‹ La Revolution à Poitiers et dans la VienneChapitre 36 sur 86 · CHAPITRE PREAU Eli La Convocation des Etats Généraux · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREAU Eli La Convocation des Etats Généraux

I. — Le Poitou n'est pas représenté à l'assemblée des notables. Le Présidial adhère à la réforme judiciaire de Lamoignon. Calme de la province en 1788.

IL — Trois assemblées d'élection se prononcent pour le doublementdu Tiers. Avis conforme delà Commission intermédiaire en l'absence de Lézardière et de Saint-Aulaire. Assemblée de la noblesse de la (latine. Les vœux des Hôtels de Ville : Fontenay, Chàtellerault, Loudun s'y associent; Luçon et Cbarroux refusent. Le vœu de l'Hôtel de Ville de Poitiers ; intervention des Loges Maçonniques. Planche qui recommande le vœu de l'Hôtel de Ville. Les Réflexions d'un citoyen. Assemblées de la noblesse : les gentilshommes du Haut-Poitou refusent de s'associera ceux du Bas-Poitou pour protester contre le doublement du Tiers. Les étudiants de Poitiers et les événements de Rennes. Multiplicité des brochures patriotes. Malgré la misère causée par la rigueur de l'hiver, l'agitation ne dégénère pas en troubles matériels.

III. — Ouverture de la période électorale (fi février). Les circonscriptions. Assemblées de paroisses : les cahiers : leur rédaction est toujours une œuvre individuelle ; leur inspiration : Allard se vante d'avoir fabriqué celui de l'Université. Les paysans rejettent les mutions trop audacieuses : eahiersde Fors, de Brux. Modèles de cahiers qui onl circulé dans la province. Truquage des descriptions loi aies. Peu d'importance accordée par les assemblées de bailliage aux cahiers de paroisses. L< s assemblées urbaines. Les assemblées bailliagères.

IV. — L'assemblée des Trois Ordres à Poitiers. Le Tiers commence tout de suite ses travaux : rivalité de Poitiers el de Fontenay : triomphe du parti avancé; protestation des 32. Hostilité du Mas Cl contre les Evèques : les curés de Poitiers formés en Comité obtien-

IV s

iifiii des procurations en blanc de leurs confrères. La question des séminaristes. Le cahier esl rédigé sous l'influence de M. de Mercy et les deux Evêques sont élus en mauvais rang. Inexpérience politique de la noblesse. Le parti démocrate : La Roche-du-Maine. La Roche jaquelein. Rivalité du Haut et du Bas-Poitou; de la noblesse de province et de la noblesse de Cour. Elections de Cbàtellerault et de I oudun.

V. — Les Poitevins à la Constituante. Rôle des curés du Poitou pour la réunion des ordres. Nullité de la députation pendant le reste de l'existence de rassemblée.

La première manifestation politique du Poitou est la protestation de l'Hôtel de Ville de Poitiers contre l'absence, en effet singulière et regrettable, de tout représentant de la province à l'assemblée des notables (1).

L'Hôtel de Ville ne faisait d'ailleurs aucune allusion à la convocation des Etats Généraux. Cette demande était alors un article du programme de l'opposition parlementaire, et Poitiers, inconsolable de n'avoir pas obtenu de cour souveraine, trouvait dans ce conflit d'intérêts la lucidité de pénétrer l'égoïsme des parlementaires : « Ils ne montrent quelque fermeté que pour défendre leurs très chers privilèges, mais ils sacrifient sans peine les intérêts de la nation (2). »

Pendant les premiers mois de 1788,Brienne et Lamoignon, instruits de cet état d'esprit et jaloux de s'appuyer sur les sièges secondaires, appelèrent à Paris le plus haut magistrat de Poitiers, le lieutenant-général Irland de Bazoges, et le consultèrent assidûment sur la réforme qui devait aboutir à l'édit des grands bailliages (8 mai] (3). Mais l'arres-

