‹ La Revolution à Poitiers et dans la VienneChapitre 39 sur 86 · CHAPITRE II Le 14 juillet. La disette et la grande peur · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Le 14 juillet. La disette et la grande peur

j. Préjugés contre la circulation des grains. Emeutes de Vivonne

(7 avril), de Nouaillé(ll, 12 avril). Mission de l'huissier Joigny. Siège de la Villedieu-du-Ciain (21 avril). Faiblesse de la répression. Le régiment de Rouergue se laisse enlever un convoi de grains à Lusignan (15 juin).

Ij — Contrecoup des événementspolitiques. Châtellerault prend position en faveur du parti patriote. Charroux satisfait de la déclaration royale du 23 juin. La nouvelle du renvoi de Necker à Poitiers. La earnison et les étudiants : craintes de troubles. Deux récits poitevins du 14 juillet. La Lettre des quatre députés et les Mémoires inédits de Faulcon. Le Te Deum du 20 juillet pour le rétablissement de la tranquillité.

III.— Les assemblées de la noblesse. Premier refus des gentilshommes poitevins de souscrire à la réunion des ordres (4 juillet), ils s'y résignent après la prise de la Bastille (26 juillet). La noblesse de Loudun et de Châtellerault.

IV. — Pas de Jacquerie en Poitou. Deux vagues de peur. La première dans le Bocage et la Gàtine (24-27 juillet). Emeute de Secondigny. Ses organisateurs : le notaire Escot et le tailleur Gigot, qui « allait se faire recevoir franc-maçon ». La seconde vague vient de l'Angoumois. La peur à Civray, Lusignan, Charroux, Vivonne (28. 29 juillet).

La rigueur de l'hiver et la misère qu'elle avait causée n'avaient pas entraîné de troubles pendant la période électorale. Mais, à peine les députés nommés, et tandis qu'ils s'acheminaient à Versailles, sous l'action d'une nouvelle hausse et grâce à l'exemple des provinces voisines, les troubles annonaires éclataient de tous côtés : «J'attribue

la cause du mal, écrivait Nanteuil, aux nouvelles qui se sont répandues du soulèvement arrivé dans les autres provinces (1).

L'idée de la libre circulation des grains est absolument étrangère à la conscience populaire. L'opinion demande à la fois au pouvoir de faire venir des grains si l'on en manque et d'empêcher l'exportation si l'on en a. Toute opération sur les grains apparaît comme un accaparement. Biossac, si populaire, n'a pas été à l'abri de cette accusation (2).

Les meuniers et les boulangers sont dénoncés, même par des hommes éclairés, comme des accapareurs qui causent artificiellement la famine. Si les autorités royales maintiennent assez fermement le principe de la libre circulation, toutes les autorités inférieures sont d'accord avec le sentiment populaire. Le procureur fiscal du marquisat de Couhé fait arrêter le blé acheté à Chàtillon et s'oppose à son enlèvement, parce que « ce bled est plutôt destiné pour l'approvisionnement et subsistance tant des habitants de la dite paroisse de Couhé que de celles circonvoisines (3) » .

Chaque paroisse entend ainsi garder pour soi le blé qu'elle a produit, et l'opposition à tout enlèvement est d'autant plus forte que le Poitou fournit ordinairement de grains et de farines l'Angoumois, l'Aunis et la Saintonge, pays de vignobles (4). Cette année,laTouraine,le Berry et le Limousin en ont aussi beaucoup acheté (5).

En avril, la circulation des grains devient impossible, soit que les habitants du lieu d'origine les retiennent, soit

(1) A. N. H. 1453 : Nanteuil à Villedeuil, 22 avril. —(2) Creuzé-Latouche : Rapport à la Convention sur l'entière liberté du commerce des grains.— (3) A. V. B v91: Procès-verbal du 20 juin. — (4) Tribert : Mémoire, 4,5. — (5) 7<2., 35.

que ceux des paroisses qu'ils traversent se jettent dessus et se les approprient. En Mirebalais, des bandes forcent même les greniers où le blé se cache (1).

Il en résulte que des marchés très voisins, artificiellement isolés, présentent des prix très différents. A Châtellerault, où le boisseau, plus grand qu'à Poitiers, atteignit 4 livres 12 sols vers Pâques, il était redescendu en juin à 3 livres 12 sols (2). A Poitiers, au contraire, l'ascension des prix continue jusqu'à la récolte : de|3 livres le 15 avril le boisseau atteint 3 livres 12 sols en juillet.

Le 7 avril, les meuniers de Poitiers et de Migné, qui avaient acheté du blé à la foire de Vivonne, ne purent l'emporter (3) et furent maltraités quand ils vinrent le chercher le 10. Chauvigny s'oppose également à tout achat de blé destiné à l'approvisionnement de Poitiers (4).

Dans la nuit du Samedi Saint à Pâques (11-12 avril), Tribert, le plus important et le plus impopulaire des marchands de grains de la région, faisait transporter du blé de Poitiers en Limousin par des charbonniers de Bouresse et de Lhommaizé, espérant ainsi donner le change. Les charbonniers avaient déchargé leurs mulets et les faisaient pacager dans les brandes, entre Nouaillé et Beauvoir. Les habitants de ces deux paroisses les surprirent et s'emparèrent de tout le convoi, 200 boisseaux, qu'ils transportèrent chez le chevalier Savatte de Genouillé, syndic de Beauvoir. Ils l'obligèrent à partager entre eux leur prise, et, comme ils étaient honnêtes gens, ils s'engagèrent à payer le prix de ce qu'ils avaient reçu ou à le rendre à la récolte prochaine. M. de Savatte dressa un état bien exact.

(1) Registre paroissial de Massognes. — (2) Le curé Ingrand : Note, lu juin/— (3) A.V. B' 204— (4) Dél. mun. Poit., 15 avril.

ET DANS I.A VIENNE ls:;

Les magistrats do Poitiers s'émurent; le lieutenant général rendit une ordonnance rappelant le principe de la libre circulation des grains (17 avril). Une sorte d'inspecteur fut chargé de parcourir la banlieue pour s'assurer si les juges des seigneurs informaient contre les délits, rappeler leurs devoirs aux syndics et, au besoin, déclarer procèsverbal aux contrevenants.

