‹ La révolution à Saint-MenouxChapitre 35 sur 38 · MAURICE DESCHAMPS DE PRAVIER · texte numérisé non relu

MAURICE DESCHAMPS DE PRAVIER

crates notoirement suspects par leur conduite privée et leurs relations ». Parmi eux se trouvait Maurice de Pravier.

Le malheureux chanoine ne devait pas rester longtemps à Moulins, car la terrible loi des 29 et 30 vendémiaire (20 et 21 octobre 1793) (i) était rendue quelques jours après, et le comité de surveillance avait hâte de l'appliquer. Le 28 du même mois, sans plus tarder, voulant « purger le sol de la République de tous les mauvais prêtres qui la souillent... », un arrêté était pris pour inviter le directoire du département à « faire mettre sur le champ à exécution ladite loi, avec toute la sévérité et la célérité qu'elle comporte, de manière que dans une décade au plus tard le territoire du département et notamment celui de Moulins et des maisons de réclusion, soit totalement purgé de cette caste vraiment pestiférante (sic) ».

De leur côté, la plupart des internés, effrayés et cherchant à se soustraire au danger dont ils étaient menacés, invoquaient leur état de santé qui, affirmaient-ils, les rendait incapables de supporter de grandes fatigues. « Beaucoup de ces scélérats, disent les membres du comité, ont obtenu des certificats de médecins au moyen desquels ils espèrent rester dans la maison de réclusion et éviter par là la déportation... » Rien n'était plus naturel, mais on ne se préoccupa ni de leurs doléances ni de leurs certificats. Toutefois, on dut les soumettre — c'était une prescription légale — à un examen médical, et dans ce but trois médecins furent chargés de « visiter révolutionnairement... » « ceux de ces prêtres qui, par leurs infirmités et leur caducité, ne pourraient être transportés... » Les hommes de l'art remplirent leur mission, mais sur quarante-deux ecclésiastiques, pas un seul ne leur parut, ainsi que le constate leur rapport déposé en séance du 7 novembre, se trouver dans le cas prévu.

des troubles à Bourbon au sujet de l'hôpital et qu'à cette occasion on le consigna chez lui jusqu'au u vendémiaire an m. — Le 2<{ germinal an iv, l'administration centrale nommait à nouveau instituteur à Bourbon, sur certificat du jury d'instruction du 20 pluviôse et sur présentation de ta municipalité^ ce même Fesneau, jugé précédemment si peu recommandable.

(i) Sur la déportation des prêtres assermentés dénoncés pour cause d'incivisme, ce qui était son cas.

Après cette visite, treize détenus furent, « par provision, transférés dans la maison de réclusion (i) » ; Maurice Deschamps faisait partie de ce groupe, et on le comprit, avec vingt-trois autres chanoines, curés ou religieux, dans le deuxième convoi, qui partit le 28 novembre.

La saison rigoureuse et Tentassement sans abri dans les voitures épuisèrent ses forces et, tombé gravement malade, on dut le laisser à Angoulôme, où il mourut le 1 1 décembre (2).

(1) Tous les ecclésiastiques réfractaires ou suspects qui allaient être coadamnés à la déportation avaient été internés dans la prison Sainte-Claire.

(2) V. les Pontons de Roche fort, par L. Audiat; et HisL de Saint- hfenouXy p. )9^

Vjtilbert-Bon Aubery du Goutet et son frère Pierre-Georges — ce dernier ancien garde du corps du roi d'Espagne — étaient nés l'un à Saint-Menoux,le 5 novembre 1752, et Tautre à Moulins, le 23 avril 1755. Ils avaient une sœur, Anne, qui épousa, le 22 mars 1784, Charles- Pierre Micault de Saint- Léger, et en deuxièmes noces M. Le Roy de Prunevaux.

Tous les deux assistèrent à l'assemblée de Moulins du 16 mars 1789(1). Leur noblesse était d'ailleurs ancienne et notoire (2), avantage qui faillit leur être funeste pendant la Révolution. Ils étaient fils de Rémy Aubery, écuyer, seigneur du Goutet, et de Marie-Jeanne Poussier, et avaient pour aïeul Geoffroy, seigneur du Plessis (3), maire de Moulins

(i) Les frères Aubery figurent dans le catalogue des gentilshommes du Bourbonnais ayant pris part à cette assemblée : Gilbert-Bon pour la châtelienie de Moulins, et Pierre-Georges pour la châtelienie d'Ainay-le-Château, et non pour celle de Bourbon, on ne sait pourquoi. {Arm. du Bourb.^ i, xviii et xix). Le Goutet y est orthographié le Goustel.