(1) Dél. Mun., 12 et 29 janvier 1787, 17 oct., 17 nov. 1788. Cf. Plaintes de Saint-Gilles-sur-Vie,Chassin, I, 2-2. — (2) Félix Faulcon à Texier, S déc. L783 ; Lettre insérée dans ses Mémoires inédits. — (3) Irland de Bazoges au procureur du Roi Filleau, 15 janvier. Correspondance

tation dramatique desconseillers d'Espréménilet Monsabert, la jonction à l'édit des grands bailliages de celui qui enlevait au Parlement le droit d'enregistrer les lois et confiait cette fonction à la Cour Plénière, émurent assez violemment l'opinion pour que le.Présidial eût un moment d'hésitation. Il se réunit le 24 mai à 6 heures du matin pour procéder à l'enregistrement des édits, et quelques magistrats étaient disposés à s'y refuser. La délibération se prolongea jusqu'à midi. L'accord se fit à la fin, unanime pour l'enregistrement par obéissance et l'adoption de remontrances très timides (1). Le Présidial soumettait au Roi quelques réserves sur la composition de la Cour Plénière; il donnait un regret aux tribunaux d'exception supprimés par l'édit (2), mais il acceptait le rôle de grand bailliage et même se félicitait de l'extension de sa compétence (3).jDeux jours après, il adoptait le règlement nécessaire pour assurer le nouveau service et recevait, le 1er juin, une lettre de Lamoignon pleine de félicitations pour son zèle (4) : pendant ce temps, les présidiaux qui se solidarisaient avec les parlements faisaient grève.

Le parti parlementaire, plus fort dans le reste de la pro-

communiquée par li.Beauchet-Filleau : « Leministèrene dissimule plus qu'il s'occupe de, rendre nos sièges et même ceux inférieurs plus utiles aux provinces. On y travaille sérieusement, mais c'est une grande opération : elle passera par les mains de M. de Piépape, commissaire du Roi pour la législation, et de M. de Rocheffort, qui est rapporteur du bureau des réunions. On nie demande des détails nouveaux; envoyezmoi ce que vous avez de prêt. »

(l)Fauleon à .M. de la Boissière, 2i mai 1788; Lettre insérée dans ses Mémoire* inédits. — (2) Parmi ceux-ci était le Liureau de Finances. Il enregistra le 10 juin sa suppression en appelant respectueusement au Roi mieux informé. La déclaration du 23 septembre le rétablit. Bonvallel : le Bureau de Finances, de la généralité de Poitiers. — (3) Cf. le texte de ces remontrances, ap. de 'îennes : le Présidial de Poitiers, 504, qui en exagère la portée d'opposition. — (4) Babinet,ïVotes sur lePrésidial, fci6.

vince, fut outré de l'attitude du Présidial. De Loudun, Texier se récriait. Faulcon lui répondait : « Qu'un jour ou l'autre la Cour Plénière arriverait à être composée des députés des provinces, et qu'au reste il vaudrait infiniment mieux [mur i< peuple que les choses restassent ainsi que de retourner sur l'ancien pied (lvi. » A Ghâtellerault, Creuzé- Latouche détermine la sénéchaussée à refuser l'enregistre^ ment de l'édit de la Cour Plénière (2). Ingrand était à Pans; il avait assisté à l'arrestation d'Espréménil et de Monsabert ; prévenu que le ministère ne reculerait pas à les saisir sur leurs sièges, il leur avait offert asile chez lui. 11 lit passer dans la province une relation enflammée (3).

Néanmoins, en 1788, comme lors de la réforme de Meaupou, l'attitude antiparlementaire de la magistrature poitevine maintint la province dans le calme et l'obéissance au Roi.

Nulle province n'était plus paisible, quand, le 5 juillet, le Roi annonça son intention de réunir les Etats Généraux et prescrivit des recherches sur le mode ancien de leur convocation. Les différents corps fouillèrent tranquillement leurs archives, et la Commission intermédiaire centralisa les renseignements historiques qui pouvaient servir de précédents (4).

Mais l'opinion n'entendait pas que le mode d'élection et de délibération fût fixé par des usages contradictoires, dont les derniers monuments remontaient à 1614. Le Tiers-Etat

Faulcon à Texier, 20 juin, Lellre insérée dans ses Mémoires. Garran : Notice sur Creuzé-Latouche, ;>. — (3) Relation manuscrite; Ai - li. Anl. ouest.— (4) Del. Mun.Poit., 13, 20 oct.1788.

parut tout de suite unanime à réclamer un nombre de représentants égal à ceux des deux autres ordres, comme le seul moyen d'assurer l'abolition des privilèges pécuniaires de ceux-ci. On peut mesurer la force de ce mouvement d'opinion à l'attitude de corps aussi aristocratiques que la commission intermédiaire provinciale et les assemblées d'élections.

