‹ La révolution à Saint-MenouxChapitre 9 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Subsistances

OlSBTTBS EN I789 ET EN I79O — TaXB FORCÉE ET PERQUISITIONS — SUREXCITATION — RÉCOLTES EN I79O ET EN J79I La SITUATION EN I792 ; RECENSEMENT DES

GRAINS — La loi du maximum — A la recherche des grains — L'approvisionnement DU marché — RÉQUISITION AU PROFIT DE SOUVIGNY — DENRÉBS BT

salaires taxés — Les arrêtés de Fouché — Infractions au maximum — Deuxième RÉQUISITION au PROFIT DE SOUVlGNY — Le PAIN D'AVOINE — BrUITS d'accaparement ; perquisitions — SaINT-MbNOUX est secouru — Aux ABOIS —

Recensement des grains en i/an m — Emeute ; arrestations — Troisième

RÉQUISITION au PROFIT DE SOUVlGNY — ABOLITION DU maximUm — INCIDENT AU

MARCHÉ — Misère générale — Difficultés pour l'approvisionnement des marchés de Saint-Mbnoux et de Moulins — Incident Giraudon — Fin de la crise.

AU moment de la convocation des Etats généraux la disette était déjà partout en France. La récolte avait été mauvaise en 1788(1) -et pour en compliquer les effets un hiver d'une rigueur extrême avait suivi. De la fin de novembre jusqu'au 1 3 janvier le froid avait été d'une intensité telle qu'on n'en avait pas supporté de pire depuis 1709 (2), et faute de travaux aussi bien dans les villes que dans les campagnes il y eut une grande misère. Le pain valut jusqu'à quatre sous la livre, environ huit sous d'aujourd'hui, plus de moitié de ce que gagnaient certains journaliers (3).

(1) H. Taine, la Révolution^ i, 4. — Les disettes étaient fréquentes en France iivant la Révolution, mais généralement locales et occasionnées tant par des fécoltes insuffisantes que par le défaut de facilité des transports, augmenté <I'entraves apportées à la libre circulation des grains.

(2) « Le le*" janvier, le thermomètre de Réaumur était à 19* degrés au-dessous de glace.» [Hist. de la Révolution dans le Louhannais^ par Lucien Guillemaut, i, 95.)

(?) V. ci-dessus, p. 35.

des sévices et pillages ainsi que cela était si fréquent en pareil cas > Assurément non, car le procès-verbal n'y fait aucune allusion.

Les habitants de Saint-Menoux n'étaient du reste pas, on le remarque constamment, portés à la violence, et dans les soulèvements l'initiative ne vient jamais d'eux ; ils suivent l'impulsion venue d'ailleurs, rien de plus. Et si l'on considère que dès le mois d'avril, à Meillers, on se livre aux pires excès, mettant le séquestre sur les blés, arrêtant les voitures et pillant des chargements ; qu'en mai à Bourbon les municipalités de Bourbon-Ville et de Bourbon-Paroisse se voient obligées d'acheter des grains qui sont « chaque semaine livrés gratuitement aux indigents et à des prix réduits aux gens aisés >> (i), ce dont il n'est pas question ici, on conviendra que cette population était, en résumé, relativement pacifique.

Mais les perquisitions allaient continuer dans les autres lieux de la paroisse, et il fallait l'empêcher. Ayant vainement parlementé dans ce but, les officiers municipaux se décidèrent à achever eux-mêmes la besogne commencée, et c'était une sage détermination. Toutefois, ils ne s'y résignent pas de bonne grâce. « Nous avons cru, disent-ils, pouvoir faire cette visite dans la paroisse afin de détourner cet çrage naissant, jusqu'à ce que nous soyons en pouvoir de réprimer ces abus et de faire observer les décrets de l'assemblée nationale touchant le repos et la tranquillité publique et la circulation libre des grains dans l'intérieur du

paiement. Le mot d'ordre est le pain à deux sous, et en maints endroits on le taxe à un tiers ou moitié au-dessous de ce cours. Les officiers municipaux sont malmenés là où ils refusent.

(i) C. Grégoire, Ancien canton de Bourbon^ 44 et 4^. — Dans beaucoup de paroisses on dut recourir à ce moyen et créer des « greniers d'abondance ». Les municipalités décidaient les propriétaires, fermiers et métayers, sous l'influence du danger qu'ils couraient eux-mêmes, à céder leur blé à «jo sols, et on le livrait à la consommation à 40, parfois au-dessous. Le grain transporté au grenier public, un officier municipal recevait l'argent des particuliers et deux autres vaquaient au mesurage. Ces opérations étaient souvent troublées par des violences, et les officiers municipaux, menacés ou maltraités, se voyaient obligés de fuir, abandonnant le blé à la discrétion des perturbateurs. Les directoires de district ordonnaient le remboursement de tout ou partie des pertes sur les revenus des fabriques ou autres fonds disponibles. (Journal de Vernoy de Saint-Georges, dans la Terreur en Bourbonnais^ de Louis Audiat, i, 85 et 86.)

aux subsistances avant le ^o mai 1790, mais à cette date un procèsverbal signale une situation depuis longtemps tendue. Déjà le 24, explique-t-il, les habitants ameutés ont, de leur propre autorité, sonné la cloche de convocation d'assemblée de la paroisse, « signe de révolte et du parti violent qu'ils voulaient prendre*». Les manifestants ne tendaient à rien moins qu'à « taxer eux-mêmes le blé et autres denrées à leur volonté, et faire perquisition dans les maisons et greniers du bourg et des environs, où ils soupçonnaient du blé en dépôt ».

Pour cette fois l'échauffourée n'avait pas eu de suites, mais la tentative était renouvelée le 30, et avec plus d'énergie. Du reste, en différents bourgs et villes, à Bourbon-l'Archambault notamment, le 27 mai, les officiers municipaux s'étaient vus contraints de taxer le pain et le blé à un prix très inférieur à celui de la vente libre et on ne pouvait . manquer, à Saint-Menoux, d'imiter cet exemple. Il fallut donc céder. Le pain blanc de froment fut taxé à 2 sols 6 deniers la livre, le pain bis ou recrû (i) à 15 deniers, le froment à 40 sols et le seigle à 30, mesure de Bourbon.

Il faut dire que cette concession n'avait pas été faite sans que tous les moyens dilatoires eussent été épuisés. Les officiers municipaux avaient invoqué pour s'y refuser les décrets, les principes de liberté et leur propre impuissance ; mais craignant autant d'outrepasser leurs pouvoirs que de braver la colère de gens hors d'état de les écouter, ils n'avaient en fin de compte eu d'autre parti à prendre que de capituler en protestant de Timpossibilité de faire autrement.

Mais le peuple ne considérait pourtant pas sa victoire comme complète. La taxe forcée sans la visite des greniers n'était pour lui qu'une demi-satisfaction; aussi le mardi suivant, 1" juin, sans plus tarder, un groupe d'individus faisaient-ils dans la nuit, vers dix heures, irruption dans une ferme (les Vincenons), située à l'une des entrées du bourg, à la recherche des grains que le métayer pouvait avoir chez lui (2). Y eut-il

(i) Expression usitée alors pour désigner le pain de seigle ou contenant une forte proportion de seigle, et depuis longtemps tombée en désuétude.

(2) Ces scènes sont la reproduction plutôt atténuée d'une infinité d'autres ayant eu Heu en mai et juin 1790 en Bourbonnais, Nivernais, Berry, Touraine, princi-

des sévices et pillages ainsi que cela était si fréquent en pareil cas ? Assurément non, car le procès-verbal n'y fait aucune allusion.

Les habitants de Saint-Menoux n'étaient du reste pas, on le remarque constamment, portés à la violence, et dans les soulèvements l'initiative ne vient jamais d'eux ; ils suivent l'impulsion venue d'ailleurs, rien de plus. Et si l'on considère que dès le mois d'avril, à Meillers, on se livre aux pires excès, mettant le séquestre sur les blés, arrêtant les voitures et pillant des chargements ; qu'en mai à Bourbon les municipalités de Bourbon-Ville et de Bourbon-Paroisse se voient obligées d'acheter des grains qui sont « chaque semaine livrés gratuitement aux indigents et à des prix réduits aux gens aisés » (i), ce dont il n'est pas question ici, on conviendra que cette population était, en résumé, relativement pacifique.

Mais les perquisitions allaient continuer dans les autres lieux de la paroisse, et il fallait l'empêcher. Ayant vainement parlementé dans ce but, les officiers municipaux se décidèrent à achever eux-mêmes la besogne commencée, et c'était une sage détermination. Toutefois, ils ne s'y résignent pas de bonne grâce. « Nous avons cru, disent-ils, pouvoir faire cette visite dans la paroisse afin de détourner cet çrage naissant, jusqu'à ce que nous soyons en pouvoir de réprimer ces abus et de faire observer les décrets de l'assemblée nationale touchant le repos et la tranquillité publique et la circulation libre des grains dans l'intérieur du

paiement. Le mot d'ordre est le pain à deux sous, et en maints endroits on le taxe k un tiers ou moitié au-dessous de ce cours. Les officiers municipaux sont malmenés là où ils refusent.