Le lieutenant criminel requit pour remplir cette mission l'huissier Claude-Charles Joigny, auquel il donna pour escorte un brigadier et trois cavaliers de maréchaussée. Joigny alla d'abord à Vivonne : les officiers de cette justice, qui était au marquis de Lacoste, avaient commencé à instruire tant bien que mal contre les auteurs des méfaits du 7 et du 10. De là l'huissier et son escorte se rendirent à Château- Larcher. Le syndic promit de faire son possible. On leur dit que le meunier du moulin de Thouvre venait d'être dépouillé, au village de Jouarenne, de plusieurs charges de blé. Ils y allèrent à course de cheval et le trouvèrent encore «tout épleuré». Le blé était déjà partagé. Une femme avait commencé à en moudre un boisseau. Ils firent rendre le reste, non sans avoir reçu des injures et des pierres.

A Aslonnes, où ils arrivèrent peu après, on leur annonça que 64 boisseaux de blé, que le domestique de François Favre, meunier du moulin de la Chaussée à Poitiers, ramenait de Gençay, venaient d'être arrêtés à la Villedieu. Ils s'y transportèrent, mais ne purent arriver qu'à la nuit close et descendirent à l'auberge « où pend pour enseigne l'image de Saint-Eloi ».Le lendemain, dès cinq heures, ils allèrent chez le bordier Lathu dit Pallet, chez qui le blé avait été

— (I) Tout ce qui suit est le résumé des procédures criminelles. V. V !'.' 2, 204, 1789 : Liasses du greffe criminel.

déposé. La femme de Lathu les prit pour des agents de Tribert, les injuria en cette qualité et leur jeta de l'eau à la tête. Ils expliquèrent qu'ils venaient de par le Roi et n'en furent pas mieux reçus.

Malgré l'heure matinale, 150 femmes armées de couperets,de bûches et de triques étaient accourues; les hommes allaient chercher leurs fusils. La dame Chiron, femme de l'huissier de la Villedieu, fit prévenir le confrère de son mari qu'il courait risque de la vie. M. Duchastenier, procureur, qui était à sa maison de campagne, lui fit passer le môme avis. Joigny se replia sur l'auberge de Saint-Eloi.

Mais le brigadier de la maréchaussée s'était fait remettre la clef de la cache au blé. La foule s'en aperçut et assiégea l'auberge. Le plus déterminé, Métayer dit le Grand Vieux, pénétra dans ia salle où Joigny était réfugié avec ses gardes du corps et le somma de rendre la clef de la cache, disant qu' « ils la prendraient par force, quand ils devraient être pendus ». Joigny n'avait pas commission d'être héroïque; il demanda la clef au brigadier et la remit au Grand Vieux. Puis il monta à cheval et rentra à Poitiers le plus vite qu'il put (18 avril).

Qu'on ajoute aux faits que Joigny a constatés que, le 17, des grains destinés à l'approvisionnement des troupes étaient arrêtés à Jazeneuil. que le même jour, à Châtellerault, dans la grande rue de Châteauneuf, la populace perçait des barriques sous le prétexte de s'assurer si elles ne contenaient pas de blé (1), et l'on aura quelque idée de la sûreté de la circulation en Haut-Poitou vers le temps de Pâques 1789. Tout le commerce de grains de Ghâtellerault avec Poitiers, la Touraine et l'Orléanais était arrêté par la

(1) A. V. B,v 2"> : Liasses du Greffe de police de Ghâtellerault, 1.

peur,et de leur côtelés fermiers du Mirebalais cessaient de venir approvisionner le marché de Chàtellerault de peur d'être maltraités (1).

C'était trop. Nanteuil demanda deux escadrons de Royal- Lorraine, qui avait ses quartiers à Niort, pour renforcer les garnisons de Poitiers et de Chàtellerault. Le 21 avril, le lieutenant de la maréchaussée, Picault de la Ferrandière, partit à minuit de Poitiers avec une petite armée — 40 officiers et 80 soldats de Royal-Roussillon, 9 cavaliers de maréchaussée — pour faire le siège de la Villedieu. A quatre heures du matin il investit le bourg, mit des sentinelles au clocher pour éviter qu'on sonnât le tocsin et arrêta sept des plus compromis. Le Grand-Vieux resta introuvable.

Le o mai un cardeur de Vivonne ; le 16 deux laboureurs de Jouarenne ; Soreau dit Blondin de Beauvoir ; les frères Boury dits Bourriquet, de Nouaillé — ceux-ci, depuis leur exploit de la veille de Pâques, avaient attaqué un autre convoi dans les bois de Ligugé — étaient arrêtés à leur tour. On instruisit contre tous prévôtalement.

Tout cela semblait promettre une répression sévère, mais la craindre eût été mal connaître les magistrats, sensibles par caractère et débordés par les événements. à qui elle était confiée.

Les prisonniers de Jouarenne prouvèrent leur innocence et furent relâchés tout de suite; ceux de la Villedieu et de Vivonne, convaincus des faits qui leur étaient reprochés, n'en furent pas moins mis en liberté le 2 juin « pour pouvoir travailler pendant la belle saison », et grâce aux démarches de M. de Savatte, Blondin fut relâché le 14 juin et les deux Bourriquet le 18.

(i) A. N. II. 14S3 : Nanteuil à Villedeuil, Il avril.

Au moment même où l'on élargissait les prisonniers des troubles d'avril, les émeutes recommençaient.

Le 17 juin, Nanteuil signale au ministre qu'un boulanger de Poitiers a été maltraité au marché de Lencloître et qu'un coup de main des plus graves s'est produit à Lusignan le 15 (1). Trois voitures chargées de froment pour le compte du directoire des vivres allaient de Poitiers à Niort sous escorte du dépôt du régiment de Rouergue qui se rendait en Bretagne. Ces grains avaient été déposés à l'étape dans une pièce du vieux château. Le régiment démoralisé se laissa forcer sans résistance. « Les soldats, quand ils ne sont pas commandés, ont toujours témoigné de la répugnance à opposer la force aux mouvements de fermentation du peuple, quand ils ont la cherté des grains pour cause.» La population envahit le dépôt avec tant de précipitation que le plancher rompit et les émeutiers roulèrent pêle-mêle avec les sacs de grains dans les souterrains. Iiy eut une dizaine d'estropiés.

Il paraît, disait Nanteuil, que les troubles dont je viens de vous rendre compte sont une suite de la persuasion où sont les habitants du bourg de Lencloître et de la ville de Lusignan qu'on ne peut enlever les grains d'un lieu quelconque qu'autant qu'il a été constaté auparavant qu'il y en a autant qu'il en faut pour la consommation des personnes qui l'habitent.

