‹ La Revolution à Poitiers et dans la VienneChapitre 43 sur 86 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Election des administrations.

Les fédérations et la conquête jacobine.

I. — Les élections municipales. Lenteur de la procédure électorale. Absence de préoccupations politiques. Popularité du clergé. Ignorance des municipalités rurales.

II. — La fédération poitevine du 11 avril. La garde nationale invite les émigrés à chercher asile à Poitiers. Dernière journée d'union. Le comité militaire. Laurendeau décide la municipalité à lutter contre le parti avancé.

III. — Les protestations du 13 avril. Les députés de la droite, les évèques et les chapitres. Le Journal du Poitou passe à droite. Contreprotestation des curés et des gentilshommes patriotes. Lettre des Impartiaux.

IV. — Les assemblées primaires. Emeutes de Saint-Julien et de Lésigny. A Poitiers le district des Carmes prive du droit de vote les V rotestans. Motion de flétrissure de Béra. Laurendeau la fait annuler par les commissaires du Roi.

V. — La Société des Amis de la Constitution de Poitiers (29 mai) ; sa composition, son règlement, son loyalisme jusqu'à Varennes.

VI. — L'assemblée électorale de département. Le directoire. La majorité des administrateurs affiliés aux Amis de la Constitution. Les directoires de districts.

VIL — La Fédération du 14 juillet. Caractère politique de la nomination des fédérés. Conflit dans la garde nationale. Emeute de la Fête-Dieu. La garde est désarmée pour la Fédération. Retour des Fédérés. Affaires de Linazais et de Plaisance. M. de la Châtre menacé à Ceaux. L'abolition de la noblesse et les gentilshommes poitevins.

VIII. — Les administrations à l'œuvre. Remise des services et partage des fonds de la généralité. Les subsistances. Tribert obligé de quitter Poitiers. L'assistance publique, les enfants trouvés. Les impôts ne sont pas payés. Retard dans la répartition.

IX. — Election des tribunaux. Craintes de résistance du Présidial. Les juges de paix et les anciens juges seigneuriaux.

X. — Renouvellement des municipalités. Les Amis de la Constitution maîtres de la municipalité de Poitiers grâce aux abstentions de leurs adversaires. Démission de l'état-major de la garde nationale, du nouveau maire et du nouveau colonel. La répugnance des modérés à coopérer à l'exécution des décrets.

Les premières élections auxquelles il fut procédé d'après les décrets de l'Assemblée Nationale furent celles des municipalités.

A Poitiers, l'élection commença le 25 janvier 1790. Les citoyens étaient répartis en six districts, qui tenaient séance aux églises des Capucins, des Augustins, des Jacobins, des Carmes, de Montierneuf et du Collège. Les élections durèrent jusqu'au 4 février, soit onze jours. Ces interminables opérations s'expliquent parce que les assemblées électorales de la Révolution conservent la procédure compliquée des élections d'Ancien Régime. Elles procédaient d'abord sous la présidence du doyen d'âge à l'élection de leur bureau ; elles vérifiaient la capacité électorale de leurs membres ; ceux-ci prêtaient le serment civique ; enfin on en venait aux nominations. En principe, on faisait autant de scrutins qu'il y avait de fonctions à pourvoir, et la majorité relative ne suffisait qu'au troisième tour. Ainsi, on nommait séparément le maire, le procureur de la commune et son substitut. On n'employait le scrutin de liste que pour la nomination des officiers municipaux, puis pour celle des notables. A Poitiers la nécessité de recenser en commun les résultats des districts était une source de nouvelles lenteurs. Le nombre des votants varia entre 500 et 900. Nous ne reverrons pas d'assemblée si nombreuse : la longueur des assemblées primaires en dégoûta les citoyens. A Poitiers, dans cette année 1790, qui commençait par onze jours d'élections municipales, il n'y aura pas moins de trente journées d'assemblées primaires ou d'assemblées de

la commune, et ceci sans préjudice des assemblées électorales du second degré qui nomment le Département, le District et le tribunal.