(i) C. Grégoire, Ancien canton de Bourbon, 44 et 4^. — Dans beaucoup de paroisses on dut recourir à ce moyen et créer des « greniers d'abondance ». Les municipalités décidaient les propriétaires, fermiers et métayers, sous rinâuence du danger qu'ils couraient eux-mêmes, à céder leur blé à ^o sols, et on le livrait à la consommation à 40, parfois au-dessous. Le grain transporté au grenier public, un officier municipal recevait l'argent des particuliers et deux autres vaquaient au mesurage. Ces opérations étaient souvent troublées par des violences, et les officiers municipaux, menacés ou maltraités, se voyaient obligés de fuir, abandonnant le blé à la discrétion des perturbateurs. Les directoires de district ordonnaient le remboursement de tout ou partie des pertes sur les revenus des fabriques ou autres fonds disponibles. (Journal de Vernoy de Saint-Georges, dans la Terreur en Bourbonnais^ de Louis Audiat, i, 8$ et 86.)

royaume ; et de fait nous avons, avec le procureur de la commune, fait pour la forme seulement une espèce de visite dans les différents endroits, sans prétendre par là gêner le commerce des grains autorisé par l'Assemblée nationale, lequel nous voulons au contraire favoriser autant qu'il est en nous (i). » Puis, séance tenante, ils prennent une mesure de liberté, comme pour réagir contre la pression qui vient de s'exercer sur eux : ils permettent le départ de blés vendus à Saint- Pierre-le- Moûtier par les boulangers Mayeul Faivre (i.ooo boisseaux) et Drux (400), et à Moulins par le laboureur Pâques Parent (i6o boisseaux).

Le procès-verbal qui expose ces faits est intéressant, non en ce qu'il a trait à un mouvement populaire devenu trop fréquent pour surprendre ou émouvoir, mais en ce qu'il nous montre d'une manière précise que la municipalité de Saint-Menoux était loin de partager en matière économique l'ignorance et l'aveuglement de son milieu, et il faut dire de son temps. Elle avait, au contraire, ainsi que nous l'avons fait observer ailleurs, sur la liberté politique et la liberté des échanges» des idées droites et saines alliées à des principes très fermes d'ordre et de respect des lois, que la nécessité de se plier aux circonstances ne lui faisait pas perdre de vue.

Au mois de juin, la fermentation était partout fort active dans la classe ouvrière, que la faim et la peur de la faim — la pire de toutes — rendaient intraitable. C'était chaque jour des conciliabules où couvait l'émeute, et des conflits dans les paroisses entre administrateurs et administrés. Heureusement qu'à Saint-Menoux les métayers apportèrent sans trop se faire prier, à ce qu'il semble, du grain au marché, sans quoi la municipalité, malgré ses habiles temporisations, n'eût pas évité de graves désordres, dénuée qu'elle était de moyens de répression ou empêchée d'en faire usage, et d'un autre côté manquant de pouvoirs légaux pour imposer aux possesseurs de grains l'obligation de s'en dessaisir au prix de la taxe.

On n'évita cependant pas des incidents. Ainsi le samedi 6 juin, le maire Jarsaillon était publiquement interpellé par un nommé Jean

(i) Il est évident que la municipalité ne disposait daucune force publique, d'où il faut conclure que la garde nationale refusait d'intervenir.

Deschamps qui, l'injure et la menace à la bouche, lui réclamait du blé, quoique deux jours avant, au marché du jeudi, cent trente boisseaux, mesure de Bourbon et quantité plus que suffisante pour la nourriture des habitants pendant la semaine, déduction faite des familles vivant dans les fermes, eussent été mis en distribution. Cet homme avait bien reçu sa part, mais ce qu'il voulait c'était un approvisionnement supplémentaire afin de bénéficier de la différence de prix existant entre celui de la taxe et celui de la vente libre. D'autres individus, rendus comme lui exigeants par l'obtention de la taxe et la docilité des métayers, émettaient les mômes prétentions.

Il ne pouvait donc être question de la supprimer, cette taxe déclarée provisoire ; cependant, au deuxième marché de juin le prix du pain blanc de froment était relevé d'un sol la livre, et le pain bis porté à I sol 9 deniers. On la maintint également après la récolte (i), qui fut en général abondante (2), sans néanmoins que le grain cessât de rester caché (?).

Vers la fin de l'année il y eut une accalmie. La saison d'hiver paraît avoir été moins pénible que la précédente et la crise conserva, jusqu'au mois d'août 1791, une forme atténuée.

Elle eût dû disparaître avec la moisson nouvelle, mais alors on voit

(0 Le 10 août 1790 oa taxait le pain bis à 2 sols la livre et on maintenait le pain blanc de froment à 3 s. 6 d., avec défense aux boulangers de vendre à plus haut prix, et injonction de fabriquer la livre de pain blanc exactement de 16 onces, sous peine d'amende de 12 livres pour la première contravention, et d'une plus forte en cas de récidive ; « et pareillement injonction de tenir leurs boutiques bien garnies ». Jusqu'au 8 octobre cette taxe reste en vigueur et alors le prix du pain blanc de froment est abaissé à 3 s. 3 d., et du pain bis à 3 s. 3 d. les deux livres. Pour la première fois !a viande est taxée et le prix établi à 4 s. 6 d. la livre de bœuf, veau et mouton. Le 30 décembre la livre de viande est à ^ s., avec obligation pour le boucher de tenir son « banc » bien garni de bonne viande sous peine d'amende. Le 4 janvier 1791, le pain blanc de froment est à 3 s. 6 d., et le pain de seigle à 2 s. la livre. Le 18 novembre, le prix du pain de froment est ramené à 3 s. 3 d., et celui du pain bis fixé à 3 s. 3 d. les deux livres. Le 23 mars 1792, la viande est à 5 s. 3 d.,et le i**" avril 1793, à 6 s. 6 d. Depuis le 18 novembre 1791 on ne trouve plus aucune taxe de pain et de grains.

(2) Une grêle désastreuse l'avait en partie détruite à Saint-Menoux. Le fait est mentionné dans une délibération municipale du 12 décembre L792.

(3) H. Taine, la Révolution^ i, 3?2.

au contraire se renouveler et s'accentuer le phénomène anormal déjà constaté. Les troubles provoqués par l'incertitude des subsistances renaissent accompagnés de plus graves symptômes. De iour en jour la situation empire pour devenir à la fin de l'année et au commencement de 1792 réellement critique. L'argumentation populaire se fait véhémente et agressive. La cherté des denrées est attribuée à des complots d'aristocrates, à la cupidité, à l'égoïsme : c'est le vocabulaire du moment. Maintenant on exige absolument que les grains restent séquestrés dans les lieux de production, et alors la liberté des ventes et achats, qui à tout prendre n'avait été qu'entravée, cesse tout à fait. On recommence à imposer des taxes forcées, et tout maire qui n'obéit pas est suspecté de connivence avec les accapareurs. D'un autre côté les métayers et fermiers, que les taxes exaspèrent, regimbent : le paysan met sous terre son blé, qui devient toujours plus rare, plus cher. Le prix dépasse 30 francs le boisseau (i). En février 1792 l'inquiétude a gagné tous les esprits et dans chaque marché ce sont des scènes tumultueuses où s'affolent les malheureux officiers municipaux. La faim est pressante, et comme toujours on attend la récolte, qui ne modifie rien. Le 14 août, le district cherche une solution au problème, envisageant divers moyens. Malheureusement on ne manque pas seulement de grains, mais aussi d'argent. Le 18 on propose d'ouvrir une souscription pour s'en procurer, ou d'envoyer dans les cantons des émissaires ; le lendemain on s'adresse à l'Assemblée nationale, qu'on invoque en termes pathétiques. « La grêle, la gelée, les inondations, gémissent les administrateurs, ont successivement exercé leurs ravages sur nos champs, nos prés, nos vignes... Tous les moyens que la prudence et l'amour de l'humanité ont pu suggérer ne nous ont point mis à l'abri de l'indigence dont les cinquante-cinq municipalités qui composent Te district sont menacées... (2) » Tout le monde croit à l'existence de

(i) H. Taine, la Révolution^ i, 546

(2) Une délibération du Conseil du district du 10 octobre 1792, prise non pour les besoins de la cause, constate qu'en effet « les récoltes ont été insuffisantes ». — Une grêle terrible avait encore sévi sur Saint-Menoux, abattant même les vitraux et endommageant la couverture de Téglise, ainsi que le mentionne une lettre des officiers municipaux, du 25 octobre, adressée au directoire du district.

magasins d'accaparement. Il semble en tout cas que rinfériorité du prix du blé dans les marchés de Moulins, très ay-dessous de celui des villes voisines, donnait lieu à des spéculations, ce dont on s'apercevait par la quantité de grains qui s*y débitaient, « le double de ce qui s'ert vendait dans les années les plus calamiteuses ».

Une loi du 16 septembre avait prescrit un recensement général, non seulement chez lés fermiers et marchands, mais chez tous les particuliers, et le district en ordonnait l'application à Moulins ainsi que dans toutes les communes, rigoureusement, sans néanmoins molester les personnes ni nuire aux propriétés, et quatorze commissaires étaient désignés pour mener à bien cette opération. Les citoyens Descombes et Moreau devaient recenser le canton de Saint-Menoux, se transporter chez les propriétaires, fermiers, colons, marchands « ou autres dépositaires » et envoyer au Directoire, au fur et à mesure du travail, le tableau de recensement de chaque commune. Les maires et officiers municipaux devaient « sous leur responsabilité », expression qui n'était pas un vain mot, leur donner sûreté et protection.