Cinquante hommes d'infanterie et trente cavaliers dépêchés à Lusignan n'obtinrent rien : c'eût été un massacre. Le subdélégué de Beauregard fut envoyé avec 350 hommes. Pour le principe, il fit rendre le blé pillé, mais le besoin de la ville était si urgent qu'il obtint que le directoire des vivres prêtât d'autres grains (2).

(1) A. N. H. 1453 : Nanteuil à Villedeuil, 17 juin. — (2) A. V. C. 32 : Mémoire des habitants de Lusignan à l'Assemblée Nationale, 11 août.

Necker voulait encore tirer du grain du Poitou pour Paris que menaçait la disette; il enjoignit à Nanteuil d'acheter 10.000 septiers. Nanteuil répondit que c'était impossible, que le pays était épuisé, et, malgré les ordres les plus pressants, il n'acheta pas un sac dans sa généralité. Il envoya Jérémie Tribert en Bretagne et à Marans (Généralité de la Rochelle) (1).

Cette mission aboutit au pillage delà Sylphide. Soixante dix tonneaux de blé, que Tribert avait fait charger sur ce bâtiment, furent déchargés, partagés ou vendus surplace Le duc de Maillé («), quoique prévenu par Nanteuil, refusa de prêter main forte, et le subdélégué de Marans présida au déchargement. Cette opération consomma la réputation d'accapareur de Tribert et coûta cher à la province sur les fonds de laquelle le prix du blé pilié avait été avancé. A la dissolution de la province les départements intéressés réclamèrent de ce chef 11.773 livres (2) au trésor royal.

A la veille de la récolte, la disette était arrivée à ce point que, sans le recours aux approvisionnements militaires, le pain eût littéralement manqué. Le 21 juillet le magasin des vivres de Poitiers avançait au Corps de ville 100 sacs^ de froment et 50 de seigle pour alimenter le marché (3).

Au prix où étaient les grains, les boulangers, obligés de vendre le pain au tarif fixé par la taxe, cuisaient à perle Plutôt que de relever la taxe, le lieutenant de police invita le Corps de ville à leur allouer une prime (4).

(a) Maillé (Charles-René, duc de). Blessé à Crevelt; maréchal de camp (1770). Lieutenant général (1784), créé duc la même année, i ommandant en Aunis, Saintonge et Poitou, brevel du ' décembre L788, mort en 1791.

(1) Sur L'affaire de Marans, voir A. V. C. 32: Correspondance de Necker, Nanteuil, Maillé, Tribert, el procès-verbaux; Tribert, Mémoire. — (2) Arch. Charente, C. 88 : Compte rendu. - 3) Del. mun. Poit., 20, 21 juillet. — (4) Del. mun. Poit., 20, 21 juillet.

Cette disette, qui persistera pendant les premières années de la Révolution, aggrave singulièrement toutes les difficultés, car létal d'esprit d'une population menacée ou qui se croit menacée de manquer de pain ressemble beaucoup à celui d'une ville assiégée.

On a peu de renseignements sur l'intérêt avec lequel les Poitevins ont pu suivre les débats constitutifs des Etats Généraux, où les curés de Poitou jouèrent un rôle si important. Ce n'est que dans leur numéro du 11 juin que les Affiches du Poitou commencèrent à publier un compte rendu des Etats (1). Les Affiches étaient hebdomadaires et de petit format; elles eurent beau consacrer à ce compte rendu toutes leurs colonnes, elles ne parvinrent pas à regagner le retard : le 16 juillet elles publiaient le compte rendu de la séance du 10 juin.

Pour que des nouvelles si tardives fussent encore goûtées il fallait que les journaux de Paris fussent bien peu répandus (2). Quelques cercles devaient être mieux renseignés : « Je prenais des notes, dit A.-C.Thibaudeau (a), qui avait

(1) L'autorisation donnée par la direction de la Librairie est du 10 mai. — (2) Le G juillet le Corps de ville décide, les affaires du temps étant très intéressantes, de faire venir de Paris la collection de tout ce qui a été écrit de mieux touchant les Etats Généraux.

{a) Thibaudead (Antoine-Claire), né à Poitiers (23 mars 176o), mort à Paris (U mars 185 i), appelé dans sa jeunesse Thibaudeau de Toucheronde. Avocat au Présidial (décembre 1786), fondateur des Amis de la Constitution, substitut du Procureur de la commune de Poitiers nov. 1790, procureur de la commune sept.. l'jTl, député à la Convention, la mort du Roi,président de la Convention. Elu député aux Cinq Cents par 32 départements, opposé au 18 Fructidor, non réélu en l'an VI, avocat à Paris, préfet de la Gironde 8 ventôse an VIII, conseil-

ET DANS l A VIENNE \\n

accompagné son père à Paris, sur lesquelles je rédigeais une correspondance que j'adressais à un de mes amis de Poitiers pour la lire dans une réunion de jeunes patriotes (1). » Si elle avait reflété les impressions de son père, cette correspondance n'aurait pas été rassurante : « On craignait la dissolution, le renvoi des Etats Généraux et môme un coup d'autorité contre quelques-uns des membres les plus célèbres. A ce titre les députés poitevins n'avaient rien à redouter », mais ils ne s'en rendaient pas compte. Thibaudeau père était malade de peur ; son fils dut l'arracher de son lit pour le traîner au jeu de paume : « Cette secousse augmenta son indisposition (2). » Antoine-Claire, pour le tranquilliser un peu, couchait tout habillé dans son antichambre avec une épée et deux pistolets (3). M. de la Châtre lui disait bonnement : « Vous ne serez pas pendu, vous en serez quitte pour retourner à Poitiers. (4) »

Mais Antoine-Claire était aussi enthousiaste que son père était timoré. Il s'était même lié avec Camille Desmoulins: on peut juger d'après cela du ton de sa correspondance. D'autres Poitevins s'étaient rendus à Paris pour suivre les événements : Chocquin de Sarzec et le député suppléant Fauîcon. Le constituant Laurence envoyait aussi une correspondance fort exaltante à son frère, et l'Intendant fit défense à celui-ci de lire à la promenade publique les let-

ler d'Etat 5« jour compi. an VIII, préfel ■ !■■.- liouches-ilu-Piliûne 3 Floréal an XI, comte de l'Empire 15 août 1809, démissionnaire à la première Restauration ; aux Cent Jours, pair et commissaire dans la 6e division militaire. Exilé comme régicid» , se fixa à Prague puis à Vienne et à Bruxelles, rentré en France en 1830, sénateur el grand officier de la Lotion d'honneur en 1852.

(1) A .-C. Thibaudeau, 71. — (2) A.-C. Thibaudeau, 76. — (3) /</.. 82. — ('< /(/-, '9-

très qu'il recevait, de crainte qu'elles n'occasionnassent de la fermentation dans les esprits (1).