Une telle procédure semblait faite pour écarter des affaires publiques, en les fatiguant, les citoyens paisibles et modérés et livrer rapidement toute l'influence aux minorités énergiques et organisées. Nous en verrons bientôt les effets. Mais dans l'élection des municipalités on ne saisit encore rien qui ressemble à une organisation de parti politique. Le discours de Béra, qui présidait aux Capucins, fut mal accueilli à cause de cette phrase : « Gardons-nous de placer des pouvoirs si étendus dans des mains impures. » Il avait pourtant ajouté : « Mais, où m'emporte mon zèle? Il n'est plus parmi nous d'ennemi de la liberté (1). »

Ce qui est le plus frappant, c'est l'impopularité des anciens Corps de ville. A Poitiers, aucun des échevins n'est élu : seul, Bourbeau, greffier depuis 40 ans, devient officier municipal. Au contraire Laurendeau, substitut du procureur du Boi dans le Comité, devient procureur de la commune, et avec lui, avec Morillon du Bellay et le curé Demarconnay, le Comité se survit dans la nouvelle administration (2). A

(1) Journal du Poitou, 11 février 1790. — (2) Dél. mun. Poil., 26 janv., 6 fév. 1790.

Voici la composition de la municipalité de Poitiers : Maire : Drouault ; Procureur de la commune : Laurendeau ; Substitut ; Barret; Officiers municipaux : Morillon du Bellay, négociant ; Bourbeau, notaire; (Juillet, avocat; Barbier, président de l'Election; d'Aviau ; Demarconnay, curé de Saint-Porchaire; de Vernon; Paul Malteste, marchand ; Chevalier, professeur de droit; Brault, avocat; Gérard, apothicaire ; Notables: Douzamy, chirurgien; Boy; Gouturer; Imbault, bonnetier ; Verron, aubergiste; Duval aîné, avocat; Lavigne, bonnetier ; Béra, avocat; Baloue, foulonnier; Cherprenet, bourrelier; Lechasseux, chirurgien) Crémière, marchand; Servant, entrepreneur; Piorry, avocat; Motet, orfèvre; Dupuy, curé de Saint-Savin; Jmiyneau-Desloges; Verjus, horloger; Petit, avocat ; Duchasteigner, notaire ; Audios, chanoine; Grimault Paul, chamuiseur; Chénier, procureur; Maury, chirurgien.

Loudun, le maire, Dumoustier de . Vrilly, et cinq • rs

sur huit sont pris parmi les commissaires, aucun dans l'ancien Hôtel de Ville (I), A Ghâtellerault, pas un échevin parmi les officiers municipaux et les notables (2). Préau de la Baraudière est élu maire par 307 voix contre 84 au député Dubois, ancien maire. A Givray seulement est élu l'ancien maire, Bourdier de Lallier (3).

Dans les campagnes les municipalités élues ressemblèrent beaucoup à celles de 1787. Les curés, qui n'en étaient plus membres de droit, y furent presque partout portés par l'élection et très souvent nommés maires ou procureurs de la commune (4). Dans la seule paroisse où les élections paraissent avoir été troublées, à Millac, il y eut scission, deux assemblées qui s'incriminèrent aigrement : l'une élut maire le curé Daubrée, l'autre l'élut procureur de la commune (5). La Noblesse obtint une place moindre que

(l)Dél. mun. Loudun, ier-6 fév. — (2) Godard, II, 312. —(3) Dél. înun. Civray, 24-25 janv. — | ï) Nous n'avons pas de tableau complet des municipalités de 1790 comme nous en avons de celles de 1787 (A. V., C. 009) et de l'an II. On comble en partie cette lacune par les registres municipaux, le Journal du Poitou, qui publie les municipalités de 33 communes et toutes les pièces de la série L, qui, émanant de municipalités, sont signées par elles. Le curé es1 en même temps maire à Saivre, Amberre, Varennes, Beauvoir, Genouillé, Surin, Blanzay, Archigny, Vaux, BuXeuil, Poizay-lè-Joli, Targé, Pouthumé, La Chapelle-Roux, Saint-Rémy-sur-Creuse, Remeneuil, Saint-Ustre, Usseau, Coulombiers, Cl me, Mouterre,