Des secours vinrent en décembre. Dans une délibération du district du 22, il est question de la distribution « des 9.000 boisseaux de grains qui doivent arriver, et on établit un état de répartition par canton où Saint-Menoux ne figure pas, ce qui est à noter, puisqu'il en résulte que ce canton n'était que peu ou pas disetteux (i).

A la même séance on décidait que les municipalités des communes où se tenaient des marchés devraient envoyer chaque semaine au Directoire un état contenant, entre autres renseignements, la quantité de grains vendus.

En 1792 il y avait eu des gelées printanières, beaucoup de grêle, et à l'automne des pluies sans fin qui avaient rendu extrêmement difficiles les ensemencements de blé, de sorte que la récolte suivante s'annonçait comme devant être fort médiocre ; aussi la disette redouble-t-elle d'in-

(i) Dans cette délibération, le district attribuait aussi aux indigents de Souvigny 300 francs, et de Saint-Menoux 100 francs, « par rapport à la privation de secours journaliers distribués aux malheureux de ces deux endroits par les bénédictins et bénédictines supprimés... ».

LES SUBSISTANCES IJI

tensité. Dans l'Allier les districts de Montiuçon, Cusset, Cérilly, Moulins, sont les plus éprouvés, ceux du Donjon et de Gannal beaucoup moins.

Sous la pression de Topinion publique, ou plutôt de Témeute, le décret du 4 mai 1793 est rendu : c'est la fameuse loi du maximum (i). Aussitôt le directoire du district nomme (9 mai) des commissaires pour faire, assistés d'un officier municipal, le recensement des blés et farines dans chaque commune (2) ; on établit des marchés nouveaux dans les bourgs. Le 29 mai, un arrêté du conseil général du département fixe le maximum du prix de la livre de chaque espèce de grains pour tous les districts de l'Allier, et dans celui de Moulins le froment est taxé à 3 sols 6 deniers 1/8* ; le seigle à 3 s. 4 d. ; l'orge à 2 s. 10 d. Le maximum devait décroître dans des proportions et à des époques déterminées ; un tableau de ces décroissements était joint à l'arrêté et portait que le prix du boisseau, par une dégradation de mois en mois, devait tomber au i*"" septembre, savoir: le froment à 2 1. 16 s. 4 d. ; Je seigle à 2 1. 9 s. 5 d. 8/10"; l'orge à i 1. 14 s. 1 d. 5/10".

Cette loi obligeait les cultivateurs à faire devant les municipalités la déclaration de ce que contenaient en grains leurs greniers et leur interdisait d'en disposer autrement que sur des réquisitions (3). Elle consistait, en somme, à interdire tout commerce des grains, à les fixer dans les greniers pour pouvoir employer les excédents, prélèvements faits des quantités nécessaires à la nourriture des familles de métayers, de façon que les départements, districts* et communes possédant des excédents pussent secourir ceux n'ayant que des insuffisances jusqu'à

(i) Réminiscence des temps anciens. En 501 le maximum avait été imposé par l'administration tétrarciiique sur tous les objets de consommation et sur tous les salaires dans toute l'étendue de Tempire romain. « Le maximum de Dioclétien avait pour but de remédier à la disette ; il ne fît que la rendre plus certaine ; les denrées se retirèrent, les marchés restèrent vides, le travail cessa et le gouvernement, instruit par l'expérience, se hâta de réformer sa mesure. » (Hist. de la Gaule sous l'adminislration romaine, par Amédée Thierry, 11, 91.)

(2) Commissaires désignés pour le canton de Saint-Menoux : Jacques Saulnier, maire d'Agonges, et Pompone Mérite.

(î) Du 12 au 16 mai sont inscrites au registre municipal de Saint-Menoux les déclarations de différents propriétaires, fermiers et métayers.

la récolle, c'est-à-dire pendant environ trois mois. Et comme depuis le mois de décembre de Tannée précédente les municipalités étaient astreintes à envoyer chaque semaine au district un état des grains vendus dans les marchés, l'administration se trouvait en mesure de connaître jour par jour les conditions d'approvisionnement dans l'ensemble de sa circonscription, dans chaque canton, dans chaque commune, chez chaque particulier. Toute liberté d'échange était anéantie. A ce régime l'individu se trouvait absorbé par la collectivité, il ne comptait plus, il ne possédait plus ; ses intérêts particuliers, sa volonté étaient tenus pour inexistants (i).

Alors commencent ces allées et venues entre municipalités pour se prêter assistance ; ces envois de commissaires, ces discussions où on défend âprement son blé, son pain, sa vie.

Le 16 juin des délégués de Sainl-Hilaire viennent implorer qu'on leur permette de se faire délivrer au prix de la taxe 300 boisseaux de froment, car ils ont appris qu'il y avait un excédent à Saint-Menoux. On leur répond que cet excédent existe en effet: il est de 2.000 boisseaux de froment, seigle et orge, mais il n'en sera fait emploi que sur une réquisition régulière qui fait défaut. Cependant, ajoutent les officiers municipaux, comme Saint-Hilaire manque totalement de grains et ne pourrait attendre le jour du marché qui est le dimanche, il en sera tenu un autre plus rapproché afin que les délégués en puissent profiter :

(i) Jean Garnier dans ses rapports (20 juin g?) condamne, avec une indépendance d'idées peu commune dans le moment, le système du maximum, « ... qui entrave le commerce..., excite les réclamations et des pays qui ont du superflu, et de ceux qui manquent de l'absolu nécessaire : des uns parce quMIs ne peuvent se défaire de la denrée, des autres parce que, à quelque prix que ce soit, ils ne peuvent s'en procurer ». Le grand inconvénient, suivant lui, venait de l'absence de sincérité des déclarations. « Le particulier à qui on demande quelle quantité de blé il peut avoir ne manque pas d'en dissimuler la moitié, et d'un autre côté d'exagérer autant qu'il peut ses besoins... » « Ce sera toujours une mauvaise opé» ration, ajoutait-il philosophiquement, de mettre le devoir aux prises avec l'intérêt. » Il se montrait partisan de la liberté du commerce « qui, disait-il encore, eût sans inquisition découvert l'excédent où il y en a..., et transporté la denrée repoussée par l'abondance là où le besoin, qui se fait connaître par la cherté, l'eût appelée » ; car « le commerce est le régulateur par excellence pour établir le niveau dans la distribution et le prix des subsistances ».

« Par là,, concluent-ils, nous nous conformerons à la loi et nous ne porterons pas atteinte à un décret qui assurera l'existence de ceux que Tavarice, l'aristocratie ou Tégoïsme voulaient réduire au désespoir. » Le lendemain une réquisition de loo boisseaux de froment ou seigle sur Guetton, fermier de Lépaud, était présentée et remplie par ce dernier.

Le même jour un boulanger d'Ygrande faisait aussi une tentative pour se procurer, afin de satisfaire aux besoins de son métier, des grains dans la commune. Il était naturellement éconduit.

L'abondance relative des greniers de Saint-Menoux ne pouvait, en effet, manquer de faire fondre sur la localité les convoitises, témoin cet autre fait: Granger, boulanger à Moulins, vient dire à Pallier, notable, qu'il a échangé 200 boisseaux de seigle contre 200 de froment avec Jacques Saulnier, et il voudrait procéder au mesurage. Pallier objecte qu'il ne doit pas donner d'autorisation pour une opération de ce genre, qui est une vente déguisée et une infraction à la loi du 4 mai, malgré que le prétexte invoqué soit l'approvisionnement de Moulins. Granger pétitionne et voit sa demande renvoyée à la municipalité. Celle-ci déclare ne pouvoir permettre aucun transport de grains sans y être autorisée, par la raison que <» le directoire du département doit avoir une pleine connaissance de l'excédent et du déficit de chaque commune et par conséquent fait l'emploi des excédents pour couvrir les déficits ». Au cas où l'échange en question serait permis, ajoute le procès-verbal, la livraison ne pourrait se faire légalement qu'au marché public, « en présence du peuple, qui a' un droit incontestable à l'application de la loi et qui verrait avec peine l'infraction d'icelle » ; au surplus ce soi-disant échange est une vente réelle et « ayant fait le serment [la municipalité] de maintenir les décrets de la Convention, elle ne souffrira jamais qu'atteinte y soit portée dans son enceinte ». Cette délibération était homologuée (15 juin) avec éloges par le directoire du district.

La commune de Meillers sollicite également. Pour attendre la moisson 60 boisseaux lui seraient nécessaires. Les délégués sont renvoyés à qui de droit.

Mais on apprend que Jacques Saulnier a délivré à la commune de

Souvigny, sur arrêté, 104 boisseaux et qu'il doit en ajouter 300. Les officiers municipaux s'émeuvent. Si tous les grains sortent, disent-ils, nous ne pourrons plus satisfaire aux besoins de nos concitoyens. Saulnier, appelé, promet que, malgré que la quantité de 300 boisseaux soit fixée par Tarrôté, il n'en laissera partir que 200, et on l'engage à persister. On décide en même temps qu'un nouveau recensement aura lieu de suite pour s'assurer que les excédents ne disparaissent pas, et s'il se trouve des citoyens en contravention ils seront dénoncés.