Celles-ci tenaient en octobre 1788 leur seconde session. L'assemblée de Chàtellerault, présidée par le marquis de Pérusse d'Escars, se borna à faire connaître le résultat de ses recherches historiques et à demander que le bailliage de Chàtellerault députât directement (1). A Poitiers, en ouvrant la première séance', le 15 octobre, l'abbé de Lentilhac ne dissimula pas que la convocation des Etats absorbait les pensées de tous ses collègues, mais il les invita à « attendre dans un respectueux silence ». L'nssemblée, suivant ce conseil, ne prit aucune délibération sur le mode de convocation, mais, à deux reprises, elle se prononça d'une manière à la fois pratique et éclatante pour l'abolition des privilèges pécuniaires. Le 23 octobre, jour de clôture delà session, elle décida que les privilégiés contribueraient à l'indemnitr de logement des curés dans les paroisses qui n'avaient pns de presbytère, et le même jour, sur l'invitation de M. de Lentilhac, les membres des deux premiers ordres offrirent à l'unanimité de concourir à la contribution représentative de la corvée (2).

Trois assemblées d'élections, sur neuf que comptait la province, prirent parti, et toutes trois pour le doublement du Tiers, celles de Niort et de Fontenay et celle de Saint- Ci) A. V., C., 608 : Proc.-verb. ass. Chàtellerault. — (2) A.V., C. 608. Proc. verb. ass. Poitiers.

Maixent, ou du moins ses procureurs-syndics, qui prirent sur eux de suppléer au silence de l'assemblée même (1).

La délibération de Fontenay est du 23 octobre (2). L'assemblée avait eu sous les yeux deux mémoires, l'un du marquis de la Coudraye, l'autre de Cochon de Lapparent; elle s'appuyait, pour réclamer le doublement du Tiers, sur ce que celui-ci possédait à lui seul autant de propriétés que les deux premiers ordres ; elle se prononçait très énergiquement pour une limitation censitaire du droit électoral et pour i'inéligibilité des privilégiés comme représentants du Tiers; elle demandait pour le Poitou 24 députés.

L'assemblée d'élection de Niort adopta, avant de se séparer, le 27 octobre, un vœu analogue sur le doublement du Tiers et l'inéligibilité des privilégiés, mais sur la votation dans les Etats elle ouvrait un avis original également opposé au vote par tête et au vote par ordre : le vote par province (3).

A Saint-Maixent,où l'assemblée s'était séparée sans, délibérer, les procureurs-syndics, le chevalier de Laage et l'avocat Levêque, proposèrent de réaliser le doublement du Tiers en réduisant à son profit la représentation du Clergé. Chaque députation aurait compris un membre pour le Clergé, deux pour la Noblesse, trois pour le Tiers (4).

Ce fut ce projet auquel se rallia ia commission intermédiaire provinciale. Le 22 novembre elle envoyait au Ministre les trois vœux qu'elle avait reçus et le sien propre sous le

(1) A N.Ba 68 : Forme proposée pour la convocation des Etats Généraux.— (2) A. N. Ea, 69; Bni 124. Extrait des registres des séances de l'assemblée de département de Fontenay, publié ap. Ghassin, I, 7, JO. — (3) A. V., C. 608. La lettre d'envoi est du i novembre; la délibération pas datée. — (4) A. V., C. 608. Le mémoire est simplement daté d'octobre, sans quantième.

ET DANS LA VIENNE ici

titre de : Forme proposée pour la convocation des Etats Généraux(i). Le dispositif arithmétique en était seulement

plus complexe et un peu moins défavorable au Clergé que le projet de Saint-Maixent : sur dix députés, il en donnait deux au Clergé, trois à la Noblesse, cinq au Tiers ; sur seize, trois au clergé, cinq à la noblesse, huit au Tiers.

La Commission n'était d'ailleurs pas au complet le jour où elle se prononçait ainsi. Le Comte Jouslard d'Iversay, l'abbé de la Faire, le conseiller de Lamarque et le procureur-syndic Thibaudeau étaient seuls à l'adopter. Saint-Aulaire, Lézardière et Perreau de la Franchère étaient absents. Les deux premiers, nous le verrons tout à l'heure, eussent certainement entraîna une décision contraire.