Notre-Dame d'Or, Roiffé, Dercé, Poligny, Saint-Hilaire des Trois-Moutiers, MartaiZé, Dandesigny, fernay, Antigny, Fleix,, Lathus, Bourg-Archambault, Nalliers, Verrièresj Liglet, Mazerolles, Pouzioux, Sillards, Saint-Martial de Chauvigny, Saint-Pierre-les-Eglises, Vicq. II esl procureur à Savigny-l'Evescault, Biard, Charrais, Cramard, Champigny-le- Sec, Pressac, Linazais, Villaret, Saint-Gaudent, Chaunay, Naintré, La Puye, Mair.é-le-Gaulier, Sé'rigny, Vellèches, Château-Larcher, Lauthiers, Saulgé. Bonneau, vicaire de Suradeà Plaisance, est maire de cette commune. Deux bénéflciers, l'abbé Churlaud et l 'ab 1 • ■ ■ Le Roy de la Galmanderie, furent nommés maires à Availlesetà Vouillé,Dom Brousse, bénédictin, à Nouaillé. — (5) À. N., ]>xni\, 56.

le Clergé, mais elle ne fut pas systématiquement écartée. Entre autres, M. de Gourjault devint maire à Lusignan, le marquis de la Messelière à Queaux, M. de la Marsonnière, le futur commandant de l'artillerie vendéenne, à Saint- Clair, MM. de Bridieu à Vendœuvre, d'Argence à Chenevelles, de Moulins de Rochefort à Chiré en Montreuil, de Céré à Saulgé, etc. A Poitiers, MM. d'Aviau et de Vernon étaient officiers municipaux.

La loi municipale réclamait un personnel plus nombreux que l'édit de 1787. On avait déjà eu de la peine à trouver assez de sujets pour remplir les places créées par celui-ci. Les plaintes contre l'insuffisance des municipalités rurales furent encore plus vives après les élections de 1790, surtout après deux mesures qui aggravèrent la difficulté de leur recrutement (1).

Les fonctions municipales furent déclarées incompatibles avec celles d'administrateurs de département ou de district. Les municipalités furent donc privées des lumières de leurs membres les plus distingués qui furent appelés à cet honneur. D'autre part, la constitution civile défendit de nommer à l'avenir les curés et vicaires aux fonctions municipales.

Les électeurs du district de Civray réclamèrent avec vivacité contre cette interdiction des «fonctions municipales qui s'allient si bien avec le sacerdoce » :

Dans notre arrondissement il | est les trois quarts des paroisses où les pasteurs sont officiers municipaux. Rien de mieux observé, et la justice même y trouve son asile. 11 y en a d'autres où il

(1) Sur la complexité des fonctions municipales on lira avec curiosité le Journal de ma mairerie, de Guyot, maire de Jaulnay. A. V., E. N.

n'y a que des gens de campagne. C'est un tissu de despotisme et d'anarchie (1).

A la première session du District de Poitiers, ïhibaudeau proposa comme le seul remède à l'ignorance des municipalités rurales leur suppression et la formation de municipalités de cantons : c'était, on s'en souvient, l'idée de l'assemblée d'élection de Poitiers. En attendant que le législateur l'adoptât, ce qui advint en l'an III, le District vota un projet de réunion des trop petites communes, qui en aurait supprimé 22 sur son territoire, mais qui n'aboutit pas (2).

Les gardes nationales devaient renouveler leur serment entre les mains des nouvelles municipalités (décret du 7 janvier). Celle de Poitiers résolut de faire bénir en même temps ses drapeaux et de se confédérer à cette occasion avec les gardes nationales de la province et des provinces voisines. Ces fédérations remplissent dans toute la France le printemps de 1790.

Par délibération du 23 mars, la garde nationale nomma, pour rédiger et signer avec l'état-major les lettres de convocation, Moreau, Lomdé, Laurence du Mail, Barbault de la Mothe, Pavie aîné, le marquis de Vittré, Béra, Maury, Prieur, Filleau et Piorry. La rencontre de ces noms symbolise bien l'entente apparente qui se maintenait encore entre les deux partis les plus opposés. Ces choix faits, la garde nationale adopta une proposition plus caractéristique

(1) A. N., Div 07 : Les électeurs de Civray à l'Ass. Nat., 17 juillet 1790. — (2) A. V., L. 359, Reg. 00: Dél. distr. Poit., 17, 18 sept.

encore de cette dernière heure de paix. Elle invita les émigrés à se réfugier à Poitiers, leur offrant sa protection.