L'Intendant fit publier la déclaration du Roi à la séance royale du 23 juin. Dans les campagnes poitevines, les déclarations du Roi à cette date paraissaient entièrement satisfaisantes. La municipalité de Charroux, en affichant ces pièces au poteau des halles et à la porte de l'église, décide de répondre «par l'assurance que les démarches de Sa Majesté pour le bonheur et la prospérité du royaume ajoutaient chaque jour à sa gloire et aux sentiments de reconnaissance de ses sujets (2) ». Dans les villes, le mot d'ordre était déjà donné de tenir pour insuffisant le programme royal. Nanteuil fut traité d'ennemi du Tiers-Etat pour l'avoir fait publier (3).

Les patriotes poitevins réclamèrent une assemblée de la commune et l'envoi d'une députation à Versailles. Le 30, Chabiel de Morière transmit cette pétition au Corps de ville. Celui-ci ajourna la délibération jusqu'à la réunion des ordres, comme s'il ne s'était pas justement agi de la presser. Elle était d'ailleurs un fait accompli depuis trois jours, mais la nouvelle n'était pas arrivée.

Pallu de Bourgneuf, chargé de rédiger une adresse, ne la présenta que le 6 juillet,et elle ne fut expédiée que le 11. Elle priait Bailiy de féliciter les « respectables mandataires des fidèles communes et ceux des dignes représentants des deux premiers ordres qui, par une prompte réunion au centre commun, ont mérité d'être comptés parmi les illustres restaurateurs de la chose publique (4). »

(1)A. N. Ha, os : Nanteui] à Ville.Jeuil, 23 juillet. - (2) Dél. Mun. Charroux, 15 juillet. — (3) [Nanteuil à Villedeuil, 23 juillet. — (4) Dél . Mun., 30 juin, 6 juillet; A. N. G. 89 : Maire et échevins à Bailiy, 11 juillet.

A Chàlellerault, dès le 1er juillet, 77 citoyens, auxquels se joignaient deux députés d'Oyré, envoyaient à l'Assemblée une adresse plus nerveuse, qui la félicitait spécialement du serment du Jeu de Paume etde sa résistance après la séance royale du 23. Le Corps de ville s'associa à cette démarche le 12 juillet (1).

De temps immémorial, le 14 juillet était à Poitiers quelque chose comme la fête nationale: le jour où, en la fùte de Saint-Cyprien, le maire et les échevins renouvelaient au Roi l'hommage féodal et le serment de garder la ville en l'obéissance qui lui était due (2).

Le 14 juillet au matin le Corps de ville, précédé des compagnies uniformes 'de la milice bourgeoise, des tambourstrompettes de la musique de la ville et des sergents ordinaires en casaque portant leurs pertuisanes (3), se rendit à Notre-Dame la Grande et de là au Palais, où le Grand Sénéchal attendait les édiles et reçut leur serment. Le soir, Chabiel de Morière réunit à sa table et traita fort galamment ses collègues, le marquis de Beufvier et quelques autres personnages de distinction ; puis il partit fort tranquille pour sa terre de Visais.

La nouvelle du renvoi de Necker et des premiers troubles qui avaient suivi n'arrivèrent que le lendemain 15 : le courrier mettait trois jours. Le bruit courut que le duc de Luxembourg se rendait à Poitiers et que soixante gentilshommes étaient déjà réunis au château du Fou, chez M. de la Roche-du-Maine. Le soir 3U0 jeunes gens se réunirent aux portes de la ville. Le comte de la Salle, commandant de place, fut avisé qu'à minuit et demie ils s'empareraient

(1) A. N. C. 88 pour ces deux pièces. — 2) Del. Muii. Poil., 9 juin. — (3) Dél. Mun. Poit., 14 juillet.

des églises, sonneraient le tocsin cl brûleraient l'évêché, où Luxembourg devait descendre. La Salle fit mettre les troupes sous les armes et garder les églises (1).

Ces mouvements de troupes redoublèrent l'inquiétude. Le lendemain matin à la parade sur la place royale, l'officier qui commandait défendit de communiquer avec le public. On ne douta plus que la troupe n'eût reçu des ordres secrets. La même opinion régnait à Cbâtellerault, qu'occupait toujours le petit détachement envoyé pour assurer la sécurité du commerce des grains : « Les officiers couchèrent cette nùit-là, contre leur ordinaire, au corps de garde, après avoir tenu un conseil chez le commandant, où ils s'assemblèrent tous. On tient qu'ils avaient délivré à leurs soldats à chacun 50 cartouches, qu'ils attendaient le courrier qui devait leur porter des ordres désastreux, en cas que la conjuration eût son affreux effet, ainsi qu'il en eût été dans toutes les villes du royaume (2). »

A Poitiers, le lieutenant du maire assemble le Corps de ville. On propose de députer au commandant de place pour lui témoigner l'inquiétude générale. Mais cette démarche même semble audacieuse au Corps de ville, et il décide d'agir de concert avec le Présidial, qui s'est réuni de son côté (3). Le Présidial n'est pas en nombre et se borne à ordonner par provision la fermeture du théâtre ; pour le surplus il remet sa séance au lendemain. L'Hôtel de Ville en fait autant. D'ici là les nouvelles arriveront, magistrats et échevins courront moins de risques de se prononcer pour le parti qui aurait été vaincu. Dès le 13 au soir, de l'hôtel du garde des sceaux, Barcntin, parlait à l'adresse du pro-

(l) Vanteùil à Villedeuil, 23 juillet. - (2) Notes du curé Ingrand. — (3J Dél. Mun., 16 juillet.

ET DANS l.\ VIENNE 19."

cureur du roi, Filleau, des nouvelles qui laissaient pré ager la capitulation de la Cour : « Le roi vient d'envoyer à l'Hôtel de Ville un courrier pour annoncer que, sous peu, on serait content et qu'on prit patience (1). »

Le 17 juillet, quand, à 11 heures du matin, s'ouvrit la séance renvoyée de la veille, l'incertitude avait disparu. Un courrier de cabinet avait apporté le discours du Uni, rappelant Necker et scellant sa réconciliation avec l'Assemblée. 1/ Intendant en envoyait copie au maire, et la pièce était déjà à l'impression pour être affichée à tous les carrefours. Quelques jeunes gens, redoutant un piège, allèrent à Tours voir si la même affiche était posée.