(2) Armes : D'a:{ur^ au chevron d*or, accompagné de trois têtes de dauphin de même. V. Noms féodaux ; Dict. de la noblesse; Segoing ; Arm. de la généralité de Moulins; Arm. du Bourbonnais. — V. également Hist. de Saini-Menoux, p. 299 et suiv. — M. le commandant du Broc de Segange a établi de cette famille une généalogie manuscrite qu'il a obligeamment mise à notre disposition.

(?) Le château de Plessis est situé commune d'Autry-Issard et appartient à M. le docteur Petit, de Moulins. C'est une très belle construction féodale conservée intacte. — Un autre descendant de Geoffroy, Antoine, seigneur du Plessis, Palière, le Boucheron, etc., procureur général, n'eut pas de postérité de Gabrielle Gascoing, qu'il avait épousée en 1702 ; et selon toute probabilité le Plessis passa par testament à sa cousine Elisabeth Aubery, née le 15 mars 1685, neuvième enfant de son oncle également prénommé Antoine, seigneur du Goutet, président en l'élection de Moulins; laquelle épousa (décembre 1725) François- Nicolas de Beaucousin, receveur de la douane de Lyon, et eut une fille, mariée en premières noces au greffier Sénéché, et en deuxièmes noces à François Lomet de Lys et

en 1552-54, qui fît bâtir la chapelle, dite « chapelle des Aubery », à Notre-Dame de Moulins (i). Leur famille compte des hommes qui se sont distingués en différents genres et Tun d'eux, Jean-Henry Aubery, jésuite, né à Bourbon-l'Archambault en 1569, mort à Auch en 1656, s'est môme illustré dans les lettres. Il est Tauteur de nombreuses poésies latines et, d'après H. Faure, « son nom mériterait toujours d'être cité avec honneur dans l'histoire de notre littérature si la fécondité, la verve. Télégance d'un style poli, châtié, harmonieux sont des titres suffisants (2) ».

Quoiqu'ayant une maison à Moulins dans le quartier de Paris et y passant une partie de l'année, les frères Aubery, ainsi que nous en avons déjà fait la remarque, n'étaient pas riches, n'ayant reçu en héritage que d'assez maigres épaves des grands biens qu'avaient possédés dans le pays leurs ancêtres. On en juge par ce fait que jusqu'au pied des murailles de leur petit castel du Goutet se trouvaient, soit par suite d'aliénations au fur et à mesure des besoins, soit par suite de partages, des terres n'en dépendant pas (3). Dans une pétition citée

du Plessis, avocat, député en 1789. — Ajoutons qu'un arrière-petit-filsde Geoffroy Aubery, Jean, seigneur du Plessis et du Goutet, procureur du roi en i6?7, conseiller d'Etat en 1663, avait épousé en 1637 Constance Guillouet, fille de Rémy, seigneur du Goutet, et d'Anne Barbe, et que c'est par ce mariage que le Goutet est devenu une possession de la famille Aubery.

(i) V. l'Eglise Notre-Dame, par M. L. du Broc de Segange, p. 1^4 et suiv., et Anciens et nouveaux vocables des chapelles de Notre-Dame de Moulins, par M. !e commandant du Broc de Segange, p. 8.

(2I H. Faure, Antoine de Laval, p. 99. — Jean Aubery, docteur en médecin^ (i)5o-i620); Jacques, jurisconsulte au xvi« siècle; Louis, sieur du Mourier^ historien (xvii« siècle), mort en 1687, et Antoine, parent du précédent (1616-1695), également historien, laissèrent des ouvrages différemment appréciés. (Roger de Quirielle, Bio-Bibliographie des écrivains anciens du Bourbonnais, p. 7 et suiv.)

(3^ Notamment 1' « étang du Goutet » et le pré de « la queue de Tétang », Pud et l'autre devenus propriétés de l'abbaye. De plus, le jardin avait pour limites à rOuest et au Midi un pré dit « pré Mauguin », appartenant en 1767 à leur cousine la dame Dosche. — Le déclin de la famille, tout au moins de la branche du Goutet qui nous intéresse, parait remonter à Antoine Aubery, président en l'élection de Moulins, dont il vient d'être fait mention. Baptisé le 12 mai 1641 à Saint* Pierre des Ménestraux et inhumé à Notre-Dame de Moulins le 26 septembre 170Ç, il avait épousé en 1671 Françoise Cochart. 11 était fort gêné dans ses affaires, si l'on en juge par des dossiers de procédure (Arch. de l'Allier, série B. ioh^\ oïl

plus loin ils parlent eux-mêmes, non sans raison, de la « médiocrité de leur fortune ».

