Eccl., 3 avril, 3 juillet, ls déc. 1778; 13, 20 mars, 3 juillet 1779. Saint-Aulaire, Lettre pastorale du 23 mars 1779. — (2) Nouv. EccL, 1779, 41.

est d'un chrétien et encore plus d'un homme de mon état de pardonner et d'en donner l'exemple. Je vous pardonne donc, Monsieur, bien volontiers. »

Cette raide soumission et ce pardon altier mettaient fin, tant bien que mal, à la plus scandaleuse dispute. En 1784, le chapitre envoya deux députés à l'évêque lui demander son amitié. Saint-Aulaire l'accorda, mais il ne rendit pas à M. Irland le droit de prêcher.

Le Jansénisme ou le Gallicanisme n'ont pas, dira-t-on, grande part dans ces querelles qu'inspire surtout l'esprit de corps. Les dissidences doctrinales n'étaient pourtant pas oubliées, et la dernière querelle, qui troubla l'ancienne Eglise de Poitiers, fut toute théologique

Le 10 juillet 1787, Saint-Aulaire étant à Versailles, le bruit se répandit que la faculté de théologie allait faire un éclat et que la thèse qu'Alexandre Briquet [a) se préparait à soutenir était le compendium des principes de la morale outrée. Elle était inspirée par Bouin de Beaupré (b), chanoine

(a) Briquet (Henri, dit Hilaire-Alexandre). Né à Chasseneuil. le 30 octobre I7G2, mort à Niort le 28 mars 1833. Vicaire de Saint-Cybard et professeur de seconde au collège Sainte-Marthe, 1788; professeur de rhétorique, 1791 ; vicaire épiscopal, 14 avril 1791 ; abdique la prêtrise le 9 frimaire an II; membre du Comité de Surveillance et révolutionnaire (5 nivôse), démissionnaire (7 ventôse); incarcéré le 30 et déporté à Rocbefort par arrêté du district de Poitiers du 15 floréal an IL Remis en liberté par le Comité de Sûreté générale de la Convention le !i germinal an III. Défenseur officieux à Rocbefort ; professeur à l'Ecole Centrale, puis à l'Ecole Municipale de Niort; directeur de l'Almanach des Muses (an VII-an XI). Il épousa, à Niort, une femme de lettres, Fortunée Bernier (1782-1815), qui demanda le divorce en 1808. Briquet a laissé une Histoire de la Ville de Niort, sans parler de ses productions de circonstances : Oraison funèbre de Mirabeau, Or aison funèbre de la royauté française, Légitimité du Mariage des Prêtres.

(6) Boum de Beaupré (Louis) (20 juillet 1745-22 février 1820). Chanoine de Saint-Pierre, docteur en théologie, 17 mai 1777; professeur de théologie au collège 1777, recteur de l'Université 1782. Député à la Chambre Ecclésiastique du diocèse. Député de son chapitre à l'Assem-

ET DANS LA VIENNE 6b

de Saint-Pierre, une des têtes de sa compagnie, que le Parlement avait, en 1777, chargé d'enseigner la théologie au collège et dont les Nouvelles ecclésiastiques faisaient en toute occasion l'éloge (1). Les grands vicaires Constant et d'Aviau essaient de rendre la soutenance impossible en obtenant l'abstention des docteurs qui devaient y argumenter. Peine perdue. La soutenance a lieu sous la présidence de Bouin de Beaupré et le récipiendaire est reçu docteur avec éloges. Les grands vicaires le somment de se rétracter. Briquet refuse : ils l'interdisent. Bouin de Beaupré riposte par sa Lettre de quelques ecclésiastiques (2).Cet écrit semble venir en droite ligne de Port-Royal. Le style grave et tendu ne rappelle- en rien le xvme siècle finissant. L'auteur conteste encore que les cinq propositions soient dans Jansénius (3). Une opposition injurieuse au culte du Sacré Cœur, un gallicanisme outrancier qui oppose sur un point de mystique à une bulle de saint Pie V l'arrêt de 1735 défendant de la citer parce qu'elle n'a pas été publiée dans le Royaume, un pessimisme profond, le mépris de la nature humaine dont toutes les actions sont coupables si elles ne sont surnaturelles, sans qu'aucune puisse être indifférente, telles sont les idées maîtresses de cette âpre brochure.

A la lire on comprend que les Jansénistes, qui, dans plusieurs de leurs démarches, ne paraissent plus qu'un parti, étaient toujours une secte.

La Révolution provoquera dans le clergé un classement

blée du Clergé, 1798. Opposé à la Constitution civile, il prêta et conseilla de prêter le serment de maintenir la liberté et l'égalité et tous ceux qui suivent, publia pour défendre ses opinions la Lettre d'un Ecclésiastique à sa sœur. Cbanoine honoraire au Concordat.

(1) Nouv. Eccl., 1780, 48. — (2) Bouin de Beaupré, Lettre de quelques ecclésiastiques. Nàuv. Eccl., 20 février, 22 octobre 1788. Lyonnet, Mgr d'Aviau, I, 198-203. — (3) Loc. cit., 50. Cf. Aff. Poit., 1780, 7.

iv 5

bien différent. En Poitou, les jansénistes ne seront pas constitutionnels, mais, même en Poitou, le contre-coup des vieilles luttes, pour être indirect, ne sera pas moins réel et l'on comprendrait mal l'histoire religieuse de la Révolution si on l'isolait des querelles théologiques du xvme siècle et de l'esprit de division qu'elles avaient développé.

Page 1