Eu même temps 'arrivaient les commissaires du Présidial qui avaient reçu du commandant de place l'assurance que l'ordre donné aux soldats de ne pas communiquer avec les habitants n'intéressait que la discipline et n'autorisait aucune inquiétude.

Le Présidial avait autorisé la réouverture du théâtre. Le Corps de ville ne prit d'autre décision que de transcrire sur ses registres le récit officiel de la séance royale du

(1) L'abbé Guyol à Filleau, 13 juillet.Ce secrétaire de Barentin témoigne de l'affolement qui régnait le 13 au soir dans les milieux officiels. La chancellerie croyait Mirabeau el Bailly en fuite à la suite du renvoi de Necker; elle s'apercevail que Paris était en pleine insurrection : « Le peuple s'est ameuté, a fait fermer les spectacles el couru partout pour recruter. La troupe se monteâujourd'hui à plus de 30.000 tommes qui ont forcé tous les armuriers, fournisseurs à leur tôurnir mousquets el açmes blanches. Ils ont désarmé toutes les sentinelles. De là, ils sonl porti - en troupe sur le chemin de Versailles, d : :idi - les

extrêmes. Ils ont été arrêtés par un cordon d ■ 35.000 hommes commandés par te Maréchal de Broglie et munis d'artillerie On se bat depuis le malin, on entend des décharges el des canonnades. Il

à une lieue de Paris b i p nagej surtoul . offi-

ciers étrangers et les soldats irdes,presque tous déserteurs. »

15 juillet (1). Le 18 il vota une adresse de remerciements au Roi et de félicitations aux députés du Tiers (2).

Le même jour, M. de la Châtre, de passage à Poitiers, fut reconnu au palais par des clercs de procureurs et poursuivi jusqu'à la Chantrerie de Sainte-Radegonde. Un détachement de Roi-Cavalerie dut charger le sabre à la main, et arma ses pistolets, ce qui fit très mauvais effet (3).

Les étudiants se réunissaient journellement. Après leur assemblée du 18, on publia qu'ils avaient pris un arrêté menaçant de brûler les maisons de vingt propriétaires à moins que ceux-ci ne rompissent avec tous les officiers qu'ils connaissaient. Bouleland de la Brousse, trésorier, les réunit à nouveau le 19, et, au nombre de trente-cinq, ils désavouèrent « l'infâme arrêté qu'on leur attribue » et protestèrent qu'ils verseraient leur sang pour défendre tous ceux qui seraient attaqués (4) ».

Le 20 arrivèrent des détails plus circonstanciés sur les événements dont les députés, Briault, Thibaudeau, Laurence et le suppléant Faulcon, envoyaient une rédaction rédigée en commun. Cette pièce est curieuse parce que, célébrant avec enthousiasme le rappel de Necker, l'échec du coup d'Etat de la Cour, laréconciliation du Roi et de son peuple, elle déplore comme un accident fâcheux et accessoire ce qui pour la légende est toute lajournée du 1 4 juillet, la prise de la Bastille : « Nous pourrions vous tracer

(1) Del. Mun. Poit., 17 juillet : Récit de ce qui s'est passé à la séance tenue par le Roi le 15 juillet -1 7S9, imprimé par ordre de Nanteuil. Recueil Poitevin, ln-4, III. ~ (2) Del. mun. Poit., 18 juillet. — (3) .Nanteuil à Villedeuil, loc. cit.; ISanteuil à Maillé, 3 août. A. V. G. 32. Un récil tivs |Mislérieur de ces faits : Certificat du 15 ventôse an IX, donné à La Châtre pourobtenir sa radiation delà liste des émigrés, est reproduit par Tornezy : Vicomte de La Chaire, 437, Hlj. — (4) Arrêté de MM. les étudiants en droit. R. P., in-4, XVIII.

les scènes d'horreur qui ont suivi ce jour désastreux, l'appareil le plus effrayant de la guerre déployé de toutes parts, les chemins remplis d'artillerie et de gens armés, des ordres funestes surpris à l'autorité, les événements plus funestes encore qui en ont été la suite, l'attaque de la Bastille par les habitants de Paris, sa prise, et partout des Français immolant des Français (I). »

(i) Imprimée alors, cette pièce a été reproduite dans làCorrespondanee de Thibaudeau. [lest curieux de comparer cette relation au journaJ de l'un des signataires, le suppléant Faulcon. Le dimanche soir, 12 juillet, Faulcon s'était rendu avec ses amis Thibaudeau et Chocguin à la Comédie Française pour y entendre le Barbier de Séville et la Mètromanie. Ils apprirent le renvoi de Necker, auquel ils n'avaient pas encore voulu croire. Le peuple interdit le spectacle en signe de deuil, et tous trois partirent sur-le-champ pour Versailles « afin de nous ensevelir, s'il était nécessaire, sous les ruines de l'Assemblée Nationale »• Leur voiture fut arrêtée au pont de Sèvres par Royal-Allemand qui iules laissa passer qu'à grand'peine. Faulcon ne bougea pas de l'Assemblée le 13 et le 14. Il y avait à peu près droit de séance en sa qualité de suppléant. Quant à Chocquin, il s'était procuré un « costume de député », et sa supercherie ne fut pas découverte. La prise de la Bastille, connue très tard dans la soirée, n'avait rien décidé. Cent cinquante députés environ passèrenl la nuit du 14 au 1 1> dans la salle : parmi les Poitevins, Laurence, Bornier, Lofficial, Pervinquière et Gailot : « Les uns sont comme moi occupés à écrire, d'autres se promènent de long en large, et le plus grand nombre dort étendus sur des bancs... Ce qui m'intéresse le plus dans tout cela, c'est mitre vice-président, le marquis de la Fayette ; il est tout uniment couche sur le plancher. » A deux heures du matin, « terrible alarme. Plusieurs personnes étaient venues nous dire qu'il y avait dans la salle des barils de poudre qui devaient nous faire tous sauter. En outre le duc d'Aiguillon et autres seigneurs de marque, qui arrivaient du château, nous avaient assuré que des soldats armés avaient ordre de venir nous fusiller, ou tout au moins de nous chasser de notre salle et de s'emparer de plusieurs d'entre nous. L'imagination pleine de ces objets, je m'étais étendu sur un banc et assoupi. Tout à coup je suis éveille par une voix qui crie : Gare à vous! Messieurs, gare à vous! Les soldats viennent. Vous êtes perdus. Sauvez-vous! L'homme qui parlait ainsi, excellent patriote, à ce qu'il parait, et nommé Lecointre, arrivait de Sèvres. Il avait trouvé en route plusieurs régiments munis d'artillerie; il avait cru de son devoir de nous avertir et dans l'effervescence de son zèle il l'avait fait d'une manière un peu brusque ». On juge de la

Mais, grâce à Dieu et au meilleur des rois, la tranquillité publique était rétablie, et le Corps de ville, empressé de donner des marques de la joie que tout bon citoyen ressent d'événements si heureux, décida pour le dimanche suivant un Te De uni et un feu de joie (1).

