‹ La Revolution à Poitiers et dans la VienneChapitre 37 sur 86 · IV Q · texte numérisé non relu

IV Q

A Poitiers les étudiants en droit formaient une corporation qui avait ses officiers, « choisis parleurs camarades parmi les tètes les plus ardentes et les bretailleurs les plus adroits (l)».Àu reçu de l'appel de Rennes (9 février), le prévôt en exercice, Suraud de Lussaud (2), convoqua ses camarades, et ils se préparaient à envoyer une députation a Rennes, quand la Faculté, prévenue, prononça l'exclusion contre tous Etudiants « qui s'absenteraient sans avoir fait approuver par la Faculté le motif de leur absence momentanée (3) ». Cette défense dut être respectée, car on ne trouve pas trace de sanction.

L'ordre matériel, si gravement troublé à Rennes, ne fut pas menacé à Poitiers, et le mouvement électoral se déroula sans désordres extérieurs.

Les brochures se multipliaient :

« Le Roi a permis à toute personne de qualité, qu'elle soit noble ou roturier, de donner sa façon de penser, permet d'imprimer et vendre. Aussi on ne voit que cela tous les jours sur le pavé de Paris, et les trois quarts de ces écrits sont faits en faveur du Tiers-Etat (4).» De même à Poitiers. Lamarque publiait son « Vœu d'un corps particulier de Poitiers sur les prochains Etats Généraux devenu celui du peuple, des dix-neuf vingtièmes des Nobles et de tout le Clergé du second ordre ». Sous ce titre, qui annonce un consentement universel, il publiait le rapport que le Presidial n'avait pas voulu adopter.

En mars, il donnait plus de développement à sa pensée

m i a Liborlière, 215, ad aot. Cf. Pressac, Histoire delà bibliolhè^ie d}%men, 223-226: - [2) Suraud de Lussaud (Et ienne^lexis) dud, -

... d'Angoulême, avait pris sa neuvième > matr cul en anvie r i789.

m Urh Mun. l'oit. : Registre des délibérations de la Faculté de Drii^O Février L789. - (4) Goutière dit Goutuche à Gouttière de Vouzailles, mars 1780. Papiers Goutière.

ET DANS J.A YIKWT. i;;|

dans son Projet de cahier à fournir par les députés du TierS'Etat de Poitou où, en 182 pages, il réforme tout dans l'Etat et dans l'Eglise.

Faulcon publiait ses Vœux d'un Poitevin, Couturer ses Observations d'un patriote du Poitou, [auxquelles il ajouta pendant la tenue de l'assemblée électorale un autre écrit : Objets les plus importants â décider aux Etats Généraux avec les moyens de concilier les trois ordres ,T autorité et les droits du Roi, ceux des Parlements et de la Nation (1).

Le dernier en date des écrits qui précédèrent les opérations électorales fut le mandement de Saint-Aulaire (2) prescrivant des prières pour le succès des Etats Généraux. Très pessimiste et ne voulant pas donner une note découragée, l'Evèque avait emprunté l'instruction de son métropolitain, le souple archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé. Celui-ci montrait dans le sacrifice des intérêts particuliers à l'intérêt général un effet de la charité chrétienne, et son homélie, d'ailleurs belle, se poursuivait invitant les privilégiés au sacrifice et les pauvres à la patience. Trois points ressortaient plus nets : la condamnation des mandats impératifs qui réduiraient les Etats à l'impuissance, la renonciation aux privilèges pécuniaires du Clergé, et l'affirmation du droit par la Nation de consentir l'impùt. Il présentait habilement la prérogative du Clergé de s'imposer lui-même comme le reste et le gage d'un droit commun de tous les Français que le Clergé n'avait point à retenir comme une prérogative particulière quand le Roi le rendait à tous.

Ce mandement du 26 février dut être lu dans plusieurs paroisses le jour même des élections,

(1) Cf. A. Richard, Notes pour senir à la bibliographie des Etals généraux. — (2) Mandement du 26 février.

13o LA DÉVOLUTION A POITIERS

Il ne faut pas, en retraçant l'agitation politique qui précéda les élections, oublier les circonstances économiques déplorables au milieu desquelles elles s'accomplirent, la misère que la mauvaise récolte de 1788 et l'hiver de 1788- 1789 avaient rendue terrible.

Cette année, disait déjà en octobre l'abbé de Moussac(l), est une des plus désastreuses qu'ait éprouvées l'élection de Poitiers. « Aux maux inappréciables occasionnés par les pluies continuelles de l'automne dernier qui empêchèrent une partie de l'ensemencement et par celles de l'hiver qui ont presque rendu inutiles ceux qui avaient pu être faits se sont joints cet été les ravages de la grêle et des inondations. » Dans 28 paroisses seulement on évaluait les pertes à 154.000 1.

Puis était survenu un hiver exceptionnel, que tous les contemporains comparent à celui de 1709. Le grand froid commença dès la fin de novembre, avant que fussent achevées les semailles retardées par la sécheresse, comme elles l'avaient été Tannée précédente par les pluies. De tout le mois de décembre la température ne remonta pas au-dessus de zéro, sauf quelques heures de l'après-midi de Noël, et le froid dura sans rémission jusqu'au 12 janvier (2).

Dans plusieurs paroisses les arbres fruitiers et la vigne périrent. Sur 107 noyers que comptait le prieuré de Vendœuvre, 98 gelèrent.

Le dégel amena d'autres désastres. Sur la Vienne, il ne resta pas une écluse. A Châtellerault, la flottille avec laquelle les mariniers faisaient les transports sur Vienne et

A..V.C. 607 : Rapport à l'assemblée d'élection. — (2) Dr de la Ma- . Observations météorologiques. — (2) A. N. D. XXVI, 71 ; le fermi,! Bugeau à l'Ass. Nat. Cf. registres paroissiaux de Massogne et de les.

sur Loire représentait une valeur considérable : un bateau coûtait de 800 à 1.500 1., et les patrons les plus aisés en avaient cinq ou six. Ils se trouvèrent pris dans les glaces, et ta la débâcle, dans la nuit du 14 au 15 janvier, ils furent tous broyés (1). Le Clain fut moins funeste, mais tout le poisson y gela. Le Corps de Ville de Poitiers demanda en vain à l'Evêque d'autoriser l'usage de la viande pendant le carême, le poisson et les légumes étant détruits (2).

Le cbômage général et les désastres qu'avait entraînés la rigueur de l'hiver rendaient intolérable la cherté du pain. La disette de 1771 avait été plus dure, à ne considérer que le prix des grains qui avaient enchéri du double, tandis qu'il ne dépassa guère, en 1789, le tiers au-dessus du prix normal, mais le peuple, moins privé de travail, en avait moins souffert (3).

Tout l'hiver la charité privée et la vigilance des corps publics s'ingénièrent à réparer les désastres de la saison. Le Comte d'Artois envoya 660 quintaux de riz dans son apanage . Le bureau de charité de Poitiers, institué dans les derniers jours de décembre, distribua en ville en trois mois plus de 20.0001. de secours (4). Les ateliers de charité fournirent du travail. La commission intermédiaire avait projeté un grenier de sûreté, mais Necker, dont cette institution contrariait les vues sur la liberté du commerce, s'y opposa.

La période électorale ne fut pas matériellement troublée

(1) Del. m un. Châtel., 15 janvier. Registre des sépultures de Saint- Jacques:Note du curé Ingrand, 30 janvier; Godard, 11,270,277. — (2)Dél. mun., ir>, 2i février. Cf. sur la débâcle de laGartempe à Montmorillon une notice du comte de Moussy-la-Contour, Aff. Poit., >> février 1 7 s '. t . — (3) >'ote du curé Ingrand. La moyenne des dix dernières années, dont plusieurs avaient été calamiteuses, faisait ressortir le prix du boisseau de blé ;i2 1., 2 s., G d. (Dél. District Poitiers, 10 nov. 1700.) — (4) Dès la fin de mars, ce prix approcha de 3 1. Dél. Mun„ Poit., 15 avril.

par les conséquences de cette misère ; les troubles annonaires n'éclatèrent qu'au printemps après les élections; mais il ne faut jamais oublier, en étudiant les manifestations du peuple des campagnes, encore étranger aux idées politiques, qu'il est interrogé dans un moment de souffrance aiguë et exceptionnelle.