Ce no serait pas assez pour nous, Messieurs, dit un des commissaires (1), de nous armer contre les ennemis de l'Etat. Nous devons aussi des secours à ceux de nos concitoyens que des craintes, peut-être mal fondées, ont éloignés de leurs foyers dans ces moments de troubles où il pouvait se faire que l'innocent fût confondu avec le coupable. Ils ne vivent qu'avec regret loin de leurs familles sous un ciel qui leur est étranger. Ah! Messieurs, hâtonsnous de les instruire que la ville de Poitiers, qui a donné dans tous les temps et particulièrement depuis le commencement de la Révolution des preuves de son patriotisme par son respect religieux pour les lois, la tranquillité, l'union et la confiance qui n'a cessé de régner entre ses citoyens, deviendrait un séjour agréable à tous les bons Français que des circonstances particulières éloignaient de leur patrie. Hâtons-nous de les instruire qu'ils ont toujours eu en nous des compatriotes zélés, des amis véritables. Promettons-leur de les garantir de toutes entreprises qui pourraient compromettre leur sûreté personnelle. Qu'ils viennent cimenter avec nous le pacte indissoluble d'une alliance éternelle... A peine ce discours a-t-il été prononcé que par acclamation et avecapplau dissements l'assemblée a accueilli la motion proposée (2).

Cet arrêté fut approuvé par la municipalité, envoyé à l'Assemblée Nationale, aux journaux, afin de lui assurer la plus grande publicité, et aux émigrants eux-mêmes.

Rien ne pouvait être plus désagréable au parti révolutionnaire (3). En effet, offrir aux émigrants un asile en France, où leur sûreté serait garantie, où toutes les forces, disait encore la garde nationale, « seront employées à les défendre contre les entreprises qui porteraient atteinte à leur liberté et à leur vie », c'était proclamer que ni l'une ni l'autre n'était assurée dans le reste du royaume et que le souci

(1) Le procès-verbal, suivant un usage constant de l'époque, ne nomme pas l'orateur. — (2) bel. niun., 29 mars. — (3) Thibaudeau, Souvenirs, 51.

de les préserver justifiait l'émigration de 17SU. lu pareil arrêté pouvait même servir des desseins plus profonds. Si Ton voulait fournir aux émigrés un centre de ralliement en France, il suffisait de reprendre l'idée émise par la garde nationale de Poitiers : c'est ce que feront les conjurés de Lyon(l).

L'arrêté avait été pris par acclamation ; Béra ni Piorry ne s'y étaient opposés. Chasteigner, Filleau, Vittré signèrent la circulaire de convocation (2) rédigée d'après la plus pure phraséologie de l'époque « au nom de la liberté, qui d'esclaves que nous étions nous a faits hommes, de cette liberté pour laquelle il serait beau de mourir ».

La bonne volonté générale permit de vaincre les difficultés qui surgirent. Les invitations étaient adressées à toutes les gardes du Poitou et des provinces voisines, aux régiments qui tenaient garnison à Poitiers et àlamaréchaussée. Cent trois villes ou paroisses adhérèrent ; quatre-vingt-deux gardes envoyèrent des députations ; mais le duc de Maillé refusa aux troupes réglées l'autorisation de prendre part h la fédération. Ce refus causa quelque fermentation. La municipalité trouva un moyen terme ; les chefs des trois corps, MM. de Siorac, de Beaurecueil et Métivier l'acceptèrent. Il fut convenu qu'ils assisteraient à la fête avec leurs troupes, mais qu'elles en seraient simples spectatrices (3).