Le 26 juillet tous les postes furent doublés et occupés en commun par les troupes de ligne elles compagnies uniformes de la milice bourgeoise. Un détachement de Roi- Cavalerie et « la cavalerie de la Ville » prirent position sur la place Saint-Pierre, les grenadiers de la garnison et de la milice dans le chœur de la cathédrale. Le Corps de ville s'y rendit, escorté des étudiants en droit, des clercs de la basoche et de la compagnie des Arts et Métiers. Le Te Deum fut chanté en musique par MM. de la Cathédrale en présence d'un concours prodigieux de personnes. Le soir, sur la place royale, où toutes les troupes étaientrassemblées, le feu fut allumé par le colonel du régiment de Roussillon, le maire et le prévôt des étudiants en droit (2).

Te Deum et feu de joie n'empêchaient pas la situation d'être fort troublée. La « Grande Peur » était déchaînée dans les campagnes. Ce même jour 2(5 Lézardière donnait sa démission de procureur général syndic. La paroisse Saint-Porchaire donnait le signal de la révolution muni-

joie il'1 Faulcoh quand, dans la matinée, le Roi vintà l'Assemblée annoncer lui-même le reirait des troupes. Çhocquin s'évanouit de bonheur sous son déguisement de député.

Dans ces notes, écrites d'heure à heure, Faulcon avait toujours considéré le Roi comme bon et trompé : « Parmi la plus grande eflervescence on a toujours conservé le respect du Roi, et aucune voix ne s'est élevée contre lui. On n'a même pas attaqué celle qu'on sait être à la tête des complots. »

(1) Dél. mun.Poit.,20 juillet. De même à Charroux feu de joie « pour la cessation îles désordres ». Del. Mun. Charroux, 22 juillet. — (2) Dél. Mun.Poit., 20 juillet.

cipale, cl l'on craignait tout pour le lendemain à l'occasion de l'assemblée do la Noblesse.

Aussitôt après la réunion des Ordres, les députés de la Noblesse, qui avaient mandat impératif de n'y pas consentir, avaient demandé à leurs commettants de nouveaux pouvoirs et déclaraient qu'avant de les avoir reçus ils ne pouvaient participer à aucune délibération (1).

Le 30 juin, M. de la Broue, de Bazoges, Filleau et de Genouillé, correspondants de la députation de la Noblesse, avaient officieusement convoqué les gentilshommes du pays pour le 4 juillet, à trois heures de l'après-midi, au couvent des Cordeliers pour délibérer d'après la lettre des députés à M.Irland de Bazoges sur la position où ils se trouvaient et le besoin qu'ils avaient de nouvelles instructions .

Le 4 juillet, G4 gentilshommes avaient déclaré s'en tenir au vote par ordre dans tous les cas prévus par l'article 8 de la déclaration royale du 23 juin, cas où la Noblesse a des intérêts distincts. Pour les autres, ils autorisaient à regret le vote par tète. Cet arrêté, s'il avait été maintenu, aurait mis les députés nobles dans une impasse (2).

Le 8 juillet, Bazoges, agissant comme lieutenant général et en vertu du règlement royal du 27 juin, convoqua officiellement la Noblesse pour le 27 à huit heures du matin au collège Sainte-Marthe, afin de donner à ses représentants des pouvoirs illimités (3).

(I) Benjamin Fillon, Pièces contre-révolutionnaires, p. si. — (2) Délibération de la .Noblesse, du 4 juillet. Collection Beauchet-Filleau. — (3) Circulaires du 30 juin et du 8 juillet. Papiers Guillemot.

A Paris on dénonça cette assemblée de noblesse, et le 17 juillet (1) une motion était faite au Palais Royal pour que le peuple de Poitiers l'empêchât de se tenir : le lendemain, La Châtre était menacé à Poitiers. Les députés du Tiers furent les premiers à écrire au Corps de ville pour lui demander d'assurer la liberté de cette réunion (2). Saint- Priest, ministre de la maison du Roi, envoya de son côté des instructions pressantes. Le Corps de ville, qui ne les reçut que le 27, ne les avait pas attendues.

Le 26, deux échevins allèrent demander à M. Jouslard d'Iversay si, malgré la fermentation populaire, la Noblesse entendait se réunir publiquement, l'en laissant juge et ajoutant que, si elle persistait,on lui fournirait une garde capable d'en imposer. Les gentilshommes remercièrent, mais jugèrent plus sage de se réunir d'une façon privée dans diverses maisons. Ils rédigèrent en peu de mots des pouvoirs illimités qui recueillirent une centaine d'adhésions (3).

Le même jour, la noblesse du Bocage, réunie à"Bressuire, signa une pareille ampliation de pouvoirs (4). La noblesse de Loudun en fit autant (5).

A Châtellerault,le 25 juillet, le marquis de Pérusse d'Es- , cars vint demander au Conseil de ville si laréunion pourrait se tenir avec sécurité. Celui-ci ne voulut pas l'assurer et promit de soumettre la question à l'assemblée de la commune, qui était précisément convoquée. L'assemblée de la commune passa à l'ordre du jour sur la demande (6).

(1) Thibaudeau, Souvenirs, 39. — (2) Copie de la lettre écrite, etc., R. P., in-4, XYHI.— (3) Chassin, 63; Délibération du 27 juillet eti note de M.Filleau. Collection Beauchet-Filleau. Del. Muu. Poit., 26 et 27 juillet. — (4) A..N". C, 22. — (5) Marquis de Ternay, Compte-rendu. — (()) Dél. mun. Chût., 2n juillet. Délib. du 29, up. Papiers des Cars. Archives de la Société des Archives.

Le 29 juillet, un certain nombre de gentilshommes se réunirent privément sous la présidence du baron du Cliilleau et délièrent leur député du mandat impératif.

« Nulles terres n'ont été dévastées, nuls châteaux brûlés, aucune atteinte n'a été portée à la sûreté personnelle (1). » Ce témoignage que les Poitevins aimaient à se rendre était à peu près exact : aucune jacquerie n'éclata en Haut- Poitou, et l'effervescence politique qui suivit la prise de la Bastille ne tourna «pas à la guerre aux châteaux. La milice chàtelleraudaise arrêta quelques canons archéologiques que le marquis de la Roche du Maine faisait venir pour l'ornement de son château du Fou (2) et elle alla en enlever aux Ormes, chez M. d'Argenson, quatre autres, ceux que Louis XV avait donnés à son ministre de la guerre au soir de Fontenoy (3).