L'adbésion au doublement du Tiers de corps où les privilégiés étaient aussi puissants est d'autant plus remarquable que nous ne trouvons pas de manifestations adverses. Le 25 octobre une cinquantaine de gentilshommes de la Gâline et du Bocage, réunis au château de la Breaudière, près Secondigny, chez M. Desprez de Montpezat, signaient une délibération que celui-ci avait rédigée 2). Au milieu de beaucoup de demandes qui témoignaient de leur zèle pour le bien public — abonnement de la province aux vingtièmes, simplification de la procédure, organisation de l'assistance par le travail — ces gentilshommes réclamaient une décoration extérieure qui permit de reconnaître à première vue un noble d'un roturier, et. tandis qu'ils formulaient cette prétention irritante et puérile, ils se taisaient sur la question de doublement du Tiers, qu'ils ne semblaient même pas connaître.

(i)A. N.Ba, es ; mi i-Ji : Forme proposée l!-1 121 : lettre d'envoi, —

V V.. C. 607, <•! A. X. Ba, 68 : Mémoire pour être présenté i»ir la

noblesse de la Gdtine et du Bocage, publié en partie, Chassin, I, 12, 14.

C'est la seule démarche collective de la noblesse pendant l'automne de 1788. Elle témoigne d'autre part combien l'accord était loin d'exister à cette date entre les deux ordres menacés dans leurs privilèges. Tout jen assurant le Clergé de leur vénération, les gentilshommes gâtinais s'élevaient contre « ses prétentions déplacées,, son attachement « à la graisse de la terre» et demandaient son exclusion des assemblées provinciales puisqu'il avait ses impôts à part.

Les assemblées d'élections, la commission intermédiaire et la noblesse de la Gâtine n'avaient pas donné de publicité à leurs vœux : ceux-ci, destinés à éclairer le gouvernement, avaient été seulement adressés au Roi et aux ministres par la voie hiérarchique. Le Tiers-Etat ne connaissait donc pas tous les appuis qu'il avait rencontrés. Aucune brochure ne fera allusion aux graves démarches que nous venons de raconter.

En novembre, les Hôtels de Ville de Bretagne organisent un vaste pétitionnement et saisissent l'opinion de leurs arrêtés qu'ils livrent à l'impression. Les arrêtés de Nantes et de Quimper : doublement du Tiers, vote par tète, inéligibilité dans le Tiers des privilégiés ou de leurs agents, sont envoyés avec prière d'adhérer à toutes les autres villes. Ils reçoivent l'adhésion de Fontenay-le-Comte (30 novembre), mais ils sont repoussés à Luçon le 8 décembre (1). Châtellerault les fait siens le 12 décembre, à la sollicitation de sept villes : Nantes, Quimper, Rouen, Dieppe, Honfleur, Tours et Bar-sur-Aube (2), Loudun les adopte le 16 (3). Charroux, qui n'a pas d'Hôtel de Ville, mais seulement une municipalité conforme à l'édit de 1787, n'en reçoit pas

(1) Chassin, I, 15, 17. — (2) Dél. Mun., Chat., Godard, II, 275, 276. — Ci) A. N. B*, 74.

moins, le 10 décembre, le vœu de l'Hôtel de Ville de Rouen. La municipalité élue le repousse, observant assez aigrement qu'elle « ne dépendait point de MM. de l'Hôtel-de-Ville de Rouen (1)...; qu'au surplus le Roi juste qui préside à la France ne déterminerait rien sur un objet aussi important qu'après avoir reçu les observations les plus sages »,

Le 9 décembre, l'Hôtel de Ville de Poitiers chargeait Pallu de Bourgneuf de rédiger un vœu (2). Le Vénérable de la Vraie Lumière fit son rapport le 16, remonta à Pharamond et aux premiers Etats Généraux « convoqués en 490 sous le règne du grand Clovis », remarqua ingénieusement que l'ordre du Clergé n'existait pas avant la conversion des Francs et que les 'Druides (sic) et les guerriers ne votaient que comme individus au Champ de Mars. La conséquence était le doublement du Tiers. Quant au vote par tête ou par ordre, Pallu proposa et l'hôtel de Ville adopta un texte obscur qui commençait par demander la constitution de deux Chambres et finissait par revenir au vote par tête (3), Le vœu insistait surtout sur l'exclusion des privilégiés : les nobles, les anoblis. « ceux qui jouissent des privilèges « de la noblesse », les officiers des justices seigneuriales, « les fermiers des dîmes, terrages et autres domaines appartenant au Clergé et à la Noblesse » étaient exclus du droit de représenter le Tiers. Le vœu ainsi rédigé et