Lors de la formation de la garde nationale à Moulins, ils avaient été élus, l'aîné capitaine et le cadet lieutenant. En 1792, ayant cessé le service actif, ils viennent, on ne peut préciser à quel moment, habiter Saint-Menoux, où ils semblent s'effacer le plus possible, et le 24 mars 1 793 seulement il est question d'eux au registre municipal à propos d'une offrande qu'ils font à la Nation. Pour» fouVnir aux besoins de la République, et notamment au recrutement de l'armée », ils donnent, disentils, « deux habits uniformes, une veste et une culotte, à leur usage dans le temps où, résidant à Moulins, ils étaient employés en qualité de capitaine et lieutenant dans la garde nationale (i) ». Les officiers municipaux remercièrent au nom de la République, tout en faisant observer l'absence des boutons.

Un mois après ils étaient mis en demeure de quitter la campagne pour la ville, et le 25 avril un arrêté du district du 18, les y obligeant, leur était signifié par la municipalité. Il fallait obéir.

A Moulins, sentant le danger grandir autour d'eux et leur sécurité de jour en jour devenir plus incertaine, ils pétitionnèrent (22 septembre) pour se faire autorisera retourner au Goutet où les appelaient, prétextaient-ils, des affaires à surveiller, d'urgentes réparations, etc. On était en pleine terreur et ils pensaient sans doute — bien à tort — que l'éloignement de Moulins les aurait soustraits à la redoutable attention du comité de surveillance. -

Ils avaient été compris, on le sait, dans la grande liste des « ci-devant nobles » de la commune de Moulins ; mais on ne voit pas leur nom dans une autre qui fut dressée le y octobre, de quatre-vingt-cinq personnes frappées de réquisitions en numéraire pour « la contribution provisoire

Ton voit notamment Jean Desbouis de Sallebrune lui intenter des poursuites pour obtenir paiement de bœufs et de trois loquets ^petits lots) de moutons qu'il lui avait vendus en 1694. Le partage de ses fiefs entre ses nombreux enfants, dont huit sur dix lui survécurent, dut aussi hâter cette décadence.

(i) Plus tard les dons afflueront au comité de sûreté générale, surtout en frimaire an II. Ainsi Tortel donne deux chemises, et Saulnier, d'Agonges, dix. M*"* Irland donne deux paires de bas et deux paires de souliers.

et nécessaire à la solde de Tarmée révolutionnaire et aux secours aux malheureux»; réquisitions variant de 100.000 à i .000 livres ( i ). Ils figurent seulement dans une suivante (19 octobre), dite « des impositions faites ou augmentées », où soixante-trois noms de citoyens se trouvaient portés. Les frères Aubery se voyaient taxés à 6.000 livres (2), et en même temps ils étaient inscrits comme suspects et désignés comme « ci-devant nobles » (3). On les incarcérait le même jour.

Pour comble, dans la nuit du 22 au 23 octobre, leur maison était dévalisée au cours des visites domiciliaires ordonnées par Fouché et exécutées pour s'emparer de Tor, de Targent, de la vaisselle, etc., des riches.

Quant à la taxe de 6.000 livres, énorme pour eux et qu'ils se trouvaient dans l'impossibilité d'acquitter, on la réduisit (16 décembre) à 600, et on convertit le surplus en u dons philanthropiques et patriotiques ».

Les frères Aubery avaient été internés dans la prison des Carmélites. Dès le début ils présentèrent des réclamations contre l'arbitraire dont ils étaient l'objet, et ils rédigèrent force pétitions pour obtenir leur libération. Citons celle qu'ils adressaient le 3 floréal (22 avril 1794) au citoyen Vernerey, représentant en mission (4) : « Gilbert-Bon et Pierre- Georges Aubery, écrivent-ils, tous deux frères, t'exposent qu'ils ont été privés de leur liberté en vertu d'un arrêté du comité de surveillance du 22 octobre dernier ; ils ont ignoré jusqu'à ce jour quel en était le motifs puisque le mandat d'arrêt ne leur a pas été signifié. Leur soumission aux lois, leur respect pour la Convention nationale et les autorités constituées, et surtout leur conduite, leur persuadaient qu'ils pouvaient être i\ l'abri de tout soup^^on, d'autant qu'ils n'ont aucun parent

i^ l-omct p^re y oiait inscrit pour io.txx> livres.