Mais la peur de brigandages imaginaires fut la cause la plus fréquente d'excès réels. Ainsi, quand la ville de Chauvigny se crut exposée à l'attaque d'une troupe de brigands et que les municipalités voisines allèrent à son secours, le sieur Vanlelon, d'Archigny, en profita pour faire des perquisitions chez plusieurs gentilshommes (4).

C'est un minuscule épisode de ce phénomène si caractéristique qui affola la France entière dans les derniers

(1) Ingrand, Projet de bienfaisance, 30. Sic : A.-C. Thibaudeau, 134; Norbert Pressac à Grégoire, ap. Lettres à Grégoire sur les patois de France.

— (i) Note du curé Ingrand : A. V. C, 32 : Maillé à Nanteuil, 25 juillet.

— (3) Note du curé [ngrand. — (4) A. V. G. 609 : Nanteuil à la commission intermédiaire, -<> août.

jours de juillet. Deux vagues de peur coururent sur le Poitou, parfaitement distinctes et reconnaissables.

Le 23 juillet, le bruit se répandit dans le Bocage et la Gâtine que les Anglais étaient débarqués sur la côte et menaçaient Mortagne et la Châtaigneraie ou, car il y avait une variante, qu'une formidable bande de brigands arrivait de Bretagne.

Le duc de Maillé, qui commandait à La Rochelle, ne pouvant croire qu'une telle panique ne fût causée par aucun fait réel, écrivait le 25 juillet : « Les avis qui nous sont donnés des dévastations de quelques villes de votre généralité par une troupe de bandits venant de la Bretagne et de l'Anjou m'occupent d'autant plus que j'ai reçu de mon côté des lettres qui m'informent de ces désordres, mais dont les comptes qu'elles renferment ne sont pas assez détaillés pour connaître précisément le nombre de ces effrénés et juger de ce qu'il faudrait leur opposer. En attendant, j'autorise les communautés de cette partie du Poitou à se mettre en défense et en surveillance sur la marche de ces bandits (1). »

Le 27 juillet, et le 1er août, Poitiers recevait encore de Parthenay et de Bressuire des demandes d'armes et de munitions, qu'il repoussait en leur exposant que les bruits qui les alarmaient n'avaient « aucun fondement réel (2) » .

De fait les brigands n'avaient paru nulle part, mais le bruit de leur approche avait donné lieu aux scènes les plus graves: celles de Secondigny jettent quelque jour sur la machination de cette invraisemblable panique (3).

(1) A. V.G., 32 : Maillé à Nanteuil, 25 juillet. — (2) Dél. mun. Poit., ±1 juillet, 1er août. — (3) Tainc, II, 9o, a connu l'affaire de Secondigny par une lettre de Montpezat : A. V. D. xxix. Notre récit est tiré de la procédure. A. V. Liasses du Greffe criminel.Bi* 204, et d'un Mémoire de Montpezat (Coll. de M. Brillaud).

Secondigny était une des paroisses auxquelles La Châtaigneraie avait demandé du secours. Le syndic de la municipalité était M.Desprez de Montpezat (a), correspondant delà Noblesse pour le canton.U reçut à quatre heures du matin, le 23 juillet, la lettre du subdélégué Mallet. Il convoqua les hommes valides sur le champ de foire pour cinq heures du soir, promettant d'aller se mettre à leur tête. Il expliqua du reste à ceux qui le vinrent questionner qu'il n'avait nulle intention de les mener secourir Mortagne et qu'ils feraient bien mieux de se tenir prêts à défendre leurs maisons « et les jupons de leurs femmes ».

Des propos si sages étaient fort du goût des gens de Secondigny, qui n'avaient pas l'amour des grandes aventures. Par malheur on sonna le tocsin et on battit le rappel des bûcherons de la forêt. Il en vint une troupe à la Braudière vers l'heure du dîner : Desprez les fit boire et ils trinquèrent avec lui. Un peu avant cinq heures, M. de Montpezat se préparait à se rendre au bourg, quand il entendit un tumulte si effroyable qu'il commença de croire à la réalité de l'invasion. 11 sortit en armes avec son fils et vit une forte colonne qui marchait vers son château. C'étaient ses propres administrés, ceux dont il se disposait à aller'prendre le commandement; les plus nombreux étaient les bûcherons de la forêt; au milieu d'eux, comme des otages, ses voisins de campagne, M. et Mme de Pidoux et leur fils.

Montpezat et son fils furent faits prisonniers à leur tour et entraînés au bourg, dans la maison du procureur fiscal Ducellier. Là on leur demanda sous peine de la vie de

(a) Desprez de Montpezat (Jean-Philippe),né à Saint-Maurice-le-Girard li 23 août 1728, guillotiné à Fontenay-le-Comte le 3i décembre 1793.

C'est le rédacteur du Mémoire de la noblesse de Gâtine.

signer une renonciation à leurs droits féodaux. Une lettre du Roi, leur dit-on, enjoignait de courir sus à tous les gentilshommes de la campagne et de massacrer sans merci tous ceux qui refuseraient d'abdiquer leurs privilèges, avec promesse que les meurtriers ne seraient pas poursuivis, mais récompensés.

Comme les Pidoux et les Montpezat résistaient, survint le notaire royal Escot.il dit poliment qu'il arrivait de Niort, que la lettre était bien authentique et que sur la route il avait vu pendre tous les récalcitrants. MM. de Pidoux et de Montpezat comprirent cet avis charitable et signèrent tout ce qu'on voulut. Pour que l'acte fût mieux en règle, Escotle porta contrôlera Parthenay. Le lendemain Montpezat apprit que personne n'avait été seulement maltraité aux environs de Niort. Il voulut savoir qui avait ameuté contre lui à cinq heures ceux qui le matin lui demandaient de se mettre à leur tête. On lui rapporta que ce changement était l'œuvre d'un tailleur d'habits nommé René Gigot, lequel revenait d'un grand voyage et racontait qu'il avait vu partout brûler les châteaux.

Montpezat supposa que le notaire et le tailleur avaient organisé le guet-apens et rendit plainte contre eux. La municipalité en corps s'associa à la plainte. Escot prétendit n'avoir fait que prêter, contraint et forcé lui-même, son ministère à l'acte de renonciation. Les fausses nouvelles qu'il avait répétées, il les avait crues exactes. On n'en tira rien de plus.