(1) Del. Mun. Charroux, 10 déc— (2) Del.Mun., 9, 16 déc. et Extrait des délibérations,im.p. — (3)« Que lors des délibérations des Etats li « pûtes des doux premiers ordres, dont lesintërêts sontles mêmes, l'or- « ment une seule et même chambre et que ceux du Tiers-Etat formenl « une autre chambre particulière, sauf ensuite à les réunir tous dans « une seule et même assemblée dans laquelle les voix seront comptées a par tètes et non par ordres, alin de conserver autant que possible « la balance entre les opinions respectives des trois ordres réunis. »

adopté fut adressé le 23 décembre à tous les corps et communautés de la ville.

Le 16, Lamarque (à) avait proposé au Présidial de prendre le rôle que s'attribuait l'Hôtel de Ville : « Vous devez «donner l'exemple et non le recevoir (1). » Il concluait au doublement et au vote par tête, le doublement étant obtenu au détriment du Clergé comme dans la Forme proposée par la commission intermédiaire. Il traçait en môme temps la tâche des prochains Etats Généraux : suppression de tout privilège pécuniaire,du droit d'aînesse, des substitutions, admissibilité de tous à tous les emplois, rachat desdroits féodaux. «Ces vues trop élevées (2) » avaient effrayé le Présidial. 11 ne suivit pas Lamarque et adhéra au vœu de l'Hôtel de Ville. Celui-ci fut imprimé le 27 décembre avec les approbations des Corps constitués qui s'y étaient ralliés. Ces adhésions tiennent cinq grandes pages in-4. leur masse est imposante; mais, à y regarder de près, on s'aperçoit que l'Université n'a pas adhéré, ni les avocats, ni les médecins, ni les notaires. Puis il y a des réserves : la maîtrise des Eaux et Forêts et les administrateurs de l'hôpital général réclament le vote par tête pur et simple le Présidial, l'Election, les imprimeurs-libraires, les procureurs

(a) Lamarque de Fleury (René de). Né à Vastes le 10 octobre 1745, mort à Poitiers le 2 avril 1813. Avocat en Parlement le 10 juin 1768; sénéchal de Monlreuil-Bonnin et de Latillé : conseiller au Présidial (Provisl as du 5 août, serment dul2 août 1772), membre de l'assemblée provinciale de Poitou : procureur-syndic de l'assemblée d'Election de Poitie bre 1787) , membre de la commission intermédiaire pro-

vinciale (novembre 1787). Publia, sans nom d'auteur, deux brochures relatives à laconvocation des Etats généraux : le Vœu d'un corps et le Projet df cahier. Electeur du Tiers pour Latillé. Conseiller général des Deux-Sèvres en l'an \, président à la Cour impériale, 15 juin 1811.

Vœu d'un corps, 47. — (2) Vœu d'un corps. Avis de l'éditeur.

les administrateurs de l'hôpital général protestent contre l'exclusion des officiers et fermiers de seigneurs.

Cette exclusion atteignait une infinité de gens, et des plus « patriotes ». Piorry était sénéchal du chapitre de Saintllilaire pour sa terre d'Ouzilly. Le nombre et l'influence des intéressés rendaient la question très brûlante, et, à peine le vœu de l'Hôtel de Ville connu, un avocat aristocrate l'avait attaqué sur ce point faible dans une brochure : Lettre d un juije de Seigneur à un fermier son ami.

Cette polémique nous permet d'établir l'intervention de la franc-maçonnerie dans le mouvement électoral de 1789. Le difficile, quand on veut surprendre cette action, n'est pas de savoir ce que des francs-maçons ont fait, mais de préciser ce qu'ils ont fait en tant que francs-maçons. Pallu de Bourgneuf, vénérable de la Vraie Lumière, n'engage pas nécessairement sa Loge quand il agit comme échevin.