L'exécution légale du règlement de convocation du 24 janvier commença en Poitou le 14 février par l'ordonnance du lieutenant général Irland de Bazoges (1). La convocation relevait en effet de l'autorité judiciaire, et les divisions juridictionnelles devenaient les circonscriptions électorales.

La sénéchaussée principale de Poitiers, de laquelle relevaient les sièges de Fontenay, Vouvant , Niort , Saint- Maixent, Lusignan, Civray, Montmorillon, ne formait qu'un collège qui avait 7 députations, soit 28 représentants. Les sénéchaussées secondaires avaient en vain sollicité le droit de députer directement. De tout le ressort du Présidial, la seule sénéchaussée de Châtellerault avait obtenu ce droit. Le Loudunais, dont le bailliage ressortissait d'Angers, formait aussi une circonscription indépendante. Quant au Mirebalais, qui relevait de la sénéchaussée de»Saumur, il y comparut malgré la distance, et le député de la noblesse saumuroise se trouva ainsi un Poitevin, le marquis de Ferrières, dont le château était à iMarçay, près Mirebeau, et l'hôtel à Poitiers, rue de la Celle. Il y eut enfin plusieurs

'i) Sur toute l'exécution juridique de la convocation, nous ne pou- - que renvoyer aux livres spéciaux de MM. Brettes et Couturier.

paroisses poitevines : l'Isle-Jourdain, le Vigeant, Availle qui comparurent au Dorât.

L'adoption des ressorts judiciaires mit en lumière des excentricités géographiques qu'expliquaient les anciennes mouvances féodales (1). C'est ainsi que Lusignan avait comme enclave entre le Châtelleraudais et la Touraine le bourg de Lésigny,dont le nom,le même dans un dialecte différent,avait été jadis emprunté au môme possesseur. Bourganeuf,malgré ses réclamations, dut comparaître à Poitiers : du moins il y vint quelques gentilshommes de la Souterraine ; quant aux prêtres, aux paysans et aux bourgeois de cette lointaine enclave, ils reculèrent tous devant le voyage.

Les limites des juridictions n'étaient pas seulement enchevêtrées, elles étaient encore incertaines. Le Dorât et Montmorillon se disputaient 30 paroisses. A Niort, sur 51, 19 étaient revendiquées par d'autres sièges ; à Vouvant, 60 sur 88 : la plus disputée était sans doute Ardin, que réclamaient à la fois Fontenay, Niort, Vouvant, Saint-Maixent, Poitiers et Civray. En fait les officiers de chaque siège firent signifier les convocations à toutes les paroisses sur lesquelles ils avaient des prétentions ; elles comparurent où elles voulurent.

Les rouages qu'il s'agissait de mettre en mouvement étaient si anciens qu'ils grincèrent un peu. Il fallut installer en grande hâte les sénéchaux d'épée, dont le titre était le premier de la hiérarchie judiciaire, mais qui depuis longtemps n'avaient pas plus de part à l'administration de la justice que le Doge à ce qui se faisait en la république de Venise. A Chàtellerault le baron du Chilleau n'avait jamais pris possession de sa charge, à Poitiers le marquis de Beufvier

(1) Cf. la carte de la Sénéchaussée dans l'Amas de Brettes.

était mourant et la céda à son fils. Ce fut le lieutenant général de Bazoges qui, de concert avec l'Intendant, s'occupa réellement du détail des convocations. Comme elles étaient assujetties aux formes judiciaires, elles devaient être non seulement publiées, mais signifiées aux intéressés par ministère d'huissier. De là des frais et des lenteurs.

Du 14 février au 16 mars, de l'ordonnance de convocation au jour de la réunion des trois ordres, le clergé et la noblesse avaient un délai bien suffisant. Gentilshommes et bénéficiers, même touchés tardivement par la signification, avaient le temps de faire leurs préparatifs de voyage ou, s'ils étaient empêchés, de se choisir pour procureur un voisin ou un ami. Les chapitres et communautés avaient le temps d'élire leurs députés. Mais pour le Tiers la complication était bien plus grande, l'élection étant à trois et parfois à quatre degrés. Après la notification signifiée à la municipalité, le règlement royal devait être lu à la messe paroissiale le dimanche suivant. Huit jours après, élection des députés de la paroisse et rédaction du cahier. iMunis de celui-ci les électeurs se rendaient au chef-lieu du bailliage, fondaient les doléances en un seul cahier et choisissaient le quart d'entre eux pour aller à Poitiers. Dans les villes la rédaction du cahier et la nomination des députés de la commune étaient déjà faites au second degré par les délégués des corporations. On imagine la difficulté d'accomplir en un mois une opération si compliquée. À l'iled'Yeu la notification ne fut faite qu'après le 1er mars ; l'élection eut lieu le 7 ; les députés n'avaient pas le temps matériel d'être à Poitiers pour l'assemblée bailliagère du 9, où ils devaient comparaître, car ils étaient rattachés à la sénéchaussée immédiate.

Plusieurs paroisses abrégèrent les délais et votèrent le jour même de la lecture du règlement, la plupart le dimanche F1' mars, les autres un jour de la semaine qui suivit.

Le chiffre des abstentions paraît avoir été énorme. Nous avons déjà noté qu'à Vouzaillesil y eut moins de votants que pour les élections municipales, alors que pourtant le règlement de 1787 exigeait 10 1. de cens et que celui de 1789 appelait tous les taillables.A Chaunay, pour 400 feux, il y a 32 comparants; à Brux,pour 274 feux, 19; à Blanzay, pour 260, 16; à Secondigné, pour 230, 8. Dira-t-on que la liste des comparants est incomplète? à Séligné, paroisse de 50 feux, où il y a 16 comparants, le procès- verbal ajoute : les autres n'étant pas venus; à Saint-Séverin (160 feux) des gens qui sont venus à la messe il n'en demeure que 29, « les autres s'étant retirés de suite malgré l'invitation à eux donnée par nous syndic » . La proportion des votants est plus forte dans d'autres paroisses ; il n'en reste pas moins que, parmi les paysans poitevins, c'est le moindre nombre qui prend part aux élections.

On a beaucoup discuté sur la valeur, la spontanéité, l'originalité des cahiers élaborés dans ces assemblées de paroisses. Il en subsiste 202 pour la sénéchaussée générale de Poitou : 92 de la sénéchaussée de Civray (1), 45 de la sénéchaussée de Niort (2), 54 de la sénéchaussée de Saint- Maixent (3), 2 de Lusignan (4), 1 de Montmorillon (5), 8 de la sénéchaussée immédiate de Poitiers (6). Ajoutons

(i) A. V. G., 865.— (2) Arch. Deux-Sèvres, C. o9, — (3) Arch. Deux- Sèvres, C. 63.— (4) Rouillé, A.V. Es 6, et Avon, Bulletin de la Soc. de stat.des Deux-Sèvres, tome VII. — (5)Jouhet, A. N. Ba 69.— (6) Villiers, A. N., Ba. 69, publié Arch. Pari., V, 420; Notre-Dame et Saint-Sauveurde Rocheservière, publiés par Dugast-Matifeux, Documents relatifs aux Etats Généraux; La Grolle, Saint-Christophe de la Chartreuse, Saint- Etienne-de-Corcoué,Saint-Philbert de Bouaine publiés dans l'Annuaire de

le cahier de Thuré, de la sénéchaussée de Châtellerault, et celui de Jarzay (1), dans le Mirebalais.