Pour l'approvisionnement des marchés on établissait à l'avance le tableau des grains devant y être apportés chaque semaine et vendus au cours de la taxe, cours indiqué par le Bulletin du département. Les détenteurs recevaient en temps utile avis des quantités à fournir. Cela n'allait pas, on peut le penser, sans discussions ; il y eut souvent des résistances, mais on s'arrangeait d'ordinaire entre soi pour les vaincre. Les fraudes, notamment, se réglaient par le corps municipal, armé de pouvoirs de police suffisants. La municipalité devait pourtant se montrer énergique sous peine d'encourir elle-même de graves responsabilités et d'accroître ses embarras déjà trop grands. Citons un exemple :

Le 7 juillet une veuve Tridon-Lacaille refuse de conduire au marché (i) les 40 boisseaux de sa réquisition ; aussitôt le maire, assisté du procureur de la commune, d'officiers municipaux et d'un détachement de la garde nationale, se rend à son domicile, s'introduit par effraction dans son grenier et opère en son absence le prélèvement nécessaire. Le lendemain on lui présentait un compte qu'elle était bien obligée d'accepter (2).

(i) On a vu que le marché se tenait le dimanche, après s'être tenu en 1700 le jeudi. Il commençait à 10 heures pour se terminer d'ordinaire à midi (procèsverbal du 8 juin 1793^

(2) Voici ce compte : On vendit $0 boisseaux, — les 40 compris en la réquisition ayant été arbitrairement majorés de 14, — à ^ 1. 6 d. le boisseau de 20 livres, ce qui produisit 163 1. 7 s. A retrancher les frais, savoir : ç s. donnés à un menuisier pour « enfoncer » la porte du grenier, 10 s. pour mesurage et 7 I. pour les gardes nationaux ayant assisté le maire et monté la garde devant la maison depuis le moment de l'opération jusqu'au lendemain 11 heures du matin, où la veuve Tridon, qui s'était pour la circonstance absentée de la commune, revint chez elle. Quelques jours auparavant la même veuve Tridon avait livré à un boulanger de Souvigny 100 boisseaux qu'elle lui avait indûment vendus.

LES SUBSISTANCES I JÇ

La municipalité craignait les infractions à la loi du 4 mai, qui eussent pu substituer le déficit aux excédents. Pour éviter cet inconvénient elle mit, le 9 mai, tous les grains des fermiers Guetton, Bernard frères, Jacques Saulnier, Tortel, ainsi que ceux des domaines de François Lomet (i), en état de réquisition permanente ; autrement dit elle formait un dépôt, une réserve qui ne risquait pas de disparaître à son insu et où elle n'aurait qu'à puiser. Cela était inspiré d'une sage prudence, mais de nature à créer des embarras avec le district, qui pouvait de son côté disposer des mêmes grains. C'est ce qui eut lieu le 20, où Guetton vient dire que trois citoyens de Souvigny, porteurs d'un arrêté, avaient voulu le contraindre à leur livrer 250 boisseaux de froment ; qu'il leur avait bien expliqué que son froment n'était plus en sa possession et qu'ils devaient s'adresser à l'autorité légale, mais qu'ils n'en avaient pas moins dressé pfocès-verbal contre lui. Il requérait acte de sa soumission à la loi comme s'étant dessaisi de son grain, déposé à la « grenette » locale, et trouvé par suite dans l'impossibilité d'en disposer lui-même.

La situation de Guetton était celle-ci : lors du recensement il s'était trouvé chez lui 350 boisseaux. Il en avait fourni 100 à Saint-Hilaire et 50 a l'hôpital de Burges-les-Bains (Bourbon-l'Archambault). De plus il n'avait cessé d'entretenir le marché, de sorte qu'il ne lui était resté que les 100 boisseaux conduits à la grenette, lesquels, décide-t-on, n'en sortiront pas jusqu'à ce que les pouvoirs des délégués de Souvigny sorent vérifiés. Ces délégués ne tardent pas à reparaître, exhibant leur arrêté, qui les autorise à opérer sur Saint-Menoux des prélèvements beaucoup plus importants qu'on ne l'avait cru tout d'abord. La réquisition portait sur : Guetton (200 boisseaux), les frères Bernard (150), et Tortel (300). Or, il n'en reste que 100 à Guetton, 120 à Tortel et 160 aux Bernard, le surplus de ces derniers ayant été réquisitionné depuis le recensement par la municipalité pojur les besoins du marché. On voit que, malgré tout, les états d'excédents du district comportaient des erreurs rendues inévitables par les nécessités de la consommation locale. Il fallut modifier l'arrêté.

(i) Pour sa propriété de la Forêt, qu'il avait achetée à Tadjudication des biens de Tabbaye.

n6 LA RÉVOLUTION A SAINT-MENOUX

La moisson faite, on se disposée procéder à un recensement général. On se heurte alors à Tinertie des cultivateurs, qui mettent à battre leurs grains autant de mauvais vouloir que possible, prétextant le manque d'ouvriers. Il faut donc tourner la difficulté, et cela a lieu d'une manière très simple: on recensera les gerbiers (i), et si les paysans s'obstinent on leur enverra, à leurs frais, des batteurs en grange ; la garde nationale est là pour remplir cet office. Ce recensement fut fait le 1 1 août par les officiers municipaux groupés deux par deux.

La contrainte semble extrême ; cependant chaque jour elle devient plus dure. Le 1 1 septembre un nouveau décret de la Convention étend à toute la France l'application du maximum aux objets de première nécessité: viandes, huiles, boissons, etc. Mais avant que le district eût envoyé la taxe générale aux municipalités, celles-ci en avaient publié une sur les objets les plus indispensables, car le peuple réclamait à grands cris cette mesure considérée comme propre à empêcher l'accaparement et à soutenir le cours des assignats (2) ; de sorte que, quelque draconiennes que fussent les décisions du Comité de salut public, elles se trouvaient n'être que dictées par les volontés populaires. Toutefois, la municipalité de Saint-Menoux, toujours tardive à adopter les nouveautés révolutionnaires, comme si elle se fût bercée de l'espoir d'en être dispensée par l'effet du temps, qui souvent est un grand maître pour résoudre les difficultés, ne publia sa taxe que le 7 octobre, le jour même où le conseil général du district établissait la sienne. Cette taxe municipale devenait donc inutile ou ne devait être appliquée que pendant quelques jours. Elle est publiée, disent les officiers municipaux, <( pour satisfaire le peuple qui se plaint de ce qu'à Maille-sur- Rose seulement elle n'est point en activité ». Le « pain de l'égalité » est à 3 sols la livre et à 4 dans les auberges, « pourvu qu'il soit de bonne qualité » ; le vin de première qualité, dans les auberges, est à 6 sols la pinte (i litre 071) de blanc, le rouge à 8, sans distinction de nouveau et de vieux ; le sel est à 2 sols la livre, et le savon à 25.

(i) Arrêté du directoire du district, 16 juillet.

(2) Le 5, pour combattre la baisse, la Convention avait interdit l'usage du numéraire, sous peine de mort.

Quant aux prix établis par le district, ils figurent en livres, sous et deniers dans un tableau en 484 articles énumérant toutes les denrées connues, et c'est à cette taxe générale, sans doute, que fait allusion une délibération du 18 octobre, dans laquelle le procureur de la commune se plaint que, parmi les substances taxées le 16 courant (?), il existe chez les débitants une carence alarmante de sucre et de savon, M qui pourrait avoir des suites dangereuses ». Pour y obvier on procédera à des visites domiciliaires chez tous les marchands, on dressera inventaire de leurs marchandises, dojit la vente sera rigoureusement surveillée.

On ûxe aussi, dans une délibération du 2 novembre et d'après un décret du 23 septembre, un maximum des salaires, en prenant pour base ceux de 1790 majorés de moitié (i).

Pour accentuer le caractère despotique des lois révolutionnaires en notre pays, Fouché était à Moulins, où son passage se signalait par des arrêtés communistes ultra-fantaisistes et surtout malfaisants. Son système d'abolir la mendicité revient à peu près à ruiner les riches, et de par sa volonté toute-puissante les propriétaires ou fermiers sont personnellement responsables de l'approvisionnement des marchés ; tout délinquant est exposé sur un échafaud, avec sur la poitrine l'écriteau : Affameur du peuple, traître à la patrie, pour une première fois ; tout propriétaire qui n'aura pas emblavé sa terre est déclaré suspect (2), €t la terre ensemencée à ses dépens par les indigents, qui feront la récolte à leur profit, etc. L'épouvante était partout.

Pour ne pas nuire aux approvisionnements des armées et du marché de Moulins, on ne réquisitionnait plus pour nourrir les habitants de Saint-Menoux que la moitié du blé nécessaire et on suppléait à l'autre

(i) Nous avons donné précédemment (V. ci-dessus, p. 35) les chiffres des salaires de 1790, ce qui nous dispense de les reproduire ici et d'indiquer ceux de la taxe. Ajoutons seulement que d'après la délibération les charrons travaillant * à leurs pièces » devaient être payés « à prix défendu », et qu'en cas de désaccord une estimation par experts devait avoir lieu en présence de la municipalité.