Mais voici la preuve que le vœu avait été discuté dans les ateliers comme une question qui n'était profane que pour les profanes. Pallu répondit à la Lettre dun juge de Seigneur non par une brochure, mais par une planche réservée aux Frères et rédigée en langage maçonnique. 11 se fit écrire ou s'écrivit la Lettre d'un Initié aux Sublimes Principes de VArt Royal, adressée au T.'. C.\ F.'.P.'. rédacteur du vœu de V Hôtel de Ville de P.'. sur la forme de convoquer les Etats généraux prochains.

L'auteur ne discute pas, il a tout l'air de donner un mot d'ordre :

Je vous conseille donc. T.*. C.\ F.-., de mépriser l'auteur et l'écrit dont j'ai l'honneur de vous parler : ils ne valent pas la

peine que vous vous occupiez d'eux. Continuez a mériter l'estime des honnêtes gens par des productions populaires ; attachez-

vous seulement à les orner un peu plus des grâces de l'éloquence, mais ne changez jamais de principes.

A. l'O.-.de P.-., l'an de la V.\ L.\ 5788 et le 22 du 12me mois.

Qu'on remarque la date, 22 décembre; c'est le 16 que le vœu a été adopté ; il a rencontré de l'opposition ; une circulaire maçonnique avertit les initiés d'avoir à l'appuyer, chacun dans leur milieu, et c'est seulement le lendemain, 23, qu'il est envoyé officiellement avec l'attache de l'Hôtel de Ville aux divers corps et communautés. On put ainsi, en trois jours, recueillir les adhésions avec lesquelles le vœu de l'Hôtel de Ville, devenu celui de tout Poitiers, est envoyé au reste de la province; St-Maixent s'y rallia (1), et, ce qui fit le plus d'effet, le Clergé et la Noblesse du duché deThouars s'unirent au corps municipal de cette ville pour y adhérer (2). Est-il téméraire d'y reconnaître l'action de la Loge F Etroite Union et de son vénérable, le curé Goirand, très influent en Thouarsais (3)?

Parmi les corps dont l'adhésion avait été sollicitée, figurait la commission intermédiaire. Son avis du 22 novembre laissait espérer une réponse favorable , mais, dans l'intervalle, Saint-Aulaire et Lézardière étaient rentrés à Poitiers. Thibaudeau,qui avait reçu le vœu de l'Hôtel de Ville, sans convoquer une réunion, prit l'avis de ses collègues. Saint- Aulaire le donna le premier par un billet dédaigneux (4) :

M. l'Evêque de Poitiers renvoie à M. Thibaudeau le paquet qu'il lui a donné hier au soir et s'en rapporte à ce que la commission intermédiaire jugera à propos de faire sur la demande de MM.de l'Hôtel 'le Ville. Son avis particulier serait de ne point souscrire à cette demande, attendu que la commission a déjà donné son avis et que le bureau ordinaire de l'Hôtel de Ville ne

(1) Guibal, 122. — (2) Réflexions d'un citoyen, 30. — (3) Mouchet : Eloge funèbre du T.\ R.\ F.- . Antoine Goirand. — (4) A. V., C. 608.

lui paraît pas représenter suffisamment la commune dans une affaire de cette conséquence.

Ce mercredi 24 décembre.

Saint-Aulaire n'essayait pas de faire revenir la commission sur l'avis qu'elle avait donnéet qui était demeuré secret. 11 lui suffisait d'empêcher toute démarche nouvelle et publique. Lézardière, Jouslard d'iversay et La Faire se passèrent le paquet en inscrivant simplement sur l'enveloppe leur avis, qui était de ne pas adhérer (1).

Quant à l'intendant, il informait le ministre qu'il tenait le vœu de l'Hôtel de Ville à la fois comme illégal et comme conforme au vœu général de la province, mais que le Roi pouvait compter que le Poitou ne bougerait pas quelle que fût sa décision (2).