Pour saisir l'exégèse des cahiers de paroisses il faut renoncer à se les figurer comme l'œuvre collective de l'assemblée qui les a adoptés. Bien évidemment c'est un de ses membres les plus lettrés qui a écrit, tout le monde en demeure d'accord ; mais la masse des électeurs n'a pas plus dicté qu'elle n'a rédigé, ce qui ne veut pas dire que le rédacteur n'ait pas exprimé le sentiment commun ; ceci est une autre question. Un cahier est ordinairement une œuvre individuelle. Dans l'attente de la régénération dont les Etats devaient être le signal, il n'était bon citoyen qui ne rédigeât ses vues sur les matières d'Etat. Soixante-six gentilshommes au moins apportèrent à l'assemblée de la Noblesse leurs projets de cahier (2). Les curés en firent autant à l'assemblée du Clergé (3). Bien mieux, tel particulier, que les circonstances réduisaient à l'abstention, rédige pour soi-même un véritable cahier, Un gentillâtre poitevin, Laurens des Roches, ne veut pas comparaître avec le Tiers et n'ose se présenter à l'assemblée déjà Noblesse, où il est incapable de faire ses preuves. Il reste chez lui et rédige sur son livre de comptes ses projets de réformes en quinze articles : établissement d'un bureau de charité, unification des dîmes, suppression des aides et traites: ce sont les vœux ordinaires : on croirait lire un cahier de paroisse, si une satire très vive de fila Soc. d'Emulation de la Vendée, 1873; l'Ile de Bouin, publié même annuaire, 1874.

(I) Archives de .Maine-et-Loire. Ils sont conservés dans la collection de M. Beauchet-Filleau,qui en a donné le relevé dans la Revue Poitevine et Saintongeaise.— (2)A, Proust en a publié trois, op. laud., 105-110, 1890, 33.— (3) A.N.Ba.69. Cahier présenté par Chollet, chanoine de Menigoute, pour Joyeux, curé de Lusignan, rejeté par la commission et envoyé à Necker le * avril,

gnorance des paysans et des habitudes de vol du pays ne tenait la place occupée de coutume par le développement sur la misère du peuple (J).

Quant on rapproche les cahiers de ces œuvres certainement individuelles, la similitude est si frappante qu'il est impossible de douter que le procédé de composition ait été le même et que le cahier soit bien l'œuvre personnelle d'un seul rédacteur.

Tantôt un bourgeois, le juge seigneurial qui préside l'assemblée par exemple et qui a en portefeuille un projet de doléances, le fait accepter tel quel. C'est évident pour des cahiers passe-partout où le nom de la paroisse laissé en blanc a été ajouté après coup (2). L'examen de la minute du cahier de Pamproux prouve également que le manuscrit du cahier a été apporté écrit à l'avance : le mémoire de la noblesse de Gâtine n'avait pas été composé autrement; sa. minute aux Archives de la Vienne est un autographe de Desprez de Montpezat, auquel les signatures d'adhérents sont ajoutées d'une autre encre.

D'autres fois l'assemblée charge quelqu'un en qui elle a confiance de rédiger le cahier qu'elle se réserve d'approuver. Un échange de vues peut alors avoir précédé ce mandat. Jouyneau des Loges a raconté comment une corporation de Poitiers lui demanda ainsi un cahier tout fait (3). Le chapitre de Sainte-Radegonde, corps très cultivé, n'a

(i;Deliquet, 605, 607. — (2) TUorigné, Mougon, Saint-Martin-de-Hernegoue, Juscorps, Chives, Villiers-Couture. Il faut en dire autant de tous les cahiers qu'on voit adoptés à la fois par plusieurs paroisses : Chives, Villiers-Couture, Bazauges, Les Cours, Lupsault, Romazières, Leigné; — Thorigny, Aigonnay, Chavagne; — Auge, Saivre, Saint-Ceorges-de-Noisné ; — Saint-Martin-l'Ars, Payroux; — - Caunay, Pliboux, Péiigné, Vernon. — (3) Jouyneau des Loges, 8e lettre, IL P., in-i, LVL

pas procédé autrement et a chargé ses députés une fois élus de rédiger son cahier (1).

A Menigoute le cahier est rédigé après coup par les deux députés de la paroisse à qui on a donné un blanc seing. Ils expliquent que le temps a manqué aux habitants pour faire séance tenante une œuvre étudiée. Tous les cahiers qui ne portent pas au pied de leur minute la signature des comparants sont suspects d'avoir été ainsi fabriqués après coup.

Allard (a) se vanta plus tard d'avoir rédigé tout seul le prétendu cahier de l'université de Poitiers, dont il était commissaire : «Elle ne nous donna point de cahier : f en fis un, et ce fut le seul où l'on demanda la suppression du célibat des prêtres. Cette demande occasionna une scène; le recteur et un autre membre vinrent pour me désavouer (2).» Si le premier corps savant de la province était exposé à cette supercherie, il était difficile à une assemblée paysanne d'empêcher le rédacteur auquel elle était obligée de recourir de substituer sa pensée à la sienne.

N'exagérons cependant pas ce danger. L'auteur qui veut faire accepter son œuvre s'attache à exprimer, avec les idées auxquelles il tient, celles qu'il croit agréables à son public. Par des artifices de style il tâche même de donner à son œuvre l'apparence d'une délibération populaire et hâtive : « Ce qui nous fâche, c'est que le temps ne puisse nous permettre de déduire les moyens de réformer les

(a) ALLARD(Louis-Marguerite-Aimé), néàSurgères le 16 octobre 1750, mort à Poitiers le 13 janvier 1827. Agrégé à la faculté de droit(1773), professeur de Droit Romain (1782), procureur de la Commune, novembre (1790), député à la Législative (septembre 1791), siégea à droite, in. carcéré sous la Terreur. Juge au Tribunal de la Vienne (an III), au Tribunal Criminel (1799), professeur de Droit Romain et directeur de l'Ecole de droit (180G), doyen (1809).

(1) A. V. G., 1083, 4 et 20 mars.— (2) Allard, Exposition, 3.

ET DANS LA VIENNE Ui

abus», écrit le notaire Chérier, rédacteur du cahier de Sanxay, qui expose ensuite à loisir ses idées sur la réforme de la procédure.

Un cahier dans sa rédaction n'est ordinairement pas plus une œuvre collective que ne l'est aujourd'hui une affiche de candidat, mais, dans le cahier comme dans le programme, c'est en flattant les idées des électeurs que le rédacteur impose les siennes propres.

On voudrait discerner celles qui passionnent déjà véritablement les gens des campagnes et celles que les demilettrés leur font accepter sans qu'ils y tiennent. A ce point de vue, ce qu'il y a de plus intéressant, ce sont les cahiers où l'on peut trouver 'la trace d'une discussion qui a modifié le projet du rédacteur. Parfois l'assemblée a été saisie de deux textes : ainsiàCouhé, Antoine Desmarest(«), sénéchal du marquisat, qui préside l'assemblée, apporte un projet en dix-neuf articles, qui n'est d'ailleurs que la mise en paragraphes des Réflexions d'un citoyen. Le même jour une copie de ce projet, de la main de Dangier, syndic de Chàtillon-en-Couhé, est adoptée sans y changer une virgule dans cette petite paroisse. A Couhé même, une autre influence propose et une autre main écrit sur la minute préparée par Desmarets trois nouveaux articles, dont l'un demande des réformes dans le Droit-Canon et un second la restitution aux ayants droit des biens séquestrés sur les religionnaires fugitifs.

La part d'initiative des assemblées de paroisses se peut

(à) Desmarest, Sieur de Bellevué (Antoine), baptisé à Javarzay (Deux- Sèvres) le 20 décembre (1730), mort à Gouhé-Vérac le 2 aoûl 1806* Procureur fiscal du marquisal de Chef-Boutonne, Sénéchal .lu marquisat de Couhé-Véïac, électeur Mu Tiers (1789), électeur de 1790, président du District de Lusiyuan, juge île paix de Couhé.

étudier d'une façon très curieuse dans le marquisat de Fors . Le procureur fiscal Tirant a préparé un cahier en neuf articles ; il a fait des copies à l'avance, laissant en blanc le nom de la paroisse. 11 a aussi ménagé la place dune dixième demande qu'il abandonne à l'initiative locale. Juscorps n'a rien trouvé à demander; Prahecq réclame une route, Saint- Martin de Bernegoue un vicaire, Gript un maître d'école, Marigny une prairie commune; Saint-Maurice de Maire groupe sous le dixième chef trois demandes : le rachat des rentes en nature, la réunion des bénéfices simples pour fonder un bureau de charité, la suppression de la mendicité et des ordres mendiants. Ces sept paroisses ont adopté littéralement les neuf articles de Tirant, mais les articles 5 et 6, hostiles aux revenus ecclésiastiques, ont été supprimés dans le cahier de Fors même. Voilà une paroisse très certainement attachée aux intérêts de l'Eglise. De même à Brûlain, où les sept autres articles sont reproduits, mais mêlés à dix autres vœux d'origine différente, dont le vote par tête. Ces suppressions d'articles jugés trop hardis sont la plus authentique manifestation de l'opinion paysanne. C'est ainsi que Brux repousse les articles 3 et 4 du projet qui lui est soumis et qui demandaient le rachat forcé des droits féodaux et la suppression des péages. 11 n'est pas téméraire d'en conclure que, d'une façon générale, les paysans poitevins, d'esprit timide et d'opinions peu avancées, ont amendé les projets que leur soumettaient des rédacteurs plus cultivés en rejetant les passages les plus audacieux .