Le 9, les confédérés commencèrent à arriver. Ils étaient reçus chez le marquis de Vittré, qui, avec dix commissaires, leur indiquait les logements que les propriétaires avaient gracieusement mis à leur disposition. Le 10, les boulangers déclarèrent que, si la taxe du pain n'était pas élevée le len-

(1) Cf. inf, c!i. V : La coalition de Poitou. — (->i Circulaire du 26 mars. Papiers Guillemot. — (3) Dél. mun., 8 avril.

demain, ils se refuseraient à faire des fournées extraordinaires, malgré le grand nombre des étrangers. On leur fit comprendre que cette démarche était on ne peut plusrepréhensible et on obtint leur promesse que la ville ne manquerait pas de pain tant que durerait la confédération.

Le 11 avril, à 9 heures du matin, le cortège se forma sur la place royale sous le commandement de Ghasteigner et, dans le meilleur ordre, se rendit dans le pré du Moulin à Parent, prêté par le chapitre de Saint-Pierre-le-Puellier. Aujollest-Pagès, avec un crédit de 2501., y avait fait élever deux tentes, une estrade et un autel d'union. La fête commençapar quatre discours de Laurendeau, Drouault, Piorry et Chasteigner. Le futur émigré et le futur régicide parlèrent à peu près le même langage. La messe fut dite sur Tautel de la Patrie par M. Billocque («), chanoine de Saint-Hilaire, ecclésiastique édifiant, issu d'une famille vieillie dans les honneurs de l'échevinage et de la milice bourgeoise. Puis ce fut la bénédiction des drapeaux des nouvelles compagnies et du drapeau de la confédération.

Royal-Roussillon, Roi-Cavalerie et la maréchaussée se retirèrent avant le serment civique et la signature du procèsverbal que les officiers des gardes allèrent donner sur l'autel de la Patrie. Le cortège se reforma pour se rendre à la cathédrale, où le drapeau de la confédération fut déposé. Le soir il y eut feu de joie, illuminations et bal à la salle de spectacle. Le lendemain, pour que la fête fût complète, on élargit les prisonniers d'Etables et de Ville-mal-nommée (1 ),

(a) Billocque (Jeàn-Baptiste-Hippolyte), hebdomadier de Saint-IIilaire ; condamné à la déportation le 28 ventôse an II par le tribunal criminel de la Vienne, mort sur le ponton les Deux associés, le 23 avril 1794.

(1) Procès-verbal imprimé el dél. mun., 11 avril. Journal du Poitou, lli, 19, 26 avril.

C'était le dernier jour de cette union extérieure à laquelle les victimes du régime nouveau avaient fait tant de sacrifices. On ne devait plus voir fraterniser dans la liberté ceux qui commençaient à se traiter d'aristocrates et de jacobin-. Dix années de luttes et de proscriptions allaient les armer les uns contre les autres avant que les survivants se retrouvassent employés côte à côte aux mêmes besognes par Bonaparte.

Le mouvement de fédérations continua. Poitiers se fit représenter à Tours et à Limoges (1). De moindres occasions furent prétextes à des manifestations plus touchantes dans leur naïveté, comme le double baptême du drapeau de Charroux et du fils nouveau-né d'un caporal, rehaussé par la présence des états-majors de Civray et de Ruffec (2).

(1) Dél. muii., 26 avril. A. V. L. 187. P. V. de Limoges, impr. — (2) Registre dos baptêmes de Charroux : « L'an 1790 et le 16 mai est «né Louis Honoré, fils légitime du sieur Jean Pichereau. maître « perruquier, caporal de la seconde compagnie de cette ville, et de a Marie Dinné. Cet enfant ne devra-t-il pas de continuelles actions de « grâces à Dieu de lui avoir donné naissance un si heureux jour, et « pourra-t-il en avoir un plus beau dans sa vie! C'est le jour de la « bénédiction des drapeaux de la martiale garde nationale de Char- « roux, où la joie, l'allégresse et le patriotisme ont offert le spec- « tacle tout à la fois du plus grand courage et de la plus grande « valeur, de l'union la plus intime et de la cordialité la plus sincère, il « a été baptisé environ l'heure de midi, immédiatement après la messe « militaire que j'ai eu le bonheur de célébrer, toute la troupe à son « poste et sous les armes. Il a eu pour parrain M. Louis David Machet « de la Martinière, docteur médecin, major de la troupe, et pour « marraine Mme Marie-Françoise-Thècle Laurent, épouse de M. François « Izaac de la Cropte de Sainte Abre, qui se sont avec nous soussignés. « Cet enfant a été conduit ensuite, au bruit des tambours et des ins- « truments de musique et avec tout ce beau cortège militaire, à la porte « de M. le colonel, où il a passé' trois fois sous les drapeaux el pr< té « par la bouche de son parrain et de sa marraine le serment civique « d'être ûdèle au Roi et à la Nation et d'obéir à tous les chefs de la « garde charolaise où il avait le bonheur d'être admis. » Signé : David Machet de la Martinière; Françoise-Marie-Thècle Laurenl de Sainte- Abre; Lériget de Grandbois, colonel de Ruffec : Canaux de Trallebault, colonel de Châtain, de Chateaugaillard,:colonel des - de Ruffec;