Un communiqué de forme insolite : Résultat du Conseil du Roi du 27 décembre, fit connaître que le doublement était accordé. Toutes les autres questions et tout d abord celle du vote par tête ou par ordre, tous les détails du règlement électoral restaient en suspens. Pallu de Bourgneuf publie une seconde brochure : les Réflexions d'un citoyen adressées à l' Hôtel de Ville de Poitiers, le 20 janvier 1789. Cet écrit renferme deux parties. L'une a trait à la composition des Etats Généraux, l'autre à l'œuvre qu'ils devront accomplir. C'est le premier en date des modèles de cahiers imprimés dans la province. Et voici qui permet de mesurer l'influence de Pallu. Il lui était venu, d'après une brochure de M. de Landine, la crainte que les pairs et les grands officiers de la Couronne fussent admis de droit aux Etats Généraux et rompissent l'égalité au profit des privilégiés.

(1) A. V., C. 608. — (2) A. N. B Iil, 121 : Nanteuil à Necker, 28 déc.

iU LA RÉVOLUTION A POITIERS

Il consacrait plusieurs pages à combattre cette combinaison. Le règlement royal du 24 janvier n'admit pas de membres de droit, ce qui n'empêche pas nombre de cahiers de paroisses, écrits en mars, de répéter d'après les Réflexions d'un citoyen cette réclamation qui n'avait pins d'objet.

Le règlement du 24 janvier consacrait une mesure aussi importante peut-être que le doublement du Tiers, c'était la prépondérance accordée aux curés dans l'ordre du Clergé où chacun d'eux obtenait une voix alors que les chapitres et les couvents étaient réduits a un ou deux députés. Le bas clergé s'était déjà organisé pour obtenir cette satisfaction, et le 18 janvier les curés de Poitiers avaient écrit une lettre collective au secrétaire d'état de Villedeuil (1).

La partie de la Noblesse qui s'effrayait ou s'indignaitdes avantages consentis au Tiers et à son allié le Bas Clergé n'avait pas bougé jusque-là. C'était presque à croire qu'il n'y avait pas d'aristocrates en Poitou. La Lettre d'un jugé dé Seigneur à an fermier (2) est la seule brochure poitevine qui reflète leurs opinions. Elle demandait non seulement le vote par ordre, mais le consentement simultané des trois ordres, « sans que la voix des deux états puisse conclure la tierce». Il n'eût peut-être pas moins fallu pour sauver l'Ancien Régime : le Clergé dans sa masse ne demandait qu'à sacrifier les privilèges de la Noblesse, et celle-ci, comme il apparaît des délibérations des gentilshommes de la Gâtine, du cahier de Loudun et de nombreux projets soumis à son assemblée de Poitiers, était fort disposée à supprimer les immunités du Clergé.

(i) A. X. Ha, 68. — (2) Elle dut être peu répandue, car il n'en subsiste aucun exemplaire. Nous la connaissons par les citations de ses adver-

En réalité, bon nombre de gentilshommes étaient outrés des avantages accordés au Tiers, mais, faute d'esprit poli* tique et d'habitude des affaires publiques, ils se laissèrent devancer par l'expression de la volonté royale, et leurs protestations, survenant après que le Prince eut décidé, furent inutiles et parurent factieuses (1).

Le 28 janvier une trentaine de gentilshommes du Bas- Poitou se réunirent dans les bureaux de la commission intermédiaire à Fontenay et convoquèrent une seconde réunion pour le 10 février. Lézardière s'y rendit avec le comte de Chasteigner et de ce jour il parut à tous le chef incontesté de la noblesse contre-révolutionnaire. Deux cents quarante gentilshommes vinrent ; le résultat fut encore tenu secret. Les Bas-Poitevins ne prirent pas de délibération ferme, mais arrêtèrent un projet sur lequel ils invitaient la noblesse du Haut-Poitou à délibérer avec eux. Ils renonçaient à tous privilèges pécuniaires, mais revendiquaient leurs prééminences honorifiques dans la plus exacte rigueur, protestaient contre le doublement du Tiers et s'opposaient au vote par tête. Un projet de lettre au Tiers-Etat avait pour objet de lui persuader que le gouvernement n'avait d'autre vue, en augmentant les pouvoirs du troisième ordre, que de se procurer une voie plus facile pour parvenir au des potisme.

Lézardière et Chasteigner emportèrent ces projets à Poitiers. Un esprit plus conciliant y régnait. Le i février, le Marquis de Vittré («), commissaire de la noblesse près

(1) Sur les assemblées de la noblesse, la source essentielle est la respondance de Nanteuilavec Necker, A. N., Ba, 6<J et BIII>12iii24. Gf. < 'hassin, I, 33-40.