Les rédacteurs qui fournissaient un texte de cahier à une ou plusieurs paroisses de leur voisinage subissaient à leur tour des influences plus générales et s'inspiraient des modèles et des projets de cahiers qui avaient été mis en cir-

culalion. A Loudun, le maire lut officiellement au début de la séance une brochure intitulée : Instructions et pouvoirs à donner par les villes, bourgs et paroisses à leurs dé pûtes.

Deux modèles paraissent avoir surtout eu de l'influence dans la province et avoir servi de canevas dans des paroisses très éloignées les unes des autres.

Le hameau de Lesson a copié si servilement le premier modèle qu'il en reproduit môme le titre : Projet d'instructions à donner aux députés des paroisses (1). Ce projet réclame : 1° le consentement des impôts par les Etats-Généraux ; 2° la suppression des lettres de cachet ; 3° la responsabilité pécuniaire des ministres; 4° l'abolition des privilèges pécuniaires. Il se termine par l'injonction aux députés de ne consentir aucun subside avant que le Roi n'ait accepté ces quatre articles. Celte clause impérative révèle assez un dessein politique et permet de rattacher cet écrit à un plan d'ensemble Le même modèle se retrouve en Angoumois. En Poitou il sert de trame aux cahiers de 26 paroisses, qui y entremêlent d'ailleurs d'autres doléances (2).

Le cahier de Paizay-le-Tort (3), dans sa brièveté impersonnelle, semble bien livrer comme celui de Lesson la reproduction d'un des modèles en circulation. Ce canevas a

(i) Il est publié par Couturier, 367. — (2) Aiffres, Soucbé, Echïré, Saint-Liquaire, Bessines, Goulon, Damvix, Benêt, Lesson, Villiers-en- Plaine, Faye-sur-Ardin, Beauvoir, Villeneuve -la-Comtesse, Croix-Comtesse, Coivert, Vergné, Saint-Martial, Sainl-PieiTe-de-l'Ile, les Eglisesd'Ai'genleuil, Vervant, Paillé, Saint-Pierre-xle-Juilié, Saint-Martin-de- Juillé, la Chapelle-Bàton, Brioux et Sompt. — (3) Publié par Couturier, 386. On demande: 1« que les députés du Tiers-Etal soient égaux en nombre à la tenue des Etats Généraux du royaume aux députés des deux autres ordres; 2° l'impôt unique sur toutes les propriétés indistinctement; 3° la suppression des traites, gabelles, aides et contrôles; 4° celle des francs-liefs ; source inépuisable d'une infinité de contestations; 5° que l'impôt unique soit versé directement dans les coffres de Sa Majesté.

servi dans tout le pays mellois, à Mougon, Beaussais, Goux, Celles, Verrines et Montigny. Ces trois derniers cahiers l'ont adapté à une description de la paroisse.

Le canevas de Paizay-le-Tort n'est autre chose que le résumé en cinq articles des Réflexions d'un citoyen de Pallu. Celte brochure a directement inspiré la partie du cahier de Couhé, qui est due à Antoine Desmarets, [celui de Châtillon, qui est la copie du précédent, ceux de Rom et de Messe, qui s'en inspirent plus librement, ceux de Breloux et Saint-Carlais, Brux, Availles-sur-Chizé, Gournay, Maisonnais, Usson, Limalonges, Vitré, Tillou et Fontenille, ces deux derniers copiés l'un sur l'autre.

Jl est donc très difficile desavoir quelle pensée politique était véritablement éveillée chez les paysans poitevins, surtout si l'on remarque que plusieurs paroisses n'émettent aucun vœu. Le cahier de Saint-Romain-sur-Chail comporte une longue description de la paroisse, son chiffre d'impositions, l'état de ses cultures : c'est probablement la réponse à l'enquête de l'assemblée d'élection qui est reproduite. On se plaint que les paroisses voisines, plus riches, paient moins, ce qui paraît s'adresser à une assemblée de répartiteurs plutôt que de législateurs. Un seul vœu : la suppression des procureurs, « ce cruel ennemi du genre humain».

Les descriptions locales, qui se rencontrent dans beaucoup de cahiers, sont la partie à laquelle nous sommes portés à accorder le plus d'intérêt et de crédit. Elles méritent l'un et l'autre quand précisément elles reproduisent la réponse à l'enquête de 1788, sous la seule réserve qu'elles sont inévitablement poussées au noir. La dissimulation vis-à-vis du fisc et la déclamation électorale ont agi dans le même sens, sans parler de la tendance à confondre la rigueur d'une

saison exceptionnelle avec le train ordinaire des choses. Il faut encore prendre garde que certaines de ces descriptions sont systématiquement truquées. A Tillou et à Fontenille,la partie descriptive est copiée de l'un sur l'autre; on a seulement changé les chiffres de statistique.

Les cahiers de Saint-Saviol et de Saint-Séverin, qui se copient, se plaignent dans les mêmes termes « que les gentilshommes et privilégiés, qui ne sont que trop nombreux dans cette petite paroisse, possèdent plus d'un tiers d'icelle ».

Une seule idée est, à vrai dire, au printemps de 1 789, claire pour le paysan poitevin : c'est le désir de voir diminuer ses impots : pour cela* il faut que les privilégiés paient leur part des charges : l'abolition des privilèges pécuniaires est réclamée par 130 cahiers sur 200 ; un seul, celui de Saint- Pierre-d'Excideuil, admet la persistance de certaines exemptions honorifiques.

Les contemporains ont attaché beaucoup moins d'importance aux cahiers des paroisses que nous ne sommes aujourd'hui disposés à leur en accorder. Dès les assemblées bailliagères, nous voyons négliger les cahiers qu'apportent les députés des campagnes. Le sort d'une revendication particulière aux protestants éclaire assez bien cette façon de procéder. Nous savons qu'en Haut-Poitou les populations calvinistes étaient exclusivement agricoles, et parmi les nombreux villages où les paysans huguenots étaient en majorité, la plupart n'émettent aucune revendication confessionnelle. A Couhé, à Beaussais et cà Vitré seulement le cahier demande la remise aux ayants droits des biens séquestrés sur les religionnaires. Ce vœu ne passe ni dans le cahier de bailliage de Saint-Maixent ni dans celui de

Civray. Au contraire, les protestants du Bas-Poitou, bien moins nombreux, mais qui ont parmi les leurs des bourgeois comme le docteur Gallot, font inscrire cette demande dans le cahier de bailliage de Vouvant, d'où elle passe dans le cahier général du Tiers.

Les villes procédaient ta leurs élections d'une façon plus compliquée. Chaque corps et corporation nommait ses députés auxquels se joignaient les représentants des habitants sans profession organisée. L'assemblée du Tiers de la Ville ainsi composée et présidée par les officiers municipaux nommait les électeurs qui seraient admis à l'assemblée bailliagère. Le règlement ne reconnaissait que deux villes en Poitou, Poitiers et Fontenay-le-Gomte. Niort protesta, mais n'obtint que 8 députés au lieu de 4 et non pas le régime des villes proprement dites (1). Saint-Maixenf, Loudun et Ghâtellerault s'appliquèrent de leur autorité propre le règlement sur les villes. Bien plus, à Loudun et à Châtejlerault, les députés de toutes les corporations furent admis à l'assemblée bailliagère concurremment avec les députés des paroisses : Ghâtellerault eut ainsi 53 députés au lieu de 4 (2).