(2} « En 1794 la marquise de Marbeuf fut guillotinée pour avoir semé de la luzerne au lieu de blé. » {Hist. générale^ de Lavisse et Rambaud, viii, 621.)

moitié par de Torge (i), dont il fallait se contenter. En cette extrémité, qui empirera encore, la peur toujours présente de manquer de grains ne pouvait que s*accroître, et comme le peuple voyait son salut dans la stricte observation du maximum, il y veillait lui-même, secondant activement de sa défiance l'action publique. Ainsi avait été portée le 1 1 frimaire an II (i*' décembre 1793), une dénonciation grave contre un métayer de Bigut, Pézery, surpris en flagrant délit de transport illicite de grains par deux citoyens. A huit heures du soir, viennent raconter ces derniers, trois hommes dont yn à cheval, armés de gros bâtons et éclairés de « brandes de paille », escortaient sur le chemin d'Autry à Bigut, près de la limite des deux communes d'Autry et de Saint- Menoux, une charrette attelée de six bœufs, chargée de sacs d*avoine. Les hommes n*avaient pas fait de réponse satisfaisante aux demandes d'explication qui leur avaient été adressées. Un des témoins assura que toute Torge de Bigut avait pris en plein jour le même chemin à dos de chevaux et qu'on l'avait conduite à Issard (2). Le fait élucidé et reconnu exact, les officiers municipaux virent là des pratiques dangereuses d'accaparement et ils en informèrent le comité de surveillance de Moulins. Nous ignorons si l'affaire fut instruite et jugée, lûnsi que tant d'autres du même genre, n'en ayant pas trouvé trace parmi les dossiers criminels de l'époque que contiennent les Archives départementales (3).

Les infractions au maximum n'étaient donc pas seulement réputées crimes devant la loi, mais aussi devant l'opinion. On se dénonçait sans pitié, même pour mauvaise qualité de la marchandise, ainsi qu'il arriva (12 janvier 1794) à un métayer qui, ayant vendu au marché du blé contenant des « grenats », se vit condamner à ne recevoir que 40 sols par boisseau au lieu du prix de la taxe.

Un autre jour Jacques Loyard, aubergiste, qui avait été délégué à Paris pour l'acceptation de la Constitution, est signalé comme ay^t,.

(1) L'addition de moitié d'orge au blé est constatée dans le procès-verbal dik 12 frimaire an 11, visé ci-après.

(2) Château situé dans la commune d'Autry-Issard.

[■^) La plainte n'est pas mentionnée non plus dans le registre du comité de surveillance.

« par cupidité », exigé pour son vin un prix supérieur à la taxe. Par -contre il avait aussi à répondre de l'inculpation moins grave d'avoir ■donné à boire gratuitement, pour capter les suffrages des électeurs. Le 2 pluviôse (21 janvier), il se présentait devant la municipalité pour -s'expliquer à ce sujet et se voyait forcé d'avouer son tort sur le pretnier point, invoquant pour excuse qu'il croyait le maximum levé « pour les denrées de son commerce ». Le reste semble n'avoir été que propos

•de concurrents malheureux.

Voici une affaire plus importante et dont les conséquences auraient pu être fatales : quoique un peu ultérieure, elle trouvera naturellement ici sa place. Deux métayers du domaine de la Forêt, les frères Gilbert et Pâques Parent, ce dernier l'ancien notable de 1790 et 1792, avaient

-été dénoncés le 22 germinal an 11 (u avril 1794), au directoire du district, par l'agent national, pour avoir caché dans une haie un « poinçon »

-contenant dix-neuf boisseaux de froment, un sac dans leur grange contenant sept boisseaux, et dans un bûcher un autre « poinçon » de

•quinze boisseaux (i). Arrêtés aussitôt et déférés au tribunal criminel, ils se montrèrent, devant le danger, fort repentants, invoquant pour ■excuse qu' « ayant entendu dire qu'on allait s'emparer de la totalité des grains, ils avaient pris le parti de cacher le froment et l'orge qu'ils possédaient, parce que, ayant beaucoup de monde à nourrir (2), ils crai-

,gnaient d'en manquer (3)... » Ils bénéficièrent d'un acquittement et ils en furent redevables, on doit le faire observer, beaucoup moins à leurs

• explications qu'à leur dénonciateur même. Celui-ci, en effet, s'il n'avait pu se dispenser d'adresser sur l'affaire un rapport accusateur à son collègue du district, s'était hâté, aussitôt après l'arrestation, de rédiger une pétition au tribunal, très louangeuse pour les inculpés et certifiant qu'ils avaient constamment rempli leurs réquisitions, qu'ils jouissaient

■ de la meilleure réputation civique et étaient estimés de tout le canton.

(1) V. un arrêté du district du 24 germinal suivant. — Les chiffres et dates cidessus rectifient ceux inexactement portés dans notre article sur le même sujet paru dans le Bull, de la Soc. d'ém.y année 1906, p. 227 et 262.

(2) La famille de Gilbert et de Pâques Parent comprenait, d'après le recense- .^ment du 15 décembre 1790, quinze personnes.

(3) J. Cornillon, le Bourbonnais sous la Révolution^ m, 171-174.

Cette pétition, Pallier Tavait signée le premier et fait signer de tout le corps municipal ainsi que par d'autres citoyens notables.

Pallier ne fut d'ailleurs pas un révolutionnaire farouche, encore moins sanguinaire, et le pouvoir qu'il exerça ne fit pas une seule victime. En la circonstance il est évident qu'il avait reçu lui-même une dénonciation contre les frères Parent et qu'il eût couru les plus grands risques s'il n'y avait pas donné la suite qu'elle comportait néces3airement.

Ce procès est un exemple frappant de la contrainte qu'exerçait sur les cultivateurs la loi du maximum et des moyens employés par eux pour se soustraire à ses obligations (i).

Ces moyens ne portaient pas seulement sur les grains, mais aussi sur les animaux de boucherie, ainsi que le fait connaître une affiche du comité de surveillance (2) où on lit que les « propriétaires, fermiers, régisseurs, bouchers et autres individus se sont permis d'enfreindre la loi du 27 septembre dernier relative au maximum du prix des bestiaux sous le prétexte astucieux, faux et frivole que la Convention avait décrété, le 2 brumaire, que les ventes et achats de bétail sur pied continueraient à se faire de gré à gré... » Mais comme le décret du 2 brumaire ne concernait que le poids des animaux, non leur valeur, des mesures de répression étaient prises : « les personnes convaincues d'avoir acheté sur pied ou à la livre des viandes et bestiaux à un prix supérieur au maximum... devaient être condamnées à l'amende fixée par la loi [le double du prix de l'objet négocié], déclarées suspectes et mises en état d'arrestation... »

Pendant ce temps, les officiers municipaux avaient fort à faire pour se défendre de réquisitions importantes dont était de nouveau frappée leur commune au profit de Souvigny, ce dont ils avaient été informés le 20 pluviôse (8 février). S'ils ne parviennent pas à fléchir l'administration, leur excédent va être absorbé ; aussi discutent-ils pied à pied.

Le dernier recensement, disent-ils, a révélé la quantité de 6.600 bois-

(i) Les faits relatifs à la dissimulation des grains sont, avec la « grande peur », ceux dont le souvenir s'est le plus longtemps conservé dans les familles de cultivateurs.

(2) V. au registre du comité, séance du 14 nivôse an 11.

seaux de froment ou seigle, 996 d'orge et 7.978 d'avoine disponibles. Depuis, il a été consommé 2.096 boisseaux de blé ou seigle, ce qui en a réduit la masse à 4.504 boisseaux ; « et il en faut une pareille quantité tous les mois (i) ». Or, un tiers des laboureurs viennent s'approvisionner au marché et 500 journaliers, hommes, femmes et enfants, ne récoltant rien, « sont dans l'impossibilité d'acheter l'avoine, qui ne rend que 7 livres de fleur à 30 sols le boisseau, pour en faire la base de leur nourriture ». Donc, si on remplit la réquisition dans son entier, « dans trois décades on sera obligé de manger l'avoine seule». En définitive ils offrent 200 boisseaux de froment, 200 d'orge et 800 d'avoine ; à quoi les délégués de Souvigny répondent que leur commune possède plus d'avoine que Saint-Menoux et qu'ils n'en accepteront pas plus de 100 boisseaux. Alors, s'adressant à l'agent national du district : « Nous sommes enfants de la loi, protestent-ils, et disposés par conséquent à l'exécuter absolument en cas de possibilité. Tu verras par notre exposé, qui est exact, et dont tu peux vérifier le contenu, que non seulement nous n'avons pas de blé jusqu'à la récolte, mais que nous n'en avons pas pour plus d'un mois si nous remplissons la réquisition... » Ils risquent en même temps des insinuations propres à faire suspecter la sincérité de « leurs frères de Souvigny ». « Il paraît, disent-ils, que les citoyens de Souvigny veulent s'approvisionner pour longtemps et qu'ils s'embarrassent peu si leurs voisins manquent de grains... Leur conduite nous rappelle le propos que nous tint à la Chambre commune l'un de leurs commissaires qui, en enlevant la veille de la moisson (2) le dernier cent de blé que nous avions en dépôt à la grenette pour le marché du lendemain, répondit aux observations que nous lui fîmes, que nous pouvions bien manger de l'orge si nous n'avions pas autre chose... » On espérait bien influencer le district par ce moyen, d'au-

(i) Rappelons qu'en juin 1790, d'après un procès-verbal du 6, cité plus haut, le débit du marché de Saint-Menoux n'était que de 130 boisseaux par semaine. La consommation à laquelle on avait à pourvoir était donc devenue au commencement de 1794. au dire de la municipalité, plus de huit fois plus considérable. L'exagération est trop évidente. Les délibérations municipales ont du reste, en général, une tendance marquée à atténuer ou à grossir les faits suivant l'intérêt du moment.