(o) Vittré (René-Antoine Raity Marquis de),né le 17 mars 1720, mort à Poitiers le 28 mars 1813; retiré du service avec le grade de colonel ;

l'élection, et le Marquis de la Messelière (a) avaient été faire visite au maire de Poitiers pour l'assurer que la Noblesse de cette ville n'était pas dans l'intention de séparer ses intérêts de ceux du Tiers-Etat et qu'elle s'associerait à la demande d'états provinciaux dont la composition serait la même que celle des états du Dauphiné.

Le 15 février soixante-quinze gentilshommes environ répondirent à la convocation de Lézardière, mais cinq seulement donnèrent leur adhésion à l'arrêté de Fontenay. La troisième assemblée, convoquée dans cette ville pour le 17 février, ne s'en tint pas moins et vota l'impression de la lettre que les Poitevins avaient refusé de signer. Lézardière l'envoya aux syndics des deux premiers ordres et aux commissions intermédiaires de départements. Il essuya un refus des syndics de Niort et de Poitiers : MM. Chebrou de Lespinats et l'abbé de Moussac.

Les démarches de la Noblesse du Bas-Poitou furent vivement critiquées dans deux écrits émanés du même ordre : la Lettre d'un gentilhomme du Haut-Poitou à un gentilhomme du Bas-Poitou, qui passa pour être du comte d'Orfeuille, et une brochure commençant par ces mots : « Nous avons eu trop de liaison, Monsieur. » Elle émanait

capitaine de la garde nationale, août 1789; démissionnaire décembre 1790; émigré; lit la campagne de l'armée des Princes dans la première compagnie de Poitou-Infanterie, a Ce bon gros marquis de Vittré, si franc, si ouvert, si joyeux, jurant un mot sur trois d'un ton de corps de garde et le meilleur homme du inonde.» Frénilly, 110.

(a)L.A Messelière (Louis-Maiùe-BonaventureFROTiER, marquis de), né le 30 septembre I732,page de la Petite-Ecurie 1738, capitaine au régiment d'Harcourt; membre de l'assemblée provinciale 1787, maire de Queaux 1790, commissaire du Roi, président du département 1790-1791 . Condamné à y années de fer le 5 Floréal an II par le Tribunal criminel !a Vienne pour avoir caché des titres féodaux, mort au bagne de Rochefoi I.

du Chevalier de Loynes de Boisbaudran (1), frère du Marquis et du Chevalier de la Coudraye. Pour s'être montré plus modéré que ses frères, qui étaient parmi les boute-feu de Fontenay, il était accusé d'être un « agent du ministre ». 11 voulait au contraire l'union avec le Tiers pour résister au despotisme et fonder en France un gouvernement libre. L'union des ordres pouvait seule, disait-il, arracher au ministère, qui au fond ne voulait pas des Etats Généraux, une charte, des Etats périodiques, la liberté de la presse, la responsabilité des ministres, la mise en accusation de Calonne et de Brienne. Pour cela, il ne fallait pas moins accepter le doublement du Tiers que renoncer aux privilèges pécuniaires. Boisbaudran restait attaché aux privilèges honorifiques, au vote par ordre et môme à l'obligation de l'unanimité des trois ordres.

Les avocats du Tiers ne s'emparèrent pas moins de son écrit et de celui de M. d'Orfeuille. La Noblesse était profondément divisée, Lézardière se sentait débordé. D'après Nanteuil, il était en relations avec la noblesse de Bretagne et il aurait voulu que les gentilshommes poitevins comme les Bretons ne députassent pas aux Etats Généraux si le Roi n'était pas revenu sur le doublement du Tiers.

On sait comment, à Rennes, les gentilshommes et leurs laquais d'une part, de l'autre les étudiants en droit, à la tête de qui était le futur général Moreau, en étaient venus aux mains (27 janvier) (2). Les étudiants avaient envoyé des émissaires demander main forte à leurs camarades des autres villes. Dès le 1er février, les Nantais étaient arrivés à la rescousse.

(1) Le Pi oj et de cahier de Lamarque, p. 81, le nomme presque : le Chevalier de B...b...— (2) B. Pocquet, 231. 284.

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