L'impopularité des corps de ville chargés de présider à ces assemblées souleva de graves difficultés . A Loudun Lemaître voulait faire déclarer inéligible son rival, l'ancien maire élu, Dumoustier, parce qu'il était en même temps subdélégué. La majorité des électeurs fit scission sous la conduite de l'avocat Bion, et le bailli de Loudunais, Daniel Montault, leur donna raison. A Poitiers, les réunions de corporations furent calmes. Nous avons le cahier de l'une

(i) Couturier, I '&. — (2) Couturier, 140.

i:t dans i.a VIENNE iît

d'elles, celle des apothicaires (1). Avec les vingt-cinq cahierdes corporations de Saint-Maixent (2), ce sont les seules doléances professionnelles qui subsistent pour la province.

L'assemblée des habitants non corporés, très nombreuse (588 votants), fut troublée par l'exclusion de Jérémie Tribert, soupçonné, comme tous les marchands de grains, d'être un accapareur (1er mars). A la réunion générale, les officiers municipaux avaient droit de vote. Les gens de métier, à la tète desquels s'étaient mis les avocats ïhibaudeau et Laurendeau, déclarèrent qu'ils se retireraient plutôt que de souffrir que les échevins votassent avec eux.

Pallu de Bourgneuf courut la poste jusqu'à Paris pour se plaindre à Necker ,* quand il revint, le 12, tout était fini. Laurendeau avait rédigé le cahier de la ville, et l'assemblée bailliagère commençait. Pallu rapportait une réponse ambiguë : Necker proclamait le droit de suffrage des échevins, mais les félicitait delà modération avec laquelle ils s'étaient abstenus de l'exercer. Le Corps de ville convoqua une nouvelle assemblée pour le 14. Par 27 voix contre 25, elle maintint l'exclusion des officiers municipaux. Ceux-ci n'osèrent passer outre et faire nommer des députés que l'assemblée bailliagère n'aurait sans doute pas admis (3).

Les assemblées bailliagères se réunirent le 3 mars à Lusignan, le 5 à Saint-Maixent, le 6 à Fontenay et à Niort, le 9 à Civray, Montmorillon et Poitiers. Leur tâche était double : rédiger un cahier général d'après les cahiers de paroisses, réduire les électeurs au quart.

L'influence de la bourgeoisie et de l'élément urbain fut

(1) Registre des apothicaires, Ms. lîibl. Poit. — (2) Collection de M. Richard.— (3) Dél.Mun., 5, 8, 13, 14 mars.

grande. Malgré l'article 33 du règlement les cahiers de bailliages ne furent pas le résumé des doléances paroissiales. A Civray seulement on semble en avoir fait le résumé méthodique. A Fontenay,Montmorillon et Saint-Maixent, le cahier de la ville, revu et augmenté, devint celui de la sénéchaussée. De même à Poitiers, où l'influence de Laurendeau fut prépondérante aussi bien pour l'un que pour l'autre. Il y aurait eu plus de 500 cahiers à dépouiller; or, les commissaires rédacteurs furent élus le H, et le cahier était achevé le 14- (1).

La réduction au quart élimina beaucoup de députés paysans. Ils ne se souciaient pas tous d'un voyage long et coûteux dont ils étaient obligés de faire l'avance (2) et ils s'en remettaient volontiers à ceux qui leur semblaient plus éclairés. A Poitiers, la réduction au quart fut faite par acclamation en prenant les noms les plus connus dans chaque canton. A Montmorillon seulement les députés paysans se montrèrent ombrageux à l'endroit des bourgeois, et il en résulta quelques troubles (3) .

Des bailliages, les députés désignés par la réduction au quart apportèrent à Poitiers des cahiers dans lesquels les préoccupations politiques étaient déjà prépondérantes et où se marquait avec plus ou moins d'audace la volonté d'une réforme générale dans l'Eglise et dans l'Etat, dont la masse populaire n'avait pas encore réalisé l'idée. Les questions politiques prenaient d'autant plus de place qu'il n'était pas douteux que l'égalité devant l'impôt était accordée d'avance.

(1) Beauchet-Filleau, Tiers, 11. — (2) Le remboursement n'était pas encore terminé en août.— (3) A.N. B% 69. Lettre de M. de la Minière, 13 mars. Pour la bibliographie des cahiers de bailliage, cf. A.Richard, op. laud. Il faut ajouter que le cahier de bailliage de Niort a été retrouve'' aux Arcli. des Deux-Sèvres.

L'assemblée des trois ordres était convoquée pour le 16 mars. L'assemblée bailliagère de Poitiers n'étant pas terminée, on dut la remettre au 17.

Poitiers ne se souvenait pas d'avoir vu pareille affluence. Le maire avait pris des mesures pour loger à la craie les arrivants, comme la commission intermédiaire de Niort l'avait demandé (1). Ils étaient près de deux mille et ils allaient séjourner environ quinze jours. Les curés à portion congrue, les gentilshommes pauvres, les roturiers économes trouvaient la' vie bien coûteuse : « Tout est d'une cherté horrible dans cette ville : on paie 4 1. par repas et les chambres 3 1. par jour (2). On leur offrit 600 lits dans les casernes «en changeant les draps » (3).

Le 17 les trois ordres se réunirent dans la chapelle du collège Sainte- Marthe (4), sous la présidence du grand sénéchal, le marquis de Beufvier des Paligny, installé récemment à la place de son père, qui se mourait. Il portait avec bonne grâce son costume à la mode d'Henri IV et son chapeau à grand panache. Le lieutenant-général Irland et le Procureur du Roi Filleau le suivaient en robes rouges. La séance se passa en compliments; le grand sénéchal fit une allocution, le lieutenant général rappela la décision prise par la noblesse d'abandonner ses privilèges pécuniai-

(i) A. V., C. 608, Com.int. de Niort à Com. provinciale, 17 février 1789. — (2) Gratton et Benéteau aux officiers municipaux de Saint- Gilles, Chassin, I, 59. — (3)A.N. Ba 68, Nanteuil à Villedeuil,14 mars. — (4) Le procès-verbal des séances communes des trois ordres est conservé A. N. Ba. 68 et dans les manuscrits de la Fontenelle, Bibl. Niort. AntoninProust n'a publié que la séance d'ouverture.

i:,n LA RÉVOLUTION A IMMTIERS

res, puis les ordres se séparèrent pour travailler chacun de leur côté à la vérification des pouvoirs : le Clergé sous la présidence de l'évêque de Poitiers, la Noblesse sous celle du gfand sénéchal, le Tiers sous celle de M. Vincent de la Rivardière, lieutenant particulier, le lieutenant général, Irland de Bazoges, à qui cette présidence revenait de droit, ayant préféré siéger comme simple membre dans la Noblesse.

A. vrai dire, les deux premiers ordres avaient seuls à vérifier les pouvoirs de leurs membres. Pour le Tiers, cette opération avait été faite lors des réductions au quart dans les assemblées bailliagôres,dont il suffisait de relire les procès-verbaux. Aussi le troisième ordre commença-t-il sur-le-champ ses opérations utiles, tandis que le Clergé et la Noblesse ne délibérèrent efficacement qu'après une seconde séance des trois ordres, le 21, où les électeurs vérifiés prêtèrent le serment requis, séance encore de pure parade. La Noblesse avait proposé la rédaction d'un cahier commun aux trois ordres, mais le Tiers s'y était refusé (1). Les ordres échangèrent seulement des députations pour se complimenter.

Le Tiers-Etat (2) se réunit aussitôt après la séance solennelle d'ouverture et se mit incontinent à la rédaction de son cahier. Soixante-neuf commissaires en furent chargés (3). Ils commencèrent leur travail par la lecture des différents cahiers en notant dans chacun d'eux les articles qui parais-

(l)Gratton el Bêûêteati, Chassin, I, ti9; Forestier, 7. — (2) Les délibérations du TiêïS Etal sont connues par quatre sources: le procès- Verbal officiel (A.N. C. 22), publié sur une copie par M. Beauchet-Fil- , leau, les relations de Goupilleau de Villeneuve et de Forestier et une I 01 i '•-)!-. mlance non signée adressée & ufl s1 Delalain. — (M) Forestier dit le 17 au soir, GoupillëâU le 18.