,2' Ht l.omot p^ro à ;oAVV^,on au^meatation des 10.000 auxquelles il avait été tax.éle s octobre, l.e 14 brumaire ^14 novembre, on formait une troisième liste de vingt et un nvMus » de riches du district de Moulins, taxés dans les mêmes proportions que celle qui a été imposée sur les riches habitants de la TÎlle ». Le nom de « Serre de Saint- Roman »^ y est porté pour :o.coo livres.

,;^ l.a liste où ils étaient inscrits comme suspects est celle des trente-huit noms mentionnée ci dessus, p, i;c».

,4^ Pans la Creuse et dans TAIiier. Il vin: à Moulins le 12 pluviôse an li vu liinvier i-»M , rempla^^ant Noël Pointe.

émigré et que Ton ne peut leur reprocher aucun discours, aucun écrii^ aucune action contre les principes révolutionnaires ; et que même la médiocrité de leur fortune est encore an motif suffisant pour ôter toute espèce de suspicion sur leur compte ; catt,. quoique nés dans la classe des ci-devant nobles, il serait injuste de leur faire un crime de ce qui n'a jamais dépendu d'eux. Ils réclament donc ta justice avec confiance pour obtenir le plus précieux des biens, la liberté, bien convaincus que ton intégrité ne les privera pas plus longtemps du seul titre qu'ils ambitionnent et auquel ils ne renonceront jamais, celui de citoyens (i). »Ces excellentes raisons ne furent malheureusement pas prises en considération.

Cependant, le i8 brumaire an. m (8 novembre 1794), le directoire du district, à propos d'une autre lettre adressée au représentant Boisset, émettait l'avis, sans néanmoins conclure encore à la mise en liberté,. « que jamais, dans aucun cas, il n'était survenu de plaintes sur le compte des citoyens Aubery ». « Il est à notre connaissance, ajoutait le directoire, que les sus-nommés sont de la caste nobiliaire. » Il y avait presque de la bienveillance dans cette manière de s'exprimer, et seul subsistait encore, semble-t-il, un reste de défiance motivé par la qualité de nobles des prisonniers.

Enfin, après une nouvelle tentative, les administrateurs déclarèrent qu' « après la longue détention des pétitionnaires, il n'y avait pas d'inconvénient à les mettre en liberté ».

Il faut dire qu'ils n'étaient pas dénués d'appui. Le député Martel (2) s'intéressait à eux et obtint en leur faveur du comité de sûreté générale et de surveillance de la Convention un arrêté d'élargissement. « Vu, disait cet arrêté, les tableaux relatifs aux citoyens Pierre-Georges Aubery Dugoutet et Aubery Dugoutet aîné, détenus à Moulins; ensemble la réclamation du représentant du peuple Martel en leur faveur, le comité arrête qu'ils seront mis sur le champ en liberté et les

(i) Arch. de l'Allier, série L. 64.

(2) Martel (Pourçain), né en 1748 à Saint- Pourçain, où il mourut le 2$ avril i8?6. Notaire, puis représentant de l'Allier à la Convention et membre du Conseil des Anciens jusqu'en 1798, la loi, dite d'amnistie, de janvier 1810 l'obligea, comme régicide, à quitter la France, où il rentra en 1830.

scellés levés au vu du présent. » Le représentant Boisset fit exécuter cette décision le 17 brumaire an m (7 novembre 1794), et le 2 frimaire {22 novembre), les deux frères se présentaient à Saint-Menoux devant la municipalité, qui les déclarait réintégrés dans leurs droits de citoyens actifs de leur commune.

Pierre-Georges épousa le 14 juin 1797 Marie-Françoise- Victoire de Lichy, fille de Jacques-Gabriel, et de Jeanne de Dreuille, dont il n'eut pas d'enfant. Il fut nommé maire de Saint-Menoux le 24 prairial an VIII (13 juin 1800), et il prêta serment en cette qualité le 10 messidor (29 juin), en même temps que Pompone Mérite, Tancien bailli, son adjoint (i). Il était resté avec sa sœur, M"* Le Roy de Prunevaux, indivisément propriétaire du Goutet, qui fut vendu par eux à Pierre- Jacques-François Billaud et à Marie-Jeanne Méténier, sa femme, de Rocles, le 13 octobre 1812, pour le prix de 35.000 francs (2).

[i) Reg. muoicipal, séance du 10 messidor.

(3) Acte passé devant Taillefert, notaire à Souvigny, mentionné dans les titres de M. Félix Boutry, possesseur actuel. — M*"» Aubery du Goutet était morte alors, car elle ne figure pas à la vente.

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