(a) Il est question de la réquisition présentée le 20 juillet 1793 à Guetton.

tant plus que l'on terminait par cet argument propre à faire réfléchir des citoyens soucieux de Tordre public : « Si le directoire persiste néanmoins, nous le prions d'envoyer la force pour enlever de chez nos cultivateurs le peu de grains qui leur reste... ; il n'y aurait pas de sûreté pour nous à leur prendre ce qu'à peine ils pourront partager avec leurs frères de Maille-sur-Rose... >> ^

Le directoire demeura insensible à cette éloquence, ajoutant même à ses exigences une réquisition supplémentaire de 500 boisseaux d'avoine au profit d'une autre commune, et les officiers municipaux écrivent le 5 germinal (25 mars), après s'être enfin exécutés: « Nous avons rempli toutes les réquisitions que vous avez faites sur nous au profit des communes de Souvigny, montant à 2.100 boisseaux, et Neuilly-sur-Sanne (i), montant à 500 boisseaux d'avoine; et nous n'avons pu le faire qu'en nous mettant dans la nécessité de recourir à vous pour nous approvisionner sous quinzaine. Vous voudrez bien prendre en considération notre position et ne pas souffrir que des frères qui se sont dépouillés pour alimenter des frères éprouvent les horreurs du besoin. » Ils affirment que « si les habitants de Maillesur-Rose n'ont point encore souffert de la faim, ils sont à la veille de manquer de pain... Nos frères de Souvigny, ajoutent-ils, viennent de nous dire qu'il était question de leur donner une autre féquisition sur nous ; le bruit court cependant qu'ils sont plus approvisionnés en proportion que nous. Nous vous demandons donc de nommer des commissaires qui vérifieront les faits et étoufferont par là les germes de divisions toujours dangereuses entre voisins, surtout dans les circonstances. » Cette fois on devait en être quitte pour la peur.

Au commencement de mars, un autre recensement avait été fait « chez tous les domiciliés indifféremment », très minutieux et avec mesurage des grains et des pommes de terre, mises en réquisition pour conserver la semence. Dans ce but douze commissaires qui, à partir du 16, se répandaient chez tous les habitants, avaient été nommés.

L'alimentation changeait de nature au fur et à mesure de la rareté des grains. On a mangé du blé, puis du blé mélangé d'orge, et enfin

(I) Neuilly-le-Réal.

on en est à Tavoine. Le 19 ventôse (9 mars), le citoyen Resmond, propriétaire de la Jarrie, réclame Tavoine de son domaine pour sa nourriture, et Torge pour semer. On lève le séquestre de Torge, et on lui permet de prendre provisoirement, pour son usage, lo boisseaux d'avoine, « jusqu'à ce que le tableau fait par les commissaires nommés le 13 ventôse (3 mars) soit fourni »,et que Ton puisse se rendre compte des « facultés » de la commune. C'est le propriétaire d'une ferme très vaste qui demande, comme une faveur, de manger sa propre avoine ; et il s'agit d'une commune à excédents, des plus fertiles du département I

A cette disette de grains sans précédent s'était ajoutée celle d'une infinité d'objets de première nécessité, dont la rareté devient extraordinaire (i).; aussi le moindre bruit d'enlèvement de denrées quelconques a-t-il pour conséquence de surexciter singulièrement la population. C'est ce qui a lieu le 20 ventôse (10 mars), quand on apprend qu'une voiture pleine, dit-on, de comestibles divers, dindes, poules, oies, beurre et œufs, va quitter le bourg pour transporter à Moulins son contenu. En un instant les gens affluent ; l'agent national est là qui perquisitionne dans le véhicule, aidé de deux officiers municipaux. On ne trouve qu'une oie, une dinde, deux poules, six douzaines et demie d'œufs et trois livres et demie de beurre en boule. C'était beaucoup de bruit pour peu de chose. Interrogée, la femme Jeanne Bonnefond, épouse de Oranger, boulanger à Moulins, à qui appartient la voiture, dit qu'elle vient de traverser la commune d'Agonges, où les volailles et provisions lui ont été, soit données, soit vendues au prix de la taxe. La municipalité néanmoins décide qu'elle ne permettra pas ces achats ; on ne laisse emporter que deux xlouzaines et demie d'œufs, une livre de beurre, une poule et l'oie ; le surplus sera vendu au prix du maximum aux coquetiers de Saint-Menoux pour être revendu au mar-

(i) On Tattribuait à ce que ces objets étaient taxés dans les départements voisins à des prix bien inférieurs à ceux usités dans l*Allier. L'administration de district avait cru devoir, pour ce motif, réviser la taxe du 7 octobre et la relever, « attendu qu'il y a avantage, sous tous les rapports, à payer les denrées un peu plus cher que d'en manquer », ce dont on déclare avoir fait la triste expérience depuis plusieurs décades. (Arrêté du 4 pluviôse an 11.)

ché de Moulins, et le prix payé, par les acquéreurs, à la femme Granger (i).

Malgré le zèle des municipalités et le concours individuel que leur apportaient les habitants, les infractions au maximum étaient fréquentes et les soupçons qu'on en avait dépassaient encore la réalité. Le 25 germinal (14 avril). Pallier requiert le maire et les officiers municipaux de « chercher dans toute l'étendue de la commune les grains qui pourraient y être cachés ». Quatre citoyens assistés d'un officier municipal et d'un détachement de la garde nationale vaquent à cette occupation. Rien n'est plus caractéristique que ces perquisitions.

A son tour la commune dut être secourue. Le 21 floréal (10 mai) elle recevait 221 boisseaux de froment « octroyés » par le district (2). C'était peu, mais le district était lui-même dans la plus grande pénurie et réclamait des secours. Le 22 prairial le département était avisé de l'attribution qui lui était faite de 500 quintaux de riz à prendre à Paris et il hâtait la prompte exécution de réquisitions de grains portant sur^ 24.000 quintaux, délivrées par la commission des approvisionnements au profit des districts de Moulins, Cérilly et Montmarault, sur Bourg et Pont-de-Vaux (3). D'un autre côté le directoire du département

(i) Les coquetiers se procuraient comme ils pouvaient, en dehors des marchés et en violation par conséquent de la loi du maximum^ des comestibles qu'ils revendaient à Moulins directement aux particuliers, en réalisant de gros bénélices. Ce trafic faisait courir des dangers sérieux à ceux qui s'y livraient et c'est probablement pour en éviter les conséquences à la femme Granger que Fallier donna une solution amiable à cette affaire. — A remarquer que le 20 nivôse le comité de surveillance avait pris la délibération suivante : « Sur l'observation d'un membre le comité arrête que demain il sera fait des patrouilles pour empêcher la fraude des coquetiers; et des visites domiciliaires dans les auberges pour s'assurer que lesdits coquetiers ne soustraient pas à notre marché les beurres et autres denrées ». (Arch. de l'Allier, série L.; registre du comité de surveillance.)

(2) Une loi du 14 mars 1792 portait que « les municipalités qui auront obtenu des grains et farines, en feront la vente en détail au prix courant, et en verseront le produit net, tous les huit jours, dans la caisse du receveur du district ».

(î) Le commissaire du district, Laporte, envoyé à Pont-de-Vaux pour lever cette réquisition et accélérer le transport, éprouvait les plus grandes difficultés, sû trouvant en concurrence avec d'autres commissaires de la Drôme. Dans, lé district de Bourg les commissaires Gibal et Chaput rencontraient les mêmes obstacles.

« alarmé de tant d'obstacles et des maux qui en peuvent résulter..., le pays étant aux abois et les cultivateurs n'ayant qu'une livre de pain mélangé d'orge et d'avoine » pour se nourrir, s'adresse aux représentants de l'Allier à la Convention pour obtenir aussi de la même commission une nouvelle réquisition de 16.000 quintaux sur le district de Melun qui, dit-on, « offre des ressources consolantes ». On mentionne dans l'adresse que « l'intempérie inattendue de la saison recule l'époque d'une moisson qui n'a jamais promis tant d'abondance, mais pour la récolte de laquelle il faut encore des subsistances ».

Pendant ce temps la loi du maximum atteignait son plus haut degré de compression. Au mois de juillet 1793 l'application en avait été très rigoureuse ; la voilà devenue impitoyable. Le i" thermidor (19 juillet) l'agent national du district requiert en termes des plus menaçants ses collègues des municipalités d'y veiller avec la dernière énergie ou bien, dit-il, « je serai obligé de te dénoncer au comité de Salut public », parole terrible qui stimulait de merveilleuse façon les plus apathiques. Il leur était ordonné de signaler aux tribunaux « sans relâche le malveillant, l'accapareur, l'égoïste qui voudrait spéculer sur la subsistance du peuple ». Les officiers municipaux doivent aussi redoubler d'efforts et d'activité, et les gardes nationaux et gendarmes exercer la plus sévère surveillance sur les marchés. Les lettres du comité de Salut public à la commission du commerce et des approvisionnements à ce sujet sont lues en séance par les présidents des sociétés populaires et par les maires dans les assemblées décadaires. Et c'est au milieu de telles tribulations qu'on atteignit la récolte (i).