iv 18

Il paraît que ce fut un Poitevin, Norbert Pressac, curé de Saint-Gaudent, qui planta le premier arbre de la

Liberté (1),

Mais les causes de discorde agissaient. La célébration de la Fédération Nationale le 14 juillet sera aussi troublée que la confédération poitevine avait été unanime et joyeuse. Ces trois mois séparent deux époques ; dans ce court espace de temps, les partis se sont organisés. Les protestations delà droite, la création du comité militaire de la garde nationale, la fondation des Amis de la Constitution ont soulevé des colères d'autant plus vives qu'elles mettent enjeu, non seulement des idées politiques, mais la passion égalitaire et le sentiment religieux.

Les assemblées primaires et l'élection du Département et des Districts ont aussi eu lieu dans cet intervalle. Elles n'ont du reste que partiellement subi l'influence des partis à peine constitués. C'est donc une période décisive dans l'évolution politique qui s'encadre entre les dates des deux fédérations, 11 avril, 14 juillet.

Au lendemain même du 11 avril éclate l'affaire du comité militaire. On se souvient que le pouvoir disciplinaire dans la garde nationale était resté aux mains de l'état-major. Le 26 avril les députés de la garde nationale vinrent soumettre à la municipalité le procès-verbal de la confédération qu'ils avaient rédigé et qu'ils allaient imprimer. Ils prièrent

de Jousserand, colonel de la garde nationale de Civray ; Laubier de Grandfief, lieutenant-colonel de Civray; Geoffroy, major de Ruffec; Leriget de Grandbois, capitaine de musique; Duché, musicien de Ruffec ; Davignon, musicien de Rulfec ; Pascaud, aide de camp ; Tribert La Robertie, Sintballeur de Ruffec; La Borderie, aumônier; Pasquet, chirurgien major; La Martinière de Gorse, lieutenant-colonel ; Che-

Jier d'Ordière; Richard de Fretet, maire; Vallée, curé de Charroux.

(Il Grégoire, Histoire patriotique des arbres de la liberté, 242.

MM. Drouauit et Laurendeau de leur remettre leurs discours pour les publier en même temps. Ils demandèrent en passant que le comité militaire fût augmenté.

Cette réclamation, associée à une démarche flatteuse, n'attira pas l'attention de la municipalité. « Il a été répondu à MM. les députés que le comité militaire se formera ainsi qu'il le jugera à propos. »

Le lendemain la garde nationale se réunissait et adjoignait à l'état-major un député par compagnie. Les capitaines commandants de bataillon étaient exclus ; la plupart des députés étaient pris parmi les simples soldats, et l'on avait même affecté de leur donner pour suppléants leurs propres officiers.

Il ne s'agissait pas, comme dans le règlement de Loudun, de l'adjonction pour chaque affaire disciplinaire de quelques membres du grade de l'accusé, en sorte que celui-ci fût jugé par ses pairs ; c'était, à côté des officiers choisis au mois d'août 1789, une autorité rivale et qui n'eût pas tardé à devenir supérieure. Les membres du nouveau comité, Béra, A.-C. Thibaudeau, Rampillon, Barbot , Leblond, Aujollest-Pagès appartenaient du reste à l'opinion avancée. La municipalité comprit après coup le danger. Le procureur de la commune, Laurendeau, la décida à la résistance. Cet avocat, qui avait commencé par être soldat, était d'humeur combative. Au Palais, sa verve était redoutée, car on le savait mordant, railleur, parfois brutal (1). Sous l'Ancien Régime, Laurendeau avait plutôt des liaisons avec l'opposition janséniste et gallicane ; il était procureur de l'Université. A l'assemblée du Tiers il avait défendu, au prix de son élection, l'autorité royale contre le mandat impéra- (1) A. Ci Thibaudeau, Biog. Mérn., 03.