Gigot dut reconnaître qu'il avait beaucoup parlé des brûlements de châteaux aperçus dans son voyage, mais protesta qu'il les avait racontés comme des nouvelles et non point proposés comme des exemples. Par malheur^en le fouillant,

Kl DANS LA VIENNE

on le trouva porteur de deux montres qui valaient chacune 120 livres et de 70 louis en or. Il était pauvre. Ni M. de Monlpezat ni M. de Pidoux n'avaient été dépouillés matériellement. D'où venait ce trésor à cet indigent et quel avait été ce voyage qui l'avait si subitement enrichi? N'aurait-il pas été plus que spectateur des incendies et des pillages qu'il aimait tant raconter ?Ne s'y serait-il pas garni les mains? C'est alors que, se voyant serré de près, il se décida à une étonnante réponse, une des plus suggestives, dans son absurdité voulue," qu'ait faite un émissaire surpris du complot révolutionnaire. Dans son interrogatoire du 7 octobre il déclare que, dans le temps, fin juin, commencement de juillet,

il a été dans la ville de Nantes pour s'y faire recevoir Fran< - Maçon; que, rendu en cette ville, on lui dit qu'il fallait qu'il fùl en la ville du Havre et qu'il prît le chemin pour y aller, et que, chemin faisant, il fit rencontre d'un jeune homme qui lui fit sentir le ridicule de sa démarche et que d'ailleurs, s'il passait plus loin et allait à Laval, il serait arrêté, ce que fit qu'il retourna.

Convaincu d'avoir suivi comme en tournée une série de pillages et d'y avoir profité, notre homme répond : « J'allais me faire recevoir Franc-Macon. » C'était faire le signe de détresse, se réclamer de la qualité maçonnique sous une forme voilée, que le magistrat instructeur ne pouvait pas ne pas comprendre s'il était affilié, mais dont il ne pouvait tirer aucune preuve juridique s'il était ennemi. L'assesseur de la maréchaussée, Brumauld de Beauregard,« la probité, l'honneur, la franchise même sous des formes un peu brusques (1) », était un catholique et un contre-révolutionnaire ardent; il consigna l'extraordinaire réponse et la fit

(i) Frénilly, 108.

signer. Il ne put faire davantage. Gigot signa et se tut désormais.

Il fut acquitté ainsi qu'Escot par sentence du 24 février 1790. Cela ne lui suffit pas. 11 fallait une attestation de justice qui coupât court à toute recherche sur son rôle. Trois ans plus tard, par jugement du tribunal de district de Poitiers (24 septembre 1792), Gigot et Escot firent condamner M. de Montpezat à leur payer 600 livres et à les reconnaître par acte au greffe pour gens de bien (1).

Un agent n'est jamais trop couvert, et l'on jugera sans doute que celui-ci tenait à mettre sous la protection de la chose jugée quelque chose de plus précieux que sa réputation.

On ne douta pas du reste que la panique n'eût été organisée. Frénilly, qui était alors à Poitiers, accuse « Laclos et d'autres membres du conseil nocturne d'Orléans (2) » . Les patriotes s'efforcèrent de la représenter comme une invention des aristocrates : « On a donné le blâme, ici comme partout, aux seigneurs qui tentaient par là de soulever les peuples les uns contre les autres (3). » Les demi-révélations de Gigot permettent d'établir que l'organisation de la panique fut proprement maçonnique, soit qu'il en ait été un des émissaires, soit qu'il ait surpris le secret.

Une seconde vague de peur remonta de l'Angoumois. Le 28 juillet, à trois heures de l'après-midi, le bruit se répandit à Angoulême (4) qu'une armée de brigands menaçait la ville et pillait Ruffec et Mansle. A dix lieues à la ronde, à la même heure, le même bruit courut dans toutes

(1) Greffe de la Cour. Plumilif d'audience criminelle du tribunal de district. Jugements rendus sur poursuites de parlie'civile sans mélange d'action publique. — (2) Frénilly, 121. — (3) Note du curé Ingrand : cf. Ingrand, Projet de bienfaisance, 39. — (4) Taine, II, 78-79.

les paroisses. La rumeur arriva à dix heures du soi Confolens (1). Nanteuil-en-Vallée et Champagne-Mouton auraient été au pillage. Confolens fit demander du secours tout aux environs, et dès quatre heures du matin, le 2(.), les habitants des paroisses voisines arrivèrent à la rescousse; ils avaient eu les mêmes alarmes.

A cinq heures du soir, le bruit courut que les brigands avaient incendié Civray. On y députa six cavaliers. A onze heures, ils rapportèrent que la môme rumeur avait donné l'alarme, non seulement à Civray, mais dans tous les bourgs adjacents, qu'on y était également armé, mais qu'on ne savait pas la source de ce bruit. Il s'était répandu à Charroux dès le «28 (2). Il arriva à Lusignan le 29. Les moissonneurs et paysans du canton accoururent au nombre de 3.000 ; il fallut les nourrir. Le gouverneur du château, M. Venault de Lardinière, ancien capitaine au régiment de Lyonnais, cloué à la chambre depuis longtemps par la goutte qui tourmentait ses quatre-vingts ans, monta à cheval et explora la campagne plusieurs heures (3).

A Vivonne, « étant épouvantés à trois heures de l'aprèsmidi » par « un grand bruit de voleurs qui faisaient un tort considérable et faisaient brûler tous les endroits où ils passaient » , . . . « on a fait battre le tambour et sonner le tocsin pour faire venir le peuple; étant arrivé sur la halle avec fusils, fourches, broches à rôtir, baïonnettes, sabres et épées pour se défendre, on a monté la garde à l'entour de la ville et faubourgs les quatre nuits suivantes (4) » .

L'Intendant rendit dès le 29 une ordonnance prescrivant

(1) L. Babaud-Lacroze, la Grande Peur dans le Confolentais. — (2) Dél. mini. Charroux, :il juillet. — (:$) A. Y., C. 32 ; Mémoire des habitants de Lusignan ,i l'Assemblée Nationale. Aff. l'oit., 1789, 131. — (4j Brison, Journal inédit.

d'arrêter ceux qui sèmeraient des alarmes. Le régiment de Roi-Cavalerie fut employé à former une chaîne de vedettes de Poitiers à Gharroux. Le 31 juillet il fut relevé, le danger paraissant passé (1).

(1) Dél. mun. Gharroux, 8 août.

Page 1