En l'an m les mêmes causes produisent les mêmes effets. La municipalité, sur requête de l'agent national Jean Bernard, successeur de

(i) D'après un décret du ii prairial, l'assemblée de Saint-Menoux avait, le 17 messidor, établi « la taxe de tous citoyens et citoyennes qui sont dans Tusage de s'employer aux travaux de la récolte, tant pour eux que pour leurs bestiaux..., à partir de ce jour jusqu'au 28 thermidor, vulgairement dit 15 août ». Les ouvriers étaient taxés à 30 sous par jour et la nourriture, et les femmes aux deux tiers, non nourries ; les voitures à bœufs à 30 sous par charroi et 17 livres par jour pour l'engrangement. Le iç fructidor, était arrêtée une nouvelle taxe des journaliers «pplicable jusqu'au 21 brumaire suivant (an ni}, à raison de 22 sous et demi,. « moitié en sus de ce qu'ils étaient payés en 1790 ».

146 I-\ RÉVOLUTION A SAIIST-ME^^QUX

Fallîer. est invitée 14 brumaire i procéder à un nouveau recensement des grains, fourrages, légumes et pommes de terre. Mais il y avait du relâchement : on sent déjà, i l'obéissance plus molle des municipalités^ que la période aiguë est passée, sinon comme disette, du moins comme terrorisme. Sur les 4;- communes du district chargées de se recenser et auxquelles le délai d'une décade a été imparti, sept seulement sont en règle le 1 1 brumaire 2 novembre 1794 , et le district adopte des moyens d'action sérieux coatre les retardataires. C'est qu'on avait constaté qu'il n'existait plus au magasin de grains de Moulinsr que pour une journée de subsistance, et il était urgent d'aviser: pour réapprovisionner la ville on assurera l'exécution des réquisitions par contingents» et des délégués sont expédiés dans les cantons.

Le citoyen Cartier, nommé commissaire pour celui de Saint-Menoux^ arrive le 14 brumaire 4 novembre", et le lendemain on procède a^ec lui à la véritication des réquisitions du blé à transporter à Moulins. II réclame le nouveau recensement. l'état des réquisitions fournies et à fournir, et la liste des domaines. Or, le nouveau recensement n'était pas achevé et on constate <{i:e les réquisitions faites sur les îç domaines de la commune laissent un déûcit important attribuable, est-d expliqué» à des circonstances particulières: un de ces domaines a été grêlé et deux propriétaires ont montré du mauvais vouloir. « Si ces trois propriétaires avaient obéi, disent les officiers municipaux, nous n'aurions pas le désagrément de nous entendre traiter de négligents, d'insouciants, notre contingent ayant été par là rempli (i). »

Pas plus que celui de Moulins, le marché de Saint-Menoux n'était

i; L'arrêté iiommact le citoyen. Cartier portail que le commissaire receiraît 10 livres par jour <« des deniers des officiers municipaux », attendu que leur iasou^ ciance avait rendu sa mission nécessaire. Ils étaient de plus • inrités » à lui procurer des chevaux de domaine pour son transport, « tant dans retendue desdîtes communes que dans celles voisines où il serait appelé ». Le même îour» i< brumaire, la municipalité charge le citoyen Pompone Mérite de payer au citoyen Cartier la somme de 20 livres pour deux fournées employées à s^acquitter de soa mandat; » laquelle somme lui sera rendue par les citoyens Crosse et Pierre Mathé, propriétaires des Ramées et de Bigut, comme étant seuls cause que le contingent de b'.é à fournir par notre commune à celle de Moulins n*ait oêté complet ». Les administrés obtempéraient alors sans résistance à ces décisions.

régulièrement approvisionné en brumaire, car de même également qu'à Moulins, le 21 une émeute dont la cause et les circonstances ne sont pas rappelées dans le registre, s'y produisit. Cette émeute dut présenter une réelle gravité, puisque le marché suivant, du 23, sans doute un marché exceptionnel, était surveillé par la gendarmerie, laquelle ■semble avoir eu quelque peine à maîtriser la foule. Des arrestations eurent lieu : Jean Deschamps, la femme Claude Steuf, Charles Dubost ^t quatre autres inculpés, un homme et trois femmes, furent transférés sous bonne garde à Moulins..

La participation des femmes montre que cette effervescence n'était due qu'à l'absence de grains au marché. La crise disetteuse, qui s'était ■quelque peu atténuée depuis thermidorde l'année précédente, c'est-à-dire <lepuis la dernière récolte, avait en effet reparu de plus belle, et il fallait approvisionner Moulins et d'autres villes. Le i*"" nivôse (21 décembre), on reçoit une réquisition de 300 quintaux de blé seigle au profit <ies districts d'Aubusson et Boussac, et encore pour Moulins de 1.480 boisseaux. On s'exécute pour Moulins; quant au surplus, on répond purement et simplement qu'il n'y a point de seigle dans la commune, et que si on est obligé de fournir 300 quintaux de froment un ■délai est nécessaire.

Le 8, c'est bien une autre complication : voilà Souvigny qui obtient une troisième réquisition sur la commune, celle-là de i.ooo boisseaux. On montre des velléités de résistance, mais le directoire du district annonce qu'il va recourir aux moyens de coercition et porter une dénonciation à l'accusateur public. Boiron fils, administrateur, est envoyé à Saint-Menoux. Les citoyens de Souvigny ont sûrement fait, disent à ce dernier les officiers municipaux, un faux exposé de leur situation, car <^ il est constant que leur commune possède plus de blé que celle de Maille-sur-Rose, eu égard même à la différence de population, et qu'ils peuvent alimenter leur marché sans sortir de chez eux ».

Ils demandent à en faire la preuve par un recensement dans les deux communes. « Nous posons en fait, affirment-ils, que la commune de Souvigny a chez elle de quoi approvisionner son marché pour bien plus de deux mois. Saint-Menoux a aussi un marché à fournir où viennent

tous les habitants du bourg, environ le tiers des laboureurs et tous les locataires de la campagne..., « et qui cessera aussitôt de recevoir des grains si Tordre de sortie des i .000 boisseaux est maintenu. « C'est pourquoi, concluent-ils, comptant sur la justice toujours attentive des administrateurs, nous nous permettons de les inviter à prendre en considération la position où nous nous trouvons ; de voir qu'il nous manquera plus de 8.000 boisseaux de blé jusqu'à la moisson, déficit provenant du défaut de production des terres à seigle et de la grêle... » Boirot, à qui des justifications sont sans doute fournies, reste perplexe et prend sur lui d'en référer au Directoire. Bienveillance inutile : les arrêtés antérieurs sont confirmés et il revient présenter une mise en demeure définitive.

Il paraît cependant d'une évidence absolue que la résistance de Saint-Menoux était motivée ; mais il faut croire que le district n'était pas de cet avis, car malgré une pétition du 15 pluviôse (3 février 1795), présentée par les délégués Jean Condamine et Etienne Aucouturier, et une deuxième du 22 par Guelin et Faivre, afin d'obtenir le blé nécessaire à l'approvisionnement du marché, la commune était encore frappée le 23 d'une réquisition complémentaire de 250 boisseaux, toujours au profit de Souvigny. Là-dessus, faute d'obtempérer, survient un autre commissaire, chargé aussi d'enjoindre à toutes les communes du canton, en retard de livrer le blé requis sur elles, de s'exécuter. Aux sommations de ce commissaire, les oflSciers municipaux répondent que les propriétaires font la sourde oreille, et qu'ils n'y peuvent rien. Eux paraissent à bout de patience devant tant d'arbitraire et ils refusent de payer les frais de transport de l'administrateur, ordinairement mis à leur charge.

Ces réquisitions au profit de Souvigny n'étaient pas entièrement remplies en prairial, et, pour en terminer avec elles, ajoutons que la municipalité était alors prévenue de la ferme intention de Guillerault de faire exécuter strictement un arrêté pris par lui à cet égard. Et comme on faisait en même temps connaître les peines encourues, iLest probable que les retardataires finirent par s'imposer les sacrifices exigés d'eux.

LES SUBSISTANXES I49

La Convention avait restitué la liberté des échanges en abolissant, le 24 décembre 1794 (4 nivôse an m}, le maximum. Mais les marchés continuaient à être approvisionnés comme précédemment et la municipalité ne permettait pas que Ton fît négoce des grains qui s'y vendaient, ce qui s'explique par les prix réduits des deux tiers payés aux métayers. Cette interdiction fît naître un incident.

Le 27 ventôse (17 mars), on prévenait le maire Auroux que, d'après les rumeurs de la foule, trois boisseaux de blé achetés au marché avaient été revendus avec bénéfice, à 15 livres le boisseau. On nommait l'acquéreur, un nommé Madet, de Meillers. Celui-ci, interrogé, avoua; le vendeur était un citoyen du bourg, Jean Chapon. Cet homme fut appelé et d'abord fortement réprimandé. On lui rappela que, le jour même où il avait fait cette opération, il avait insulté les oflBciers municipaux sous prétexte qu'il n'avait pas de blé et qu'il en voulait pour sa nourriture ; puis procès-verbal fut dressé de « sa conduite irrégulière..., attendu l'humanité des propriétaires, qui ne vendent le blé que cinq livres le boisseau tandis que lui, acquéreur, le vend quinze livres » ; et ce procès-verbal fut envoyé au district pour « poursuivre un individu coupable d'un crime aussi atroce, ayant mésitsé de la fraternité de ses concitoyens, pour que par la suite aucun homme de cette trempe ne soit tenté d'un pareil délit ».