ET DANS l..\ VIENNE 151

saient dignes dépasser dans le cahier général. Déjà, le 16, le cahier de Fontenay avait été lu dans une réunion nombreuse aux Augustins et son rédacteur, Bouron, avait pris altitude de chef de parti. Le 18 on lut celui de Poitiers, qui parut timide, ceux de Givray et de Saint-Maixent,ce dernier très applaudi. Ce même jour on refusa l'invitation de la Noblesse de faire cahier commun. Le 19 on lit les cahiers de Niort, Lusignan et Fontenay : « On prend celui de Fontenay pour base, au grand déplaisir de Laurendeau et de ceux de Poitiers (1).» Puis on commença à repasser et mettre aux voix les articles réservés. Cette discussion prit la journée du 20 et la soirée du 21 après la séance de la prestation de serment. La question des droits féodaux fut âprement discutée. Le 20 le rachat fut repoussé à une voix ; le lendemain Goupilleau fit rouvrir la discussion et voter le rachat à 28 voix de majorité : Thibaudeau et Laurendeau l'avaient combattu. Quatre commissaires furent chargés de mettre en ordre et en forme les articles adoptés : ils furent pris dans les deux camps : Laurendeau avait défendu les droits féodaux, Bouron et Fuzibay les avait attaqués, Briault n'avait rien dit (2).

Les élections commencèrent le 22 par la nomination de trois scrutateurs : Bouron, d'Abbaye et Thibaudeau. Suivant l'usage d'alors cette nomination des scrutateurs était comme une répétition générale, et les scrutateurs avaient toutes chances d'être élus députés. Le 23, Bouron (a) fut élu aupre-

(a) Bouron (François-Anné-Jacques), né à Saint-Laurent de la Salir 2 octobre 17o2, mort à Bazoges en Pareds 30 avril 1832, avocat du Roi à la sénéchaussée de Fontenay 1777, procureur général syndic de la Vendée 1792, juge au tribunal d'appel de Poitiers an VIII, conseiller honoraire 1818.

(l) Goupilleau, 15. — (2) C'est ici que commence le procès-vêrbal olïiciel.

mier tour le matin, et le soir, sans concurrent, Dutrou de Bornier (a). On convint alors de nommer un Poitevin ; mais, grâce à la formation singulière des circonscriptions, la sénéchaussée de Poitiers allait jusqu'à la mer et comptait presque autant de Bas-Poitevins que celle de F'ontenay. Ce furent ceux-ci qui firent passer, le 24, au ballottage, Birotheau des Burondières (b) contre Laurendeau. D'Abbaye (c), Lofficial (d), Agier, (é) Filleau (f) et Thibaudeau furent élus le même jour. Le 25, le Tiers Etat assista en corps à l'enterrement de Lesperon, électeur de la Châtaigneraie. Le soir, une seule élection, BiailledeGermond(^), et un tour de scrutin sans résultat par suite de l'éparpillementdes voix. Le 26, cinq sièges restant encore à pourvoir, les quatre commis-

(a) Dutrou de Bornier (Jean-Félix), né à Montmorillon 3 décembre 1741, mort à Montmorillon 22 mars 1816, Conseiller au siège royal de Montmorillon 9 avril 1783, député du Tiers, suppléant au Tribunal de Cassation mars 1791, accusateur public à Poitiers 3 septembre 1791, élu à la Convention 4 septembre 1792: dans le procès du Roi vota la réclusion et le bannissement. Membre du Conseil des Anciens le 21 vendémiaire an IV, du Conseil des Cinq-Cents le 25 germinal an IV, membre du Corps législatif, choisi par le Sénat le 4 nivôse an VIII, siège jusqu'en l'an XIV.

(b) Rirotheau des Burondières (PieiTe-Calixte), né à Olonne 16 août 1743, mort à Saint-Gilles-sur-Vie 16 mars 1829. Avocat.

(c) Abbaye (Louis-Jacques d'), né à Melle 28 octobre 1735, mort à Poitiers 10 janvier 1818. Président au siège royal de Melle 12 juin 1761, donna sa démission pour raison de santé 3 novembre 1789.

{d) Lofficial (Louis-Prospor) (1747-181."»). Lieutenant général du bailliage de Vouvant, député à la Convention, vota la mort du Roi, membre du Conseil des Anciens, mort conseiller à la Cour d'Angers.

(e) Agier (Charles-Guy-François), né à Saint-Maixent 29 août 1753, mort à Niort 20 mai 1828. Lieutenant criminel de la sénéchaussée de Saint-Maixent 1784, incarcéré sous la Terreur, commissaire du ^uiivt-rnement et ensuite procureurimpérial, puis royal, près le Tribuii.il de Niort, an VIII-1827.

(f) Filleau (Charles-Blaise-Henri), né à Niort 29 septembre 1739, mort à Paris 8 avril 1790. Conseiller au siège de Niort 1761.

(</) Biaille de Germond (François-Thomas),né àFontenay28 novembre 1747, mort à Cezais (Vendée) 26 septembre 1814. Procureur du Roi de la maîtrise des Eaux et Forêts de Fontenay.

saires apportèrent le cahier qu'ils avaient rédigé. C'était une mosaïque empruntée aux cahiers de bailliages.il faisait de l'établissement d'une constitution et de l'abolition des privilèges pécuniaires unmandatimpératif. L'égalité en nombre de la représentation du Tiers avec celle des deux autres ordres était réclamée sous la même sanction, mais le vote par tête, quoique demandé, n'était pas compris dans le mandat impératif. Le cahier demandait encore la vente des domaines de la Couronne et des biens des monastères, la mise en régie des bénéfices sans charge d'âmes et la réduction des revenus des prélats pour le produit être employé par les états provinciaux au traitement du bas clergé, à l'assistance et à l'instruction. Puis venaient les articles qui se retrouvent partout : suppression des traites et gabelles, modération des droits de contrôle.

On ne trouva pas le texte tout à fait conforme à ce qui avait été arrêté en commission. Deux articles manquaient : la suppression des intendants et la revendication des arbres plantés en clôture des champs que les seigneurs qui avaient la voirie voulaient s'attribuer. Ils furent rétablis ; mais Vincent, qui présidait, fit la motion de supprimer l'article relatif à la féodalité qui avait déjà fait entre les commissaires l'objet de si vifs débats. Il eut la naïveté de dire « qu'à un dîner chez l'Evêque on avait trouvé l'article contraire aux droits des citoyens. On lui a dit qu'il n'était qu'un être passif, obligé de suivre les ordres de l'assemblée, fait pour écrire ses décisions, et qu'il n'avait pas le droit de parler. Enfin il a été humilié de toutes manières (1) ».

Laurendeau présenta alors une motion signée de 32 électeurs demandant que le cahier fût renvoyé aux commis-

(1) Lettres à Delalain, 167, 108.

saires pour en effacer toute idée qui, sans établir les véritables droits de la nation, contiendrait en effet une menace d'insurrection contre l'autorité royale et qui pourrait donner atteinte à la propriété (1). Ce qu'il demandait d'effacer, c'était le mandat impératif d'établir une constitution, les projets de séquestre, suppression et réunion des biens ecclésiastiques et le rachat des biens féodaux sans le consentement des propriétaires. Ainsi amendé, le cahier du Tiers eût été plus conservateur que celui de la Noblesse. La motion fut mal accueillie. Laurendeau, soutenu par son beaufrère Chocquin, tint tête à la majorité sans se dissimuler qu'il sacrifiait ses chances d'élection : « Cette sortie l'a fait exclure absolument du nombre des députés(2). » Le cahier fut adopté tel quel, et les trente-deux signèrent une protestation en forme.

La députation fut Complétée par Briault («), Gallot (#), Goupilleau (de Montaigu) (r), Laurence (d) et Pervinquière (e).

(1) A. N., B%68 : Protestation des trente-deux. Parmi eux on remarque Louis Bratîlt, Jahan de la Hottde, de Venassier, Boutillier de Saint- André; Thibaudeau, député, n'avait pas signé, mais les protestataires comptaient sur lui pour soutenir leurs principes communs. A. N. B3, 123 : Laurendeau et Chocquin à Necker, 13 avril 1789. — (2) Lettres à Delalain, loc. cit.

(a) Briault (Jacques), né à la Môthe-Saint-Héraye 28 septembre 1740, tnort à Niort 24 septembre 1804. Avocat au Parlement. Juge sénéchal de la baronnie de Salles et du marquisat de la Motbe, de la seigneurie de Ourzay, député à la Constituante ; après la session, juge au Tribunal du district de Saint-Maixent. Elu président du Tribunal Criminel 16 novembre 1792, le resta jusqu'à sa mort. Of Notice par J. Richard.