â76 LA RÉVOLUTION A POITIERS

tif, la légitimité des droits féodaux contre le rachat forcé et les propriétés ecclésiastiques contre les projets de séquestre et de sécularisation. Il n'avait pas hésité à prendre une part active à la révolution municipale comme représentant de sa paroisse, Saint-Hilaire de la Celle, et de sa compagnie, l'Ordre des avocats. Nommé alors substitut du procureur du Roi dé l'Hôtel de Ville, il était devenu naturellement procureur de la commune.

Il inaugurait contre le mouvement révolutionnaire une campagne de résistance qu'il devait mener sans découragement une année entière et dont le souvenir faillit lui coûter cher sous la Terreur. Sans mysticisme ni royalisme sentimental, conservateur avant tout, très attaché à la légalité, même quand la loi ne lui plaisait pas, il déploya dans cette lutte, avec de l'éloquence et le plus ferme courage, d'inépuisables ressources de procédure, et ses adversaires n'obtinrent jamais un avantage qu'il n'y découvrît tout de suite un cas de nullité.

Sous son inspiration, la municipalité annula l'arrêté de la garde nationale ^1) et opposa à toutes les réclamations le récent décret du 30 javril, ordonnant que le régime des gardes nationales ne serait modifié que d'accord entre elles et les municipalités jusqu'à la loi qui fixerait leur organisation pour toute la France.

Le comité militaire répondit que sa création était antérieure de trois jours au décret du 30 et qu'au surplus elle avait été sanctionnée d'avance le 26 par la municipalité.

Comme par hasard des difficultés éclataient en ce moment dans la compagnie colonelle. Les officiers cassaient quatre bas- officiers et soldats, parmi lesquels le tailleur

(1) Dél. mim., 8 mai 1790.

Jahan, vénérable de la L.-. des Amis Réunis. Les gardes réclamaient ; la municipalité les renvoyait devant l'ancien comité militaire; ils prétendaient n'être justiciables que du nouveau (1), et, le 12 mai, Rampillon présentait une requête souscrite de 150 citoyens pour réclamer une assemblée générale de la commune.

La municipalité répondit qu'elle avait déjà saisi l'Assemblée Nationale et qu'il serait plus respectueux d'attendre sa décision. Elle avait même confié le soin de suivre l'affaire à Thibaudeau père, son correspondant habituel, dont le fils était un des meneurs du comité. Thibaudeau se refusa à intervenir. Le comité militaire se fît défendre par les députés du Bas-Poitou (2).

Le comité ne voulut pas attendre la décision ; la municipalité céda et convoqua l'assemblée de la commune pour le jeudi 20 mai. Sur 2500 citoyens actifs, 421 seulement entrèrent en délibération. Les officiers municipaux s'alistinrent par délicatesse, se regardant comme parties intéressées. Les membres du comité militaire votèrent tous. Béra, Rampillon et Greuzé acceptèrent même la présidence de trois districts. Par 255 suffrages, le nouveau comité militaire fut confirmé ; 79 voix s'étaient prononcées pour l'adjonction des commandants de bataillon et 97 pour l'ancien système. Laurendeau protesta de nullité les délibérations, viciées par l'intervention abusive des intéressés (3), et les procès-verbaux furent envoyés à l'Assemblée Nationale avec ces réserves sans que la municipalité cédât.

(1) Dél. mun., 11 mai. — (2) A. N. D iv, 67 : Garde Nat. à Ass. Nat. C. llo; Comité à Ass. Nat., 16 mai; Thibaudeau à municipalité, 2.". mai, Thibaudeau, Correspondance, 92, 93, 102. — (3) Dél. mun.,

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