L'an m s'achevait tristement. Il semblait que l'on ne pût se relever des ravages causés par la loi du maximum. La privation d'objets de première nécessité, à cause des prix fantastiques et de leur pénurie, s'était cruellement fait sentir depuis de longs mois : le sel, la chandelle, le savon (i), si essentiels dans les plus humbles ménages, faisaient défaut. A un moment donné l'agriculture avait manqué de son outil-

(i) La municipalité de Moulins avait délivré le 28 germinal anii (17 avril 1794} à celle de Saint-Menoux, un bon de 600 livres de sel. On Tadjugea au rabais sur le prix de vente. (Reg. de la municipalité, à cette date.) — La chandelle manquait au point que, le 28 vendémiaire an m (19 octobre 1794), Tadministration de département était obligée de changer les heures de travail de ses bureaux à cause de rimpossibilité de pourvoir à Téclairage. — Quant au savon, il fit surtout défaut à partir de germinal an m. A cette époque la commission du commerce et des approvisionnements avait fait au département des envois mis en distribution entre les districts, puis entre les commnnes.

lage le plus indispensable (i) et on avait envisagé avec angoisse le cas où la continuation des travaux agricoles deviendrait impossible. Pour augmenter le désarroi, on assistait à la chute des assignats, papier de jour en jour plus surabondant. Les gens et les bestiaux sont assaillis par les loups, qui sortent des forêts ; on est obligé d'organiser des battues pour s'en préserver (2). Il semblait que le pays éprouvât les effets d'une longue maladie où s'étaient usés tous ses rouages vitaux.

La rareté des grains frisait Tabsence totale, les cultivateurs ne répondaient presque plus aux réquisitions et les acheteurs seuls paraissaient dans les marchés ; c'est ce qui a lieu le 3 fructidor (20 août), où le maire Aucouturier, assisté des municipaux Faivre, Bobieret Mérite, ne vit arriver après quatre heures d'attente que deux métayers seulement, Pierre Parent et Jean Thomas, présentant chacun cinq boisseaux. Pourtant les exhortations, les menaces n'étaient pas ménagées ; Guillerault surtout en était prodigue (}). Pour comble de malheur, la grêle s'était abattue en juin sur la commune, supprimant plus d'un tiers des récoltes.

Une loi du 4 thermidor, rectifiée par une autre du 7 vendémiaire an iv, avait substitué une nouvelle réglementation au régime des réquisitions. Les grains et farines ne pouvaient être vendus ailleurs que dans les

(i) Le district, après de vives instances auprès du comité du Salut public, obtint 50 milliers de fers à distraire de la réquisition faite par le représentant du peuple Marie sur les forges de la Nièvre. (Reg. du district, 28 nivôse, an m.} Malgré des obstacles très grands, ces fers purent arriver à Moulins. -

(2) Extrait d'un procès-verbal de la municipalité du 12 vendémiaire an iv (4 octobre 179$) •" « Nous, maire et officiers municipaux..., avons en exécution des arrêtés des administrateurs du département et du district des 25 fructidor et deuxième jour complémentaire dernier, relatifs à la chasse aux loups, y prescrite, nommé pour commissaires pris dans notre sein, les citoyens Pompone Mérite, officier municipal, et Jean Bernard, agent national, à l'effet d'y assister, y maintenir le bon ordre, et au surplus se conformer auxdits arrêtés. » Ce fléau sévissait dans tout le département depuis plusieurs années, principalement dans le district de Cusset en l'an 11. (V. arrêté du département du 29 thermidor.) En fructidor an m on organisait aussi des chasses. (V. arrêté du 2$.) Pendant toute la Révolution les registres de Tétat-civil enregistrent des décès de gens dévorés par les loups.

(3] Il prit le 15 thermidor un arrêté des plus comminatoires dont il avait attendu un grand effet, et qui ne produisit rien.

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foires et marchés, sauf pour Tapprovisionnement des armées et pourles services publics, et les particuliers ne devaient acheter que sur des permis réguliers et pour leur seul besoin. Quant aux approvisionnements des marchés, les municipalités étaient autorisées à requérir des fermiers, cultivateurs et propriétaires de grains les quantités nécessaires. Les exportations continuaient à être interdites. En fait, cela revenait à peu près au même.

Au début de Tan iv les marchés de Moulins n'étaient pas approvisionnés non plus. Le 3 frimaire (24 novembre 1795), sur 3.000 boisseaux réquisitionnés par l'administration centrale le 18 brumaire, il n'en était parvenu que 600. On invoqua les lois, on parla des tribunaux, dont naguère le fantôme semait l'épouvante ; on stigmatisa l'égoïsme, la cupidité « qui ont jeté des racines si profondes dans le cœur de la plupart des propriétaires, fermiers et cultivateurs...» Rien n'y fit. Le 16 frimaire (6 décembre), pas un seul boisseau ne fut apporté. La foule désespérée se rua aux portes et le marché était renvoyé au 19, tandis qu'une multitude de femmes en armes se présentaient au siège de l'administration, envahissant l'avant-cour et poussant des cris.

Dans cette extrémité des courriers furent envoyés partout d'urgence pour se répandre dans les communes, harceler les cultivateurs, annoncer comme suprême moyen d'intimidation la distribution chez eux de batteurs en grange, expédient dont on avait expérimenté jadis l'efficacité.

Le 18 on fît de nouvelles réquisitions où Saint-Menoux figurait pour i.ooo boisseaux à fournir au marché de Moulins du 13 nivôse (3 janvier 1796) et 500 à celui du 19.

De toute nécessité Moulins devait être approvisionné, mais il fallait aussi penser à soi. On y pensait bien et la municipalité dut avoir de terribles démêlés avec les cultivateurs pour en obtenir le blé quotidien. Que d'incidents dont le récit fait défaut, — car les procèsverbaux deviennent plus rares à cette époque,. — ne durent pas se produire pendant cette triste phase de nivôse à thermidor (de janvier à juillet 1796), six longs mois disetteux ! En voici un que nous donnons pour terminer.

Le citoyen Giraudon, laboureur à la Font-Glaterie, était dénoncé en

germinal (mars-avril) à radministration de département pour refus d'obéir à une réquisition, ou plutôt à un ordre d'approvisionnement, car les réquisitions étaient supprimées, du moins en apparence, depuis le 7 vendémiaire an iv. Beauchamp, commissaite près les tribunaux civil et criminel, avait renvoyé l'affaire à la municipalité comme étant de sa compétence. Transformée en tribunal, celle-ci rendait séance tenante le jugement ci-après, portant la date du 19 prairial an iv(7 juin 1796) : « L'administration, considérant qu'il est de la dernière urgence que les marchés soient suffisamment approvisionnés ; que la réquisition de cinq boisseaux de grains pour le marché de Saint-Menoux du 12 germinal dernier sur le citoyen Giraudon est légale ; que le refus fait par lui d'y satisfaire, et ce sans raison légitime, a été cause que le marché a été différé de trois jours ; qu'il a nécessité le transport de la force armée pour le contraindre ; qu'une pareille conduite est subversive de l'ordre ; le commissaire du pouvoir exécutif consulté et entendu : arrête que le citoyen Giraudon subira la peine de 24 heures de détention dans la maison d'arrêt de Saint-Menoux ; qu'en outre il paiera sans délai la somme de 125 livres pour le déplacement delà force armée ; que le présent sera exécuté dans sa forme et teneur sous 24 heures et que copie en sera notifiée par le premier officier public requis. » En marge de ce singulier jugement on lit : « Bâtonné le 23 messidor de l'an iv », et en effet l'écriture est rayée en différents sens. C'est que Giraudon avait notifié l'arrêté le condamnant au département par exploit de Philibert Blondin, huissier à Saint-Menoux (3 messidor). L'accusateur public près le tribunal criminel de l'Allier avait écrit au ministre de l'Intérieur; celui-ci avait répondu le 17 et l'administration centrale avait pris le 20 (8 juillet) un arrêté annulant la condamnation à 24 heures de prison, attendu « que le code des délits et des peines avait décidé que tout exercice du pouvoir judiciaire ci-devant attribué aux municipalités pour la punition des délits de. police municipale et de police rurale leur est interdit pour l'avenir », L'arrêté de l'administration centrale ordonnait en outre que des renseignements seraient envoyés dans le plus bref délai au ministère de la. Justice et de l'Intérieur sur cette affaire, et que copie en serait adressée

à Taccusateur public « avec invitation à ce fonctionnaire de mieux caractériser et préciser les abus d'autorité dont il se plaint, afin que l'administration centrale puisse les réformer si elle en a le droit, ou les dénoncer aux tribunaux compétents s'il y a lieu ».

La récolte de 1796 fut le point de départ d'un état de choses moins anormal dont il ne convient pas de s'occuper, faute de renseignements, d'abord, ou parce que ces renseignements n'offriraient plus l'intérêt qui s'attache aux crises aiguës. Si les deux années restant à courir pour arriver à l'an viii, où commence une prospérité si admirable, sont des années pénibles encore, elles ne furent pas calamiteuses au degré dont les pages qui précèdent ont pu donner une idée.

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