(A Gallot (Jean-Gabriel), né à Saint-Maurice-le-Girard 30 septembre 17 if, mort à La Rochelle 4 juin 1794. Docteur de la Faculté de médecine de Montpellier 1769.

(c) Goupilleau (Jean-François), né à Apremont 2'j juillet 17.'>3, mort à Montaigu 11 octobre 1823. Notaire à Montaigu; après la session, greffier du Tribunal Criminel de la Vendée,membre de la Convention, vota la morl du Uni; el du Conseil des Anciens. Administrateur du Mont-de-Piété.Exilé en 1816 comme régicide, puis gracié.

Le 27 furent nommés les suppléants : Cochon de Lapparent (/'), de Fonlenay ; Faulcon(#),de Poitiers; AndraulL// . de Melle,et Maublanc,de Saint- Victurnien. Le 28,1e procèsverbal fut adopté, et le Tiers se sépara sans attendre la séance de clôture des trois ordres, qui n'eut lieu que le I avril. Le Clergé et la Noblesse ne tinrent séance qu'après les prestations de serment; mais, tandis que les vérifications se passèrent sans incident notable dans la chambre de la ?>Toblesse, elles furent l'objet d'une première lutte, très acharnée, dans Tordre du Clergé (1).

(d) Laurence (Louis-Jean-.Joseph) l'aîné, né à Poitiers 3 mars 1 7 4 ; 1 ; mort en 1804. Banquier et marchand de draps et soies, lieutenant de grenadiers dans la milice bourgeoise 2o juin 1773, capitaine en second 10 juillet 17*0. Le Carnet a. publié (1902) son Journal de député (23 avril, Il juin 1789).

(e) Peuvinhlikhk (Mathieu-Joseph-Séverin) 11 février 17t'p<t-2i; janvier 1S28, Avocat en Parlement, Sénéchal de Saint-Maixent de Beugné. Membre du Corps Législatif. Baron de l'Empire en 1811,

(/) CodHON de LAiPPARBNT (Charles), né' à Champdeniere 24 janvier 1750, mort à Poitiers 17 janvier 1825, Conseiller au siège de Pontenay 1771. remplaça d'Abbaye Ci novembre 1789), conventionnel.; vota la mort; membre du Conseil des Anciens {ministre de la police; déporté au 17 Fructidor; préfet de la Vienne (an Vlll), des Deux-Sèvres (an XII); sénateur et comte de l'Empire (1809), préfet de la Seine- Inférieure aux Cent Jours, exilé en 1818 comme régicide ; amnistié en 1819.

(g) Faulcon (Marie-Félix), né à Poitiers 14 août 1758, mort à Poitiers il janvier 1843. Conseiller à la sénéchaussée 24 juillet 1782; député suppléant, admis à siéger M avril 1700;élu au Conseil de Cinq- Cents 23 vendémiaire an IV et 24 germinal an VII; au Corps Législatif 4 nivôse an VIII et 2 mai 1809; présidait le * Corps législatif lorsque celui-ci prononça la déchéance de Napoléon ; commissaire rédacteur de la Charte constitutionnelle.

(h) Andrault (Jean-Baptiste), né à Saint-Sauvant 11 juillet 1742, mort à Melle 2 mai 1798; ne Siégea pas.

(1) Le procès-verbal et le cabier du clergé sont conservés aux A. \., C. 22. Une copie en existe dans les manuscrits de la Fontenelle, Bibl. île Mort. Ils ont été publiée par A. Proust et bien plus complètement par MM. Beauchet-Filleau. En dehors du procès-verbal d faut consulter deux lettres de Jallet à une de ses amies de Niort, la correspondance des curés mécontents avec Necker. A. >'., Ba 68, 69, et une relation insérée dans les Nouvelles Ecclésiastiques du 21 août 1789.

En effet, d'après le règlement royal du 24 janvier, les bénéficiers empêchés de venir en personne pouvaient confier leurs pouvoirs à un de leurs collègues. Un électeur pouvait se charger de deux procurations et disposer ainsi au maximum de trois voix. Le sort de l'élection dépendait de l'usage qui Serait fait de ces pouvoirs, d'autant qu'il était vraisemblable que les curés des diocèses de La Rochelle, de Saintes, de Bourges et de Limoges appelés à Poitiers n'y connaîtraient personne et ne se connaîtraient pas entre eux.

Le haut clergé se flattait de les diriger d'autant plus facilement, et l'évêque de la Rochelle, M. de Crussol, retenu par la maladie dont il allait mourir, avait envoyé à ceux de ses curés qui devaient voter à Poitiers une circulaire imprimée qui était un modèle de naïve pression électorale. Il les convoquait chez les curés de Fontenay, Bressuire, Saint- Laurent et Vitriers pour le 10 mars, afin d'y recevoir, avant leur départies dernières instructions: « Je charge MM. les présidents des assemblées de vous faire part de mes vues... et de vous proposer nommément un curé de cette partie de mon diocèse qui me paraît avoir toutes les qualités convenables et en faveur duquel je désirerais beaucoup réunir tous vos suffrages. »

M. de Crussol recommandait encore à ses curés la candidature de ses collègues de Poitiers et de Luçon, et pour le choix des autres députés les invitait à suivre les indications que M. l'abbé de Cressac leur donnerait volontiers (1).

On imagine l'effet d'injonctions aussi maladroites alors que la hiérarchie ecclésiastique était faussée par l'abus qui

1) A. N., Ba,68. La Rochelle,le 2.". février 17X0. Circulaire imprimée.

réservait à la naissance l'épiscopat, et, dans l'assemblée, toute politique à laquelle ils étaient convoqués, la tentation était grande pour les curés de profiter de l'avantage de leur nombre pour exclure jusqu'à leurs supérieurs. Les curés réunis à Fontenay protestèrent contre la pression tentée sur eux, s'engagèrent à ne nommer que leurs Evoques et leurs confrères, h l'exclusion de tout moine, abbé ou chanoine, et firent imprimer un projet de cahier où ils demandaient notamment que les portions congrues fussent portées à 1500 1. et les synodes associés à l'administration des diocèses (1).

Les curés n'étaient pas sans quelque expérience électorale. La Chambre-ecclésiastique, qui faisait la répartition des décimes entre les bénéficiers, comprenait deux curés élus par leurs collègues. En 1779,1e bureau de cette Chambre avait profité de la mort de Testas, curé de Saint-Paul, et de la connivence de Le Peultre, curé de Saint-Benoît, pour supprimer les élections et les remplacer par la cooptalion (2). Les curés de Poitiers s'étaient formés en comité pour protester ; ils avaient échoué. Mais l'instrument était forgé qui allait servir avec succès dix ans plus tard. Tandis que la circulaire de 1779 n'avait groupé que 13 signatures sur 24, juste la majorité absolue, 17 agissaient maintenant de concert. Nous les avons vus dès le 18 janvier écrire à Necker. Le 20 février, ils adressaient à tous leurs collègues de la sénéchaussée une circulaire où ils se vantaient d'avoir emporté les dispositions favorables du règlement (3). Ils représentaient les curés comme les défenseurs naturels du

(4) Mémoire présenté à Messieurs les '-uns — (2) Nouv.Eccl.,1 août 1779. Lettre de MM. (es curés (/<• Poitiers </ \l \l. les curés >!n diocèse. Papiers Guillemot. — (:{) Circulaire imprimée. Papiers Guillemot.

peuple des campagnes, les invitaient à préparer leurs réclamations « propres à nous réintégrer dans des droits légitimes et trop pou respectés». Ils terminaient, et c'était ressentie!, on demandant à ceux qui ne pourraient venir à l'assemblée de leur envoyer leur procuration en blanc « dans la crainte qu'étant déjà chargés de deux suffrages nous ne puissions vous être utiles ». Cette centralisation des pouvoirs et leur distribution en mains sûres fut faite avec tant de perfection qu'on peut voir au procès-verbal chaque électeur muni de deux procurations, pas une de plus, pas une de moins.

Les dix-sept qui se formaient ainsi en comité directeur du bas clergé n'étaient pas seulement le nombre parmi les curés de la ville épiscopale. On y voyait figurer quelquesuns des plus considérés d'entre eux : Sabourain,de Montiernouf, et Lavigne, de Sainte-Opportune, subirent l'exil pour leur attachement à l'orthodoxie. Lecesve (#), voué àunecélé-

('/) Lecf.sve (René), né le 24 septembre 1733 à Poitiers; raorl le 23 avril 1791. Curé de Chiré-les-Bois (1700), puis de Sainte-Triaise )17C7). En 177:j, Lecesve eut une rixe avec son cousin-germain, Sartre de Lisle, jeune avocat, qui l'accusait de capter la succession d'un oncle commun. Les deux cousins rendirent plainte l'un contre l'autre. Le Mémoire de Sartre de Lisle dépeint Lecesve comme un faux dévot avec les mêmes couleurs qu'emploieront les Actes des Apôtres en 1791. Toute la ville prit parti pour l'avocat. Soixante-quinze personnes, parmi lesquelles Pallu du Parc. Thibaudeau, le curé Guilleminel, lui donnèrent les attestations les plus flatteuses. Lecesve n'eut pour lui que J'L\èqu<\ Saint-Aulaire lui avait offert, en 1769, une cure plus important* , que Lecesve avait refusée pour ne pas contrarier sa mère, qui voulait rester à Poitiers. Le certificat de i'Evêque atteste que Lecesve i si recommandable parla pureté de ses mœurs et de sa doctrine... qu'il annonce fréquemment la parole de Dieu avec suces, étant doué d'un talent partieaUer pour cette partie du Saint Ministère », Lecesve déplul à Saint-Aulaire dans la circonstance suivante. Lors du jubilé de 177:», Lecesve prétendit savoir de Rome par les Capucins

m frère appartenait à cet ordre) que certaines çpnditionjs pour l'obtention du jubilé étaient plus strictes que nel'indiquail le mandement de Saint-Aulaire. En L'absence de celui-ci, l'opinion de Lecesve trouva

ET DA.x.s LA VIENNE

brité différente paraissait en 178(J le plus édifiant de ces saintes gens. Issu d'une famille toute sacerdotale — cinq de ses oncles étaient prêtres et son frère capucin — , il avait débuté en se signalant par son zèle ultramontain et son attachement personnel à Saint-Aulaire. Les Nouvelles Ecclésiastiques le dénonçaient alors comme le chef des Zélanti, et, s'il avait depuis déplu à Saint-Aulaire, c'avait été par excès de zèle. Quelques querelles avec le chapitre de Saint-Hilaire l'avaient d'ailleurs posé en champion des droits des curés, et sa réputation de piété onctueuse était grande chez les dévotes.

Avec lui, tous ceux qui, comme Le Peultre, avaient flatté dans Saint-Aulaire. le pouvoir et la source des faveurs allaient se rallier au mouvement dont ils devinaient l'avenir. De leur côté, Saint-Aulaire et Mercy s'étaient assuré les procurations des communautés d'hommes et de filles, des chapitres, des titulaires de bénéfices simples et d'un certain nombre de curés. Ils en avaient distribué aux séminaristes, à qui, disait-on, ils avaient fait présent de soutanes neuves.

Le lundi 16 mars les premiers curés arrivés, 200 environ profitèrent de la remise au lendemain de la séance solennelle pour dresser leur plan de bataille et choisir leurs can-

des partisans, et le confesseur de Thibaudeau lui lit, dit-on, recommencer son jubilé. (Nouv. Eccl., 29 mai 1777.) Cf. Lettre pastorale du 3 âéc. 17 71'. (A. V. G. 615).

Quant aux difficultés avec le chapitre de Saint-Hilaire, ''lit- étaient aées de ce que le chapitre prétendait exercer la juridiction épipale sur son « bourg », dont faisait partie Sainte-Triaise, et défendait de baptiser et de chanter vêpres dansles paroisses de ce bourg, réservant ces cérémonies à leur collégiale (La Liborlière, ïS). Lecesve s'insurgea contre ces pi '-tentions en se couvrant de l'autorité de l'évêque;« Je ne reconnais d'antre supérieur ecclésiastique immédiat » que Mgr l'Evêque de Poitiers », écrivait-il en 17*:: sur 1<' registre des sépultures de sa paroisse. (Arch. hist., XV, 42o.)

didals. Mais cetle réunion parut factieuse à plusieurs, et le bruit courut qu'un arrêt du Conseil priverait du droit de vote ceux qui se seraient associés à des conciliabules. Le 18, six curés envoyèrent un mémoire à Necker (1) pour réclamer le droit de réunion, dénoncer les manœuvres épiscopales et obtenir que, dans le Clergé comme dans la Noblesse et le Tiers, l'âge de 20 ans fût exigé de tous les électeurs et fondés de pouvoir, ce qui écartait les séminaristes. La question n'était pas résolue quand, le 21 , s'ouvrit la séance particulière du Clergé.

Saint-Aulaire fit un discours modéré et triste. H acquiesçait au doublement du Tiers, conseillait l'abandon des privilèges pécuniaires, critiquait le vote par tête, mais sans s'engager à fond.

Tout de suite la question des séminaristes fut soulevée, et, après une discussion très vive, renvoyée à la décision du grand sénéchal. Celui-ci prononça que les bénéficiers seraient admis sans condition d'âge et les non-bénéficiers à 25 ans. C'était une solution moyenne, car nombre de séminaristes étaient déjà pourvus de petits bénéfices.

Les vingt-neuf commissaires élus le 23 pour rédiger le cahier appartenaient aux tendances les plus contraires. Mercy, Lecesve, Surade, Dillon, Jallet, d'Aviau, Ballard, dArgence, D. Mazet, Rodrigue, de Rozand avaient été nommés à la fois. On proposa pour aller plus vite que les députés fussent élus pendant que les commissaires travailleraient. La motion fut d'abord approuvée : le temps de Pâques approchait et pressait les curés. Mais les deux par-

(h A. N. Ii\ t',s : Surade, curé de Plaisance ; Coudertde Prévignault, 'I'- Saint-Florent; Merson, de laJonchère; Thibault, de Champ-Saint- Père; Bigaud, de Montreil-Peiriard ; d'Anglard, de Blond à Necker. Publié par An ton in Proust, '■'>'.*.

tis craignirent ensuite que ce changement d'ordre cachât un piège, et l'assemblée revint sur sa décision (1). Le cahier fut adopté avant de passer aux élections. Il était assez pâle, les deux partis s'étant neutralisés dans la commission. L'avantage était resté en définitive à Mercy, qui n'avait pas eu de peine à faire repousser comme schismatique un projet d'abolition du concordat qui annonçait déjà la constitution civile (2).Guilleminet, dont les motions avaient été rejetées, écrivait à Necker : « Ce cahier n'est, à proprement parler, que celui de Nos seigneurs Evoques; aussi est-ilsans ordre, sans énergie, sans style et sans français (3).» Il subordonnait le vote par tète au consentement libre et unanime des trois ordres. Ce n'était que dans les articles 55 et 56 — le cahier en avait 57 — qu'il demandait une constitution. Il s'opposait à la liberté de la Presse « propre à accroître le débordement de l'impiété » (a. 18) et stipulait surtout les intérêts religieux: l'unité du culte public (a. 17), la périodicité des conciles et des synodes (a. 19), la remise de l'instruction publique aux congrégations (a. 15). Toute une partie était en quelque sorte professionnelle ; c'étaient les doléances corporatives des curés : amélioration de leur temporel et création d'une caisse de retraite (a. 6 et 7), garanties pour la nomination et l'avancement (a. 4,5, 11, 12, 20), fixation de leur rang et préséance (a. 9, 10). Le ton était modéré au point d'être embarrassé ; par exemple, quand on suppliait le Roi de n'avoir pas pour la nomination aux évèchés et abbayes « trop d'égards à la naissance » (a. 20).

Les novateurs avaient jle désavantage ; l'élection des scrutateurs leur rendit confiance. Lecesve, Dillon et Ballard

(1) Procès-verbal, 24 mars. — (2) A. N. Ba, 68 : Jallet à Necker, 8 avril. — (3) A. N. B", 68 : Guilleminet à Necker, 9 avril.

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